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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Prosper-Olivier Lissagaray, HISTOIRE DE LA COMMUNE DE 1871. (1876)
Prologue du combat. La France avant la guerre.


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Prosper-Olivier Lissagaray, HISTOIRE DE LA COMMUNE DE 1871. Avant-propos de Jean Maitron, 1957. Paris: Petite collection Maspero, 1970, 500 pp. Une édition numérique réalisée par Claude Ovtcharenko, bénévole, journaliste à la retraite, France.

Prologue du combat

La France avant la guerre


« L’Empire c’est la paix »
Louis-Napoléon Bonaparte. (Octobre 1852.)


Neuf août 1870. En trois journées, l’Empire a perdu trois batailles. Douay, Frossard, Mac-Mahon se sont laissé isoler, surprendre, écraser. L’Alsace est perdue, la Moselle découverte, Emile Ollivier a convoqué le Corps législatif. Depuis onze heures du matin, Paris tient la place de la Concorde, les quais, la rue de Bourgogne, encercle le Palais-Bourbon.

Paris attend le mot d’ordre des députés de la Gauche. Depuis la défaite ils sont la seule autorité morale. Bourgeois, travailleurs, tous les rallient. Les ateliers ont versé une armée dans la rue ; on voit, en tête des groupes, beaucoup d’hommes d’une énergie prouvée.

L’Empire craque, il n’a plus qu’à crouler. Les troupes rangées devant le Corps législatif sont très émues, prêtes à tourner malgré le vieux maréchal Baraguey-d’Hilliers galonné et grommelant. On leur crie : « A la frontière ! » Des officiers murmurent : « Notre place n’est pas ici ! »

Salle des Pas-Perdus, des républicains connus qui ont forcé la consigne, apostrophent les députés impériaux, appellent la République. Les mamelucks blafards glissent derrière les groupes. M. Thiers arrive effaré ; on l’entoure, il répond : « Eh bien ! faites-la, votre République ! » Le président Schneider passe, allant au fauteuil, on lui crie : « La déchéance ! »

Les députés de la Gauche, pressés par les délégués du dehors : « Qu’attendez-vous ? Nous sommes prêts ! Montrez-vous sous la colonnade ou aux grilles ! » paraissent ahuris. — « Etes-vous assez nombreux ? Ne vaut-il pas mieux remettre à demain ? » Il n’y a en effet que cent mille hommes. Quelqu’un vient dire à Gambetta : « Nous sommes plusieurs milliers place Bourbon. » Un autre, celui qui raconte : « Saisissez la situation, elle est sauvable ; demain, vous serez forcés de la prendre quand elle sera désespérée. » Il ne sort rien de ces cerveaux alourdis, aucune parole de ces bouches béantes.

La séance s’ouvre. Jules Favre invite cette Assemblée du désastre à saisir le Gouvernement. Les mamelucks furieux, menacent et, salle des Pas-Perdus, Jules Simon revient les cheveux au vent. « Ils veulent nous fusiller ; je suis descendu au milieu de l’enceinte, les bras croisés et je leur ai dit : « Eh bien, fusillez-nous ! » On lui dit : « Finissez-en ! » — « Oui, fait-il, il faut en finir ! » et, tragique, il rentre s’asseoir.

Là finissent leurs simagrées. Les mamelucks, qui connaissent la Gauche, reprennent aplomb, s’allègent d’Emile Ollivier, font un ministère de coup de main. Palikao le pillard du palais d’Eté. Schneider lève précipitamment la séance. Le peuple, mollement repoussé par les troupes, revient se masser à la tête des ponts, court après ceux qui sortent de la Chambre, croit à chaque instant la République proclamée. Jules Simon, loin des baïonnettes, le convoque pour le lendemain sur la place de la Concorde. Le lendemain, la police occupe toutes les avenues.

La Gauche laissait à Napoléon III nos deux dernières armées. Le 9 août une poussée suffisait pour jeter bas ce plâtras d’Empire, — le préfet de police Pietri l’a reconnu. D’instinct, le peuple offrait son bras. La Gauche refusait l’émeute libératrice et abandonnait à l’Empire le soin de sauver la France. Les Turcs, eux-mêmes, en 1876, eurent plus d’intelligence et de ressort.

Trois semaines durant, la France glissera dans l’abîme devant des impérialistes immobiles, et une Gauche qui se bornera à des exclamations.

Quelques mois plus tard, à Bordeaux, j’entends une Assemblée hurler après l’Empire et, à Versailles, des clameurs enthousiastes pour le grand seigneur qui déclame : « Varus, rends-nous nos légions ! » Qui fulmine, qui applaudit de la sorte ? Cette haute bourgeoisie qui, dix-huit années durant, muette et le front dans la poussière, tendit des légions à Varus.

Elle avait accepté le second Empire par peur du socialisme comme ses pères s’étaient offerts au premier pour clore la Révolution. Napoléon Ier lui rendit deux services qu’elle n’a pas trop payés par l’apothéose. Il lui fit une centralisation de fer et déporta dans la tombe des cent mille de misérables qui, tout chauds du simoun révolutionnaire, pouvaient, au premier moment, réclamer leur part de biens nationaux. Mais il la laissa bâtée pour tous les maîtres. Quand elle arriva au gouvernement parlementaire où Mirabeau voulait l’élever d’un seul bond, elle était tout à fait incapable de gouverner. Sa mutinerie de 1830, transformée en révolution par le peuple, fut un avènement d’estomacs. Les hauts bourgeois de 1830 n’ont qu’une pensée comme ceux de 89 : se gorger de privilèges, armer la forteresse qui défend leurs domaines, exploiter un prolétariat nouveau. L’avenir du pays ne leur est rien s’ils s’engraissent. Pour conduire, compromettre la France, le roi orléaniste a carte blanche autant que l’impérieux César. Lorsque, en 48, un nouvel élan du peuple leur met la barre en main, au bout de trois années, malgré proscriptions et massacres, elle fuit leur main goutteuse, glisse au premier venu.

De 51 à 69, ils reprennent leur ruminement de Brumaire. Leurs privilèges saufs, ils laissent Napoléon III gaspiller la France, l’inféoder à Rome, la déshonorer au Mexique, l’isoler en Europe, la mener au Prussien. Pouvant tout, par leurs influences, leur richesse, ils ne protestent pas d’un vote, d’un murmure. En 69, une autre poussée du peuple les oppose au pouvoir ; ils n’ont que des velléités d’eunuque, au premier signe baisent la botte, font litière au plébiscite qui rebaptise la dynastie.

Pauvre France ! qui veut te sauver de l’invasion ? L’humble, le travailleur, celui qui, depuis des années, te dispute à l’Empire.

Nous heurtons ici les introductions nécessaires. Qui a fait cette journée du 9 août 1870, cette guerre, cette invasion, ces hommes, ces partis ? Le prologue est obligatoire aux tragédies qu’on va dire. Le moins aride possible, mais ne saura rien qui ne sera pas attentif.

Six ans après 1852, l’Empire industriel rêvé par les Saint-Simoniens battait tout neuf encore. Très en retard sur ses moindres voisins, le pays était toujours un vaste chantier alimenté par une épargne insondée jusqu’alors. Enrichie par des débouchés nouveaux, la province oubliait les sept ou huit mille proscrits et déportés habilement choisis pour la terreur.

Le clergé, si grandi par l’avènement du suffrage universel, embrassait cet Empereur « sorti de la légalité pour rentrer dans le droit » avait dit Darboy, évêque, et lui donnait du Charlemagne, du Constantin. Haute et moyenne bourgeoisie s’offrait à tous les services qu’il plairait au maître. Le Corps législatif, brodé comme un laquais, tout en courbettes et sans droits, eût été désolé d’en avoir. Une vaste police, habile et prompte, surveillait les moindres issues. Supprimés, les journaux d’oppositions sauf cinq ou six tenus en laisse ; les réunions, les associations, le livre, le théâtre, châtrés ; pour se faire une paix, l’Empire avait cloué la soupape.

De loin en loin à Paris, un couplet de la Marseillaise, un cri de liberté, à l’enterrement de Lamennais, de David d’Angers ; une huée en Sorbonne aux palinodies de Nisard ; quelques manifeste clandestin des proscrits de Londres ou de Jersey qui ne s’entendaient guère ; une lueur des Châtiments de Victor Hugo ; pas même un frisson pour la masse ; la vie animale absorbait tout. Napoléon III, ce prudhomme césarien, pouvait dire en 56 aux inondés du Rhône : « L’inondation est comme la Révolution, l’une et l’autre doivent rentrer dans leur lit pour n’en plus sortir. » Ses prodigieux travaux, sa richesse multipliée, les fanfares de la guerre de Crimée par où Napoléon III a payé sa dette aux Anglais, tout dans le monde parlait de la France excepté la France elle-même.

Les ouvriers de Paris se refusaient non au coup d’Etat de 51 qui les avait peu éclaboussés mais de la tueuse de Juin 48 qui mitrailla les faubourgs, fusilla et déporta des milliers de travailleurs. Ils gagnaient du pain, sans le croire dû à l’Empire, même, à l’occasion, ils marchaient contre lui. Aux élections de 57, cinq candidats hostiles furent élus à Paris, dont Darimon, disciple de Proudhon, Emile Ollivier parce que fils d’un proscrit, il avait dit : « Je serai le spectre du 2 décembre » ; l’année suivante deux opposants encore : Ernest Picard, avocat de langue acérée, et un grand du barreau, Jules Favre, ancien défenseur d’insurgés sous Louis-Philippe, ancien constituant de 48, que venait de remettre en relief sa défense d’Orsini.

Cet Italien eut la chance de vaincre par sa défaite. Les bombes de janvier 1858 épargnèrent la seule victime visée. Napoléon III, dont Orsini voulait délivrer l’Italie, fut précisément son libérateur. Une réaction suivit d’abord, qui jeta dans les prisons et en exil une nouvelle fournée de républicains, mais quelques mois après l’exécution d’Orsini, l’armée française marchait contre l’Autriche. L’opinion prit feu pour cette guerre de délivrance, le faubourg Saint-Antoine acclama l’Empereur, chaque victoire fut une fête dans nos foyers ; et quand Napoléon III revint, laissant inachevée la libération italienne, il y eut dans l’âme française autant d’amertume qu’en Italie.

Il crut nous apaiser par une amnistie générale qui ne portait pas, la plupart des vaincus de Décembre étant libérés depuis longtemps. A peine s’il restait quelques centaines de victimes en Algérie, en France, et les plus illustres ou les plus connus en exil, Victor Hugo, Raspail, Ledru-Rollin, Louis Blanc, Pierre Leroux, Edgar Quinet, Bancel, Félix Pyat, Schœlcher, Clément Thomas, Edmond Adam, Etienne Arago, etc. Une douzaine des fameux se cramponna au piédestal d’exil qui les faisait grands et tranquilles. Leur rôle politique du reste eût été nul ; l’heure n’était pas davantage aux hommes d’action. Blanqui à peine délivré fut repris et condamné à cinq ans de prison sous l’accusation d’avoir voulu conspirer.

De vraies conspirations, des événements, se tramaient contre l’Empire. Un an après la fausse paix avec l’Autriche, Garibaldi reprend la libération de l’Italie, aborde la Sicile avec mille hommes, franchit le détroit, marche sur Naples et, le 9 novembre 1860, donne un nouveau royaume à Victor-Emmanuel. Napoléon III, qui veut couvrir la retraite du roi de Naples, doit rappeler sa flotte. Il va bientôt l’envoyer au Mexique.

