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Collection « Les auteur(e)s classiques »

De la nature de la richesse et de l'origine de la valeur (1831)
INTRODUCTION: deuxième partie


Une édition électronique réalisée à partir du livre d'Auguste Walras, De la nature de la richesse et de l'origine de la valeur (1831), augmenté de notes inédites de Jean-Baptiste Say. Paris: Librairie Félix Alcan, 1938.

INTRODUCTION

Première partie
Deuxième partie
Troisième partie
Quatrième partie

par Gaston Leduc, professeur à la Faculté de Droit de Caen, 1938.



II


Le trait le plus saillant de cette œuvre scientifique est son unité logique. Elle est, dans son entier, le produit d'un effort de raison, avec ses qualités et ses faiblesses. C'est, avant la lettre, une tentative d'économique rationnelle, un monument de déduction, reposant sur une assise de pure métaphysique, cette « reine des sciences », puisque « avant d'être chair ou poisson, avant d'être chaud ou froid, long ou large, avant d'être un ou deux, il faut être (
note 1) ».

Et encore cette construction essentiellement conceptuelle voudrait-elle se laisser ramener en dernière analyse à un principe unique d'explication, à un monisme fondamental : la limitation. Là serait la clé de la connaissance de l'univers. Car « tout ce qui est est limité », à commencer par l'existence elle-même. Celle-ci connaît une double limite = en étendue et en durée, puisque l'espace et le temps constituent les deux composantes fondamentales de l'être, et « qu'il ne saurait y avoir d'existence sans une certaine manière d'être, c'est-à-dire sans une série de limitations ». La limite, voici la loi. En existant, elle détermine. C'est donc elle qui crée l'univers, qui donne naissance aux êtres et provoque leurs rapports. Connaître les limites, tel sera le but de la science, « tableau de toutes les limites qui, par une espèce de superposition successive, produisent cette immense variété d'êtres et de phénomènes qui constituent l'univers (
note 2) ». Or, à quoi peut viser la science écono mique, sinon à déterminer les limites de la richesse, à savoir « ce qu'est celle-ci et ce qu'elle peut être, ce qu'elle n'est pas et ne peut pas être, ce qu'elle devient et ce qu'elle peut devenir, ce qu'elle ne devient pas et ce qu'elle ne peut jamais devenir » ?

Or quelles seront ces limites ? Limites de durée et limites d'étendue, c'est-à-dire de quantité : double fait auquel viendra se suspendre tout le système. Encore n'est-ce là qu'une première approximation.

Limite dans le nombre : on ne saurait prétendre que ce simple fait puisse suffire à produire quelque chose. Si les hommes ont des besoins à satisfaire, des désirs à contenter, ces besoins eux-mêmes ne sont pas infinis. Mais un rapport va naître entre leur somme et la quantité disponible de biens estimés aptes à les satisfaire. De ce rapport découlera la richesse sociale, la valeur échangeable. Sans doute pourrait-on dire que tout bien apte à procurer une jouissance représente une valeur pour l'individu, une utilité. Mais cette qualité ne pourrait à elle seule créer la richesse sociale. Si la somme des biens utiles dépasse celle des besoins éprouvés, ces biens pourront sans doute être considérés comme une richesse pour l'individu. Mais ils n'auront aucune valeur d'échange, et donc ne seront pas. des biens économiques. Qu'ils n'existent au contraire à la disposition des hommes qu'en quantité limitée par rapport. aux besoins, et que leur nombre ne puisse être accru qu'au prix d'efforts plus ou moins difficiles, alors jouera le principe de la rareté, cause de la valeur, créateur de la richesse sociale, en tant qu'exprimée par des valeurs.

Limite dans la durée : il y a des biens durables et. d'autres qui ne le sont pas, ou plutôt des biens qui survivent, au premier usage que l'on peut en faire et d'autres dont cet usage provoque la disparition. Ainsi apparaîtraient les notions de capital et de revenu, caractéristiques de ce qui subsiste et de ce qui revient, parce que « ce qui revient, c'est ce qui s'en va ».

