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Collection « Les auteur(e)s classiques »

La vie sexuelle des sauvages
du Nord-Ouest de la Mélanésie. (1930)
Introduction, par Bronislaw Malinowski


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Bronislaw Malinowski (1930), La vie sexuelle des sauvages du Nord-ouest de la Mélanésie. Description ethnographique des démarches amoureuses, du mariage et de la vie de famille des indigènes des Iles Trobriand de la Nouvelle-Guinée. Paris : Payot Éditeur, 1970, 405 pages. Collection : Petite Bibliothèque Payot. Traduction française par le Dr. S. Jankélévitch, 1930.



INTRODUCTION

par Bronislaw Malinowski


J'ai choisi pour ce livre le plus clair, c'est-à-dire le plus sincère, et cela dans le but aussi bien de contribuer à la réhabilitation du ternie sexuel dont on abuse si souvent, que d'annoncer directement ce que le lecteur doit s'attendre à trouver dans les paragraphes les plus hardis. Pas plus que pour nous, la sexualité n'est, pour l'habitant primitif des îles du Pacifique, une simple affaire physiologique : elle implique l'amour et les démarches amoureuses; elle devient le noyau d'institutions aussi vénérables que le mariage et la famille; elle inspire l'art et constitue la source de ses incantations et magies. Elle domine, en fait, presque tous les aspects de la culture. La sexualité, dans son sens le plus large, celui qu'elle assume dans le titre de cet ouvrage, est plutôt une force sociologique et culturelle qu'un simple rapport charnel entre deux individus. Mais l'étude scientifique de la question comporte également un vif intérêt pour son noyau biologique. Aussi l'anthropologue doit-il, en donnant une description de l'approche directe, telle qu'elle s'effectue entre deux amants dans les îles de l'Océanie, tenir compte de la forme que leur impriment les traditions, l'obéissance aux lois et la conformité aux coutumes de la tribu.

En anthropologie, les faits essentiels de la vie doivent être exposés simplement et d'une façon complète, bien que dans un langage scientifique; et une pareille manière de procéder n'a rien qui puisse offenser même le lecteur doué de la sensibilité la plus délicate ou le plus enclin aux préjugés. Les amateurs de Pornographie n'y trouveront rien qui soit de nature à flatter leur passion, et encore moins cette manière franche et objective de traiter la question pourra-t-elle éveiller une curiosité malsaine chez la jeunesse au jugement peu mûr. Ce n'est pas en exposant les faits directement et simplement qu'on suscite cette curiosité, mais en les présentant d'une façon dissimulée, sous une lumière oblique et crépusculaire. Les lecteurs ne tarderont pas à s'apercevoir que les indigènes, à la longue, traitent la sexualité non seulement comme une source de plaisir, mais comme une chose sérieuse et même sacrée. D'autre part, leurs coutumes et idées ne sont pas de nature à dépouiller la sexualité de son pouvoir de transformer les faits matériels bruts en d'admirables expériences spirituelles, d'entourer d'une auréole d'amour romanesque ce qu'il y a d'un peu trop technique dans les démarches amoureuses. Les institutions des Trobriandais sont faites pour permettre à la passion brutale de se purifier et de devenir un amour qui dure autant que la vie, de se pénétrer d'affinités personnelles, de se fortifier grâce aux multiples liens et attachements que créent la présence des enfants, les angoisses et les espoirs communs, les buts et les intérêts dont se compose la vie de famille.

C'est dans ce mélange d'éléments purement sensuels et d'éléments romanesques, c'est dans cette richesse et multiplicité de l'amour que résident son mystère philosophique, le charme qu'il présente pour le poète et l'intérêt qu'il offre pour l'anthropologue. Cette complexité de l'amour, les Trobriandais la connaissent aussi bien que nous, c'est elle qui nous rend plus familiers même ceux de ses aspects qui, à première vue, nous paraissent choquants et échappant à tout contrôle.

