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Collection « La désintégration du Québec et des régions »

Le Pays trahi (2001)
En guise d'avant-propos


Une édition électronique réalisée à partir de l'ouvrage collectif de Russel Bouchard, Charles Côté, Charles-Julien Gauvin, Richard Harvey, Daniel Larouche et Mario Tremblay, Le Pays trahi. (pp. 11 à 23, Chicoutimi: La Société du 14 Juillet Saguenay-Lac-Saint-Jean, 2001, 276 pages. Texte reproduit intégralement avec l'autorisation des auteurs et de la Société du 14 Juillet. Nous leur sommes reconnaissants de nous avoir accordé cette autorisation.
En guise d'avant-propos

Russel Bouchard
Charles Côté
Charles-Julien Gauvin
Richard Harvey
Daniel Larouche
Mario Tremblay

« Nous tenons ces vérités pour évidentes par elles-mêmes : que tous les hommes naissent égaux ; que leur Créateur les a dotés de certains droits inaliénables, parmi lesquels la vie, la liberté et la recherche du bonheur; que pour garantir ces droits, les hommes instituent parmi eux des gouvernements dont le juste pouvoir émane du consentement des gouvernés; que si un gouvernement quelle qu’en soit la forme vient à méconnaître ces fins, le peuple a le droit de le modifier ou de l’abolir et d’instituer un nouveau gouvernement qu’il fondera sur tels principes, et dont il organisera les pouvoirs selon telles formes qui lui paraîtront les plus propres à assurer sa sécurité et son bonheur. » 

Préambule d’une Déclaration connue faite un 4 juillet,

il y a de cela 225 ans.

Ce matin du 14 juillet 2000, un quotidien chicoutimien divulguait la conclusion d’une entente, dénommée Approche commune, entre leaders montagnais et repré­sentants gouvernementaux québécois (et fédéraux). À même les territoires du Saguenay-Lac-Saint-Jean et de la Côte-Nord, le gouvernement souverainiste québé­cois, propriétaire en titre, promettait ainsi de céder aux Montagnais la propriété ou le contrôle effectif sur plus de 4200 kilomètres carrés [1], l’équivalent de 8 fois la superficie de l’Île de Montréal. 

Sédentariser les uns… 

Ce matin-là, beaucoup de choses sur cette promesse de traité nous restaient inconnues que nous apprendrions ensuite à force d’enquêtes, d’efforts, de recoupements et d’analyses. Nous ignorions à quel point l’offre gouvernementale mettait entre les mains des Montagnais pratiquement tous les pouvoirs d’un pays souverain et tous les moyens institutionnels dont un peuple a besoin pour assurer son dévelop­pement et partant, sa pérennité. 

Puisque c’est bien plus tard —et probablement sous l’effet de nos prises de positions— qu’a enfin été publiée l’offre gouvernementale, nous ignorions, ce 14 juillet, que le traité projeté reconnaissait aux Montagnais (Innus) : le droit d’instaurer des constitutions amérindiennes, donc celui d’établir les règles fondamentales régissant la vie sociale et individuelle sur leur territoire; un pouvoir législatif, donc l’équivalent d’un parlement pouvant édicter les lois s’appliquant sur leur territoire et sur les citoyens qui y vivent; une autonomie gouvernementale, donc la capacité de se gouverner et de s’administrer, cette capacité étant supportée par un soutien financier du Québec, du Canada et par l’implantation d’un régime fiscal Innu; une certitude de traité, donc l’assurance que les frontières définies seront à jamais garanties avec la possibilité d’élargir celles-ci. 

À ces dispositions qui —dans les limites de la constitution canadienne de 1982— sont les attributs de sociétés distinctes et souveraines, s’ajoutent divers engagements confirmant des droits substantiels dans « l’exploitation des ressources fauniques, aquatiques, hydriques et hydrauliques, forestières, floristiques et minérales ». Ce que traduisent des dispositions fort concrètes sur les revenus assurés par « la pêche et la chasse commerciales, les pourvoiries, les exploitations forestières, les ressources hydroélectriques, les fonds spéciaux (eg. Fonds de solidarité), les partenariats publics et privés, les mesures favorisant l’emploi » [2]. 