Toute la matière économique serait contenue dans ces deux grands faits, et principalement dans le premier, puisque les variations dans la durée d'existence ne sauraient retenir l'attention que lorsqu'elles affectent des biens déjà pourvus de valeur. « Il y a là de quoi faire toute une science », science de la valeur, à élaborer « comme on peut faire celle du mouvement, de la chaleur et de la lumière (
note 3) », science issue de phénomènes naturels et donc elle-même naturelle, « au même titre que la géométrie, la mécanique, l'optique, l'acoustique, la physiologie, la psychologie, etc. », simple description de lois (note 4), absolument indépendante des applications -que les hommes peuvent en faire, en connaissance ou méconnaissance de cause, faisceau de vérités éternelles, du moins aussi durables que l'humanité, « principes de tous les temps et de tous les pays (note 5) ».

Cette élaboration scientifique pose évidemment un -problème de méthode, mais aisé à résoudre. Qu'avons-nous en présence ? Des hommes et des biens, des quantités et des durées, donc des données numériques. Tout ce qui touche aux rapports sociaux sera saisissable par quelque aspect numérique, relevant du traitement mathématique. Car «qu'on le sache ou qu'on l'ignore, notre position ici-bas, c'est la pluralité : par où l'on voit que les théories sociales touchent aux théories arithmétiques (
note 6) ». D'où un appel motivé à l'intervention des mathématiques, pour saisir avec plus de précision le phénomène de la valeur échangeable, grandeur appréciable au même titre que la longueur, la pesanteur ou la vitesse, et permettre à l'économie politique « d'arriver à la certitude qui distingue d'une manière si avantageuse cette importante branche de nos connaissances (note 7) ».

A vrai dire, pour faire d'une science naturelle une science exacte et autoriser le traitement mathématique, faut-il se trouver en possession d'un certain nombre de données positives que ne sauraient remplacer quelques axiomes déduits de la seule raison humaine. « L'application des mathématiques aux différentes branches de la science naturelle, présuppose toujours des faits antérieurement connus qui ne peuvent être saisis et recueillis que par l'observation (
note 8). » Notre auteur soupçonne même que le recolement de ces faits, pour autant qu'on les désire de l'ordre quantitatif, risque de se heurter à d'assez graves difficultés. Car puisque la valeur vient de la rareté et que celle-ci représente un rapport entre une somme de besoins et une somme de biens, qui dit somme implique un certain nombre d'unités et d'unités identiques. Or s'il peut être assez facile de découvrir « l'unité d'approvisionnement » et de dresser la statistique exacte de tous les objets consommables, il l'est par contre beaucoup moins de « trouver et de constater « l'unité besogneuse », dans une société composée d'individus aux besoins fort peu semblables, aux désirs inégaux, et dont « les têtes et les bouches diffèrent, sous tant de rapports (note 9) ! Ne trouvons-nous pas là, semble-t-il, l'aveu implicite de l'insuffisance des notions purement numériques dans une science où le facteur humain est appelé a tenir le rôle essentiel ? Mais nous reviendrons sur ce point.

Il nous faudrait, le principe de la science une fois admis, en définir le contenu. Cette « économie politique pure » sera essentiellement « une étude de la richesse, analysant cette donnée dans sa nature, dans son origine, dans ses différentes espèces, signalant le but, le caractère, le résultat final de la production », et bornant là son rôle.
Elle n'a rien à imposer, rien à régenter. Elle représente un ensemble de régularités, dégagées de toute qualification morale. L'économie est la science des richesses : elle n'a pas à se dire politique, puisqu'un tel qualificatif implique l'idée d'une intervention subordonnée aux enseignements mêmes de la science, « théorie physique ou naturelle et non point théorie morale ». On ne saurait la qualifier de sociale, car elle l'est de par sa nature même, puisque, science de la richesse, elle ne s'occupe à ce titre que de la richesse sociale, « celle qui consiste dans la possession des valeurs échangeables, et non point dans la possession ou, tout au moins, la jouissance des choses utiles ». Elle ne pourrait enfin se présenter comme une morale, pour la bonne raison qu'elle se situe sur un plan différent de celui des consciences et qu'il ne saurait pas plus y avoir de « morale de la richesse qu'une morale de la mécanique, une morale de l'acoustique, une morale de la physiologie et trente-six autres morales de la même force (note 10) ». Quant à parler d'une opposition entre l'économie et la morale, autant vouloir mettre celle-ci « en contradiction avec la théorie du cercle ou avec celle du triangle (note 11) ».