L’Espagne et l’Angleterre avaient des créances à revendiquer. Jecker aussi, un Suisse, un aventurier de haut vol, créancier usuraire du gouvernement clérical de Miramon qui avait fui devant le gouvernement légal de Juarez. Jecker s’aboucha avec le frère de l’Empereur, Morny, président du Corps législatif, l’élégant impresario du 2 Décembre, prince des grands fricoteurs enrichis dans les innombrables entreprises des dernières années. Le second fils d’Hortense fit prix avec Jecker et se chargea de faire recouvrer sa créance par l’armée française, souillée déjà dans cette expédition de Chine, où le général Cousin-Montauban la conduisit au pillage et préleva un collier offert à l’impératrice qui l’affubla du titre de duc de Palikao.

Cette femme, — elle n’était pas Française comme toutes les souveraines qui ont marqué dans nos désastres — habilement travaillée par Morny, l’archevêque de Mexico, Almonte, Miramon, fut vite acquise à une expédition pour le clergé et les royalistes mexicains. Son mari rêvasseur sourit à l’idée d’impérialiser le Mexique, d’autant plus que la guerre sécessionnait les Etats-Unis. En janvier 62, les forces françaises et anglaises débarquent à la Vera-Cruz où les Espagnols les avaient précédées. L’Angleterre et l’Espagne s’aperçoivent bientôt qu’elles sont appelées pour le jeu de Jecker et d’une monarchie quelconque, se retirent laissant les troupes françaises commandées par Lorencey. Ne dit-on pas qu’Almonte négocie pour la couronne du Mexique auprès de Maximilien, frère de l’Empereur d’Autriche, d’accord avec les Tuileries. Le ministre Billault nie effrontément ; un mois après Lorencey se prononce pour Almonte, déclare la guerre à la République mexicaine. Le général Forey arrive au Mexique avec des renforts ; l’opinion s’alarme. La Gauche, Emile Ollivier, Picard, Jules Favre, parlent pour la France ; Billault répond par un dithyrambe.

Le public répliqua. Les clous de la soupape commençaient à jouer, l’enfant du coup d’Etat était devenu un jeune homme. On se remuait à Paris ; des journaux de pamphlets poussaient au quartier Latin ; des étudiants, des ouvriers manifestaient contre les massacres de la Pologne héroïquement levée contre la Russie. La petite boutique était plus que frondeuse ; tous les candidats officiels furent battus aux élections parisiennes de mai 63. En place, des coalisés : Jules Favre, Emile Ollivier, Picard, Darimon, les députés sortants ; Eugène Pelletan, lamartinien attardé, Jules Simon, philosophe éclectique, refusant le serment en 51, le prêtant en 63, Guéroult, césarien libéral, Havin, bourgeois voltairianisant, et l’ancien ministre de Louis-Philippe, le chef des coalisés contre la République, M. Thiers, qu’on nomma pour le mal qu’il pouvait faire à l’Empire.

Un ouvrier typographe, Blanc, s’était présenté contre le directeur du Siècle, Havin, alléguant que les ouvriers avaient aussi des droits. Il fut trouvé outrecuidant et on lâcha sur lui plusieurs ateliers. Les ouvriers n’en étaient encore qu’à la politique. « Trognon de pomme ou trognon de chou, je m’en fous ! disait un d’eux devant lequel on discutait les titres de Pelletan, pourvu que le projectile que je flanquerai dans la boîte dise opposition. » Mais il lui fallait un projectile connu.

Quelques mois après, en février 64, l’affirmation ouvrière se reproduit et, cette fois, se précise. Il s’agissait de remplacer à Paris deux députés également élus en province, Jules Favre et Havin. Soixante ouvriers publient un manifeste que le ciseleur Tolain a rédigé. Ultra-modéré de forme, il est catégoriquement révolutionnaire. « Messieurs de l’opposition, disent ces ouvriers, si nous sommes d’accord avec vous en politique, le sommes-nous en économie sociale ? On a répété à satiété : il n’y a pas de classes depuis 1789, tous les Français sont égaux devant la loi ; mais nous qui n’avons pas d’autre propriété que nos bras, nous qui subissons tous les jours les conditions du capital, nous qui vivons sous les lois exceptionnelles, il nous est bien difficile de croire à cette affirmation… Nous dont les enfants passent souvent leurs plus jeunes années dans le milieu démoralisant et malsain des fabriques ou dans l’apprentissage, nous dont les femmes désertent forcément le foyer pour un travail excessif, nous affirmons que l’égalité décrite dans la loi n’est pas dans les mœurs… Nous répondons : non ! Nous ne sommes pas représentés, car dans une séance récente du Corps législatif aucune voix ne s’éleva pour formuler comme nous les entendons nos aspirations, nos désirs et nos droits ; nous ne sommes pas représentés, nous qui refusons de croire que la misère soit d’institution divine ; nous ne sommes pas représentés, car personne n’a dit que l’esprit d’antagonisme s’affaiblissait tous les jours dans les classes ouvrières. Nous maintenons qu’après douze ans de patience le moment opportun est venu… En 1848, l’élection d’ouvriers consacra par un fait l’égalité politique ; en 1864, cette élection consacrerait l’égalité sociale. »

On était loin du Luxembourg de 1848 où la classe ouvrière retournait contre la bourgeoisie ses propres maximes ; elle se constituait, en 1863, sur une base toute nouvelle, son principe à elle : le droit économique. C’était, bénignement dit, une immense révolution.

Les Soixante disaient justement les ouvriers hors la loi ; l’année précédente, les typographes de plusieurs maisons de Paris s’étant mis en grève avaient été condamnés pour délit de coalition. Le Manifeste n’en fut pas moins très mal reçu. Contre les ouvriers qui s’appelaient une classe, non seulement la presse se récria, mais quatre-vingts ouvriers signèrent un manifeste où ils reprochaient à leurs camarades de soulever mal à propos la question sociale, de semer la division, de rétablir les distinctions de castes. Les Soixante présentèrent Tolain, dont la profession de foi fut appuyée par Delescluze, ancien commissaire général de la République, deux fois proscrit en 52 et en 58. La candidature ouvrière ne réunit que 424 voix contre 14 807 données à Garnier-Pagès, mauvaise épave du Gouvernement provisoire de 1848.

La voix des Soixante ne fut pas perdue ; les députés de la Gauche demandèrent l’abolition de la loi sur les coalitions. L’Empire consentit à la modifier et Emile Ollivier, peu disposé à jouer les spectres improductifs accepta de soutenir le projet du Gouvernement. Il était assez perfide, autorisant les grèves sans donner le droit d’association. Malgré tout, les ouvriers surent en tirer des réductions d’heures de travail et quelques sociétés ouvrières naquirent : bronziers, bijoutiers, ferblantiers, menuisiers en sièges, imprimeurs sur étoffe, etc.

Le 28 septembre 64, plus forte que celle des Soixante, cette grande parole vola par tout le monde : « L’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. » Elle sortait de Sain-Martin’s hall, à Londres, d’une Assemblée de délégués ouvriers envoyés par plusieurs nations d’Europe. Ils se cherchaient depuis quelques années, mais l’idée d’union n’avait pris corps qu’en 62, lorsque l’Exposition universelle de Londres eut mis en contacts les délégués ouvriers de France avec les Trade’s-unions d’Angleterre. Alors ce toast fut porté : « A l’alliance future entre tous les travailleurs du monde ! » En 63, dans un meeting pour la Pologne, surgit à Saint-James le programme d’une rencontre. Tolain, Perrachon, Limousin, pour la France, les Anglais de leur côté organisèrent les convocations. En 64, pour la première fois, l’Europe vit un congrès des Etats-Unis du travail. Nul politicien n’assista à cette séance extraordinaire, nul ne fut à la fondation du grand œuvre. Karl Marx, le puissant investigateur qui appliqua à la science sociale la méthode de Spinoza, proscrit d’Allemagne et proscrit en France, donna la noble formule. On décida que l’association s’appellerait Internationale, qu’un comité rédigerait les statuts, que le conseil général résiderait à Londres, seul asile assuré, qu’une seconde assemblée aurait lieu en 65. Un mois plus tard les statuts paraissaient et les délégués de la branche française, dont Tolain et Limousin, ouvraient le bureau français de l’Internationale dans cette rue des Gravilliers qui fut toujours au cœur de la Révolution.

Proudhon mourut au commencement de 65, ayant compris et décrit ce nouveau monde ; les ouvriers lui firent cortège. Un mois après, sur les boulevards, on criait bis au fastueux enterrement du frère de l’Empereur, Morny, qui laissait fort en peine son associé Jecker.

Le général Forey était entré à Mexico le 3 juin 63 ; deux cents notables triés par Almonte appelaient à la couronne Maximilien d’Autriche. Tous les voiles tombaient. La Gauche interpelle, démontre que l’expédition coûte 14 millions par mois, retient là-bas 40 000 hommes ; l’archiduc n’est pas encore parti ; il est temps encore de traiter avec la République mexicaine. Le ministre qui a remplacé Billault, Rouher, ardent républicain en 48, brûlé maintenant d’impérialisme, s’écrie d’un ton inspiré : « L’histoire dira : Celui-là est un homme de génie qui eut le courage d’ouvrir des sources de prospérité nouvelles à la nation dont il était le chef », et l’immense majorité, servile en 64 comme en 63, pour la plupart les mêmes, acclame la continuation de la guerre. Maximilien, rassuré par le vote, pressé par l’Empereur, nanti d’un bon traité paraphé Napoléon III, accepte la couronne, entre à Mexico aux côtés de Bazaine qui a remplacé Forey. Les patriotes mexicains refont contre le neveu de Napoléon la guerre de l’Espagne en 1808, attaquent, coupent nos troupes. Bazaine organise des contre-guérillas de bandits, au nom de la France et du nouvel empire, pille, saccage les particuliers, les villes, écrit à ses chefs de corps : « Je n’admets pas que l’on fasse des prisonniers ; tout individu, quel qu’il soit, sera mis à mort. » — Ses atrocités révoltèrent le gouvernement de Washington. Elles ont à ce point démoralisé les troupes qu’un officier supérieur le signale ; point bégueule certes, un sacripant ruiné puis assisté par les actrices, réfugié dans l’armée, relevé par un beau mariage dont il se sert : le marquis de Galliffet. Mais le Mexique ne fournit que des cadavres ; Maximilien demande 250 millions au crédit français. Les députés de la Gauche refont le tragique procès de cette aventure, Rouher les couvre de dédain et de prophéties : « L’expédition du Mexique est la plus grande pensée du règne ; la France a conquis un grand pays à la colonisation. » Les mamelucks applaudissent. L’emprunt mexicain moralement garanti est souscrit par les banquiers avisés. Reste le budget de l’expédition — ils n’osent pas dire la guerre — 330 millions pour la solde et l’entretien des troupes. L’extrême-Gauche qui proteste encore est bafouée.