En ce 14 Juillet, pendant qu’en France on célébrait la grandeur d’un peuple dont nous sommes le drageon en terre d’Amérique, nous, fiers Saguenéens et Jeannois, apprenions le pacte scellé —à notre parfait insu— entre Faction gouvernementale et leaders montagnais. Sur la base de la seule race, un peu plus de un pour cent (1,4%) de la population régionale se voyait offerts des droits irrévocables et exclusifs sur les terres, les forêts, les rivières et les lacs de notre Pays, le Saguenay et le lac Saint-Jean. Nous apprenions que seule la population amérindienne serait démocratiquement conviée à se prononcer sur ce projet de cession. Ainsi, apprenions-nous que des ministres, au mieux députés d’autres régions, et leurs fonctionnaires avaient tout pouvoir de négocier, en catimini, l’aliénation de notre terre patrimoniale. Plus tard, nous apprendrons que nos députés ne détenant aucun mandat légitime à cet effet endossaient, béats, partisans, courtisans, les diktats du gouvernement, faisant fi de leur devoir de représentants de collectivités territoriales. Ils sont bien loin, ces élus, de la réalité décrite par Raoul Blanchard, célèbre géographe français qui avait au début des années 1930, pas à pas, absorbé et médité le Québec : 

      « Saguenay et Lac–Saint-Jean sont bien une région à mériter l’enthousiasme qui s’est déployé à leur propos dans la littérature canadienne depuis une centaine d’années … Ce sont dans la Province de Québec des cas véritablement exceptionnels. »      […]

      «Ce que les hommes y ont accompli n’est pas moins remarquable et digne d’étonnement. D’une solitude peuplée de quelques centaines d’indiens, ils ont fait en 90 ans une province de plus de 100,000 âmes. Ils y ont installé la plus puissante production canadienne de papier et mis sur pied certains des plus beaux aménagements hydroélectriques du globe. Ils ont couvert le sol de fermes cossues, fait reculer partout la forêt et les marais, atteint sur tous les points les lisières de la dépression [du Lac–Saint-Jean] et mordent sur le pourtour.» 

      Les enseignements ne sont pas moins dignes d’intérêt. Lac–Saint-Jean et Saguenay démontrent de la façon la plus forte les inconvénients de l’emprise industrielle sur l’agriculture, les dangers de la surproduction, les besoins de rénovation de l’exploitation du sol. Ils posent de la manière la plus éclatante les termes du grand problème du Québec : trouver sur place de quoi faire vivre une population dont la croissance est un sujet d’admiration.» [3] 

Ce 14 juillet 2000, nombre de choses nous étaient connues qui donnaient néan­moins à cette divulgation une signification immédiate. Grâce aux travaux de certains d’entre-nous, il était connu que, par une orientation explicite et délibérée depuis le début des années 70, l’État québécois avait entretenu et amplifié les disparités de la répartition de l’emploi entre les collectivités locales et régionales du Québec. Cette orientation, qui visait à faire de la grande région montréalaise le seul pôle de croissance au Québec, reposait sur l’utilisation intentionnelle et intensive des leviers d’État —les deniers publics, en particulier— pour que « Montréal grandisse au rythme des grandes métropoles du monde » [4]. Le maintien entretenu de ces disparités d’emploi entre les régions du Québec —couplé à la baisse générale de la natalité— a enclenché un processus qui conduit à la désagrégation du Québec en provoquant la désintégration des localités et des régions qui est la manifestation première évidente de cette « progression » [5]. 

Nomadiser les autres … 

Nous savions donc que ces disparités d’emploi, volontairement maintenues, grossissent la population de la couronne montréalaise tout en vidant les régions d’exode de leurs jeunes —parvenus à l’âge de travailler, d’innover, de consommer et d’assurer le remplacement naturel de la population . Ce vidage systématique —de la Gaspésie, du Bas–Saint-Laurent, de la Côte-Nord, du Saguenay–Lac-Saint-Jean, de l’Abitibi, de la Mauricie et de l’Estrie— entraîne le rétrécissement de leur marché local, la perte de représentativité politique, la disqualification à l’égard des fonds gouvernementaux voués à l’éducation ou aux autres services publics et, ultimement, l’effritement du secteur des biens et des services privés. De la sorte, le maintien entretenu des seules disparités d’emploi suffit pour réaliser sournoisement, et à coup sûr, l’attrition de régions entières bien plus efficacement que le scénario brutal de fermeture des villages déjà expérimenté par l’État au début des années 60 [6]. 

