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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir d'extraits du livre de Jean Benoist, notamment l'article “Projet ou rêve ?” Chapitre 1, pp. 9-27. In ouvrage de Jean Benoist, CHRONIQUE D'UN LIEU DE PENSÉE. FONDS SAINT-JACQUES, MARTINIQUE. Motoury, Guyane française: Ibis Rouge Éditions, 2015, 208 pp. Chapitre 1 au complet, Quatrième de couverture, Extraits du chapitres 2 et 5. [Autorisation formelle accordée par l'auteur, le 18 mai 2015 de diffuser ces extraits du livre en accès libre à tous dans Les Classiques des sciences sociales.]

Jean Benoist,

Chronique d’un lieu de pensée.
Fonds Saint-Jacques, Martinique
.
Matoury, Guyane française : Ibis Rouge Éditeur, 2015, 208 pp.



Chapitre 1. “Rêve ou réalité ?” [9]

Quelques extraits du livre Chronique d’un lieu de pensée.

Quatrième de couverture
Court extrait du chapitre 2 : “Construction.” [29-30]
Court extrait du chapitre 5, “Restaurer les lieux, organiser la recherche.” pp. 88-90.
Court extrait de l'annexe I: “Après la fin... la suite” [201]
Table des matières du livre [203]

Note pour la version numérique : la pagination correspondant à l'édition d'origine est indiquée entre crochets dans le texte. JMT.

[9]

Jean Benoist

Projet ou rêve ?

In Jean Benoist, Chronique d’un lieu de pensée. Fonds Saint-Jacques, Martinique, Chapitre 1, pp. 9-27. Matoury, Guyane française : Ibis Rouge Éditeur, 2015, 208 pp.


Les ruines de l'ancienne habitation du Fonds Saint-Jacques, submergées de végétation, dégageaient en 1966 un charme triste et cependant une grande beauté. Si on s'y attardait, si on flânait sous les arbres, il en montait comme une brume, un flou. Le soir, les cris des insectes qui faisaient éclater la nuit tropicale couvraient le bruit de cascade de la rivière.

Mais il n'y avait pas que cela. Ce lieu était l'un de ces « lieux sur terre où souffle l'esprit » ; quelle force nous disait que son abandon, son silence, étaient un sommeil, pas une mort ? Parler de « ruine » semblait erroné : les murs estompés dans le végétal semblaient avoir été placés là pour embellir le paysage, pour dire que sous ce foisonnement somnolait l'attente d'un réveil.

Ma première visite eut lieu sous la conduite de Jacques Petitjean Roget [1], alors président de la société d'histoire de la Martinique. Il y avait alors longtemps que cet ensemble, propriété du Conseil général de la Martinique, était à l'abandon. On y hébergeait un employé des eaux et forêts, et le reste avait été laissé à la libre disposition du voisinage. Le plus grand bâtiment, la purgerie [2], abritait un dépôt de bananes utilisé par les petits planteurs du quartier ; le terrain du vaste enclos était semé de ces petits jardins sur pilotis où l'on cultivait des salades ; des porcs, quelques moutons, et nombre de poules vivaient en grande liberté sur le terrain et dans les ruines, tandis qu'un voisin y élevait ses coqs « game », qu'il faisait combattre certains dimanches.

Seule la chapelle était entretenue ; bien des années auparavant, un couple maintenant très âgé, M. et Mme Wagram, s'était installé dans un bâtiment contigu et ils en avaient fait une maison d'assez bonne qualité où ils avaient élevé leurs enfants ; deux de leurs filles y demeuraient encore avec eux. La vie de Madame Wagram avait été consacrée au maintien de la chapelle « du Père ». Avec son mari, ils l'avaient restaurée, régulièrement repeinte. Ils avaient obtenu qu'un prêtre y dise de temps en temps une messe [10] et que des bancs soient installés. Une de leurs filles y faisait le catéchisme ; mais la chapelle était aussi un lieu où venaient adresser leurs demandes (à Saint-Jacques ? au père La bat ?) ceux qui cherchaient un secours. Une boîte aux lettres près de l'autel recevait des billets de remerciement ou d'imploration, tandis que quelques messages étaient parfois glissés au pied de l'autel.

Cette chapelle et les autres bâtiments occupaient les lieux où ils étaient déjà du temps du Père Labat, qui les décrit ainsi en 1694 [3] :

« Ce terrain s'appelle le fond Saint-Jacques ; il est situé à la Cabesterre à deux lieues du bourg de la Trinité (...).

Notre maison ou couvent est situé sur un petit terrain uni à côté de la rivière, élevé d'environ deux toises et demie au-dessus de la Savane, et éloigné du bord de la mer de deux cents cinquante à trois cents pas. Il consistait en trois bâtiments de bois qui enfermaient une cour de dix à onze toises en quarré, toute ouverte du côté de la mer , au bout de laquelle était un jardin (...) la Chapelle domestique était à la gauche, longue de trente-six pieds, sur huit de large : elle était de maçonnerie jusqu'à la hauteur de huit pieds, le reste était de bois aussi bien que toute la couverture qui était d'essentes ou de bardeau au lieu de tuiles, dont l'usage est presque inconnu dans le pays. (...) Le corps de logis opposé avait trente-six pieds de long sur vingt-quatre de large ; il comprenait une salle de vingt pieds de longueur sur seize de largeur ; les fenêtres étaient du côté de la cour, une petite chambre à côté qui servait d'office, deux chambres de douze pieds de large sur seize de long, ayant vue sur la mer, avec un escalier. Le haut ne contenait qu'un corridor avec deux chambres que l'on pouvait partager chacune en deux. Le toit était en mansarde sans lambris.

Ce bâtiment était joint à une cuisine de maçonnerie par un magasin (...) Ce corps de logis était joint à la Chapelle par un mur, au milieu duquel était la porte qui donnait entrée dans la cour.

(...) La sucrerie était derrière le dernier corps de logis dont elle était éloignée d'environ vingt-cinq toises ; un petit ruisseau qu'on passait sur une planche coulait au milieu de cet espace. »

Ces images guidaient parfaitement ma première visite, et Jacques Petitjean Roget, amoureux des textes des chroniqueurs, me citait cet extrait des voyages de Labat tandis que nous passions d'un bâtiment à l'autre. Certains édifices plus ou moins remaniés étaient en place (la purgerie, la maison d'habitation, la cuisine, la chapelle) ; il ne restait que des traces de [11] quelques autres. Des travaux importants avaient été effectués depuis le premier passage du père Labat, essentiellement sous son impulsion, puis plus d'un siècle plus tard quand se développa la sucrerie industrielle. Moins de bois, plus de pierres ; l'immense salle, la purgerie, qu'il avait fait construire, était demeurée à peu près intacte. La chapelle était elle aussi en place, sous un toit et avec une façade rénovés. Quant au plan général, ce quadrilatère de bâtiments, ouvert par une entrée du côté ouest, il était inaltéré. Çà et là, apparaissaient sous la végétation qui semblait les dévorer, quelques restes du matériel de la sucrerie du XIXe siècle. Pour l'essentiel, et comme l'avait constaté Labat à son arrivée, « [t]ous ces bâtiments étaient aussi délabrés par dehors, que mal meublés au dedans. Tel était l'état de nos affaires à la Martinique quand j'y arrivai. » J'espérais pouvoir dire un jour comme lui : « On verra la différence quand j'en suis parti. »

Car je n'étais pas là en simple visiteur. J'étais depuis six ans professeur d'anthropologie à l'Université de Montréal, et je connaissais bien les Antilles pour avoir auparavant travaillé pendant quatre ans à l'institut Pasteur de la Martinique. Peu après mon arrivée au Québec, j'avais lancé un programme de formation par la recherche en conduisant sur un terrain antillais des étudiants québécois. J'avais désormais l'ambition d'assurer la permanence de ce programme. Il s'agissait de trouver une base qui permettrait d'accueillir des chercheurs venus de diverses disciplines et de divers pays, de créer un lieu d'interaction avec des partenaires antillais, et de leur transmettre à travers ce lieu les résultats des recherches accomplies par des chercheurs venus d'ailleurs. Trop souvent en effet, que les chercheurs viennent de France ou d'Amérique du Nord, leurs publications, effectuées dans leur lieu d'origine, demeuraient inconnues et inaccessibles aux Antilles. Or il s'y développait alors une forte demande pour une meilleure connaissance de la société des îles. Une génération intellectuelle nouvelle remettait en question des idées qui avaient jusque-là paru des évidences. À la différence des précédentes, elle ne comptait pas en elle que des enfants de familles aisées. Beaucoup étaient issus du milieu rural. Aussi, moins décentrés par rapport à la vie locale, moins exclusivement identifiés à des projets et à des regards issus de la France métropolitaine, cherchaient-ils à déceler, voire à construire, leur identité à travers une histoire et une culture qui leur soient propres.