Dehors on applaudit. En avril quinze cents étudiants vont, malgré la police qui assomme, manifester chez le ministre des Etats-Unis en l’honneur du président Lincoln assassiné par les esclavagistes ; en juin des grèves nombreuses éclatent à Paris ; aux élections municipales de Juillet, la province, jusque-là fidèle à l’Empire, semble se réveiller. « Brisons l’idole ! » dit le comité de décentralisation de Nancy où figurent, à côté des citoyens Jules Simon, Eugène Pelletan, MM. de Falloux, de Broglie, Guizot, iconoclastes. En septembre, le Siècle entonne un hymne étrange : « Quelque chose de grand vient de se lever sur le monde. Nous le savions bien que ce froid de mort qui s’étend à la surface de nos sociétés n’avait pas gagné les profondeurs ni glacé l’âme populaire et que les sources de la vie n’étaient pas éteintes. Nos oreilles n’étaient pas habituées à de telles paroles ; elles nous ont fait tressaillir jusqu’au fond du cœur. » Celui qui vaticine est Henri Martin, de l’Histoire de France classique et couronnée ; ces grandes paroles sont le manifeste de l’Internationale qui tient une conférence à Londres : « Considérant que l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, que les efforts des travailleurs doivent tendre à établir pour tous des droits et des devoirs égaux et anéantir la domination de toute classe… Que l’émancipation du travail n’étant un problème ni local, ni national, mais social, embrasse tous les pays… déclarent que cette association internationale ainsi que toutes les sociétés ou individus y adhérant reconnaîtront comme devant être la base de leur conduite envers tous les hommes la vérité, la justice, la morale, sans distinction de couleur, de croyance et de nationalité. Ils considèrent comme un devoir de réclamer pour tous les droits de l’homme et de citoyen. » Les grands journaux de l’Europe parlent comme Henri Martin. Par eux l’Internationale entre solennellement sur la scène comme une puissance reconnue, éclipse le congrès d’étudiants de tous les pays tenu peu après Liège ? il n’émut guère que le quartier Latin représenté par Albert Regnard, Germain Casse, Jaclard, etc., porteurs d’un drapeau noir, le seul, disaient-ils, qui convînt à la France en deuil de ses libertés. Ils furent à leur retour exclus de l’Académie de Paris. Le quartier s’en souvint et, pour se venger aussi du mutilateur de son jardin du Luxembourg, il manifesta lorsque l’Empereur vint un soir de mars 66, à l’Odéon.

Vers cette époque on entendit un gémissement au Palais-Bourbon. Malgré les urnes tripotées, quelques rares très riches ou de vieille influence provinciale avaient pu traverser les mailles administratives et arriver au Corps législatif. S’ils votent pour les Tuileries, ils s’inquiètent un peu du gérant de l’immeuble et quarante-cinq demandent quelques bribes de liberté. Rouher se fâche, les quarante-cinq dont l’amendement a réuni 63 voix lâchent pied, votent l’adresse que le Corps législatif dépose aux pieds de l’Empereur.

Un seul des pouvoirs d’Etat, l’immuable, n’avait pas abdiqué. Do ut des est la devise cléricale. Le clergé n’est allé à Louis-Napoléon qu’à la condition de doubler la mise. Le Président avait payé par l’expédition de Rome — 1849 — la loi Falloux sur l’Enseignement, des faveurs aux congrégations, aux associations religieuses, aux Jésuites ; l’Empereur, en adoptant les doctrines ultramontaines, laissant pousser les vierges miraculeuses, proclamer l’Immaculée conception et ce quasi-dogme : Rome, souveraine des catholiques. La guerre d’Italie, l’expédition de Garibaldi, la défaite des troupes pontificales, l’annexion de Naples mirent le pape en fureur. Il accusa Napoléon III ; les évêques le suivirent. L’Empereur n’est plus Constantin maintenant, c’est « Judas ». Napoléon III n’ose pas poursuivre ; d’ailleurs sa femme est là. S’il subit les prêtres comme des alliés, elle les aime en galante convertie ; le pape est le parrain de son fils, il lui a envoyé la rose d’or réservée aux souveraines vertueuses. Une convention avec le royaume d’Italie, stipulant le départ dans un délai de l’armée française qui occupait Rome, exalta le clergé jusqu’à la frénésie. L’homme blanc répondit par une encyclique suivie du Syllabus où il anathématisait l’esprit et l’œuvre modernes. Malgré le Gouvernement les évêques publièrent le Syllabus, avec insultes ; le pape les félicita. La levée de crosses fut si menaçante qu’en mars 65, au Séant, le même ministre qui, sur ordre du clergé et de l’impératrice, avait expulsé Renan de sa chaire pour avoir appelé Jésus-Christ un homme incomparable, fit un violent discours contre le Syllabus. Un sénateur établit qu’en 1856 les corporations religieuses autorisées comptaient 65 000 personnes, avec une fortune immobilière de 260 millions ; égale au moins à la fortune des corporations non autorisées. Combien plus gros ce chiffre depuis dix années ! Le cardinal Bonnechose daigna déguiser à peine la pensée du Syllabus, soutint que les congrégations religieuses n’avaient que des dettes. Rouher fit le gros dos, redoutant ce clergé qui, malgré les courtisaneries de forme, se retrouvait entier devant l’Empire, prêt à toutes les luttes pour la domination.

C’est le point mort du régime. L’Empire n’a donné à la France aucun principe nouveau ; les conditions économiques qui l’ont favorisé n’existent plus. Il a perdu sa raison de vivre, n’est plus pour le dehors qu’une expression militaire sujette à toutes les rivalités. Or, les dents de dragon semées en Italie avaient poussé partout. L’Allemagne comme la péninsule cherchait son unité. Deux puissances la lui offraient. L’Autriche, quoique bien trop vieille pour refaire un Faust, avait pris les devants et, tandis que Napoléon III s’enlisait au Mexique, convoquait en 63 à Francfort, les princes confédérés. Sa rivale, la Prusse, qui posait au libéralisme, ne vint pas, mais des intrigues de la Diète il sortit une querelle d’Allemand qui permit à la Prusse et à l’Autriche de revendiquer des droits quelconques sur deux duchés soumis au Danemark, le Sleswig et le Holstein. Les mandataires de la Diète démembrent le Danemark, jouent la Confédération, occupent en 66, l’Autriche, le Holstein, la Prusse, le Sleswig. Aux journaux français qui réclament, les journaux de Berlin répondent brutalement : « Si la France craint de voir l’Allemagne devenir la première puissance du monde. C’est la mission de la Prusse de faire l’unité allemande. » De cette mission, la Prusse ne se cache plus quand Bismarck vient à Biarritz demander à Napoléon III la neutralité de la France dans une guerre contre l’Autriche. Il l’obtient, dès 66 rend le conflit inévitable, en mars dénonce les armements de l’Autriche, en avril signe un traité d’alliance avec l’Italie, l’Empereur approuvant. A la vieille des hostilités, le 11 juin, Napoléon III signifie au Corps législatif cette politique mortelle. Le corps législatif la fait sienne par 239 voix contre 11. Le point mort est franchi, l’Europe va dégringoler l’autre pente.

Le 3 juillet 66 l’Autriche était écrasée à Sadowa. Victorieuse en Italie, sa défaite était la même. Elle céda la Vénétie et sortit de l’Allemagne pour faire place à la Prusse agrandie, enrichie, dictateur militaire, chef de la grande famille. Napoléon III essaya de parler de compensations territoriales ; Bismarck répandit par une Allemagne prête à se soulever tout entière, l’autre crut ; on lui dit que l’armée française n’était pas prête contre cette Prusse épuisée par ses victoires, il se laissa dire. Quatre ans plus tard, il n’hésitait pas à lancer cette même armée française contre une Prusse allemande aux forces décuplées.

Sans journaux pour l’instruire, toujours sympathique à l’Italie, hostile à l’Autriche absolutiste, croyant à une Prusse libérale, la masse française ne vit pas le danger ; il fut nettement démontré au Corps législatif par quelques hommes d’études. Les services ne voulurent rien entendre, 219 voix contre 45 déclarèrent que loin d’être atteinte, la France devait être confiante. Ils célébrèrent comme une victoire la neutralisation du Luxembourg. Le public n’y vit qu’une guerre évitée. Au manifeste des étudiants d’Alsace-Lorraine protestant contre les haines et les guerres nationales, les étudiants de Berlin avaient répondu qu’ils protestaient, eux, contre la neutralisation. On avait la note de la jeune bourgeoisie prussienne. Son gouvernement interdisait aux nationaux toute affiliation à l’Internationale.

Celle-ci, ignorant du fracas des armes, tenait le 3 septembre 66, quelques semaines après Sadowa, son premier congrès général à Genève. Soixante délégués nantis de mandats réguliers représentaient plusieurs cent mille d’adhérents. « Le peuple ne veut plus combattre follement pour le choix des tyrans, dit le rapport des délégués français ; le travail prétend conquérir sa place dans le monde par sa seule influence, en dehors de toutes celles qu’il a toujours subies ou même recherchées. » Dans la fête qui suit les travaux du congrès, le drapeau de l’Internationale arboré au-dessus du drapeau de toutes les nations, montre sa devise en lettres blanches : « Pas de droits sans devoirs, pas de devoirs sans droits. » Les délégués anglais furent fouillés à leur passage en France ; ceux de France avaient pris leurs précautions. A peine rentrés, ils reprennent leur propagande, s’offrent — février 67 — à la grève des bronziers en lutte contre les patrons. Le ciseleur Theisz et quelques-uns de la commission de la grève ont adhéré à l’Internationale, d’autres lui sont étrangers, hostiles même. Ensemble, on se rend à Londres où les Trade’s unions donnent 2 500 francs tout court ; l’effet moral fut tel que les patrons capitulèrent. Le préfet de police félicita la commission ouvrière pour la bonne tenue des grévistes pendant la crise ; il avait laissé tenir de très grandes réunions ; le Gouvernement voulait donner leçon aux bourgeois frondeurs et accentuer le différend entre l’Internationale et la jeune bourgeoisie révolutionnaire.

Elle voyait très mal ces groupements de travailleurs fermés à qui n’était pas ouvrier, suspectait leur détachement de la politique, les accusait de fortifier l’Empire. Quelques-uns de ces jeunes, élevés dans les traditions de Blanqui et des agitateurs d’antan qui croyaient la misère génératrice d’affranchissement, ardents non sans valeur, Protot, avocat, Tridon, riche étudiant, presque célèbre par ses Hébertistes, étaient allés au congrès de Genève objurguer ces délégués ouvriers traîtres suivant eux à la révolution. Les délégués, pris à rebours, ne virent dans ces fils de bourgeois que leurs pères plus jeunes, leur reprochèrent d’ignorer le premier mot du monde du travail et ils les malmenèrent. A tort. Cette génération était meilleure et ses journaux du quartier Latin ne s’isolaient pas du prolétariat dans leur corps à corps avec l’Empire : La Libre Pensée d’Eudes, Flourens, le fils du physiologiste, qui avait combattu pour l’indépendance crétoise, la Rive gauche, où Longuet publiait La dynastie des Lapalisse, Rogeard les Propos de Labienus. La police y faisait des incursions fréquentes, poursuivait les moindres réunions, construisait des affaires de complots sur une lecture au café de la Renaissance d’une adresse où Félix Pyat, révolutionnaire honoraire, de Londres poussait les étudiants aux barricades : « Il faut agir ; vos pères n’allaient pas à Liège, ils campaient à Saint-Merry.