Sachant ces choses, sachant aussi l’entêtement forcené manifesté depuis plus d’une décennie à maintenir ce cap vers un Québec réduit à sa grande agglomération métropolitaine, l’annonce, le 14 juillet 2000, du projet d’aliénation d’une partie de notre territoire par le gouvernement du Québec heurtait, confirmait, apparaissait nette, cohérente avec l’orientation obstinée tenue par ce dernier depuis longtemps. Une réminiscence cinématographique tirée du film La planète des singes traduit bien l’évidence qui se posait dès lors sous nos yeux : cette scène où le héros se déplaçant sur une plage, arrive interloqué, devant les vestiges à demi enfouis de la Statue de la Liberté, témoin déchirant d’un holocauste nucléaire ; il échappe ces mots : « Il l’ont fait, les… ». 

Ce gouvernement, en plus des affres qu’il fait subir au peuple de cette région, l’évince, l’exproprie et le déporte sans recours, parce qu’il n’est pas de la race qui convient pour jouir en égal de la possession collective et paisible de son Pays. De son pays Trahi. Par ses chefs. 

Dans l’heure qui suivit, nous rédigeâmes la Déclaration du 14 juillet ci-après reproduite. Tout y était : le refus du pacte d’initiés négocié par l’exécutif (le gouver­ne­ment) et non par des représentants légitimes et légitimés de la collectivité régio­nale; notre foi dans la démocratie et dans l’indissoluble lien entre le citoyen et le sol nourricier ; l’affirmation souveraine du droit à l’égalité et à la justice pour l’ensemble du peuple du Saguenay–Lac-Saint-Jean. 

 Déclaration du 14 juillet 2000 

           Nous dénonçons sans nuance le Traité conclu, à l’insu des citoyens du Saguenay-Lac‑Saint-Jean, entre le Gouvernement du Québec et des Amérindiens. Ce traité enlève au territoire de notre région et à la population qui y vit plus de 3,300 km2.

Nous déclarons que les citoyens de cette région n’ont jamais donné man­dat à leurs députés et représentants territoriaux de laisser le gouvernement aliéner ces immenses portions de notre territoire régional sans aucune consultation populaire.

Nous refusons de reconnaître ce traité et sa légitimité s’il ne reçoit pas l’aval démocratique, par référendum, des citoyens du Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Nous enjoignons nos élus de voir à ce que soit enclenché un processus de consultation populaire sur ce traité et sur tout projet pouvant entraîner une aliénation de notre territoire patrimonial et de ses ressources.

À défaut de donner suite, nous comprendrons que nos élus et le Gouvernement du Québec s’entendent pour nous exproprier de notre région sans que nous n’ayons rien à y dire. 

Nous déclarons solennellement : 

Que le territoire du Saguenay–Lac-Saint-Jean et toutes ses ressources appartiennent aux citoyens et aux citoyennes qui vivent sur ce territoire.

Que la maîtrise politique et la gestion du territoire du Saguenay–Lac-Saint-Jean relèvent des citoyens et des citoyennes qui y vivent.

Que le territoire du Saguenay–Lac-Saint-Jean est constitué des territoires actuellement délimités par les frontières des MRC Domaine-du-Roy, Lac-Saint-Jean Est, Maria-Chapdelaine et Fjord du Saguenay.  

 L’heure suivante fut consacrée à faire connaître publiquement la Déclaration. De sorte qu’il soit clair, à la face de tous et à l’encontre de tous les ressorts du pouvoir, que nous réprouvions à jamais cet acte inqualifiable de nos gouvernants disposés à sceller notre sort collectif pour le bénéfice du petit nombre et d’intérêts qu’il était difficile alors de cerner. 

Nous n’étions pas par contre sans savoir quelle stratégie se mettrait dès lors en branle pour faire passer cette Approche qui n’était Commune qu’en son titre trompeur. 

Un bilan des droits respectifs 

Inutile de tracer ici le fil des événements qui suivirent l’annonce de l’existence de l’Approche Commune et la prise de position contenue dans notre Déclaration. Il importe néanmoins, lecteur, lectrice, que tu saches quels faits ont rendu nécessaire la publication de l’ouvrage que tu parcours. 

Pour les signataires de la Déclaration et pour leurs proches, le projet de traité tenait logiquement dans la séquence des gestes gouvernementaux qui, maintenant le sous-emploi, concourent depuis trente ans à dissoudre les liens familiaux et les communautés locales, fabriquant de la sorte la désintégration des régions. 