Méconnaître ce dernier aspect, se dérober à l'étude de la base purement matérielle de l'amour, c'est faire oeuvre anti-scientifique qui ne peut conduire qu'à des résultats faux. C'est commettre le péché inexcusable de fuite devant la réalité. A celui qui ne s'intéresse pas à la sexualité nous ne pouvons donner qu'un conseil : s'abstenir d'acheter et de lire ce livre; et quant à ceux qui abordent ce sujet dans un esprit non scientifique, nous les prévenons dès le début qu'ils ne trouveront dans les chapitres qui suivent rien de suggestif ou d'alléchant.

Je tiens à avertir que les comparaisons auxquelles je me suis livré çà et là, mais surtout dans les derniers chapitres, entre la vie sexuelle des indigènes et celle des Européens, ne sont pas destinées à former un parallèle sociologique : elles sont pour cela trop superficielles. Encore moins faut-il voir dans ces comparaisons l'intention de flétrir nos propres faiblesses ou d'exalter nos propres vertus. Si nous avons eu recours à ces comparaisons, c'est uniquement parce que, pour rendre intelligibles des faits étranges, il est nécessaire de les ramener à des faits familiers. Dans ses observations, l'anthropologue doit s'efforcer de comprendre l'indigène à travers sa propre psychologie, et il doit composer le tableau d'une culture étrangère à l'aide d'éléments faisant partie de sa propre culture et d'autres dont il possède une connaissance pratique et théorique. Toute la difficulté et tout l'art des enquêtes sur une vaste échelle consistent à prendre pour point de départ les éléments d'une culture étrangère qui nous sont les plus familiers, pour arriver à ranger peu à peu dans un schéma compréhensible ce que cette culture présente d'étrange et de différent de ce que nous connaissons. Sous ce rapport, l'étude d'une culture étrangère ressemble à celle d'une langue étrangère : elle commence par une assimilation et une traduction brute, pour finir par un affranchissement complet du milieu ancien et une maîtrise d'orientation dans le nouveau. Et puisqu'une description ethnographique adéquate doit reproduire en miniature le processus graduel, long et pénible du travail d'enquête sur le terrain, les références à ce qui est familier, les parallèles entre Européens et Trobriandais doivent servir de point de départ.

Après tout, pour atteindre le lecteur, je dois compter sur ses expériences personnelles, qu'il a acquises dans notre société à nous. De même que je n'ai pas pu faire autrement que d'écrire en anglais et de traduire en anglais les termes et textes indigènes, il m'a fallu. pour présenter les conditions existant chez les Mélanésiens dans toute leur réalité compréhensible, les décrire dans des termes empruntés à nos conditions à nous. L'un et l'autre de ces procédés ne sont pas exempts d'erreurs, mais ces erreurs sont inévitables. Un anthropologue a beau se répéter l'adage, traduttore traditore, il n'y peut rien ; il ne lui est pas possible d'exiler pour une couple d'années ses quelques lecteurs patients sur les atolls de corail du Pacifique et de les y faire vivre la vie des indigènes. Tout ce qu'il peut faire, hélas ! c'est écrire des livres et faire des conférences sur ses sauvages.

Encore un mot sur la méthode de présentation. Tout observateur scientifique consciencieux se doit non seulement d'exposer ce qu'il sait et de dire comment il est arrivé à savoir ce qu'il sait, mais aussi d'indiquer les lacunes qui existent dans ses connaissances, les fautes et les omissions qu'il a commises au cours de son enquête. J'ai exposé longuement ailleurs (Argonauts of the Western Pacific, chapitre 1er ) les cautions dont je puis me prévaloir : durée de séjour dans les îles, aptitudes linguistiques, méthode dont je me suis servi pour réunir les documents et les renseignements. Je ne reviendrai donc pas ici sur ce sujet, et le lecteur trouvera dans le texte (chapitre 9, IX ; chapitre 10, introd., chapitres 12 et 13, introductions) les quelques remarques additionnelles que j'ai jugé nécessaire de formuler sur les difficultés que présente l'étude de la vie intime des sauvages.