Venir du Québec offrait en ce sens un sérieux avantage. Le Québec frémissait depuis quelques années de cet émouvant éveil qu'avait été la Révolution tranquille. Il sortait de ses campagnes, de son centrage sur une vie sociale et religieuse confinée et, en regardant le monde, il s'offrait aussi à lui. Il préparait l'exposition universelle de 1967, il développait ses relations avec l'extérieur, en les dégageant du vecteur « canadien » par lequel il s'identifiait jusqu'alors à l'étranger. De « Canadien-français », il devenait [12] « québécois », « francophone ». La présence de ce nouveau Québec dans le monde s'affirmait : il en avait le désir, il en montrait les capacités, et dans bien des pays francophones on était heureux de son émergence qui enrichissait le monde de langue française. Tout était donc favorable à une interaction à construire entre les étudiants québécois et les jeunes Antillais. Je rêvais donc d'un lieu où ils puissent se sentir les uns et les autres chez eux, s'apportant mutuellement et par des échanges aussi peu formels que possible un nouveau mode de se situer dans le monde et de révéler tout le poids de leur société et de leur culture.

Jamais toutefois je n'avais pensé à un lieu tel que Fonds Saint-Jacques. J'imaginais une maison peu coûteuse, même en mauvais état, quelque part aux environs de Fort-de-France. Mais se charger d'une propriété en ruine, occupée par des habitants sans droit, ce qui à la Martinique voulait tout de même dire inamovibles, semblait nous engager dans une voie trop détournée. Il faudrait beaucoup de temps, d'efforts, avant que le but soit atteint : que le lieu permette et concrétise la présence durable de la recherche. Combien d'argent faudrait-il pour le restaurer, ne serait-ce que pour le mettre « hors d'eau » ? Comment passer de ces ruines à un carrefour international crédible ? Que faire avec des occupants qui vivaient là depuis parfois des décennies ? Fallait-il que mon projet débute en les chassant, c'est-à-dire en allant directement à l'encontre de la démarche d'empathie qui est celle de l'anthropologue ?

Et cependant, les froissements des feuillages au moindre vent, les tons estompés des anciens murs, l'entrelacs de la nature et des traces anciennes de ceux qui avaient tenté de la maîtriser, mais aussi la vie quotidienne de cette « cour », au sens créole, qu'était devenu Fonds Saint-Jacques, tout cela était terriblement attirant. Mais ce lieu n'était-il pas un piège ? Je pressentais aussi qu'on se situait là au carrefour d'intérêts et de forces contradictoires, qui avaient empêché jusque-là toute sauvegarde ; chacun de ceux qui étaient concernés plus ou moins directement craignait les empiétements des autres sur ses droits et sur ses projets : la mairie, le conseil général, les occupants, et bien d'autres que je croyais deviner. Les difficultés paraissaient extrêmes. Plus difficile encore à contrôler, il y avait un autre risque : l'image de la Plantation, de la maison de maître, ne nous marquerait-elle pas, ne créerait-elle pas une distance infranchissable avec la population, malgré la cordialité apparente ? Car ce bâtiment était aussi un rappel de la période de l'esclavage...

En réalité, ce sont ces difficultés qui ont fait le succès de l'entreprise. Une petite maison serait restée invisible à ceux qui n'étaient pas directement concernés. Elle n'aurait apporté aucun prestige particulier à l'université de Montréal ; elle n'aurait pas attiré l'attention du monde culturel et politique local, elle n'aurait offert aucun levier pour trouver des moyens financiers qui, nécessaires en un tel lieu, deviendraient forcément des contributions [13] non seulement à l'édification et à l'entretien des locaux mais aussi à la recherche elle-même.

Le hasard de cette proposition, qui semblait au départ illusoire en raison de l'état des ruines, impossible à prendre au mot faute de moyens matériels, excessive en raison de la grande dimension des bâtiments, devint vite le moteur d'une action bien plus ample que prévu.

C'est le choix de cette ancienne habitation sucrière, le besoin ressenti sur place de la restaurer à condition de lui donner une fin et de trouver le moyen de la faire vivre ensuite qui, loin de freiner mon projet, contribuèrent à l'amplifier, à le développer, à le pousser bien plus loin que je ne l'avais espéré.

Et ce qui se passait sur place à la Martinique se passa aussi à Montréal. En allant bien au-delà d'un simple programme de recherche, qui ne concernait au fond que quelques professeurs et quelques étudiants, et en proposant l'édification aux Antilles d'un centre qui y assurerait la présence et la visibilité de l'université de Montréal, et du coup du Québec, le projet s'assurait des alliés dans la haute administration de l'université. Et Fonds Saint-Jacques apportait un argument très fort ; d'abord, il s'agissait d'une propriété du Conseil général, ce qui prouvait l'intérêt, la participation, des autorités locales ; ensuite il ne s'agissait pas d'un bâtiment banal, mais d'un haut lieu, à l'architecture émouvante qui, aux yeux du visiteur québécois était à la fois empli d'un passé qui faisait écho à celui de Québec et de l'imprégnation d'une nature tropicale qui lui donnait un étonnement admiratif.

Comme toute action quelque peu novatrice, celle-ci ne pouvait réussir qu'en maintenant une certaine ambiguïté. En effet, si elle sembla rencontrer bien des soutiens enthousiastes, et cela dès le début, cela ne signifiait pas que tous ceux qui la soutenaient avaient sur elle les mêmes vues. Bien au contraire. À la Martinique, chacun des interlocuteurs avec qui je m'entretenais du projet traçait des perspectives différentes. Les uns voyaient l'arrivée des « Canadiens » comme celle de mécènes, d'autres comme d'un cheval de Troie dans la forteresse française, dominatrice et exclusive, et ainsi de suite, ouvrant devant moi et à mon grand étonnement un véritable kaléidoscope d'interprétations, de souhaits, voire de fantasmes, car un projet canadien venait secouer les inerties, et laissait espérer à chacun de nouveaux alliés. Du coup, il m'apparut vite que le projet ne garderait tous les soutiens alors indispensables que tant qu'il demeurerait assez flou, assez malléable, pour que chacun puisse le concevoir comme en accord avec sa propre façon de voir la question et selon ses propres priorités. Et en recroisant tous les propos que j'entendais je commençais à me demander quand et comment les faire converger pour aboutir enfin à des décisions. J'avais déjà vu bien des fois à la Martinique de grands projets s'ébaucher, donner lieu à des discours enflammés, être annoncés par communiqués et articles de presse, gonfler au point de devenir irréalistes, puis éclater avant de retomber dans l'oubli. Et cependant, ce n'est qu'à partir d'une montée d'enthousiasme de cet ordre [14] que tout pouvait se décider, à condition de rassembler en une masse critique les élans de mes interlocuteurs.

Mais ils n'avaient guère en commun. Entre le maire soucieux de son prestige dans sa commune, l'intellectuel opposé à la situation politique et au statut de la Martinique, le nostalgique d'un patrimoine évanescent, le sous-préfet responsable de son territoire, l'universitaire qui voit là une perspective pour sa carrière, le Québécois attiré par un certain exotisme et celui qui pense à l'affirmation nationale du Québec, l'historien attaché à la sauvegarde d'un lieu qui était pour lui un document, ils avaient bien peu de choses en commun.

Et cependant le succès dépendait de leur convergence. Du moins de leur convergence pendant une période brève, mais suffisante pour que se prennent quelques décisions irréversibles. Ensuite viendraient certainement les replis, les indifférences, les oppositions, voire les conflits. Mais ce serait trop tard pour remettre le projet en cause, et ce serait à lui de s'imposer par sa qualité, par ses résultats et aussi par sa vigilance à se faire des alliés d'un poids suffisant pour que l'adversité, inévitable, ne l'emporte pas.

Mais qui impliquer ? À la Martinique tout se sait très vite. Il y a ceux auxquels on parle d'un projet, ceux qui en reçoivent la nouvelle par nos premiers interlocuteurs, ceux qui la devinent à partir de bribes ; il y a tous ceux qui jugent que leur présence s'impose et que leur avis doit être entendu ; ceux qui s'opposent par principe ; ceux qui jugent à partir d'un projet et ceux qui jugent à partir de l'identité de celui qui le propose. Il y a aussi les bruits, les rumeurs sur les positions des uns et des autres. Ceux qui vous mettent en garde et ceux qui vous conseillent d'être plus audacieux.

Dès que Jacques Petitjean-Roget m'eut fait visiter les lieux, les rumeurs commencèrent ; mais elles étaient faibles et je ne les entendais pas. Elles se levèrent d'abord chez les occupants des lieux. Nos visites attentives n'étaient pas celles de touristes, et l'alerte commença. Je ne l'appris que bien plus tard, car, au début je n'étais pas conscient de tous les enjeux sous-jacents. Le séjour que je faisais à cette occasion n'était pas très long, et je voulais au moins avoir quelques idées claires avant de repartir à Montréal. Il fallait prendre les quelques contacts essentiels, qui permettraient d'évaluer la possibilité du projet. Et cela dans chacune de ses dimensions : le choix du lieu ne se heurtait-il pas à des impossibilités administratives ? L'idée de développer un programme de recherche suscitait-elle l'écho nécessaire à son succès ? Quelles étapes prévoir pour arriver à la mise sur pied à la fois de lieux utilisables et d'une activité intellectuelle valable ?