Vieillerie qui sonne faux, surtout à la veille de l’Exposition universelle où Paris se rue à la joie et au spectacle des souvenirs étrangers. Bismarck prit la dernière mesure des hommes et des choses de l’Empire. De Moltke, le vainqueur de l’Autriche, visita tranquillement nos forts ; ses officiers burent : A la prise de Paris ! Cette auberge de l’Europe, comme disait la princesse de Metternich, amusa prodigieusement tous les princes. Il n’y eut pour siffler qu’une balle polonaise envoyée au tzar par un réfugié Berezowski et un aigre alizé du Mexique.

Lâché depuis 66 par son impérial éditeur, sur l’injonction des Etats-Unis, l’empereur Maximilien avait été pris et fusillé le 19 juin 67. « La plus belle pensée du règne » se résumait dans des milliers de cadavres français, la haine du Mexique saccagé, le mépris des Etats-Unis, la perte sèche d’un milliard. Bazaine, rentré assez piteusement, refleurit après parmi les généraux les mieux en cour.

L’Exposition universelle fut la dernière fusée de la féerie impériale. Il n’en resta qu’une odeur de poudre. La bourgeoisie républicaine, inquiète des points noirs qui cernaient l’horizon, copia l’Internationale, imagina l’alliance des peuples, trouva assez d’adhésions pour tenir un grand congrès à Genève le 8 septembre 67. Garibaldi présida. L’Internationale tenait en ce moment à Lausanne son deuxième congrès et les ouvriers allemands, au contraire des étudiants de Berlin, lui avaient envoyé une chaleureuse adresse contre la guerre. Le congrès de Genève convoqua celui de Lausanne ; il arriva, parla d’un nouvel ordre qui arracherait le peuple à l’exploitation du capital, accapara à tel point la discussion que des républicains, délégués de Paris au congrès d’alliance, — dont Chadey, l’un des exécuteurs testamentaires de Proudhon, — offrirent aux ouvriers l’alliance de la bourgeoise libérale pour l’affranchissement commun. Ils acceptèrent et le congrès se termina par une Ligue de la Paix.

Deux mois après, le canon parle devant Rome. Garibaldi s’est jeté dans les Etats pontificaux où il se brise à Mentana contre les troupes françaises envoyées par l’impératrice et Rouher. Le général de Failly qui les commande sut accroître la haine des patriotes italiens en télégraphiant aux Tuileries : « Les chassepots font merveille. » Mais si Napoléon III a pu refaire encore la France soldat du pape, la démocratie française est toujours la revendicatrice de l’idée comme en 49. Cinq jours avant Mentana, on crie : « Vive l’Italie ! vive Garibaldi ! » devant Napoléon III et l’empereur d’Autriche qui sortent d’un banquet à l’Hôtel de ville. Le 2 novembre, la foule, au cimetière de Montmartre, entoure la tombe de Manin, le grand défenseur de Venise. Pour la première fois, les ouvriers remplissent les boulevards. Quelques heures après l’occupation de Rome une délégation que mène l’internationaliste Tolain somme les députés de la Gauche de se démettre en masse. Jules Favre la reçoit, proteste contre la forme, et, à ces ouvriers qui lui disent : « Si le prolétariat se lève pour la République, peut-il compter l’appui de la bourgeoisie libérale, comme il a été convenu il y a deux mois à Genève ? » Jule Favre répond : « Messieurs les ouvriers, vous seuls avec fait l’Empire, à vous seuls de le défaire. » Jules Favre affectait d’oublier que l’Empire fut engendré par l’Assemblée de 48 dont il s’était fait le procureur. L’aversion des ouvriers révolutionnaires persistait chez les hommes de 1848. Leurs cadets étaient de cœur aussi fermé : « Le socialisme n’existe pas ou du moins nous ne voulons pas compter avec lui », avait dit Ernest Picard.

Le Courrier français montra très bien la ligne tirée ; le seul journal socialiste de l’époque. Un jeune écrivain, Vermorel, déjà présenté par La Jeune France, et de bonnes études sur Mirabeau, le faisait vivre de sa plume et son argent. Il dévoila l’histoire des hommes de 48, leur politique bornée, antisocialiste, qui rendit le 2 Décembre inévitable. Les ouvriers, les républicains d’avant-garde le lisaient, mais les vieux et beaucoup de nouveaux républicains s’offusquaient qu’on touchât à ces gloires. Vainement les condamnations, les avertissements plus meurtriers, les duellistes de l’Empire s’abattirent sur Vermorel ; les gens de 48 clamèrent qu’il était soudoyé, un agent de Rouher. Son journal lui fut enlevé. Bien d’autres allaient suivre.

Cacochyme à cinquante-sept ans, Napoléon III essaie de se rajeunir par la une potion libérale. Le spectreux Emile Ollivier, passé au rang de conseiller, encourage l’expérience dans l’espoir de gouverner l’impotent. On pourra, moyennant grosses finances, éditer un journal et tenir des réunions politiques sous risque de grosses pénalités. Rouher gémit, Persigny écrit : « L’Empire semble crouler de toutes parts. » Lui s’entêta, fort de ses magistrats et de sa police. Il eut, pour son bouquet de Mai 68, la Lanterne, brochure hebdomadaire en forme de tablettes. Les Propos de Labienus, les impertinences académiques du Courrier du Dimanche, les acerbités du Courrier français n’avaient pas secoué le rire contagieux. La Lanterne, de Rochefort, le fit, appliquant à la politique les procédés et les coq-à-l’âne du vaudevillisme. Tous les partis purent se gaudir des dieux et déesses des Tuileries transformés en héros de la Belle Hélène. La plaisanterie ne plut au prince ni à son épouse. Deux mois après, Rochefort, condamné à beaucoup de prison, se réfugia à Bruxelles, mais les batailleurs poussèrent de tous côtés. A Paris, le Rappel, inspiré de Jersey par Victor Hugo qu’un alexandrin retenait au rivage ; le Réveil, de Delescluze, âpre jacobin, hostile aux charlatans ; à Toulouse, Agen, Auch, Marseille, Lille, Nantes, Lyon, Arras, au Midi, au Nord, au Centre à l’Ouest, à l’Est, cent journaux allumèrent des foyers de liberté. Une foule de jeunes s’offrirent, défiant la prison, les amendes, les rencontres, prenant l’Empire, ses ministres, ses fonctionnaires au collet, détaillant les crimes de Décembre, disant : Il faut compter avec nous ; la génération qui a fait l’Empire est morte. Des brochures, des publications populaires, des petites bibliothèques, des livraisons illustrées d’Histoire de la Révolution, suffirent à peine à la fringale de savoir qui s’éveillait. La jeune génération ouvrière n’ayant pas eu la forte nourriture de celle qui fit 48, mettait les bouchées doubles.

Les réunions publiques augmentent encore cette flambée d’idées. On s’y entasse. Paris, depuis près de vingt ans, n’a pas vu la parole libre sur les lèvres. Malgré M. le commissaire prêt à dissoudre au moindre mot malsonnant, beaucoup d’exaltés viennent lâcher leur fumée devant un public qu’on ne soupçonnait pas, surtout dans les quartiers populaires où dominent les provinciaux attirés depuis quinze ans par les gros travaux de Paris. Plus neufs que le Parisien pur sang, ils mêlent leur robustesse à sa promptitude nerveuse, veulent des discussions nourries.

La police put entrevoir alors que l’Internationale n’était pas le propulseur, comme elle le croyait bêtement depuis la manifestation de Mentana. Elle avait ordonné des poursuites dont la rue des Gravilliers profita pour déployer son drapeau jusque-là inconnu des foules. Le procureur impérial fut charmant pour ces travailleurs honorables, oh certes ! qui — malheureusement ! — formaient une association non autorisée.

L’instigateur, Tolain, fit la défense collective : « Depuis 1862, notre mot d’ordre est que les travailleurs ne doivent chercher leur affranchissement que par eux-mêmes… Nous n’avions qu’un seul moyen de sortir de la fausse situation que nous fait la loi, c’est de la violer pour avertir qu’elle est mauvaise ; Mais nous ne l’avons pas violée, car la police, le gouvernement, la magistrature ont tout pu ou tout su tolérer. » Le président, aussi exquis que le procureur, infligea aux prévenus cent francs d’amende et déclara dissoute l’Association internationale établie à Paris. Un nouveau bureau est aussitôt constitué : Malon, Landrin, Combault, Varlin, un relieur qui avait réuni dix mille francs en quelques jours pour les grévistes de Genève. Nouvelles poursuites. Varlin présente la défense ; cette fois, le ton a monté : « Une classe qui a été l’opprimée de toutes les époques et de tous les règnes, la classe du travail, prétend apporter un élément de régénération… Un vent de liberté absolue peut seul épurer cette atmosphère chargée d’iniquités… Lorsqu’une classe a perdu la supériorité morale qui la fait prédominante, elle doit s’effacer si elle ne veut pas être cruelle, parce que la cruauté est la seule ressource des pouvoirs qui tombent. » Trois mois de prison, tel est le jugement, « pour avoir affirmé l’existence, la vitalité et l’action de l’Association internationale en intervenant dans la grève récente des ouvriers de Genève, soit moralement, soit en encourageant la lutte entre patrons et ouvriers », et dissolution du bureau de Paris.

Il n’en fut pas moins représenté en septembre, à Bruxelles, au troisième congrès de l’Internationale qui invita tous les travailleurs à s’opposer à une guerre entre la France et l’Allemagne. La majorité vota, malgré Tolain, a propriété collective ; le gouvernement impérial en joua pour effrayer des républicains qui l’inquiétaient sérieusement.

Le 2 novembre 68, jour des Morts, au cimetière Montmartre, ils découvrirent sous une pierre moisie la tombe du représentant Baudin tué les 2 décembre 51 au faubourg Saint-Antoine. Quentin, rédacteur du Réveil, invective l’Empire. Dans la foule, on crie : Vive la République ! Un qui s’intitule « Peuple et Jeunesse » parle de vengeance et la promet prochaine. Le Réveil, de Delescluze, l’Avenir national, de Peyrat, la Revue politique, de Challement-Lacour, d’autres journaux gagnés par l’exemple, ouvrent une souscription pour donner à Baudin une tombe qui le rappelle. Berryer même souscrit. L’Empire traduit devant son tribunal les journalistes et les orateurs du 2 novembre. Un jeune avocat défend Delescluze. Totalement inconnu du public, il marque depuis quelques années pour la jeunesse des écoles et du barreau où il a surpris des maîtres dans un procès bizarre dit des 54. Il ne s’attarde pas à glorifier Baudin, évoque le 2 Décembre avec des traits de Corneille, incarne la douleur, la colère, l’espoir des républicains, de sa voix torrentielle, submerge le procureur impérial et, crinière au vent, débraillé, apparaît pendant une heure le prophète du châtiment. La nouvelle France fut secouée comme par l’enfantement d’une conscience. Le procès Baudouin marqua la borne fatale pour l’Empire. Il eut la sottise de croire que le 2 Décembre on manifesterait encore et il mit une armée sur pied, dirigée par un tout petit ministre de l’Intérieur, Pinard. Paris, suffisamment vengé, se contenta de rire. L’Empire, ridiculisé, accablé les journalistes d’amendes et de mois de prison, ferma les réunions publiques et tendit tous ses ressorts administratifs ; on était en vue des élections générales.