L'ethnologue et l'anthropologue compétents et expérimentés (les seuls qui s'intéressent à la marge d'exactitude, à la méthodologie de la preuve et aux lacunes pouvant exister dans les informations) n'auront pas de peine, d'après les données relatées dans ce livre, de se faire une idée de la valeur de la documentation qui leur sert de base, de son degré de solidité et de suffisance, variable selon les cas. Lorsque j'énonce une simple proposition, sans l'appuyer d'observations personnelles, sans l'étayer de faits, cela signifie que je me borne à me fier à ce qui m'a été dit par mes informateurs indigènes. C'est là, je tiens à le déclarer, la partie la moins sûre de mes matériaux.

Je me rends parfaitement compte que mes connaissances obstétricales et celles relatives à l'attitude de la femme pendant la grossesse et l'accouchement sont plutôt maigres. De même, l'attitude du père pendant les couches et la psychologie masculine, telle qu'elle se manifeste en cette occasion, n'ont pas été étudiées comme elles auraient dû l'être. Un certain nombre d'autres points, d'une importance moindre, ont été traités d'une façon propre à révéler au spécialiste non seulement les cas où l'information a été incomplète, mais aussi l'orientation que devront adopter les recherches ultérieures pour combler les lacunes. Mais, en ce qui concerne les points d'importance capitale, je suis convaincu de les avoir scrutés jusqu'au fond.

J'ai dit ailleurs (Argonauts of the Western Pacific) les nombreuses obligations que j'avais contractées au cours de mes travaux d'enquête. Mais il me plaît de mentionner ici plus particulièrement les services dont je suis redevable à mon ami Billy Hancock, négociant en perles aux îles Trobriand, mort mystérieusement pendant que j'écrivais ce livre. Il était malade et attendait à Samaraï, établissement européen de la Nouvelle-Guinée orientale, le bateau qui devait l'emmener dans le Sud. Il disparut un soir, sans que depuis lors personne l'ait jamais vu ou ait jamais entendu parler de lui. Il était non seulement un excellent informateur et collaborateur, mais un ami véritable, dont la société et l'assistance m'ont été d'une grande aide matérielle et d'un grand réconfort moral dans mon existence quelque peu pénible et fatigante.

J'ai été beaucoup encouragé à écrire ce livre par l'intérêt qu'y portait M. Havelock Ellis, dont j'ai toujours admiré l'œuvre et que j'ai toujours révéré comme un des pionniers de la pensée honnête et de la recherche hardie. Sa préface n'est faite que pour rehausser la valeur de mon travail.

Mes amis, élèves et collègues, qui ont collaboré avec moi aux travaux de recherches et d'enseignement anthropologiques à la « School of Economics » de Londres, m'ont beaucoup aidé à mettre de la clarté dans mes idées et à présenter mes matériaux, surtout ceux relatifs à la vie familiale, à l'organisation de la parenté et aux lois matrimoniales. Je me rappellerai toujours avec gratitude les noms de ceux qui m'ont prêté leur concours pour la rédaction des chapitres sociologiques les plus difficiles de ce livre : Mrs. Robert Aitken (Miss Barbara Freire-Marecco), le docteur R. W. Firth (actuellement aux îles Salomon), M. E. B. Evans-Pritchard (qui réside actuellement parmi les Azandé), Miss Camilla Wedgwood (actuelle-ment en Australie), le docteur Gordon Brown (actuellement au Tanganyika), le docteur Hortense Powdermaker (actuellement en route pour Papoua), M. I. Schapera (établi autrefois en Afrique du Sud), M. T. J. A. Yates (ayant séjourné en Égypte), Miss Audrey Richards.

Mais c'est à ma femme que va ma plus grande reconnaissance pour la part qu'elle a prise à ce travail, comme à tous mes autres travaux. Ses conseils et sa collaboration pratique ont réussi à transformer en une tâche agréable le travail de rédaction plutôt pénible des Argonauts of the Western Pacific et du présent ouvrage. Si ces deux livres présentent pour moi personnellement une certaine valeur et un certain intérêt, c'est grâce à la part qu'elle a prise au travail commun.

Londres.
Bronislaw Malinowski

Retour à l'auteur: Bronislaw Malinowski Dernière mise à jour de cette page le Jeudi 27 mars 2003 12:35
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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