Une première série de visites commença. D'abord à Antonin Mercan, maire de Sainte-Marie. Son accueil et son soutien ont été immédiats et définitifs. Par chance, il était un homme simple et enthousiaste, instituteur « à l'ancienne », croyant aux vertus de l'instruction, et très attaché à sa commune ; il avait une image idéalisée du Québec et de « nos cousins », et il [15] voyait déjà les enfants de sa commune faire des échanges avec des écoliers québécois [4]. Dans sa petite maison, assez proche de Fonds Saint-Jacques, coincée entre la route et la mer, il me recevait devant un punch pendant de longs moments et, en la présence très maternelle envers moi de sa femme, nous évoquions des souvenirs et des projets. Sa rencontre est certainement l'un des cadeaux que m'a fait l'élaboration du projet. Il a quitté la mairie au cours de la réalisation, et c'est avec son successeur, Camille Petit [5], avec lequel j'avais des relations professionnelles (médicales) et amicales depuis plusieurs années, que les choses ont abouti.

À un tout autre niveau, je trouvai aussi un sérieux appui. Je connaissais Aimé Césaire depuis une dizaine d'années et nous nous étions rencontrés plusieurs fois, soit chez des amis communs, soit dans son bureau de la mairie de Fort-de-France. J'étais également un peu lié avec son beau-frère, Aristide Maugée et avec quelques membres de sa famille. Césaire était très sensible à l'approche anthropologique des Antilles. Dès 1957 il m'avait encouragé à m'engager dans ce sens, et je n'oublierai pas la lettre de soutien très ferme qu'il m'avait donnée lors de ma candidature au CNRS. Comme chez beaucoup d'intellectuels et d'hommes de culture, il y avait à ses yeux une continuité entre l'anthropologie et la littérature, ce que lui confirmait l'œuvre antillaise de Michel Leiris. Ce poète et écrivain de qualité était aussi un familier de l'ethnologie : il avait participé en 1932-1933 à la fameuse expédition Dakar-Djibouti conduite par Marcel Griaule, et il en avait ramené un grand livre, qui oscillait entre compte-rendu de l'expédition et journal intime : l'Afrique fantôme [6]. C'est avec le même talent, mais en choisissant un ton exclusivement scientifique qu'il avait rédigé un autre livre, lui aussi remarquable [7], le premier ouvrage de ce niveau sur les sociétés des Antilles françaises. Césaire, qui avait beaucoup apprécié le travail de Michel Leiris, souhaitait que l'on aille plus loin dans cette direction ; il savait combien l'anthropologie, en complément des œuvres de création littéraire, contribuait à ciseler l'image de la personnalité antillaise. Il voyait en elle une force capable de faire monter à la conscience, par une autre voix que celles du poète et du romancier, la vision du monde d'un peuple, et combien ainsi elle permettait à ce peuple de résister à ce qui l'écarté de lui-même, pour se saisir de ce qui lui est propre et doit demeurer inaliénable.

Le Québec de 1967, qui avait émergé plus fort de sa Révolution tranquille et qui commençait à rayonner de façon autonome dans l'espace francophone, ajoutait un poids sérieux au projet. Le soutien d'Aimé Césaire, en [16] particulier lorsque le Conseil général eut à se prononcer, a été constant. Je dois rendre en fait hommage à tous les conseillers généraux, dont l'avis était essentiel puisque Fonds Saint-Jacques appartient au Conseil général, dont l'ouverture d'esprit a été grande et qui se sont pleinement ralliés au projet, sans considération de leur appartenance politique, si bien que la quasi-unanimité du Conseil a soutenu la proposition de location d'une partie au moins de Fonds Saint-Jacques à l'université de Montréal pour qu'elle y établisse un centre de recherches.

Restait l'administration. Les autorités préfectorales, souvent méfiantes devant des entreprises culturelles qu'elles cernaient mal, surtout si elles venaient de l'étranger, auraient pu être très réticentes. En réalité, il n'en fut rien tant l'image du Québec était alors positive. Je sentis même assez souvent, lors de mes entretiens, l'espoir de voir l'interlocuteur québécois comme un allié médiateur, en mesure de faciliter le débat culturel local - avec ce qu'il sous-entendait toujours de tension politique avec la métropole. Bien entendu, le rôle des administrateurs n'était pas d'avoir une opinion personnelle, car ils devaient avant tout s'assurer de la régularité administrative des actions en cours. Mais rien ne les obligeait à nous soutenir et à nous conseiller aussi positivement que ce fut le cas. Je vis d'abord le sous-préfet de Trinité, M. Bachelier, le contact ayant été pris grâce au maire de Sainte-Marie. Tout en se montrant clairement soucieux de nous aider à réussir, il souligna un sérieux problème : le domaine de Saint-Jacques étant la propriété du Conseil général, celui-ci était seul à pouvoir en disposer. Mais il y avait à cela une sérieuse limite : il ne pouvait en aucun cas passer convention avec un organisme étranger. De ce fait, l'université de Montréal ne pouvait pas traiter avec lui, ni être son éventuel locataire. Pour que la chose puisse se faire, il fallait donc concevoir un dispositif capable de suivre les règles légales, ce qui semblait assez difficile.

Ces premiers éléments acquis, il fallait présenter les choses à Montréal et convaincre bien au-delà du doyen de la faculté des sciences sociales, Philippe Garrigue. J'étais optimiste : le Québec avait alors un dynamisme et une capacité d'innovation qui stimulait toutes les initiatives. Institutions, édifices, programmes politiques, projets internationaux se développaient chaque jour. Le lever de rideau sur le monde qu'était l'exposition universelle de Montréal, succédant au grand déblaiement du passé par la Révolution tranquille faisait de chacun un pionnier. Effectivement, il en alla ainsi avec mon projet, du moins avec les autorités administratives de l'université de Montréal, car certains collègues anthropologues étaient plus réticents devant le risque de me voir sortir du cadre où ils fonctionnaient et où ils jugeaient que chacun devait se tenir. On me demanda toutefois de présenter un projet structuré, qui ne soit pas qu'une base à la Martinique, mais un véritable Centre de recherches ; on verra plus loin comment cela fut possible.

[17]

Après ces premiers contacts je lançai à Montréal ma proposition initiale en passant par la voie hiérarchique : le directeur du département d'anthropologie, Lionel Vallée [8] reçut une première description du projet et la transmit au doyen de la faculté des sciences sociales. Il lui écrivit le 28 mars 1967 :

« J'ai le très grand honneur de vous transmettre un projet d'établissement à la Martinique d'une base de recherche du Département d'Anthropologie de l'Université de Montréal. Je vous serais très reconnaissant de bien vouloir prendre ce projet en considération. Il est évident qu'il s'agit là d'une opportunité unique et que le département en sera le grand bénéficiaire. »

Comme on le voit, le projet se cantonnait alors à un point d'appui à la recherche pour le département d'anthropologie. Il apparut vite que cet objectif assez limité ne susciterait pas de la part des autorités de l'université un intérêt suffisant pour qu'elles le soutiennent, et je compris qu'il est plus facile de faire réussir un projet ambitieux qu'un autre, qui, plus limité, ne soulève pas le même élan. Même en ces domaines, il faut savoir susciter le rêve...

Par bonheur, le doyen Philippe Garrigue était une conquérant, prêt à s'avancer dans toute direction où sa faculté pourrait affirmer sa présence. Il jouissait aussi à cette époque d'un grand soutien de la direction de l'université où il avait su créer ex nihilo une faculté qui commençait à compter dans le monde académique. Il me communiqua donc le résultat de ses démarches :

17 mai 1967,

« J'ai le plaisir de vous faire savoir que les autorités universitaires acceptent ma proposition de vous déléguer auprès des autorités gouvernementales de l'île de la Martinique, afin d'établir les modalités d'un accord au sujet de la création d'un centre de recherches de l'Université à la Martinique.

Veuillez donc me faire rapport après votre voyage, des modalités acceptables par les autorités de la Martinique, afin que je puisse les soumettre à l'Université. »

Vint l'été, où dans le monde universitaire tout demeure en suspens, mais durant lequel mon travail de recherche et d'encadrement des étudiants m'avaient conduit aux Antilles. Avec Jacques Petitjean Roget nous avons alors synthétisé le projet pour qu'il puisse l'examiner avec le secrétaire général de la Préfecture, à la suite de quoi il m'écrivit le 6 octobre 1967 :

[18]

(...) « Le Secrétaire général Silberzahn [9] très intéressé m'a dit : « le dossier est bon mais il est trop maigre du côté de l'université de Montréal dont nous ne connaissons pas, en dehors de quelques rencontres avec le Professeur Benoist, les intentions. »

L'Administration est décidée, et ses décisions vont particulièrement dans le sens de l'Histoire, à faire aménager la maison existante pour la rendre habitable, à réparer la toiture de la purgerie qui est abîmée, à donner de la main d'œuvre pour dégager les ruines sous la direction de quelqu'un de compétent, à faire évacuer les squatters. Le premier point est particulièrement important et représente des sommes non négligeables. En échange de ces services l'Administration demande, en dehors de préoccupations de rayonnement culturel, l'occupation des lieux, leur surveillance, leur entretien courant et qu'il soit envisagé à plus ou moins long terme un plan de sauvegarde et de mise en valeur. Je pense que l'ameublement et l'aménagement intérieur de l'habitation seraient à la charge de l'université. (...)