En effet, l’octroi exclusif au petit nombre des leviers nécessaires au développe­ment rendait plus aigu encore notre conscience de l’absence de droits civiques réels pour les 282,000 Jeannois et Saguenéens « exclus du Grand partage ». Nos travaux historiques, sociologiques et autres réalisés antérieurement couplés au singulier éclairage qu’apportait l’offre gouvernementale aux Montagnais permettait d’ébaucher, sans délai, les contours tangibles de cette absence de droit. Ainsi, l’un d’entre-nous a-t-il pu dresser la charte des droits dérisoires, mais réels, des collectivités en désintégration dans notre région et dans plusieurs autres. 

Charte sommaire de nos droits collectifs bien à nous 

Nous avons droit à une adresse civique —mais pas le droit de posséder collective­ment le territoire que nous occupons; 

Nous avons droit d’élire un député —mais pas le droit d’exiger qu’il représente et défende à l’Assemblée nationale nos intérêts fondamentaux et collectifs; 

Nous avons droit de demeurer au Québec —mais pas le droit d’empêcher le député d’une autre région de négocier la cession à un autre peuple du territoire que nous occupons; 

Nous avons droit au travail —mais pas celui d’obtenir sur notre territoire la juste part de fonds publics destinée à payer des salaires à ceux qui travaillent; 

Nous avons droit à la richesse —mais pas un droit égal au travail, moyen premier pour accéder à cette richesse; 

Nous avons droit au bien-être et à la santé —mais pas le droit aux conditions socioéconomiques décentes qui préservent la santé et diminuent l’incidence de la maladie et des problèmes d’adaptation. (Notre droit se limite donc à recevoir des soins lorsque nous avons perdu la santé); 

Nous avons droit d’avoir des enfants, de les nourrir, de les vêtir de les éduquer —mais pas le droit –faute d’emplois disponibles– de les voir s’installer et prospérer dans la région où nous vivons et avons nos racines tout comme eux; 

Nous avons droit de soutenir le projet d’indépendance du Gouvernement québécois —mais pas celui d’empêcher ce dernier de vider notre région de ses jeunes, d’hypothéquer la reproduction naturelle de notre population, d’essayer de nous remplacer, nous et nos enfants, par des immigrants et ultimement de céder notre territoire à un autre peuple –sans que rien ne les y oblige …; 

Nous avons droit de nous exprimer librement —mais pas le droit d’identifier publiquement ni les causes, ni les responsables de ce qu’on nous fait subir; 

Nous n’avons pas le droit, face à toute cette incohérence d’assassiner autrui —mais nous avons le droit de nous faire disparaître nous-mêmes soit en nous suicidant (toujours davantage), soit en émigrant à l’extérieur ou en subissant dans le mutisme le sort qu’on nous fait. 

***

Cette charte traduit la réalité collective des habitants non-amérindiens de notre région —devenus « Québécois de souche » (peut-être pour mieux s’en faire éradiquer ?). Elle contraste parfaitement avec l’instrument intégral de développement offert par nos gouvernants à nos frères amérindiens, dans cette Approche où rien n’est commun : ni le droit d’être représentés et de se prononcer, ni le droit de posséder et de mettre en valeur le sol commun, ni celui d’assurer ici l’avenir de nos filles et fils, par la maîtrise des leviers politiques et économiques essentiels à cette fin. 

Les signataires du 14 Juillet, le Gouvernement et les autres 

Comme s’il s’eût agi de la publication d’un ouvrage titré « L’erreur territoriale » , notre Déclaration déclencha, semble-t-il, de vastes et probablement coûteux mouvements de troupes qui n’ont point connu de cesse depuis lors. Tel le dragon inquiété sur son monceau de pierres précieuses (c’est connu, les dragons adorent les trésors), une flopée d’agents se mirent en branle et éructèrent en chœur un flot nourri et continu de propos médiatiques lénifiants et rassurants pour le bon, si bon peuple de cette région. Un déluge de mots pour éteindre un peu le feu mis aux poudres, en pleine canicule, par leurs soins [7]