Les fonctions des serviles de 63 étaient terminées. Ils avaient suivi Napoléon III jusqu’au crime de lèse-nation. Bien plus coupables qu’en 57, ils avaient accouché l’hégémonie prussienne, jeté l’Italie dans les bras de la Prusse, continué, doté la guerre du Mexique, acclamé la seconde expédition romaine et Rouher avec son : « Jamais, jamais la France ne laissera l’Italie se donner Rome pour capitale. »

D’excuse à ces bassesses, à ces trahisons, aucune. Tous ces députés officiels étaient hauts bourgeois, gros industriels, financiers, apparentés dans l’administration, l’armée, la magistrature, le clergé. Contre leur opinion rien ne pouvait prévaloir. Ils préférèrent se laisser vivre sachant qu’en fin de compte le travail paie tout. Aux élections de 69, ils n’eurent pas d’autre programme que celui de l’Empereur ; ne cherchèrent d’autre électeur que le ministre. Le peuple, une fois de plus, dut sauver la face.

Paris ne veut plus de journaux dictateurs d’élection. Il trouve des candidats lui-même et souvent contre ces députés de 63 que les meilleurs orateurs des réunions publiques, Lefrançais, Briosne, Langlois, Tolain, Longuet, etc., ont vainement provoqués à des discussions contradictoires. Au vieux Carnot, Belleville oppose le jeune tribun Gambetta qui accepte les cahiers des électeurs et lève le drapeau « irréconciliable » ; à Jules Favre, Rochefort. Contre Garnier-Pagès et malgré la concurrence de Raspail, les ouvriers présentent Briosne un des leurs, afin d’affirmer « le droit des minorités, la souveraineté du travail ». Guéroult sera combattu par l’avocat Jules Ferry, auteur d’un joli calembour sur le préfet Haussmann. Jules Simon, Pelletan auront des adversaires. Emile Ollivier, qui a fait la concentration des haines, veut se mesurer en réunion publique au Châtelet avec Bancel, tout jeune député en 52 et que l’exile a rendu, jeune encore. On crie au renégat : Vive la Liberté ! La police dégaine, poursuit les républicains qui montent à la Bastille, chantant la Marseillaise.

Le 24 mai, Gambetta, Bancel, Pelletan, Picards, Jules Simon furent élus. Au second tour, MM. Thiers, Garnier-Pagès et Jules Favre. A ce dernier nom on cria : Vive la Lanterne ! et des manifestations commencèrent sur le boulevard, gagnèrent Belleville et le Faubourg Saint-Antoine. La police les grossit de bandes de souteneurs affublés de blouses blanches qui renversaient les kiosques, cassaient les vitres des devantures et permirent des arrestations en masse. Les rédacteurs du Rappel, du Réveil, les orateurs des réunions publiques furent appréhendés. Les prisons et les forts de Bicêtre reçurent quinze cents prisonniers ; un familier des Tuileries, Jules Amigues, écrivit : « Il faut décapitaliser Paris. »

La matière électorale de province avait donné, sous la vis administrative, une grosse majorité à l’Empire, réconcilié depuis Mentana avec les évêques. Cependant des orléanistes s’étaient faufilés ; l’opposition de gauche était d’une quarantaine. Sur 280 députés, Napoléon III était maître des deux tiers, assez pour rabrouer les rares clairvoyants qui parlaient de réformes et écrire qu’il ne céderait pas « en présence des mouvements populaires ». La fusillade de La Ricamarie ponctua cette missive. Le 17 juin, la troupe tira sur des mineurs en grève, tua onze hommes, deux femmes, fit de nombreux blessés dont une fillette à laquelle Palikao empêcha de porter secours. C’était, en France, la première merveille du chassepot. Un sénateur, général de la gendarmerie, proposa une sorte de fusillade en bloc, l’entente avec tous les gouvernements pour supprimer toutes les associations et ligues d’ouvriers.

Ce pandour n’était qu’à demi-sot ; les sociétés ouvrières ne disaient rien de bon pour ce gouvernement sans principes qui jouait double jeu, tolérant la grève des bronziers et condamnant celle des tailleurs, supprimant le bureau de l’Internationale et encourageant les réunions du passage Raoul, tantôt autorisant les délégués des chambres syndicales à se réunir, tantôt les traquant. Ces chambres syndicales, depuis quelque temps formées dans beaucoup d’industries, voulaient se constituer en fédération. Leurs délégués, Theisz, Avrial, Langevin, Varlin, Dereure, Pindy, qui erraient de local en local, finirent, dans l’état de 69, par en trouver un très vaste rue de la Corderie, qui devait devenir célèbre. La Fédération en sous-loua une partie à différents cercles ou sociétés ; celles du bronze, des menuisiers, le cercle mutuelliste composé en grande partie du premier bureau de l’Internationale, d’Alton Shee, Langlois, etc., le cercle d’études sociales qui avait réorganisé l’Internationale après le premier procès. Cette communauté de gîte fit croire à l’identité de l’Association internationale et de la Fédération des chambres syndicales. C’était une erreur. Plusieurs des délégués à la Fédération ne faisaient partie de l’Internationale, qu’à titre individuelle ; les sociétés qu’ils représentaient n’avaient garde de compromettre leur existence en se liant à l’Internationale dont plusieurs membres, pour cette raison, étaient peu partisans de ces sociétés.

Le public ne voyait guère ces groupements syndicaux très sérieux, plus attiré vers cette Internationale mystérieuse qui comptait, disait-on, ses adhérents par millions et des trésors ; ce que le bureau de Paris laissait dire. Elle eut en septembre 69, à Bâle, son quatrième congrès ; parmi les délégués français, Tolain, Langlois, Varlin, Pindy, Longuet, Murat, Aubry de Rouen. On discuta collectivisme, individualisme, abolition de l’héritage, mais le rôle militant du socialisme fut proclamé, car il y avait une rivale, l’Alliance internationale de la démocratie socialiste, fondée l’année précédente par l’anarchiste Bakounine. Un délégué allemand, Liebknecht, célébra les ouvriers de Paris : « Nous savons qu’ils ont été et resteront à l’avant-garde de l’armée révolutionnaire. » Pour siège du prochain congrès, on acclama Paris libre !

On eût dit qu’il l’était, à lire ses journaux, à entendre ses réunions Le Corps législatif avait été ajourné sans date, après une lettre de l’empereur concédant quelques menus droits aux députés et les voix de la rue s’entendaient d’autant mieux. Elles disaient l’homme des Tuileries moralement fini, physiquement atteint ; le Réveil, étudiant la marche de sa maladie, en lui accordait que trois ans de vie ; l’impératrice, la cour, les fonctionnaires étaient criblés de traits autrement aigus que ceux de la Lanterne de jadis ; les réunions s’échappaient vers la politique ; il y en eut à Belleville de dissoutes à coups d’épée. Sur les palissades des nouveaux bâtiments des Tuileries où l’entrepreneur avait mis : « Le public n’entre pas ici », une main écrivit : « Si quelquefois. »

Les parquets n’instrumentaient pas. On crut à un régime nouveau, Rouher ayant été » remisé au Sénat, les ministres du jour étant des inconnus. Toute occasion d’attaquer parut bonne. L’empereur a convoqué le Corps législatifs pour le 29 novembre. Un député de la Gauche, Kératry, s’avise de dire qu’il doit l’être pour le 26 octobre, que la Constitution est violée, qu’il faut que les députés viennent le 26, place de la Concorde, reprendre, fût-ce par la force, leur place au Palais-Bourbon. La Réforme saisit l’idée. Gambetta écrit de Suisse : « J’y serai. » Raspail, Bancel de même ; Jules Ferry déclare qu’il répondra à « l’insolent décret ».

La fusillade d’Audin parle aussi ; le 8 octobre quatorze ouvriers grévistes sont tués par la troupe et cinquante blessés. Paris s’échauffe. Le 26 peut devenir une journée ; la Gauche s’effraye, signe un manifeste fortement motivé pour couvrir sa retraite. Les hommes d’avant-garde vont la sommer d’expliquer cette attitude double. Jules Simon, Ernest Picard, Pelletan, Jules Ferry, Bancel se rendent à la convocation récusée par Jules Favre, Garnier-Pagès et d’autres qui relèvent de leur conscience. La salle tient à peine deux cents militants vieux et jeunes, écrivains, orateurs de réunions publiques, ouvriers, socialistes connus. La présidence vient à Millière, récemment congédié par une grande compagnie qui n’admet pas d’employés socialistes. Les députés font assez pauvre figure, sauf Bancel, drapé dans la phraséologie de 48, et Jules Simon, très de sang-froid. Il excuse l’absence de Gambetta, « cette réserve de l’avenir », expose les raisons stratégiques qui font de la place de la Concorde un rendez-vous meurtrier, flagelle l’Empire, feignant d’ignorer qu’on est là pour leur procès. On les interrompt, on leur rappelle Juin. Les députés sortirent pleins d’un ressentiment qu’ils devaient trop assouvir. On ne parla plus du 26 octobre ; mais le Gouvernement fit des préparatifs formidables dont Paris se moqua comme l’année précédente.

Il y a désormais deux oppositions : celle des parlementaires de Gauche, celle des socialistes avec un grand nombre d’ouvriers, d’employés, de la petite bourgeoisie. Ceux-ci disent : « Les plus beaux discours n’ont rien empêché, rien donné ; il faut agir, secouer l’Empire jusqu’à l’évulsion. » L’occasion s’offre. Le 21 novembre, Paris doit remplacer quatre députés, Gambetta, Jules Favre Picard, Bancel qui ont opté pour la province. Belleville va de Gambetta à Rochefort. L’auteur de la Lanterne accepte les cahiers de Gambetta, arrive de Belgique, soulève dans les réunions l’enthousiasme insensé. Ses compétiteurs, sauf Carnot, s’effacent. Pour souffleter l’Empereur, on admet que Rochefort prête le serment obligatoire ; partout ailleurs, le parti d’action exige des insermentés, désigne Ledru-Rollin, Barbès, Félix Pyat. Le vieux tribun refuse de venir, le second se meurt à La Haye, Félix Pyat n’a aucun goût pour les casse-tête. Rochefort seul est élu : dans les trois autres circonscriptions, les hommes du passé l’emportent, deux de 48, Emmanuel Arago, Crémieux très déjeté, plus un vieux républicain à calembredaines, Glais-Bizoin.

Ces trois joignirent la gauche qui venait, dans un manifeste, de flétrir le mandat impératif. « La liberté de discussion, disaient ces messieurs, la puissance de la vérité, ils n’en saisirent d’autres que si la force essayait d’étouffer leurs voix. » On leur riva le clou. « La gauche n’a pas été formée pour revendiquer les libertés que le tiers-parti obtiendra plus aisément. En s’isolant du peuple on se rend d’avance incapable de saisir d’autres armes ; on n’est plus préparateur de République, on devient conservateur d’Empire. »

C’était lire dans l’âme de beaucoup. Deux gauches se dessinaient, l’une dite fermée, sous la présidence du dragon Jules Grévy, gardienne des purs principes ; l’autre ouverte à un tiers-parti, compote d’hybrides, libéraux, orléanistes, impérialistes même, malaxée par l’ami d’Emile Ollivier, Ernest Picard en démangeaison de ministère.