Comme je vous l'ai dit, je suis personnellement prêt à assumer la nouvelle présidence de cette association, mais je ne veux pas, pour des raisons politiques, prendre l'initiative de la former. (...) Mais il est très urgent que les problèmes de fond soient réglés rapidement car on prépare le budget du Conseil Général et il faut que ces sommes soient prévues dès maintenant sans quoi nous serons remis à un an au moins. »

À Montréal, je transmis ce message au doyen Philippe Garrigue en précisant ce qui suit, dans une lettre du 16 octobre :

16 octobre 1967
« Au cours du séjour que j'effectuai de juin à août pour encadrer les travaux de huit étudiants du département d'anthropologie, j'ai pu rencontrer tous les responsables intéressés à ce projet :
— Monsieur le Maire de la ville de Sainte-Marie, site du projet
— Monsieur Gérard Tell, représentant de la Martinique au Conseil économique et social

[19]

— Monsieur le président de la commission des sites et monuments historiques de la Martinique
— Le  docteur Camille Petit,  député  de la Martinique à l'Assemblée nationale française
— Monsieur le Sous-Préfet de la région de Trinité
À la suite de ces entretiens nous avons pu dégager clairement les propositions des autorités de la Martinique et les modalités qu'elles acceptent pour leur réalisation.
Le concrétisation de ce projet ne dépend donc plus que de l'accord des autorités de l'Université. »

Enfin, en novembre, Claude Silberzahn, m'écrivait :

« Je suis entièrement disposé à vous faciliter avec l'aide de mon ami Bachelier, sous-préfet de Trinité, l'installation d'un centre de recherches à la propriété départementale de Fonds Saint-Jacques. J'y vois quant à moi un double avantage : celui de sauver cette vieille demeure historique, et celui de créer un foyer de rayonnement culturel tout à l'étude de ce monde à la frange que sont les Caraïbes.

J'ai inscrit sur le projet de budget départemental la somme destinée à réparer les toitures de l'habitation principale, de la cuisine et de la purgerie. »

Le vendredi 22 décembre, en tant que président de la société d'histoire de la Martinique, Jacques Petitjean Roget réunissait l'assemblée constitutive de l'association culturelle et scientifique du Fonds Saint-Jacques, qui serait le relais entre le département de la Martinique et l'université de Montréal.

Nous pouvions passer à la réalisation.

*
*     *

La création du Centre de Recherches caraïbes et le développement des activités dans la propriété de Fonds Saint-Jacques rénovée datent donc de 1967. Mais ceci n'est qu'une apparence, car il s'agissait en fait d'une nouvelle étape dans une longue histoire sans laquelle l'équilibre entre des réalités souvent contradictoires aurait été difficilement atteint. Il fallait pour réussir dans cette entreprise les alliances, les amitiés et la confiance réciproque enracinées dans plusieurs années de rencontres et d'expériences partagées avec bien des personnes, à la Martinique, à Montréal et dans le milieu de la recherche caribéenne. Ces antécédents donnaient sa crédibilité au projet. Les uns tenaient à ma propre activité aux Antilles depuis une dizaine d'années, les autres aux travaux de chercheurs de l'université de [20] Montréal entrepris depuis le début des années 1960. Cela avait conduit à des courants d'échange, à des affinités, à des publications, à cette nécessaire sortie de l'anonymat qui compte tellement dans des sociétés de petite dimension, surtout lorsqu'elles sont soumises à un flux de passants porteurs d'idées inadaptées et de projets utopiques.

Mon travail de recherche s'était ébauché lorsque je travaillais à l'Institut Pasteur de la Martinique, entre 1956 et 1960. Bien que le laboratoire d'analyse biologique et de recherche, et la clinique des maladies tropicales, aient été très prenants, ils avait eu l'avantage de me conduire souvent au cœur de la vie martiniquaise, en particulier par ces contacts si intenses que l'on noue avec des malades atteints de la lèpre. Or ils étaient alors nombreux, et j'en suivais dans tous les milieux de l'île. Terriblement stigmatisante, la maladie rendait ses victimes méfiantes devant tout risque de voir leur mal connu par d'autres que le cercle étroit de leur famille et de leurs soignants. Une partie de notre tâche, telle que l'avait fixée et que la pratiquait le directeur de l'institut, Étienne Montestruc [10], consistait à lutter contre cette stigmatisation. Il le faisait lui-même en s'affichant avec des malades, en refusant toute idée de léproserie et implantant dans l'hôpital général (hôpital Clarac) un service de dermato-lépro-vénérologie, vite connu sous le nom de DLV et en traitant le plus possible de lépreux rendus non-contagieux, en ambulatoire au dispensaire Calmette (devenu depuis dispensaire Montestruc). Notre équipe luttait pour faire savoir que la lèpre se soignait bien et que la contagiosité était très vite maitrisée. Car soigner la lèpre, ce n'était pas seulement repérer le bacille de Hansen, analyser des signes cliniques et distribuer de la Disulone. C'était aussi faire de celui qui avait été exclu, un être accepté, réinstallé dans sa vie. Ce n'était pas seulement soigner un corps malade, c'était aussi soigner une société de l'image qu'elle se faisait de la lèpre et qui retombait sur le malade avec un poids souvent plus lourd que le mal lui-même.

Mes études antérieures d'ethnologie m'avaient sensibilisé à la perception des faits culturels locaux comme porteurs de sens et de valeur ; mais je ne pouvais guère aller loin dans cette voie, tant la tâche purement médicale était astreignante. Manque de temps, manque de stimulation extérieure, et surtout ce sentiment, presque ce remords, du biologiste quand il s'écarte des réalités qu'il a appris à connaître pour se tourner vers cet impalpable qu'est la culture. Cependant, les orientations de Montestruc, puis mes dialogues avec les malades, m'incitèrent à franchir le pas : à mesure que je m'intéressais plus à eux, à les libérer du fardeau, ils m'incluaient dans leur quotidien, [21] dans leur vision du monde ; je découvrais la façon dont ils abordaient leur problème de santé, le vivaient, le prenaient en charge. Je n'avais plus seulement en face de moi une population mais une société, une culture. Il ne s'agissait pas encore de faire une « anthropologie médicale », notion alors bien peu répandue, mais de s'imbiber de la société pour affiner un langage commun. On ne reste pas indifférent au monde des autres et à mesure que passait le temps, ce que cette société me révélait d'elle-même dans les replis peu visibles de sa complexité devint en soi un objet intellectuel, une source d'interrogations, de recherche, puis de sympathie.

Des pêcheurs me firent connaître leur mer. Des propriétaires de grandes plantations me conduisirent à travers leurs terres [11], des artisans me montrèrent leur art du bijou et un voisin l'élevage des coqs. Chemin faisant, mes malades me firent entrer dans diverses strates de la société martiniquaise, depuis les quartiers les plus pauvres de Fort-de-France, jusqu'aux grandes maisons des propriétaires de vastes exploitations agricoles, car personne, alors, n'était à l'abri de la lèpre qui touchait plus de 1% de la population. Un lien très particulier se créait lors de ces soins au long cours, à travers le secret partagé, et le fardeau allégé par le suivi médical. Du coup certains devinrent des collaborateurs lorsque je me mis à passer mes loisirs à mieux connaître cette société. Et cela me décida à aller plus avant.

Alors, m'évadant de l'Institut Pasteur et du cercle étroit du milieu professionnel, j'entrepris quelques recherches ethnologiques et pris contact avec le milieu de la culture. Il n'était sans doute pas aussi riche que de nos jours, mais la Martinique est une terre où la culture se sent bien, et où on l'aime. Cela me permit d'abord de présenter en 1958 une première recherche, sur les techniques de la pêche côtière, dans une exposition tenue dans les beaux locaux du Fort Saint-Louis, sous l'égide de la société d'histoire de la Martinique ; j'avais également présenté au Cercle martiniquais mon livre Kirdi au bord du monde, qui venait de sortir et de recevoir le prix des Vikings. Dès cette époque, je rencontrai ainsi certains de ceux qui plus tard seraient de solides appuis pour la réalisation du Centre de recherches à Fonds Saint-Jacques, si bien que lorsque le projet émergea, nous nous connaissions bien, et depuis longtemps.

Ce milieu culturel était assez fragmenté. Malgré leur intérêt commun pour l'histoire et la culture, ses membres avaient de profondes divergences d'orientation, qui traduisaient à leur insu leur place dans cette société stratifiée.

[22]

Personnalité en vue, biologiste de formation, ornithologue plus exactement, mais archéologue de vocation, le père Robert Pinchon [12] était sans doute la figure scientifique la plus solide à l'époque. Il a été la dernière incarnation de ces hommes d'Eglise venus aux îles et qui ont consacré une grande partie de leur vie à les découvrir puis à conter le résultat de leurs voyages et de leurs travaux. Il partageait avec eux ce mélange de générosité et de sens de la supériorité de tant de « missionnaires », et il semblait venu d'un autre temps avec son courage et ses ardeurs d'explorateur, avec son avidité de connaissances sur des sujets très disparates, avec le bonheur d'être un pionnier en bien des domaines, ce qu'il cristallisa dans ses ouvrages sur la nature aux Antilles et dans des textes d'archéologie précolombienne. Il fut le dernier des prêtres chroniqueurs et savants qui, du XVIe au XVIIIe siècles, avaient parcouru le monde dans une ardeur de découvreurs. Sa longue barbe masquait une grande partie de son visage et soulignait deux yeux, très vifs, souvent ironiques, qui se plissaient lorsqu'il parlait des uns et des autres avec une verve pas toujours charitable et de grands rires. Sa soutane blanche et ses doigts jaunis par la pipe qu'il quittait rarement, faisaient de la rencontre avec lui, quand on entrait dans la pièce, mi-bureau, mi-entrepôt de poteries, d'herbiers et d'autres récoltes faites dans les îles, un voyage hors du temps. Nous parlions parfois plusieurs heures, partageant curiosité et enthousiasme.