Au frontispice de cette science, s'inscrira donc la notion de rareté. Notion toute relative, pouvant s'échelonner depuis l'inexistence du bien jusqu'à l'égalité entre les deux termes du rapport : biens-besoins, égalité au delà de laquelle commenceront la surabondance et donc le domaine de la gratuité, de l'absence de valeur d'échange. Si la nature offrait aux hommes de quoi satisfaire à satiété tous leurs besoins, ils ignoreraient la valeur pour ne connaître que
l'utilité. L'Eden n'offrirait donc point de place aux spéculations économiques : la valeur n'est que le symbole du dénuement de notre espèce humaine (note 12).

Voici du coup situé en pleine lumière l'antagonisme qui oppose la valeur au bien-être de l'humanité. Ce dernier ne s'accommode que de l'abondance. Or la valeur vient de la rareté. Comment, dans ces conditions, comprendre l'effort productif des hommes, « cette lutte contre la parcimonie de la nature » ? Si l'œuvre de production diminue la rareté, ne va-t-elle pas, par là-même, réduire la masse des valeurs échangeables et donc le volume des richesses sociales ? Ce paradoxe de la valeur, Auguste Walras ne put le résoudre avec bonheur : l'affirmation d'après laquelle la diminution de valeur à l'unité serait plus que compensée par l'augmentation du nombre des unités produites risquait d'être fréquemment controuvée. L'explication de von Wieser en démontra sans peine l'inexactitude (
note 13).

Cette science ainsi faite, il restait à en utiliser les enseignements dans la poursuite d'un idéal social, par la voie du « perfectionnement du droit naturel », c'est-à-dire, en fin de compte, par une modification appropriée des institutions juridiques de la société. Auguste Walras, nous pensons l'avoir suffisamment montré, s'orienta délibérément dans cette direction. La science des richesses lui sembla devoir conduire à une théorie de la propriété. Tel avait d'ailleurs été le point de départ de ses investigations scientifiques : l'objet de la propriété, institution sociale, réside évidemment dans la richesse, c'est-à-dire dans la rareté. On n'a intérêt à détenir à titre exclusif que ce que ses semblables ne peuvent pas eux-mêmes se procurer à volonté. C'est la limitation dans la quantité qui, créant la
valeur, rend les choses échangeables et donc appropriables. D'où il résulte que la propriété n'a de sens que dans une économie de rareté, puisque, en raison de l'insuffisance des biens disponibles par rapport aux besoins, certains de ceux-ci devront être sacrifiés. Et la propriété, servant à délimiter le domaine des privations, constituera précisément l'instrument de ce sacrifice. C'est donc elle qui va déterminer la distribution des richesses entre toutes les parties participantes au résultat de l'œuvre de production. Mais pour pouvoir formuler sur les conséquences de son intervention un jugement de valeur acceptable, encore faut-il connaître au préalable les exigences que postule le progrès social bien entendu. Et, d'après A. Walras, celles-ci seraient au nombre de deux : l'abondance, quant aux résultats matériels de l'effort productif des hommes et l'équité dans leur distribution (note 14).