La lésion impériale s’élargissant de plus en plus, Emile Ollivier supplia Napoléon III de relire certain chapitre de Machiavel sur la nécessité d’adapter des ministres nouveaux à chaque situation nouvelle. Napoléon lut et il chargea de constituer un ministère, ce machiavélique Ollivier qui s’engageait, tout en garantissant la liberté à « prendre la Révolution corps à corps ». « L’ordre, j’en réponds ! » avait dit l’empereur au Corps législatif. L’année 1870 s’ouvrit sous la double constellation de ces puissances. Emile Ollivier, président du Conseil des ministres ; un réactionnaire de 48, Buffet aux Finances ; le général Le Bœuf à la Guerre ; un quelconque à l’Intérieur où, disait le général Fleury, vieux forban du 2 Décembre, il fallait « une main de fer ».

Depuis l’élection de Belleville, le parti d’action n’arrêtait pas. Les réunions publiques n’étaient que fièvre, au point d’inquiéter Delescluze qui signalait une avalanche d’exaltés inconnus. Son Réveil, le Rappel restaient bien en arrière de la Marseillaise, créée par Rochefort, en décembre, mitrailleuse tirant sans relâche et dont les bureaux, du matin au soir traversés par la foule, semblaient une sorte de camp. La rédaction est prête à toutes les sorties. Un cousin de l’empereur, le prince Pierre Bonaparte, fauve qui se terre à Auteuil, a violemment attaqué, dans l’Avenir de la Corse, le journal corse de la Revanche dont le correspondant parisien Paschal Grousset a riposté dans la Marseillaise. Le prince provoque Rochefort, mais Paschal Grousset a pris les devants, expédié à Auteuil deux de ses collaborateurs, Ulric de Fonvielle et Victor Noir, grand et bon garçon de vingt ans, qui bout de vaillance. Pierre Bonaparte répond en brute qu’il se bat avec Rochefort, non avec des manouvres, parle de charognes. Un coup de feu. Victor Noir s’en va tomber dans la cour le cœur troué d’une balle. Paris reçut le coup en plein. Cet enfant tué, ce Bonaparte assassin, bouleversèrent tous les foyers, la pitié de la femme et la passion du mari. Quand, le lendemain, la Marseillaise cria : « Peuple français, est-ce que décidément tu ne trouves pas que c’en est assez ! », l’émeute fut certaine ; elle eût éclaté si la police n’avait retenu le cadavre à Auteuil.

Le 12 janvier 70 deux cent mille Parisiens remontent les Champs-Elysées pour faire à leur enfant de grandes funérailles. L’armée, renforcée des garnisons voisines, tient tous les points stratégiques et le maréchal Canrobert, reniflant l’odeur de Décembre promet la fusillade. A Auteuil, Delescluze et Rochefort, qui voient le massacre imminent, obtiennent qu’on portera le cercueil au cimetière, contre Flourens et les révolutionnaires qui veulent l’emmener à Paris. Ils n’eussent pas franchi la barrière, qui laissa rentrer à peine Rochefort et une tête de colonne, vite refoulée à la hauteur des Champs-Elysées. Les mamelucks se plaignirent qu’on n’eût pas profité de l’occasion pour faire la bonne saignée qu’ils déclaraient indispensable.

Le premier acte du libéral Emile Ollivier fut de demander des poursuites contre Rochefort. Elles furent votées le 17 malgré, il faut le dire, l’opposition de l’extrême-Gauche. La foule qui entourait le Palais-Bourbon, refoulée à coups de casse-tête, cria : Vive la République ! devant la terrasse des Tuileries où se promenait l’empereur.

Le second acte libéral du rapporteur de la loi sur les coalitions, fut de diriger l’armée contre les ouvriers du Creusot qui demandaient à gérer eux-mêmes leur caisse de retraite alimentée par leur propres deniers.

Le président du Corps législatif, Schneider, chef de ce fief féodal, avait expulsé les membres du comité ouvrier ayant Assi en tête. Schneider quitta le fauteuil présidentiel, accourut dans sa baronnie avec trois mille soldats et deux généraux, ramena tous son monde aux carrières et traduisit un grand nombre de ses ouvriers devant le tribunal d’Autun.

Le bureau de l’Internationale, à nouveau reformé sous un autre nom, protesta contre « la prétention de ces capitalistes qui, non content de détenir toutes les forces économiques, veulent encore disposer et disposent effectivement de toutes les forces sociales, armée, police, tribunaux, pour le maintien de leurs iniques privilèges ». Le bruit de la grève fut couvert par la marée montante de Paris.

Rochefort, condamné à six mois de prison, est livré par les députés. Le 7 février au soir, on l’arrête devant la salle de la Marseillaise. Flourens crie Aux armes ! empoigne le commissaire, et, suivi d’une centaine de manifestants, se dirige sur Belleville, ébauche une barricade faubourg du Temple. La troupe arrive ; il est abandonné, trouve à grand-peine un refuge. Le lendemain Paris apprend l’arrestation de Rochefort, de tous les rédacteurs de la Marseillaise et de nombreux militants. Des masses remuent dans les faubourgs ; rue Saint-Maur on dresse une barricade qui est défendue ; l’occasion de saignée va se produire, quand un manifeste paraît, signé d’ouvriers dont beaucoup appartiennent au bureau de l’Internationale : Malon, Pindy, Combault, Johannard, Landrin, etc : « Pour la première fois, depuis dix-neuf ans des barricades sont élevées ; la ruine, l’abaissement, la honte vont finir… La Révolution marche à grands pas ; n’obstruons pas sa route par une impatience qui pourrait devenir désastreuse. Au nom de cette République sociale que nous voulons tous, nous invitons nos amis à ne pas compromettre une telle situation. »

Ces travailleurs furent entendus du peuple, mais les arrestations continuèrent. Un ouvrier mécanicien, Mégy, arrêté avant l’heure légale, tue le policier qui force sa porte. Delescluze soutient que Mégy étant dans son droit ; il est condamné à treize mois de prison ; l’avocat de Mégy, Protot, est empoigné, bâillonné. Le 14, quatre cent cinquante personnes sont sous les verrous, inculpées d’avoir participé au « complot de février » disait cette magistrature que son chef, Emile Ollivier, traitant en 59 de « pourriture ».

Elle parut ainsi, le 21 février, à Tours, au procès de l’assassin de Victor Noir. La Constitution impériale octroyait aux Bonaparte le privilège d’une Haute-Cour composée de fonctionnaires de l’Empire Le fauve d’Auteuil rugit, étant sûr de ses juges, dit que Victor Noir l’avait souffleté. Le professeur Tardieu, médecin officiel, confirma, et le procureur général, plat valet, enleva l’acquittement. Tardieu, hué par les étudiants de Paris, fit suspendre leurs cours. La jeunesse des écoles se revancha dans un banquet offert à Gambetta. « Notre génération, dit-il, a pour mission d’achever, de compléter la Révolution française ; le centenaire de 179 ne doit pas se lever sur la France qu’elle ait fait quelque chose pour la justice sociale. » Il flétrit le culte de Napoléon Ier qui avait conduit à la restauration de l’Empire, dit : « C’est un monstre au moral comme les monstres le sont au physique. »

Dans la discussion sur le plébiscite il s’égala à Mirabeau. Napoléon III, toujours hypnotisé par l’ombre du faux oncle, s’était résolu au grand remède que tenta Napoléon Ier, cent jours avant Waterloo. Le 19 juillet 69, il repoussait l’idée d’un plébiscite, le 4 avril 70, il le demandait avec cette formule : « Le peuple français approuve les réformes opérées dans la Constitution depuis 1860. » Gambetta démontra le piège, prouva que l’Empire ne pouvait supporter la moindre dose de liberté, parla pour la République. Le plébiscite fut servilement voté.

« Nous montrerons une activité dévorante », avait dit Emile Ollivier, qui continuait sa série de mots introuvables. Les premiers dévorés furent les ouvriers d’Anzin, ensuite ceux du Creusot, condamnés le 6 avril. L’Internationale les recommandant aux travailleurs. « Quand on acquitte les princes qui tuent et que l’on condamne les ouvriers qui ne demandent qu’à vivre de leur travail, il nous appartient d’infirmer cette nouvelle iniquité par l’adoption des veuves et orphelins » ; à cet appel, tous les journaux d’avant-garde ouvrirent des souscriptions.

Le 8 mai était la date fixée pour la comédie. Pendant un mois les pouvoirs publics, administration, magistrats, fonctionnaires de toutes sortes, ne vécurent que pour le plébiscite. Un comité bonapartiste se fonda, doté d’un million par le Crédit Foncier. Pour effrayer le bourgeois, un rédacteur du Figaro fit un volume des insanités échappées dans certaines réunions publiques. Son journal avait lancé la Société des gourdins réunis contre les républicains. Le coquin du Lampion, l’inventeur en juin 48 des mobiles sciés entre deux planches, du vitriol lancé avec des pompes, des femmes vendant aux soldats de l’eau-de-vie empoisonnée, du municipal empalé, des bons pour trois dames du faubourg Saint-Germain, etc., Villemessant avait sous cet Empire qui fit sortir toutes les sanies, créé le journal-type de la presse de joie, le Figaro. Une escouade de petits drôles plus ou moins écrituriers, allaient à la Cour, à la ville, au théâtre, dénicher le cancan, le scandale du jour, l’anecdote croustillante, écoutant aux portes, flairant les cuvettes, fouillant les poches, recevant quelquefois la pièce, souvent le pied. Paillard, conservateur, religieux, le Figaro était l’organe et l’exploiteur de cette truanderie de dignitaires, de boursiers et de filles qui levaient si galamment les écus et la jambe. Les gens de lettres l’avaient adopté, y trouvant pâtée et tréteau. Le Gouvernement l’utilisa pour insulter l’opposition, ridiculiser les républicains, calomnier les réunions publiques, accréditer les faux complots qui pouvaient rattacher les timides à l’Empire. Son succès créa des rivaux. En 70, cette presse arétine, riche, achalandée, faisait vivre une nuée de proxénètes littéraires qui eussent déshabillé leur mère en public pour placer leur copie. On les lança dans la lutte plébiscitaire et beaucoup allèrent en province renforcer la presse locale obligée à quelque retenue.

Les républicains, les opposants, à court de journaux, manquaient encore plus d’organisation. Chez le vieux Crémieux, qui jouait les Nestor, ils tinrent une réunion où trois députés, dont Jules Simon, et sept journalistes furent chargés de parler au peuple et à l’armée ; ils rédigèrent deux articles. Les dix-sept députés du groupe Picard refusèrent d’adhérer, ne voulant faire « aucune révolution » ; la Marseillaise et le Rappel refusèrent d’insérer parce qu’on n’y parlait pas de République et qu’il n’y avait pas de signatures d’ouvriers. Ceux-ci, heureusement, savaient se passer de porte-voix. Le 24 avril, la Corderie envoya ce manifeste aux travailleurs des villes et des campagnes : « Insensé celui qui croirait que la constitution de 1870 lui permettra davantage que celle de 1852… Non… le despotisme ne peut engendrer que le despotisme… Si vous désirez en finir une bonne fois avec les souillures du passé… le meilleur moyen, suivant nous, est de vous abstenir ou de déposer dans l’urne un bulletin inconstitutionnel. »

Plus vibrant que celui de la Gauche fut l’appel de Garibaldi à l’armée française : « Je voudrais ne voir en vous que les descendants de Fleurus et de Jemmapes ; alors, quoique invalide, saluant votre superbe drapeau de la République, je marcherais encore à vos côtés. »

De leur côté les journalistes républicains, les réunions publiques, suppléèrent à la pauvreté du manifeste, firent la vraie campagne, autrement dévoués, risquant leur liberté, que les républicains en vedette dont les plus riches donnaient tout juste un écu. Le seul généreux fut Cernuschi, l’ancien membre de la Constituante romaine, qui envoya deux cent mille francs.