Il y avait aussi Jacques Petitjean Roget. Il portait en lui le contraste entre sa conscience d'être un notable, ancien polytechnicien, membre du Rotary club et une certaine distance vis-à-vis de ce rôle, qui lui donnait un regard humoristique sur ses homologues que son esprit, son érudition et une grande liberté de penser lui faisaient dominer. Mais ce n'était pas son seul contraste. Homme d'affaires efficace, il ne parlait jamais d'affaires mais seulement de ses passions intellectuelles : l'histoire d'abord, puis, plus tard l'archéologie, terrain sur lequel il fut en contradiction avec le père Pinchon, qui ne parvenait pas à suivre les dimensions théoriques de son approche. Son épouse, Ady, était elle aussi passionnée de recherches ; orientée vers la psychologie de l'enfant, elle était en fait très proche de certaines dimensions de l'anthropologie. Je rencontrais aussi Maurice Nicolas [13]. Doux, d'apparence modeste, il était lui aussi attaché à l'histoire des îles, et sans doute plus encore à son île ; il tint des chroniques radiophoniques et écrivait sur ce [23] sujet. Il collabora avec l'archiviste départemental, Eugène Goyheneche [14], à des émissions de radio et à des ouvrages destinés au grand public qui participèrent au recentrement culturel sur le patrimoine de l'île. Sans être aussi pittoresque que ceux qui précèdent, il n'en était pas moins solide et fiable. Il y avait aussi des érudits, tel Émile Hayot [15], qui possédait une remarquable bibliothèque de livres anciens sur les Antilles et qui les mettait sans limite à ma disposition, tout en rédigeant lui-même des travaux historiques très méticuleux sur la période coloniale vue à travers ses fonctionnaires et ses planteurs.

Mais l'intérêt pour la recherche sur l'île qui se manifestait chez ces membres de la société d'histoire me posait un problème, me laissait une insatisfaction : la population contemporaine, la société réelle, semblaient absentes de leurs préoccupations. Ses racines elles-mêmes ne semblaient pas les intéresser, ni « l'histoire du silence » ainsi que l'historien Hubert Gerbeau [16] a qualifié l'histoire des esclaves. Ils ne travaillaient que sur ceux qui, gouvernants ou planteurs, avaient dominé la société ; les seuls conflits qui semblaient les toucher étaient les luttes internationales, cet éternel jeu d'échecs autour des îles que jouaient la France et l'Angleterre, et non celles qui avaient placé presque sans interruption les sociétés antillaises sous une tension interne extrêmement forte. Même le point de vue quelque peu folklorisant de Lafcadio Hearn semblait loin de leur regard. Or ce que j'avais l'intention de faire concernait essentiellement ces aspects refoulés de la société. Et là, il fallait se tourner ailleurs, vers un autre milieu, moins « conservateur », un milieu qui tout en s'intéressant à la culture locale se sentait concerné par son évolution et par sa situation politique.

Je ne parle pas seulement ici de Césaire. Dès qu'il eut posé sur la Martinique ce grand phare qu'est le « Cahier d'un retour au pays natal », tout l'éclairage avait changé à jamais. Mais il n'était pas seul. Je rencontrai alors ceux qui, par leurs écrits, surtout littéraires, parfois à orientation ethnologique, étaient enracinés dans la société contemporaine et concernés par [24] son avenir : Roland Suvélor [17], qui sous la placidité de son apparence et la componction de son langage vivait dans une vraie radicalité ce qu'il espérait de l'avenir ; René Ménil [18], plus explicite ; Michel Leiris, poète lui aussi certes, mais surtout en ce qui nous concerne auteur du premier véritable livre d'anthropologie de la Martinique et de la Guadeloupe. J'avais aussi fréquenté Alain Plénel, vice-recteur très engagé, tout particulièrement courageux en 1959 [19]. Tous portaient en eux le désir d'un profond changement de la société ; ils ne toléraient pas le décentrement massif de la vie sociale et de la culture martiniquaises, que la gueule ouverte de la Métropole semblait prête à engloutir et à digérer. Fondé sur une sensibilité que l'on peut dire existentielle, un projet politique encore confus se traçait, avec les déchirements que provoque toute prise de conscience d'une séparation qui est intérieure avant de s'incarner dans le remaniement des rapports entre des sociétés. Bien qu'encore peu explicites, la question identitaire, le lien entre exploitation économique et aliénation culturelle, la contradiction qui avait émergé avec la départementalisation d'une aliénation par ce que l'on reçoit et de moins en moins par ce que l'on vous arrache ou vous contraint à faire soutenaient un malaise, des espoirs et des projets...

Anca Bertrand [20] occupait dans ce tableau une place à part, une place qui aurait pu être centrale si elle en avait eu l'ambition. Née en Roumanie, elle avait gardé l'accent de son pays, ce qui lui permettait de placer malgré elle en arrière-plan de tous ses propos une sorte de luminosité, et un ton de complicité qui facilitaient grandement son contact. C'était une femme passionnée par la culture, sous tous ses aspects. Epouse d'Alexandre Bertrand, qui fut sans doute l'un des peintres martiniquais les plus talentueux et les plus créatifs, elle aimait les arts, la musique, la littérature, la photographie. Mais elle s'essayait aussi au folklore, à l'ethnologie, collectait contes et chants populaires, écrivant bien des textes, éditant des disques à partir de ce qu'elle [25] avait enregistré sur le terrain. Son œuvre principale fut la revue Parallèles, dont elle assurait à peu près seule la rédaction des textes, la préparation des illustrations et la diffusion. Elle parvint à en publier un nombre suffisant de numéros pour que leur somme soit une véritable introduction à la connaissance culturelle de la Martinique. Sa mort prématurée lors d'une intervention chirurgicale fit disparaître la revue, dont personne n'assura la relève.

Et puis il y avait eu la rencontre d'anthropologues américains qui tout d'abord m'influencèrent intellectuellement, puis me conduisirent à un changement radical d'orientation et me firent quitter mon premier métier de médecin-chercheur pour me pousser vers la carrière universitaire, celle qui ferait de moi un anthropologue de métier. Il s'agissait d'Américains et d'un Canadien (on ne disait pas Québécois alors).

Je rencontrai ainsi à Fort-de-France Georges Devereux. D'abord pour des raisons médicales, car il était venu à l'Institut Pasteur pour un petit problème de santé que je n'eus pas de mal à résoudre, puis pour le plaisir de discuter ; j'allais le retrouver à l'hôtel l'Impératrice, et nous sortions « en ville ». Je lui dis le peu que je connaissais sur la société et la culture de l'île et il me fit apercevoir des portes demeurées pour moi jusque-là invisibles ; en les entr'ouvrant il me laissa pressentir ce vers quoi elles conduisaient. Il y eut ensuite John Murra. Personnage charismatique, ce spécialiste des Andes, professeur à l'université Columbia, séjourna assez longtemps à la Martinique pour encadrer, à la fin des années cinquante, certains de ses étudiants de maîtrise et de doctorat dans un programme financé par une anthropologue qui disposait d'une fondation, et qui jouerait plus tard un grand rôle dans ma vie de chercheur, Vera Rubin [21]. C'est alors que Mikael Horowitz étudia le Morne-Vert, village de la Martinique dont il publia la description dans le livre intitulé « Morne-Paysan », et que, dans la même équipe, Guy Dubreuil [22] travailla dans le quartier de la Duchesne, commune du Robert, et qu'il y accomplit ses recherches sur la structure de la famille. C'est lui qui m'orienta vers Montréal, en me faisant proposer un poste d'enseignant à la Faculté des Sciences sociales qui commençait à s'y développer sérieusement.

[26]

Sur ce fond, et grâce à ces acquis, s'amorça la dialectique entre mes interlocuteurs locaux, dont chacun aurait une part à la décision. Et je devais tirer parti de leurs convergences sans que le projet soit compromis par leurs éventuelles divergences.

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Cette chronique, ce livre, conte les étapes de cette création, puis les travaux que nous avons pu accomplir grâce à l'outil assez exceptionnel qu'a été le Centre, implanté dans un lieu aussi remarquable.

On verra que le Centre de recherches caraïbes allait devenir un organisme assez complexe ; fonctionnant avec très peu de moyens, il prit peu à peu grande apparence par ses locaux, aux Antilles, par ses publications et par le nombre des étudiants qui y travaillaient, à Montréal. La construction se fit pièce à pièce, dans une interaction continue entre la vision globale qui avait permis le lancement de l'opération et des opportunités souvent imprévues.

Le période de construction et de premier enracinement a duré environ deux années. Puis ce fut le temps d'une maturité venue assez rapidement.

Dire tout cela ne serait que rassembler des anecdotes, si, bien au-delà de cette aventure particulière et de ce que peuvent en être les conséquences pour la Martinique, il n'y avait là matière à explorer les jeux sociaux et intellectuels d'une entreprise qui rassemblait des acteurs très divers (chercheurs et enseignants, politiques, administrateurs), eux-mêmes insérés dans plusieurs pôles culturels et nationaux : le Québec, les Antilles dont en particulier la Martinique, la France métropolitaine, tandis que venaient aussi des Canadiens issus d'autres provinces que du Québec, et des chercheurs d'universités des USA ou de quelques pays d'Europe.