Pour stimuler la production - encore que la pensée de notre auteur sur ce point soit demeurée assez imprécise - il n'est que de se fier au jeu de la concurrence, tout en admettant que celle-ci puisse néanmoins nécessiter un effort d'organisation. Mais « la suppression du monopole, la liberté de l'industrie et du commerce, la concurrence loyalement pratiquée, chassent du prix vénal tous les éléments parasites, ramènent le prix des choses au prix de revient le plus modéré, procurent l'abondance et font le bien-être des consommateurs, c'est-à-dire de tout le monde (
note 15) ».

Quant à l'équité dans la distribution, elle ne sera satisfaite qu'au moyen d'un bon système de propriété, assurant .à chacun la rémunération légitime de ses travaux et réservant pour l'ensemble de la collectivité, c'est-à-dire pour l'État, les produits qui ne seraient pas le résultat d'un effort préalable. Tout se résume donc en somme en un
seul et unique problème - « déterminer le domaine de la propriété et le domaine de la communauté ; faire la part de l'État et la part des individus », discussion fondamentale qui permettra -de résoudre du même coup la question de l'appropriation et celle de l'impôt, « lequel n'est en définitive qu'un prélèvement sur la propriété privée », et de fournir enfin une solution rationnelle à toutes les querelles de doctrine. Car « la propriété, l'impôt, le communisme et le socialisme ne sont, en définitive, que les quatre faces du même problème (note 16) ».

Nous n'avons pas l'intention de reproduire ici jusqu'en leurs moindres détails toutes les idées réformatrices d'Auguste Walras. Un schéma pourra suffire, encore qu'il nous paraisse nécessaire, parce que typiquement représentatif d'une certaine nature intellectuelle, dominée par le sens déductif, et utile d'autre part pour situer notre auteur dans le cadre général des oppositions doctrinales de son temps.

Procédant, à la suite des auteurs classiques, à une analyse des divers éléments dont se compose la richesse sociale, A. Walras y avait distingué trois valeurs capitales : la terre et les facultés individuelles, d'une part, richesses naturelles et primitives, et, en troisième lieu, les capitaux artificiels, fruits de l'épargne et de l'économie ; ces trois espèces de capitaux donnant lieu à trois sortes de revenus : la rente foncière, le travail et le profit, dont les expressions monétaires auraient été le fermage, le salaire et l'intérêt de l'argent (
note 17).

Recherchant alors les lois qui. lui paraissaient présider aux mouvements de ces trois sortes de revenus dans une société évoluant vers le progrès, il en arriva à des conclu
sions si voisines de celles de Ricardo, que l'on peut se demander dans quelle mesure un tempérament d'esprit similaire ne lui fit pas subir une influence qu'il n'a pourtant avouée nulle part. Il est vrai que ces conclusions communes n'étaient point le résultat de raisonnements identiques chez les deux auteurs. A. Walras fait application de sa théorie de la valeur-rareté aux trois éléments Précédemment dégagés : dans une société qui progresse, tant en population qu'en richesses, les besoins en sols nécessaires tant pour la culture que pour tous autres usages s'accroissent, tandis que la provision disponible de terrains utilisables reste constante : il en résulte donc une augmentation croissante de la rareté des terres, c'est-à-dire de leur valeur, et en dépit d'une baisse prétendue progressive du taux des fermages, un accroissement du montant total de ceux-ci. Pour les capitaux artificiels, la loi d'évolution serait exactement inverse : se multipliant sans cesse, à un rythme plus rapide que les besoins, ils iraient s'avilissant et provoquant une diminution du montant de chaque profit, qu'accentuerait en outre la réduction progressive du taux de l'intérêt. Quant au travail, revenu des facultés personnelles, « il resterait en quelque sorte stationnaire », immobile entre le renchérissement du revenu foncier et la baisse du profit. La raison en est bien simple : les besoins des facultés humaines évoluent au même rythme que les dites facultés. Si l'homme est consommateur, il est aussi producteur. Chaque fois qu'il en naît un, naît une bouche pour consommer, sans doute, mais aussi deux bras pour produire. « La bouche occupe les bras, les bras nourrissent la bouche », d'où découle un rapport constant, puisque les deux termes croissent ou diminuent en même temps et dans la même proportion (note 18).