Un rien encore contre cet Empire, qui avait les banques publiques et la terreur. Le 30 avril, il expédiait à Mazas les rédacteurs du manifeste de la Corderie et les agitateurs ouvriers Avrial, Malon, Theisz, Héligon, Assi, etc. ; le 17 main il produit un complot. Sa police vient d’arrêter dans une maison publique un ancien soldat, Beaury, muni de l’argent et d’une lettre de Flourens, réfugié à Londres et qui l’envoie assassiner l’empereur. L’Internationale est dans l’affaire, jurent le Figaro et le monde officiel. Les sociétés de la Corderie ont beau protester et l’Internationale écrire : « Nous savons trop bien que les souffrances de toutes sortes qu’endure le prolétariat tiennent bien plus à l’état économique qu’au despotisme accidentel de quelques faiseurs de coups d’Etat pour perdre notre temps à rêver la suppression de l’un d’eux », on saisit le manifeste, on saisit les journaux. Emile Ollivier voit partout l’Internationale, télégraphie à tous les parquets d’arrêter les affiliés, qu’il doit y en avoir. Les arrestations avec mandat en blanc s’abattent sur tous les toits. Du 1er au 8 août aucun républicain n’est à l’abri. Les députés de la Gauche découchent. Delescluze et plusieurs journalistes sont forcés de se réfugier en Belgique.

Le vote rapporta sept millions deux cent dix mille oui, quinze cent trente mille non, dont Paris faisait le dixième. L’armée donna cinquante et un mille non. Trois fois depuis 1852, le régime impérial avait réuni plus de sept millions de suffrages, jamais autant de voix hostiles. Les grandes villes étaient conquises, les petits centres et les campagnes restaient au pouvoir établi ; résultat prévu. Savamment contenues par une administration aux tentacules innombrables, les populations des campagnes, qu’on effrayait du pillage, s’étaient laissé conduire aux urnes mettre un oui, qui assurait, leur disait-on, la paix. L’Empire prit ces millions de passifs pour des militants ; les quinze cent mille actifs pour une expression négligeable. Les mamelucks demandèrent des coupes sombres. Emile Ollivier leur organisa un procès de Haute Cour, où pêle-mêle on jugerait le fameux Beaury et soixante-douze révolutionnaires de noms plus ou moins fameux, Cournet, Razoua, du Réveil, Mégy, Tony-Moilin, Fontaine, Sapia, Ferré, des réunions publiques.

En attendant les ouvriers du manifeste antiplébiscitaire furent traduits en police correctionnelle, mêlés à des accusés qu’ils ne connaissaient pas. Le procureur avait inventé deux catégories, les chefs et les adhérents d’une société secrète. « Désormais, dit-il aux ouvriers, nous vous traquerons sans trêve ni merci », et il lut son réquisitoire, publié la veille par le Figaro, où le pauvre homme attribuait l’Internationale à Blanqui. Chalain parla pour ses amis du premier groupe, démontra que l’Internationale était l’association la plus connue et la plus discutée du monde. « Fille de la nécessité, elle est venue organiser la ligue internationale du travail écrasé à Paris, à Londres, à Vienne, à Berlin, à Dresde, à Venise, dans les département français… Oui, nous sommes bien coupables pour ne pas accepter les arrêts des économistes assez ignorants pour qualifier de lois naturelles des phénomènes industriels résultant d’un état transitoire, assez durs de cœur pour glorifier un régime appuyé sur la compression et la souffrance… Oui, les prolétaires sont las de la résignation… Les travailleurs que les chassepots avaient épargnés ont eu de longs mois de prison, ils ont reçu des magistrats les épithètes de bandits, de sauvages… Que pourra-t-on obtenir en nous empêchant d’étudier les réformes qui doivent assurer une rénovation sociale… On rendra la crise de plus en plus profonde, le remède de plus en plus radical… » Theisz parla pour les chambres syndicales, prouva que leur organisation était distincte de l’Internationale, et, s’élevant au vrai du débat : « Toutes vos constitutions affirment et prétendent garantir la liberté, l’égalité et la fraternité. Or chaque fois qu’un peuple accepte une formule abstraite philosophique, politique ou religieuse, il n’a plus ni repos ni trêve qu’il n’ait fait passer cet idéal dans le domaine des faits… Il faut que la conscience du peuple soit bien généreuse, car, frappé sans relâche par la disette, le chômage, il ne vous a pas encore demandé compte de vos richesses, Tout ce qui vit de son travail, ouvriers, petits industriels, petits négociants, languit, végète et la fortune publique appartient aux prêteurs, aux faiseurs d’affaires, aux agioteurs. » Léo Frankel, représentant les étrangers affiliés et résidant en France, dit : « L’union des prolétaires de tous les pays est accomplie ; aucune force ne peut les diviser. » D’autres prévenus plaidèrent leur cause. Duval rappela le mot des patrons lors de la grève des fondeurs en fer : « Les ouvriers rentreront quand ils auront faim. »

Depuis la première audience, les avocats, les professionnels du Palais assistaient aux débats, enchaînés par la nouveauté de vues, la clarté, l’éloquence de ce monde ouvrier qu’ils ne soupçonnaient pas. « Après eux il n’y a plus rien à dire », nous avouait un jeune maître, Clément Laurier, non inférieur à Gambetta dans le procès Baudin. Eloquence de cœur autant que de raison. Au début d’une des audiences, le tribunal expédie les délits de droit commun ; un petit comparaît que ses parents abandonnent : « Donnez-le nous ! s’écrient les ouvriers ; nous l’adoptons, nous lui donnerons la vie et un métier. » Le président trouva la sortie inconvenante. Les accusés reçurent de deux mois à un an de prison : Avrial, Theisz, Malon, Varlin, Pindy, Chalain, Frankel, Johannard, Germain casse, Combault, Passedouet, etc. ; deux seulement furent acquittés : Assi qu’il fut impossible, malgré le Figaro, de rattacher à l’Internationale, Landeck qui renia.

La paix de Décembre est revenue, la paix au Corps législatif ou en exil ; journaux supprimés, comme la Marseillaise ou terrorisés ; la paix au Corps législatif où l’Extrême-Gauche est atterrée, l’opposition des Picard dynastique. Tout à coup, au commencement de juillet, il n’est que bruit de guerre. Un prince prussien, un Hohenzollern, est candidat au trône d’Espagne vacant depuis l’expulsion d’Isabelle, et cela constitue, paraît-il, une insulte à la France. Un étourneau, Cochery, interpelle le ministre des Affaires étrangères, le duc de Gramont, bellâtre que Bismarck appelait « l’homme le plus bête de l’Europe ». Il accourt le 5 juillet, le poing sur la hanche, et prononce que la France ne peut laisser une puissance étrangère « placer un de ses princes sur le trône de Charles-Quint ». La Gauche demande des explications, des pièces diplomatiques. « Les documents sont inutiles ! », aboie un reître sorti d’un bois du Gers appelé Cassagnac, déporteur en 1852, roi des drôles sous Guizot, chef des mamelucks sous Napoléon III, qui s’évanouissait depuis vingt ans à fournir son gousset sans fond. Bravo ! s’écrient avec lui les familiers des tuileries ; toute occasion est bonne contre cette Prusse qui a joué Napoléon III.

Son fils ne régnerait pas, avait dit l’impératrice, si Sadowa n’était vengée. C’était également la pensée du mari. Ce créole sentimental mâtiné de flegmatique Hollandais, et l’Allemagne à renaître, en était venu à rêver la compression de ce principe des nationalités tant proclamé par lui et auquel il fut le seul à ne rien comprendre. La Prusse, qui suivait cette évolution, armait depuis trois ans sans relâche, se sentait prête, souhaitait l’agression. L’étrangère, enfiévrée par son fol entourage de cotillonneurs, d’officiers de salon aussi braves qu’ignares, de néo-décembristes voulant rafraîchir 52, poussée par un degré qui montrait pour alliés les catholiques de l’Allemagne, Eugénie de Montijo, fit franchir à son débile de mari la limite du rêve, lui mit aux mains le drapeau de la guerre, sa guerre à elle, disait la camarilla. Le 7, l’homme le plus bête demande au roi de Prusse le retrait de la candidature Hohenzollern ; le Séant trouve que c’est bien attendre et, le 9, déclare que l’empereur « peut conduire la France où il voudra, qu’il doit seul pouvoir déclarer la guerre ». Le 9, le roi répond qu’il approuvera si le Hohenzollern renonce ; le 10, Gramont exige une réponse plus catégorique, ajoute : « Après-demain serait trop tard. » Le 11, le roi attend, dit-il, la réponse du prince et il ajoute de son côté : « Je prends mes précautions pour ne pas être surpris. » Le 12, le prince a retiré sa candidature. « C’est la paix, dit Napoléon III, je le regrette, car l’occasion était bonne. »

La camarilla, consternée, de plus en plus folle de la guerre, entoure, presse l’empereur, n’a pas de peine à rallumer la torche. La renonciation du Hohenzollern ne suffit plus, il faut que le roi guillaume signe lui-même un ordre. Les mamelucks l’exigent, vont interpeller le cabinet « sur ses lenteurs dérisoires ». Bismarck n’espérait pas cette aubaine, sûr de vaincre, il voulait paraître l’attaqué. Le 13, Guillaume approuve sans réserve le désistement du prince. Qu’importe, on veut la guerre à tout prix aux Tuileries. Dans la nuit notre ambassadeur Benedetti reçoit ordre de demander au vieux roi qu’il s’humilie à défendre au prussien de revenir sur sa renonciation. Guillaume répond qu’une nouvelle audience est inutile, qu’il s’en tient à ses déclarations et, rencontrant à la gare d’Ems notre ambassadeur, il lui répète ses paroles. Une dépêche pacifique annonce à Bismarck cette entrevue qui a été très courtoise. Il se tourne vers de Moltke et le ministre de la Guerre : « Etes-vous prêts ? » Ils promettent la victoire. Bismarck travestit la dépêche, lui fait dire que le roi de Prusse a congédié purement l’ambassadeur de France, la publie en supplément de la Gazette de Cologne, l’expédie aux agents de Prusse à l’étranger.