L'objet lui-même est suffisamment intéressant à observer pour que l'on ose penser que cette chronique a quelque peu valeur d'ethnographie d'une institution, et qu'elle reflète les réseaux d'interdépendance entre des questionnements scientifiques et les conditions offertes à la mise en œuvre des travaux destinés à leur répondre : conditions socio-politiques du travail entrepris, origine et formation des partenaires, mode d'articulation de points de vue culturels et nationaux qui construisent d'une même réalité des images différentes. Cette chronique donne aussi accès aux suites de l'entreprise, puisque près de cinquante années se sont écoulées depuis ses débuts. Quels effets sur ceux qui ont participé aux travaux ? Quel impact proprement scientifique, et quels échos dans le milieu culturel au sens large, en particulier chez les penseurs politiques et chez les écrivains ? Quelle leçon pour les diverses formes de « coopération » intellectuelle entre des universités [27] si diverses par leur fonctionnement et par leurs objectifs ? Il ne s'agit pas de tracer un bilan, mais de tenter, à travers les matériaux bruts, aussi complets et précis que possibles, de suivre l'enchevêtrement des événements tout en dégageant leurs lignes essentielles.

C'est là qu'on se heurte aux limites de la mémoire humaine. Tout récit, toute chronique sont postérieurs à ce qu'ils décrivent ; aussi, quand on conte tel ou tel épisode, en connaît-on la suite, qui vient remanier notre souvenir et altérer la façon dont les faits se présentaient quand cette suite était encore inconnue. Car la suite d'un événement change sa coloration dans la mémoire ; elle filtre ce que celle-ci retient, tamisant d'ombre certains épisodes et en amplifiant d'autres.

C'est pourquoi je reviendrai souvent sur le journal que j'ai tenu à diverses reprises. Parlant et pensant au présent, se plaçant devant un avenir inconnu, le texte d'un journal aide à tendre vers l'honnêteté maximale, car sa rédaction n'est pas contaminée par la connaissance de ce qui suivra, à la différence de ce qui se passe dans tant de « souvenirs ». C'est dans le même souci de serrer au plus près la réalité du moment que je reproduirai diverses notes, des projets de recherche, des lettres reçues ou envoyées. Car si rigoureux qu'il puisse sembler à celui qui l'écrit, le texte qui surgit au cours de l'action mêle illusions et visions lucides, espoirs, ambitions et erreurs. Par souci de véracité, je m'appuierai donc le plus possible sur des dossiers contemporains de ce que je retrace (rapports, correspondances, publications) tels qu'ils sont conservés dans mes propres archives et dans les archives de l'université de Montréal [23].



[1] Jacques Petitjean Roget (1914-1999) Ancien élève de l'École polytechnique, docteur es lettres. Sa thèse d'État en histoire, « La Société d'habitation à la Martinique : un demi-siècle de formation, 1635-1685 » est un ouvrage fondamental. En collaboration avec le Centre de recherches caraïbes, il a fait l'édition critique de « Histoire de l'Isle de Grenade en Amérique : 1649-1659 », manuscrit anonyme de 1659. Outre ses travaux d'histoire, il a fait d'importantes contributions à l'archéologie de la Martinique.

[2] C'est là que l'on déposait les formes de sucre sortant de l'usine.

[3] Jean-Baptiste Labat. Nouveaux voyages aux Isles de l’Amérique, (vol. l, p. 110-112). Paris, G. Cavelier, 1722.

[4] ... et cela se réalisa !

[5] Camille Petit (1912-1993), médecin de profession, fut un pionnier du mouvement gaulliste en Martinique. Il fut maire de Sainte-Marie 1967 à 1983 et député de la 1re circonscription.

[6] Réédition 1981, Paris, Gallimard.

[8] Lionel Vallée, après un doctorat sur la Caraïbe à l'université Cornell, s'est tourné vers l'Amérique andine où il a effectué de nombreuses missions.

[9] Claude Silberzahn a eu par la suite une très brillante carrière. Il fut préfet de Guyane, de Haute-Normandie puis de Franche-Comté, avant de devenir, de 1989 à 1993, directeur de la DGSE. Il est devenu, jusqu'en 1999, président des chambres régionales des comptes de Guadeloupe, Guyane et Martinique.

[10] Étienne Montestruc (1900-1970), médecin militaire formé à la médecine tropicale, avait été adjoint de Jamot dans la lutte contre la maladie du sommeil en Afrique centrale. Atteint par ce mal, il avait quitté l'Afrique, et il était devenu, en 1933, directeur du Laboratoire d'hygiène de la Martinique, qu'il fit transformer en Institut Pasteur d'outremer. Il collabora à ce titre avec Haïti, et surtout il devint un éminent spécialiste de la lèpre contre laquelle il s'engagea pleinement.

[11] C'est alors que nous avons réalisé avec Christian Crabot la Carte des plantations et des habitations de la Martinique en 1960.

[12] Robert Pinchon (1913-1980), docteur es Sciences, prêtre spiritain, a passé toute sa vie comme professeur de sciences naturelles au Collège diocésain de Fort-de-France. Auteur de plusieurs ouvrages sur la faune antillaise, il a également été un pionnier de l'archéologie précolombienne de la Martinique.

[13] Maurice Nicolas, archiviste à la chambre de commerce, a publié nombre d'ouvrages sur l'histoire de la Martinique. Bien documentés, ses livres et articles sont très accessibles au public et ils ont joué un grand rôle dans la découverte par les Martiniquais de faits du passé sur lesquels les historiens plus traditionnels ne s'étaient guère attardés.

[14] Eugène Goyheneche (1915-1989) a été archiviste départemental de la Martinique de 1952 à 1958. Il est surtout connu comme nationaliste basque, et pour ses nombreux travaux d'histoire du pays basque

[15] Émile Hayot (1918-2002), grand bibliophile, était aussi un historien amateur auquel on doit plusieurs travaux d'une grande précision sur la société coloniale. Sa bibliothèque a été sauvée grâce à la Fondation Clément qui l'a acquise.

[16] Hubert Gerbeau, professeur d'histoire à l'université de la Réunion puis à l'université d'Aix-Marseille, n'a jamais cessé de travailler à l'histoire des îles, en particulier de l'océan indien. Outre plusieurs livres, il est l'auteur d'une thèse magistrale, L'esclavage et son ombre à Bourbon (XIXe-XXe siècles), qui lui a valu le prix 2005 du Comité pour la Mémoire et l'Histoire de l'Esclavage.

[17] Roland Suvélor (1922-2011) est le type de la figure intellectuelle qui, sans avoir laissé une œuvre personnelle importante, a été le soutien, l'écoute, l'appui de ceux qui travaillaient pour l'art et pour la connaissance. Il a exercé une grande influence, et, pour moi, il a été un ami attentif, toujours affable mais intransigeant quant à son profond engagement envers la culture de son île.

[18] René Ménil (1907-2004), professeur de philosophie au lycée Schœlcher (Fort-de-France), était écrivain et essayiste. Engagé en faveur de l'autonomie antillaise, il est très sensible à l'aliénation coloniale, et sa pensée est au fondement d'une anthropologie antillaise dont la revue Tropiques, où il joue un rôle capital, trace, presque inconsciemment, l'esquisse.

[19] De graves émeutes avaient agité la Martinique fin 1959, et la répression par les forces de l'ordre avait fait plusieurs victimes.

[20] Anca Ionesco, épouse Bertrand (1921-1972), journaliste et cinéaste, engagea toute sa vie dans son amour de l'art et de la culture de la Martinique et de la Guadeloupe. Elle recueillit et édita en disque des chansons populaires ; elle publia et rédigea presque seule le magazine culturel Parallèles qui demeure une source intéressante de renseignements, ainsi que la Gazette de la Martinique ; elle réalisa des films et des expositions. Elle a toujours été une amie fidèle de ce qui se faisait à Fonds Saint-Jacques.

[21] Vera D. Rubin (1911-1985) était anthropologue et directrice-fondatrice du « Research Institute for the Study of Man », dont l'objectif essentiel a été de faciliter à des étudiants une formation par le travail sur le terrain dans un cadre multidisciplinaire. Son intérêt pour la Caraïbe et son amitié avec Eric Williams lui firent orienter l'essentiel de ses recherches vers la région caraïbe, en particulier vers les îles anglophones. C'est dans le même esprit qu'elle appuya la formation d'étudiants francophones dans les îles de langue française en acceptant des projets venus de l'université de Montréal.

[22] Guy Dubreuil (1925-2014) devint le premier directeur du département d'anthropologie de l'université de Montréal, créé en juin 1961. Il y accomplit toute sa carrière. Psychologue de formation, il travailla beaucoup sur des questions d'ethnopsychiatrie.

[23] Je tiens à remercier Monique Desroches pour sa collaboration efficace à l'exploration de ces archives.

[24] Gilles R. Lefebvre (1928-2003), professeur au département de linguistique de l'Université de Montréal, est connu pour ses travaux sur le français du Québec, les créoles français et l'inuktitut. Il a laissé un important manuscrit sur le glossaire du parler de Saint-Barthélémy.