C'est d'ailleurs sur cette dernière observation que se basa notre auteur pour refuser son adhésion à « l'école
de Malthus ». Car comment redouter un excès de population, alors que tout nouveau venu dans la société représente « une tête et deux bras de plus (note 19) » ?

Ainsi s'affirmait une conclusion des plus nettes, à savoir que « dans une société qui progresse, la vie devient de plus en plus facile pour le propriétaire foncier, de plus en plus difficile pour le capitaliste proprement dit, tandis que, pour le travailleur, elle ne devient ni plus facile, ni plus difficile (
note 20) ».

Une telle dynamique sociale laisse donc apparaître des faits contraires à la justice : alors que le progrès devrait bénéficier à tous, il n'avantage que le seul détenteur du sol. Tel est le phénomène essentiel, à situer à la base d'une explication rationnelle des antagonismes économiques, à l'origine d'une doctrine pouvant enfin se prétendre scientifique et viser à une rénovation de la société par le moyen de l'extirpation de l'oisiveté imméritée et de l'organisation de l'activité productrice dans l'intérêt des classes laborieuses. Une théorie des classes découle de ce fait « primordial et générateur (
note 21) » : l'humanité est divisée en deux partis, essentiellement hostiles l'un à l'autre : les propriétaires fonciers, « parasites qui se nourrissent du fermage », d'une part, et d'autre part les prolétaires, c'est-à-dire tous ceux qui ne possèdent pas de la terre, travailleurs et même - ce qui ne manque pas de -surprendre quelque peu - capitalistes, car ces prolétaires inattendus, même s'ils n'effectuent plus aucun labeur productif, représentent néanmoins, aux yeux de notre auteur, des oisifs qui n'ont conquis leurs loisirs qu'à la faveur d'un effort d'économie, qui « se reposent après avoir travaillé ».

Il faut donc mettre fin à une inégalité qui date de la confusion que la substitution du « régime agricole » au « régime pastoral » aurait fait naître entre l'agriculture et
la propriété foncière (note 22) et n'a fait que s'aggraver avec le temps.

Et ce que Ricardo, pur théoricien, s'était interdit de faire, A. Walras eut le courage de l'accomplir, en tirant de ses raisonnements leur conclusion logique. Dépassant fortement un Destutt de Tracy et même les deux Mill, il devançait un Henry George : car pour permettre à chacun d'utiliser ici-bas toutes ses chances dans la lutte pour l'existence, pour supprimer tous les handicaps sociaux, réaliser, selon sa propre formule, « l'égalité des conditions » et laisser le jeu varié des efforts individuels produire « l'inégalité des positions », il n'est que d'attribuer la terre à l'État. Sans doute faudra-t-il dédommager ses détenteurs actuels, au besoin en leur décomptant la part de plus-value qu'ils eussent pu légitimement espérer recueillir. Mais la collectivité aura tôt fait d'y trouver son avantage : jouissant désormais d'une rente foncière sans cesse accrue, elle sera mise progressivement en mesure de faire face par elle-même à l'ensemble de ses dépenses, sans avoir recours au prélèvement fiscal. Au surplus, l'opération de nationalisation du sol pourrait-elle s'opérer en grande partie par la voie de l'impôt foncier (
note 23). Dans tous les cas, du jour où elle se trouverait effectuée, la société, débarrassée de ses parasites, ayant procuré aux classes laborieuses cette justice depuis si longtemps réclamée, aurait enfin réalisé son salut (note 24).