L’impératrice et les mamelucks exultent bien plus encore que Bismarck. Ils tiennent leur guerre : « La Prusse nous insulte ! imprime aussitôt le Constitutionnel, passons le Rhin ! les soldats d’Iéna sont prêts. » Le soir du 14, des bandes dont la police tient les cadres parcourent les boulevards vociférant : « A bas la Prusse ! à Berlin ! » Benedetti, arrivé le lendemain, d’un mot peut tout éclaircir ; ils n’entendent rien, foncent dans le lacet. Gramont et Le Bœuf au Sénat lisent une déclaration de guerre où le supplément de la Gazette de Cologne est compté comme document officiel. Le Sénat se dresse dans une seule acclamation ; un ultra veut souligner ; on l’arrête : « Plus de discours ! des actes ! » Au Corps législatif les serviles s’indignent quand l’opposition demande cette dépêche « officiellement communiquée aux cabinets de l’Europe ». Emile Ollivier qui ne peut la montrer, invoque des communications verbales, lit des télégrammes d’où il ressort que le roi de Prusse a approuvé la renonciation. « On ne peut pas faire la guerre là-dessus, dit la Gauche », et M. Thiers : « Vous rompez sur une question de forme… je demande qu’on nous montre les dépêches qui ont motivé la déclaration de guerre. » On l’injurie. « Où est la preuve, dit Jules Favre, que l’honneur de la France est engagé ? » Les mamelucks trépignent, 159 voix contre 84 repoussent toute enquête. Emile Ollivier s’écrie rayonnant : « De ce jour commence pour mes collègues et pour moi une grande responsabilité ; nous l’acceptons d’un cœur léger ! »

Séance tenante une commission feint d’étudier les projets de lois qui vont alimenter la guerre. Elle appelle Gramont, n’exige pas la prétendue dépêche adressée aux cabinets, — elle n’existe pas, — lui laisse lire ce qu’il veut, revient dire au Corps législatif : « La Guerre et la Marine se trouvent en état de faire face avec une promptitude remarquable aux nécessités de la situation. » Gambetta réclame des explications ; Emile Ollivier bredouille de colère ; la commission conclut : « Notre parole suffit ! » La presque unanimité vote ses projets de loi et seuls dix députés contre ; — tout le courage de la Gauche.

Sans doute elle avait combattu la guerre, mais toute sa vitalité s’était réfugiée dans la langue. Aucun n’avait saisi la bouche du canon. Pas un seul appel au peuple, pas un mot de Danton. Dans tous ces jeunes et ces vieux, hommes de 48, tribuns irréconciliables, pas une goutte de ce pur sang révolutionnaire qui tant de fois, tout près, avait coulé à flots aux époques héroïques.

De cette haute bourgeoisie mécontente, le seul qui se fût levé, son vrai chef, M. Thiers, s’était borné à une démonstration. Lui, si vieux dans les secrets d’Etat, il savait notre ruine certaine, connaissant notre effroyable infériorité en tout genre ; il aurait pu grouper la Gauche, le tiers-parti, les journalistes, faire toucher du doigt la folie de l’attaque et, fort de ses collègues, de l’opinion conquise, dire à la tribune, aux Tuileries : « Nous combattrons votre guerre comme une trahison. » Il ne voulut que dégager sa responsabilité, « sa mémoire », comme il le dit ; ne lâcha pas le vrai mot : « Vous ne pouvez rien. » Et ces hauts bourgeois, qui n’eussent pas exposé une miette de leur fortune sans des garanties formidables, jouèrent les cent mille existences et les milliards des Français sur la parole d’un Gramont et les gasconnades d’un Le Bœuf.

Cent fois ce ministre de la Guerre a dit aux députés, aux journalistes, dans les couloirs, dans les salons, aux Tuileries : « Nous sommes prêts, la Prusse ne l’est pas ! » Jamais les Loriquets n’ont su attribuer aux généraux populaires de la Révolution, les Rossignol, les Carteaux, des énormités comme ce tambour-major aux moustaches féroces en prodiguait aux premiers venus : « L’armée prussienne, je la nie ! » « Voilà la meilleure carte militaire ! » et lui montrait son épée ; « il ne manque pas un bouton de guêtre » ; « j’ai quinze jours d’avance sur la Prusse ! » Le plébiscite avait révélé à la Prusse le nombre exact de nos soldats sous les drapeaux : trois cent trente mille, dont deux cent soixante mille tout au plus opposables, chiffre depuis longtemps transmis par les ambassades étrangères ; aux Tuileries s’entassaient des rapports sur les accroissements militaires de cette Prusse qui pouvait en 66 concentrer deux cent quinze mille hommes à Sadowa et disposait maintenant d’un demi-million ; seuls nos gouvernants refusaient de voir et de lire. Le 15 juillet, Rouher, suivi d’une grosse troupe de sénateurs, vint dire à Napoléon III : « depuis quatre ans l’empereur a élevé à la plus haute puissance l’organisation de nos forces militaires. Grâce à vous, la France est prête, Sire ! »

Les blouses blanches firent la claque, allèrent, sous la police, manifester, souillèrent d’ordures la porte de l’ambassade allemande ; le bourgeois, gagné par les mensonges officiels, fermé aux journaux étrangers, croyant à l’armée depuis tant d’années imbattue, se laissa entraîner, lui qui avait tant voulu l’Italie une contre cette Allemagne qui cherchait son unité ; l’Opéra se trouva patriote, réclama la Marseillaise à l’appel d’un vieux sceptique, Girardin, sénateur désigné et qui, dans son journal, jetait l’Allemand par-dessus le Rhin.

C’est ce que Napoléon III appela « l’élan irrésistible de la France ».

Pour l’honneur du peuple français, une autre France se montra. A ce crime de guerre, à cette lie chauvine qui roule ses flots vaseux, les travailleurs parisiens veulent barrer la voie. Le 15, au moment où Emile Ollivier gonfle son cœur léger, des groupes formés à la Corderie descendent sur les boulevards. Place du Château d’Eau (1) beaucoup les joignent ; la colonne grossit, crie : Vive la paix ! chante le refrain de 48 :


« Les peuples sont pour nous des frères
« Et les tyrans des ennemis. »


Du Château-d’Eau jusqu’à la porte Saint-Denis, quartiers populaires, on applaudit ; on siffle aux boulevards Bonne-Nouvelle et Montmartre où il y a des rixes avec des bandes mélangées ; la colonne pousse jusqu’à la rue de la Paix, la place Vendôme où l’on hue Emile Ollivier, la rue de Rivoli et l’Hôtel-de-Ville. Le lendemain, ils se retrouvent bien plus nombreux à la Bastille et l’effort recommence. Ranvier, peintre sur porcelaine, très populaire à Belleville, porte en tête un drapeau. Au boulevard Bonne-Nouvelle, les sergents de ville chargent l’épée en main, les dispersent.

Impuissants à soulever la bourgeoisie, les travailleurs français se retournent vers ceux d’Allemagne : « Frères, nous protestons contre la guerre, nous qui voulons la paix, le travail et la liberté. Frères, n’écoutez pas les voix stipendiées qui chercheraient à vous tromper sur le véritable esprit de la France. » Leur noble appel reçut sa récompense. Les travailleurs de Berlin répondirent : « Nous aussi, nous voulons la paix, le travail et la liberté. Nous savons que des deux côtés du Rhin vivent des frères avec lesquels nous sommes prêts à mourir pour la république universelle. » Grandes et prophétiques paroles inscrites au livre d’or de l’avenir des travailleurs.

Depuis trois années, on l’a vu, il n’y a eu de vraiment sur la brèche qu’un prolétariat d’un esprit tout moderne et les jeunes qui, de la bourgeoisie, ont passé au peuple. Eux seuls ont montré quelque courage politique ; ce sont aussi les seuls dans la paralysie générale de juillet 1870, qui trouvent quelque nerf pour tenter le salut. La haine de l’empire ne les oubliera jamais, même au plus fort de la guerre. En ce moment la Haute-Cour de Blois juge soixante-douze accusés soit du complot forgé pour le plébiscite, soit de toutes sortes de crimes politiques. La plupart d’entre eux ne se connaissaient pas. Trente-sept seulement seront acquittés, parmi lesquels Cournet, Razoua, Ferré ; Megy ira au bagne.

Le chien de guerre est déchaîné et les poumons résonnent à Paris qui s’envisionne de victoires, et les journalistes bien informés entrent à Berlin dans un mois ; mais, à la frontière, vivres, canons, fusils munitions, cartes souliers, manquent ou font défaut ; un général télégraphie au ministre : « Sais pas où sont mes régiments » ; rien pour équiper et armer les mobiles, armée de seconde ligne ; toute illusion d’alliance est impossible, l’Autriche est immobilisée par la Russie, l’Italie par le refus de Napoléon III de céder Rome aux Italiens.

Il est parti de Saint-Cloud le 28, par le chemin de fer de ceinture, n’osant pas traverser Paris, malgré « l’élan irrésistible », celui qui si longtemps y fit piaffer ses cent gardes. Jamais il n’y rentrera. Sa seule consolation sera, dans quelques mois, de voir ses officiers, sa servile bourgeoisie surpasser cent fois ses massacres.

Sa chute sera vitelienne. Sa première dépêche à la France est que son fils a ramassé une balle sur le champ de bataille de Sarrebruck, escarmouche insignifiante, transformée en victoire. A peine arrivé à Metz, il s’effondre : ses lieutenants ne prennent plus ses ordres et se font battre à leur guise. Cette armée prussienne que niait le chef d’état-major Le Bœuf, oppose dès la fin de juillet quatre cent cinquante mille hommes aux deux cent quarante mille Français, péniblement éparpillés sur notre frontière. Elle est envahie, cette frontière, par l’ennemi qui nous attaque, le 4 août, culbute à Wissembourg la division Abel Douay ; le 6, à Spickeren-Forbach, Frossard, le précepteur du jeune héros de Sarrebruck ; le même jour, à Worth-Frœchwiller, met en déroute tout le corps de Mac-Mahon dont les débris s’enfuient en se culbutant. L’aigle en fer-blanc doré est tombé du drapeau ; Napoléon III télégraphie à sa femme : « Tout est perdu, tâchez de vous maintenir à Paris. »

Toute guerre est proie pour la Bourse. La guerre de Crimée avait eu le canard tartare, il y eut le 6 le canard mac-mahonien : vingt-cinq mille ennemis et le prince Charles faits prisonniers. Paris pavoise, s’embrasse, chante la Marseillaise, s’avise enfin de vérifier la nouvelle. Elle est fausse ; le ministère l’annonce à six heures du soir, dit qu’il tient le faussaire et le poursuit — mensonge — un coup de Bourse fut la vraie victoire.

Le 7, il fallut bien avouer les désastres. Emile Ollivier a beau maquiller les dépêches, l’Espagnole déclamer à la Marie-Thérèse : « Vous me verrez la première au danger ! », Paris ne voit que l’invasion. La République monte aux lèvres, la grande ressource des heures tragiques, celle qui chassa les Prussiens de Valmy. Emile Ollivier proclame l’état de siège, lance les sergents de ville sur les groupes, ne veut pas convoquer le Corps législatif. Ses collègues l’y forcent ; alors il affiche que toute manifestation viendra de l’ennemi, qu’on a trouvé cette dépêche sur un espion prussien : « Courage ! Paris se soulève, l’armée française sera prise entre deux feux. » Des députés de Gauche, quelques journaux ont demandé l’armement immédiat de tous les citoyens ; Emile Ollivier menace les journaux de la loi martiale. Vaine menace ; depuis que la patrie est en danger, les énergies renaissent ; le 9, à l’ouverture du Corps législatif, l’espoir du salut paraît luire un instant.

Cela ne fut qu’un éclair ; nous l’avons dit. La Gauche resta la gauche, défiante du peuple réfractaire aux initiatives. Elle refusa le 10 août qui s’offrait, laissa l’épée prussienne entrer jusqu’à la garde.



1. Aujourd’hui place de la République.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 18 juin 2011 7:00
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cegep de Chicoutimi.
 
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