[25] Jacques Henripin (1926-2013) a fondé le département de démographie de l'université de Montréal après avoir soutenu à Paris une thèse de démographie historique (la première de la discipline). Il a accompli nombre de travaux au Québec et exercé une influence déterminante sur l'essor de la recherche démographique dans les universités et dans l'administration au Québec.

[26] Pierre Dansereau (1911-2011), botaniste et spécialiste de l'écologie humaine, fut doyen de la Faculté des sciences à l'université de Montréal après avoir été à l'université Columbia de 1961 à 1968 et directeur adjoint du New York Botanical Garden.

[27] Paul Pirlot (1920-1990), professeur de zoologie à l'université de Montréal, a travaillé toute sa vie sur la faune des régions tropicales, en particulier sur l'organisation du cerveau en relation avec le comportement. A la Martinique ses travaux ont porté sur les particularités du cerveau des chauve-souris insectivores en relation avec leur détection de leurs proies.

[28] Jean-Pierre Guengant, économiste et démographe, était lors de sa présence dans le conseil du Centre le représentant régional pour l'Afrique de la Division « Population Santé » du CRDI (Centre de recherche en développement international, organisme fédéral d'aide internationale). Il a toujours centré sa recherche sur les évolutions démographiques qui ont un impact sur le bien-être des populations. Après plusieurs années à la Guadeloupe, il a travaillé à l'IRD, en Afrique. Par la suite, toujours profondément engagé dans l'aide internationale, il a été responsable de divers projets concernant l'ensemble des pays de la Caraïbe. Entré à l'IRD, il y a occupé plusieurs postes de responsabilité en Afrique.

[29] Romain Paquette était surtout tourné vers les dimensions appliquées de la géographie. Aux Antilles, il travailla sur les petits paysans, en contrepoint des travaux du Centre qui portaient sur les grandes exploitations. Voir son livre : Désengagement paysan et sous-production alimentaire, Martinique, Marie-Galante, Barbade. Montréal, P.U.M et Presses de Sherbrooke, 1982.

[30] Georges Anglade (1944-2010), géographe, homme politique et écrivain haïtien. Professeur au Québec, il y participe à la fondation du département de géographie de l'université du Québec à Montréal. Il a publié plusieurs ouvrages de géographie, et aussi de contes haïtiens. Conseiller puis ministre des travaux publics du président haïtien René Préval, il s'est ensuite retiré à Montréal où il s'est consacré à l'écriture, ne retournant en Haïti que pour de brefs séjours, jusqu'à celui, fatal, de janvier 2010.

Chronique d’un lieu de pensée.
Fonds Saint-Jacques, Martinique

AUTRES EXTRAITS
DU LIVRE

Chronique d’un lieu de pensée.
Fonds Saint-Jacques, Martinique
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Quatrième de couverture

Durant quinze années, le Centre de recherches caraïbes de l’université de Montréal a été présent aux Antilles, par ses chercheurs et ses étudiants. Installé à la Martinique dans le beau lieu historique de l’ancien monastère de Fonds St-Jacques, le centre a d’abord permis le sauvetage et la restauration du lieu. Puis, il a réalisé de multiples travaux en anthropologie, linguistique, archéologie, géographie, démographie, zoologie et écologie et publié un grand nombre de livres et d’articles.

Créé en 1968, lors d’une période charnière de la présence du Québec au monde, il a été un lieu de rencontre de la francophonie et il a donné naissance à de nombreux liens entre les Antilles et le Québec. Dans ce livre, on suit ses activités au quotidien, on suit les efforts de ceux qui ont œuvré à l’essor du Centre, on voit débuter la carrière des chercheurs et des enseignants qui s’y sont formés, et on découvre certains de leurs travaux.

Mais ce livre dépasse le cas particulier du centre de recherche de Fonds St-Jacques, pour devenir l’étude du milieu de la recherche. Il analyse les conditions de naissance et de développement d’un centre, sa structure, ses relations avec l’université et avec le monde extérieur. Les réflexions sur la recherche, sur les conditions d’une interdisciplinarité par la mise au point de structures qui la font émerger, l’analyse des forces sociales qui entourent, suscitent ou freinent la recherche, sont au cœur de cette chronique vivante de la Martinique des années 1970.

Jean Benoist a commencé sa carrière comme chef de laboratoire à l’Institut Pasteur de la Martinique. Il est ensuite devenu professeur à l’université de Montréal puis à celle d’Aix-Marseille.

Il n’a jamais cessé de s’intéresser aux sociétés créoles de la Caraïbe et de l’océan Indien, où il a mené de nombreux travaux, tout en se consacrant à la recherche et à l’enseignement en anthropologie médicale.

On connaît de lui, entre autres, les ouvrages L’archipel inachevé et Hindouismes créoles.

[29]

COURT EXTRAIT DU CHAPITRE 2

(pp. 29-30.)

“Construction.”

L'accueil favorable de la Martinique, l'offre de locaux prestigieux et la possibilité de donner à l'université de Montréal un lieu inédit de rayonnement et de formation, tout cela pouvait sembler si attirant qu'il serait facile d'obtenir à Montréal les décisions indispensables. En fait ce n'était pas simple. Il fallait entrainer la conviction sur plusieurs points :

— le réalisme administratif et budgétaire,
— la crédibilité scientifique et pédagogique d'un projet situé loin du Québec,
— son insertion dans les structures existantes d'enseignement et de recherche.

Et puis, il y avait les questions de personnes. Il fallait user d'arguments très différents avec un doyen, un recteur, un gestionnaire, des collègues, des chercheurs. Symétriques des étapes suivies à la Martinique, celles qui se déroulèrent à Montréal, où était le véritable pouvoir de décision, prirent du temps et nécessitèrent divers ajustements.

*
*     *

Finalement, Paul Lacoste, vice-recteur de l'université de Montréal, décida d'aller juger sur place et de passer quelques jours en ma compagnie à la Martinique.

Tout dépendait de l'issue de cette visite. Paul Lacoste avait été à la fois professeur de philosophie à l'université de Montréal et avocat ; investi depuis longtemps dans l'administration de son université, dont il deviendrait plus tard recteur, il était très attaché à son développement. Par ailleurs, dans une université où la philosophie pliait encore sous le poids du thomisme et des orthodoxies religieuses, il avait su prendre ses distances grâce à sa qualification de juriste, ce qui lui avait donné une ouverture intellectuelle et une liberté de pensée plus grandes que ce que pouvaient exprimer bien de ses collègues.

Nous passâmes ensemble cinq jours à la Martinique. Paul Lacoste, homme affable, cultivé, affirmait très fortement son identité québécoise. Dans ses valeurs, dans son parler, dans une forme de chaleur qu'on ne [30] trouve qu'au Québec. Il avait ce manque de morgue qui frappe les Français lorsqu'ils rencontrent des Québécois occupant des fonctions importantes ; et aux Antilles où bien des fonctionnaires, plus ou moins consciemment imbus de l'idée d'une supériorité due à la fois à leur fonction et à l'image qu'ils ont de leurs origines, se comportent avec une arrogance mêlée de paternalisme, cette attitude simple et directe déterminait immédiatement un accord, une complicité. Il m'est d'ailleurs plus d'une fois arrivé de ressentir une frustration, une jalousie lorsque, en compagnie d'un Québécois, je rencontrais un ami antillais. Après un moment, je les voyais l'un et l'autre liés par une complicité qui m'échappait et me laissait quelque peu en dehors ; cela s'exprimait par une sorte de parenté à plaisanterie, mais en réalité l'accord allait plus loin, et prenait souvent la forme d'une véritable affinité. Bien qu'étiqueté québécois, j'étais suffisamment français dans mon comportement, sans même m'en apercevoir, pour que se crée automatiquement cette distance si difficile à franchir qui tient à l'empreinte d'une histoire qui a modelé le regard des uns sur les autres, et comme assigné à chacun des rôles immuables. Que de fois ai-je senti que j'étais, pour mes interlocuteurs antillais, masqué par un écran : la réalité de ce qui était en moi ne « passait » pas, on ne me voyait que comme un « Métro », quoique je pense, quoi que je fasse. On se heurte souvent à cet écran, car bien des interlocuteurs ne jugent pas ce qu'on dit par le contenu des paroles et des idées mais par l'identité et l'origine de celui qui les exprime. Telle chose est vérité si elle est dite par l'un, et erreur si elle est dite par tel autre... Symétrie avec ce que ressentit Fanon quand il découvrit à son premier voyage en France que sa couleur était un écran, un rideau étendu sur lui, un rôle rivé à son corps et qu'il ne parvenait ni à percer ce décor ni à quitter ce rôle.

Il en alla donc avec le vice-recteur Lacoste comme avec tant de Québécois : les barrières tombèrent et les choses furent simples et directes, surtout dans les rencontres les moins officielles. Ce fut un grand moment que celui où, sur la plage du Diamant, je rencontrai avec lui, par hasard, M. Giscon, un pêcheur que je connaissais depuis longtemps, qui le traita en ami, et lui fit une déclaration enthousiaste et quelque peu emphatique sur le bonheur que c'était pour lui, Martiniquais, d'apprendre que l'université de son grand pays allait venir à la Martinique... La rencontre avec le maire Mercan eut la même tonalité réciproquement chaleureuse.