Du même coup aurait-on résolu par des voies scientifiques l'ensemble de la question sociale. Mais les socialistes ignorent la science. Quant aux libéraux, s'ils la connaissent, ils la mutilent, puisqu'ils refusent de déduire de ses enseignements leurs plus évidentes conséquences; leur doctrine « est écourtée et incomplète, manque de méthode et de
précision (note 25) ». Les maîtres de l'école avaient laissé « une science bien imparfaite ». Mais que dire de leurs disciples, de tous ceux « qui se rattachent à l'école, de Bastiat, de Baudrillart et de tous ces aspirants, à l'Institut qui marchent sur leurs traces ? Il y a chez eux un parti-pris de nier l'évidence et d'arrêter toute espèce d'amélioration dans le régime économique des sociétés (note 26) ».

Mais alors, repoussant le libéralisme, ne sera-t-on pas conduit jusqu'au socialisme ? Il faut s'entendre : s'il s'agit des écoles constituées en marge de la science, un même rejet s'impose. Ainsi des saint-simoniens : « ils n'ont point d'économie politique ; leur théorie est nulle et sans originalité ; en fait d'économie politique, ils n'ont fait que de l'empirisme le plus vulgaire (
note 27) ».

Ainsi encore de Louis Blanc, « dont les théories sur l'organisation du travail sont à démolir au moyen de l'économie politique correcte et raisonnable (
note 28) ». Ainsi surtout de Proudhon, dont « toutes les erreurs, tous les paradoxes. tiennent à la même cause, l'ignorance profonde et complète chez lui de la véritable économie politique, l'obstination avec laquelle il s'enferme dans une idée étroite et mesquine de la richesse sociale et de la richesse en général (note 29) ».

Mais, par contre, si l'on veut entendre par socialistes ceux qui, loin de se satisfaire des révolutions purement politiques, estiment qu'il faut les compléter par « un changement des conditions même de la société, une modification des lois sur la propriété » conçue de façon à faire une part plus large aux classes laborieuses, alors plus de doute possible : c'est bien à un socialiste que nous avons affaire, voire même à un communiste. « Je suis communiste en ce sens que je prêche la communauté de la terre. Mais,
là, au reste, s'arrête mon communisme. Car, hors de là, je suis partisan, et partisan déclaré de la propriété privée (note 30). » Ce socialiste agraire - encore qu'il n'admette pas d'éviction forcée - professera donc, par ailleurs, le plus grand respect pour le capital mobilier. Ce capital représente un effort antérieur ; si le capitaliste vit de ses rentes, la justice se trouve satisfaite, car il s'agit là de quelqu'un qui ne profite point du produit d'un larcin réalisé aux dépens de la société. Mais le propriétaire foncier bénéficie de revenus qu'il ne s'est pas acquis au prix d'une peine préalable : là donc réside l'origine de ce mal qu'il ne serait possible d'extirper que par une combinaison judicieuse de socialisme et d'individualisme, doctrine-que Léon Walras qualifiera lui-même plus tard, en l'épousant, de socialisme libéral ou synthétique, ou mieux encore, de « synthétisme (note 31) ».


Voir la suite de l'introduction : troisième partie
NOTES:


(
note 1) Lettre du 18 mai 1861. Op. cit., t. X, p. 148. (Retour à l'appel de note 1)
(
note 2) Sur tous ces points : cf. De la nature de la loi (Recueil de la Société... du département de l'Eure, juillet 1833, pp. 273-301). (Retour à l'appel de note 2)
(
note 3) Revue française et étrangère, op. cit., p. 361. (Retour à l'appel de note 3)
(
note 4) Révolution de 1848, t. IX, p. 192. (Retour à l'appel de note 4)
(
note 5) Esquisse d'une théorie de la richesse, p. 30. (Retour à l'appel de note 5)
(
note 6) Réfutation de la doctrine de Hobbes sur le droit naturel de l'individu Évreux, Ancelle, 1835, p. 53. (Retour à l'appel de note 6)
(
note 7) Cf. infra, chap. XVIII. (Retour à l'appel de note 7)
(
note 8) Cf. infra, chap. XVIII. (Retour à l'appel de note 8)
(
note 9) Lettre du 18 mai 1861, op. cit., t. X, p. 149. (Retour à l'appel de note 9)
(
note 10) Lettre du 25 mars 1864. Ibid., p. 330. (Retour à l'appel de note 10)
(
note 11) Lettre du 6 février 1859. Ibid., t. IX, p. 192. (Retour à l'appel de note 11)
Sur la supériorité de la science aux actes et jugements humains, nous citerons aussi le passage suivant d'une lettre du 25 février (p. 286) : « Il y a, dans la théorie de la valeur échangeable, une science analogue à la théorie du son ou de la lumière. Ce sont là autant de faits naturels qui nous dominent, et que nous pouvons exploiter à notre profit, mais que nous devons d'abord étudier et connaître, dans leur nature et dans leurs lois, pour en tirer le meilleur parti possible. »
(
note 12) « Le symptôme de notre pauvreté », dira Schumpeter. V. sa Théorie de l'évolution économique, trad. française, Paris, Dalloz, 1935, p. 263, avec la magistrale Introduction de François Perroux. (Retour à l'appel de note 12)
(
note 13) Sur tous ces points, cf. Pirou, op. cit., notamment pp. 64-67 et, pour la théorie de von Wieser : L'utilité marginale, reproduction autorisée..., Paris, Domat-Montchrestien, 1932, pp. 135-137. (Retour à l'appel de note 13)
(
note 14) Lettre du 25 mars 1864. Op. cit., p. 331. (Retour à l'appel de note 14)
(
note 15) Notes manuscrites sur l'ouvrage précité de Proudhon. (Retour à l'appel de note 15)
(
note 16) Lettre du 28 juin 1860. Ibid., p. 436. (Retour à l'appel de note 16)
(
note 17) Cf. notamment le chapitre V de la Théorie de la richesse sociale. Terminologie contestable, quoique reprise par Léon Walras pour sa théorie de la production. Cf. Éléments d'économie politique pure, 17e leçon (édit. définitive, Paris, Pichon, 1926). (Retour à l'appel de note 17)
(
note 18) Sur tous ces points : Théorie de la richesse sociale, chap. V. (Retour à l'appel de note 18)
(
note 19) Revue de Caen, mars 1844, pp. 283-284. (Retour à l'appel de note 19)
(
note 20) Théorie de la richesse sociale, p. 85. (Retour à l'appel de note 20)
(
note 21) V. d'intéressantes citations dans Leroy, op. cit., p. 247. (Retour à l'appel de note 21)
(
note 22) Ibid., p. 236. (Retour à l'appel de note 22)
(
note 23) A. Walras a développé toute une théorie de l'impôt dans sa lettre à son fils du 12 juin 1860. Cf. Révolution de 1848, t. IX, pp. 428-431. (Retour à l'appel de note 23)
(
note 24) Révolution de 1848, t. X, p. 551. (Retour à l'appel de note 24)
(
note 25) Lettre du 14 mai 1861, Ibid., p. 147. (Retour à l'appel de note 25)
(
note 26) Lettre du 7 avril 1864. Ibid., p. 337. (Retour à l'appel de note 26)
(
note 27) Cf. une critique d'ensemble du saint-simonisme dans sa lettre du 1er avril 1860. Ibid., t. IX, p. 373. (Retour à l'appel de note 27)
(
note 28) Ibid., p. 305. (Retour à l'appel de note 28)
(
note 29) Lettre du 6 février 1859. Op. cit., t. IX, p. 198. (Retour à l'appel de note 29)
(
note 30) La vérité sociale (pp. 54 et 55 du manuscrit). (Retour à l'appel de note 30)
(
note 31) Cf. Les Études d'économie sociale, p. 239. (Retour à l'appel de note 31)

Retour à l'ouvrage de l'auteur: Auguste Walras Dernière mise à jour de cette page le Jeudi 27 mars 2003 15:52
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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