*
*     *

Il est temps maintenant de revivre quelque peu le quotidien de ce qui a suivi. Je ne constate qu'aujourd'hui, en reprenant toutes ces notes, que cette partie de mon journal a commencé à parler de Fonds Saint-Jacques le 13 mai 1968. Bien évidemment je ne pouvais pas me douter alors de toute

[88]

COURT EXTRAIT DU CHAPITRE 5

(pp. 88-90.)

Restaurer les lieux,
organiser la recherche
.”

Impliqué lui aussi dans ce démarrage d'un Centre de recherches caraïbes, le linguiste Gilles Lefebvre [24] était un petit homme à la fois exubérant et dépressif, vrai surdoué en bien des domaines, capable de parler nombre de langues, bon musicien, et compagnon agréable. Il n'avait commencé à travailler sur les créoles de la Caraïbe que depuis peu, mais il en devint un très bon spécialiste. Par la suite, dans le cadre du Centre de recherches Caraïbes, il consacra beaucoup d'efforts au parler de la petite île de Saint-Barthélémy, et rédigea sur ce parler une somme linguistique et ethnographique, malheureusement demeurée en chantier avec sa mort précoce, et dont le gros manuscrit inédit est accessible aux Archives d'outre-mer d'Aix-en-Pro vence.

Les trois membres non spécialistes de la Caraïbe étaient :

Maurice L'Abbé. Son soutien ne se démentit pas. Il était suffisamment sûr de lui et engagé dans la recherche pour insuffler dans la création de centres de recherche son enthousiasme et sa confiance naturels. À la différence de certains de ses successeurs, et comme tout grand leader, il entendait d'abord faire confiance, et ne pas peser lui-même sur ce qui venait d'être créé. Rien ne venait freiner le dynamisme ou les initiatives de ceux qui étaient les promoteurs d'un Centre. Pour cela, il a conçu les centres comme relativement indépendants des départements d'enseignement et capables de créer des articulations interdisciplinaires, et il en a soutenu fermement le développement. Homme de science, très sensible aux questions de société, très engagé dans l'affirmation du Québec par des réalisations de haut niveau, il a certainement permis ce qu'il y a eu de meilleur dans l'évolution du Centre, sans jamais freiner quelque initiative que ce soit par le poids d'un pouvoir central qui, après lui, est devenu inhibiteur.

Jacques Henripin [25] était là comme caution des autres sciences sociales, son travail de démographe l'ayant mis au contact étroit des économistes, des sociologues et des politicologues. Lui-même chercheur reconnu, engagé dans le développement scientifique local mais allergique à tout repli sur un Québec fermé sur lui-même, il comprit très bien le rôle que pouvait avoir le Centre, auquel il apporta conseils et relations.

Pierre Dansereau. Bien que le Centre soit dévolu aux sciences humaines, du moins initialement, il était important que des scientifiques y soient associés [89] dès le départ, et Pierre Dansereau [26], ayant par son œuvre scientifique et par sa pensée philosophique un grand prestige, et de plus ancien doyen de la Faculté des sciences, était en mesure d'assurer la liaison entre disciplines et de cautionner le centre auprès de ses collègues.

D'autres naturalistes se joignirent par la suite au conseil Centre, tel le zoologiste Paul Pirlot [27], qui succéda au Conseil à Pierre Dansereau et qui fit par la suite avec ses élèves nombre de travaux sur la zoologie de la Martinique.

Peu après, le démographe Jean-Pierre Guengant [28], alors au Centre de recherches en développement international (CRDI Ottawa) mais dont l'essentiel de l'activité se tourna vers les Antilles à partir de ses liens personnels avec la Guadeloupe, rejoignit le Centre et contribua de façon importante à sa réflexion.

Les membres de ce conseil eurent entre eux une qualité de relation que j'ai peu rencontrée ailleurs. Ni conflits, ni antagonismes, un souci commun de bâtir, exprimé dans des rapports confiants, dans une ambiance souriante ; le conseil a été à cet égard un véritable appui lorsque devaient se prendre des décisions risquées, ou lorsque se présentaient des difficultés inattendues.

Ce n'est que plus tard, quand le centre avait déjà franchi ses premières étapes, que le conseil s'enrichit de deux autres chercheurs de valeur. L'un, Romain Paquette, était professeur de géographie à l'université de Sherbrooke [29]. Il travaillait sur les paysanneries tropicales ; sa présence dans [90] le conseil du centre et l'existence de la station de Fonds Saint-Jacques allaient lui permettre de faire une recherche en profondeur sur les mécanisme du désengagement paysan à la Martinique. Il mettait en relief l'articulation des décisions et conduites des producteurs de la base avec les contraintes directes et indirectes qu'exerçait sur eux la société globale depuis la départementalisation.

L'autre figure nouvelle de ce conseil fut Georges Anglade [30]. Ce Haïtien flamboyant, qui finit écrasé dans le tremblement de terre de Port-au-Prince de janvier 2010, était d'abord un géographe à l'œuvre abondante. Mais sa personnalité débordait totalement son profil professionnel et lui donnait une toute autre dimension, celle d'un penseur charismatique, d'un chercheur engagé, d'un politique parfois utopiste (devenu ministre, il comprit vite la médiocrité du personnel politique et s'éloigna) et d'un écrivain. Le Centre a toujours eu le souci de consacrer une partie de son travail à Haïti, que ce soit à travers mes projets personnels, ou en rapport avec l'université de Port-au-Prince, à travers les travaux linguistiques de Gilles Lefebvre et du Comité international des Etudes créoles, ou grâce aux longues périodes de recherche de Serge Larose comme de Micheline Labelle ; mais Georges Anglade y était la voix d'Haïti ; il disait les espoirs, les horreurs de son pays, et son œuvre, très riche dans sa dimension purement scientifique, est aussi faite des paroles dites de sa voix forte et poétique dans ses écrits littéraires. Je ne peux m'empêcher dans ces pages de lui rendre ces quelques mots d'hommage.

Les résidents

L'administration du Centre ne pouvait pas se cantonner à ce qui se passait à Montréal et il fallait organiser le fonctionnement de Fonds Saint-Jacques.

Cela devait répondre à certaines contraintes. La structure du Centre était conçue pour être légère et efficace et pour fonctionner avec un budget très serré ; il fallait que chacun y soit très polyvalent, et que tout ce qui touchait à la gestion financière vise à obtenir le plus possible un autofinancement (par les contributions des chercheurs de passage, par la vente des publications, etc.). Cela permettrait de prendre des décisions rapides et d'avoir des initiatives au moment voulu. Trop passer de temps à solliciter des subventions, puis à les attendre pour agir, finit par devenir plus coûteux que de serrer le budget et de fonctionner avec les « moyens du bord ».

[201]

COURT EXTRAIT DE L’ANNEXE I

(pp. 201.)

“Après la fin... la suite.”

II - Aux Archives de l'Université de Montréal,
le fonds du Centre de recherches caraïbes

1965-1988. - 4,75 m. de documents textuels,
116 pièces d'archives imprimées

Histoire administrative :

Le Centre de recherches caraïbes est créé en 1969. Dans les années soixante, les autorités antillaises se sont intéressées aux activités d'anthropologues de l'Université de Montréal, ceux-ci ayant publié de nombreux livres, thèses et articles sur les Antilles de langue française à partir de 1960. Un domaine, Fonds Saint-Jacques, a donc été concédé à ces chercheurs de l'Université de Montréal afin que ceux-ci en fassent le siège du Centre de recherches caraïbes. Son fondateur et premier directeur est Jean Benoist (1969-1979). Le thème général des recherches effectuées au Centre porte sur les transformations survenues de 1960 à 1980 dans la société antillaise quant aux grandes plantations et au système social qui s'y rattache. Le Centre cesse ses activités en 1988.

Portée et contenu :

Le fonds témoigne des activités de recherche et administratives du Centre de recherches caraïbes. Il offre également un portrait de la société antillaise, son contexte social, ses particularités culturelles.

Le fonds du Centre de recherches caraïbes comprend des travaux de recherche, thèses, mémoires, articles, analyses, essais, documentation, rapports de recherche, projets de recherche, séminaires, archives imprimées et actes de colloques.

On y retrouve également de la correspondance, des budgets, rapports annuels, bilans, demandes de subvention, sondages, procès-verbaux, coupures de presse, inventaires, documents de comités et de conseils et curriculum vitae. Ces archives sont consultables sur place.

[203]

Table des matières du livre



Quatrième de couverture

Chapitre 1. Projet ou rêve ? [9]

Chapitre 2. Construction [29]

Chapitre 3. Interlude : regards sur Fonds Saint-Jacques [55]

Chapitre 4. Recherches [61]

Chapitre 5. Restaurer les lieux, organiser la recherche [77]

Chapitre 6. Les années intenses, I, 1969-1971 [97]

Chapitre 7. Les années intenses, II, 1972 [117]

Chapitre 8. Les années intenses, III, 1973-1975 [135]

Chapitre 9. Les années intenses, IV, 1976-1977 [155]

Chapitre 10. Les années intenses, V, 1978 167

Chapitre 11. Ébranlements 1979-1980 [183]

Chapitre 12. Vers la fin [189]

Annexes [199]

Annexe I. Après la fin... la suite [199]
Annexe II. Aux Archives de l'Université de Montréal, le fonds du Centre de recherche caraïbes [201]


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 20 mai 2015 8:03
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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