À pleines pages, jour après jour, représentants gouvernementaux, leaders autoch­tones, préfets, spécialistes universitaires, etc. se succédèrent dans la presse écrite Saguenéenne pour faire valoir l’Approche Commune, accuser (!) ses détracteurs d’ignorance ou de racisme, minimiser la taille des territoires cédés [8], maximiser les arguments historiques et humanitaires justifiant cet accès, par définition désintéressé, de générosité. Alors qu’initialement il avait été possible de médiatiser —bien partiel­lement— les résultats de notre réflexion sur les liens tangibles entre le processus de désintégration des régions, son origine politique et ce que révélait l’Approche Commune sur la valeur du statut de citoyen-en-région-ressources , il devint vite évident que plusieurs des textes acheminés par nous à la presse écrite Saguenéenne étaient sans délai orientés vers les oubliettes de l’histoire. De surcroît, les promoteurs de l’Approche Commune restèrent peu enclins à nous rendre disponibles les moyens financiers [9] qui aurait permis d’initier un débat public équilibré sur la portée, le sens et les aboutissants de ce projet de création —et de protection constitutionnelle— d’un pays amérindien à même le territoire que nous occupons de concert. 

Puis vint l’automne 2000 et la création par nous de La Société du 14 Juillet  [10]. Survint ensuite, simple coïncidence, « l’Automne de tous les ministres ». Jamais région n’aura eu droit à tel privilège. En vagues rapprochées, les ministres du gouvernement québécois écumants, menaçants, déferlèrent sur le Saguenay–Lac-Saint-Jean; l’un pour lessiver un éditorialiste (momentanément) égaré du côté de la contestation ; l’autre pour noyer dans un roulement sonore les oiseaux de malheurs qui se croient le devoir de parler des faits ; d’autres encore pour écraser les propos de l’économiste Moussaly manquant à l’optimisme de rigueur sur ce rivage souverainiste. Dans une région « ressource », c’est ainsi que se fabrique l’unanimité (ou la soumission, c’est pareil) ! 

Pourquoi ce livre ? 

Plus le temps avançait, plus progressait notre compréhension des motifs sous-jacents à l’Approche Commune, et moins il était possible de donner à nos concitoyens de la région et du Québec un accès intégral et non déformé à nos travaux, analyses et réflexions. Ces textes « trop volumineux », distincts mais convergents, que nous transmettions pour la plupart bien inutilement à la presse, traçaient, mis ensemble, les contours d’une situation qui ne s’applique pas en propre aux seules régions dites périphériques, mais qui affecte le Québec tout entier. 

Aussi avons-nous jugé de notre devoir de publier dans leur intégralité ces témoins de la marche du Québec, observée à travers le destin qu’on réserve en haut lieu « aux régions éloignées ». Une brève méditation sur les faits étalés dans le graphique suivant permettra aux plus intéressés de s’interroger sur la naturelle solidarité d’un corps social  : qu’arrive-t-il à une société lorsque sa tête a délibérément décidé, il y a trente ans, de laisser ses membres périphériques se gangréner ? Que vaudra demain une société qui a retenu comme seule science sociale, l’économique, comme seul objet de l’économique, la production de la richesse (sans égard à sa répartition entre les populations) et comme seul phare, une aptitude sans égal à concocter des discours de convenance, indépendants des faits (accessibles à tous sauf aux intéressés) ? 

Russel Bouchard
Charles Côté
Charles-Julien Gauvin
Richard Harvey
Daniel Larouche
Mario Tremblay


[1]     Selon les termes même du projet de traité, dit Approche commune, on peut ainsi comptabiliser les superficies promises : à titre de terres ajoutées, 151,8 km2 ; comme sites patrimoniaux « protégés », 883,6 km2; comme parcs, 3 167 km2 ; au total, 4 202 km2. Le traité projeté ajoute pour l’ensemble des « trois provinces » autochtones quelques milliers de kilomètres carrés pour quatre parcs « administrés exclusivement par les Innus (montagnais)». Mais le matin du 14 juillet 2000, le journal « Le Quotidien » parlait de 3 300 km2.

[2]     Cette énonciation des droits respecte fidèlement le contenu du document « Approche commune » (daté du 19 janvier 2000) et finalement rendu disponible sur Internet par le Secrétariat aux affaires autochtones du Gouvernement du Québec à l’automne 2000.

[3]     Raoul Blanchard. L’Est du Canada français, tome deuxième, Masson et Beauchemin, 1935, p. 154-155.

[4]     Rien ne coïncide mieux avec cette déclaration du ministre libéral des finances de l’époque au Symposium sur l’avenir économique de Montréal (14 septembre 1971) que les énoncés du Parti québécois qui, dans son programme intitulé La Solution (1970) annonce, en matière d’aménagement du territoire et de développement régional que « la population rurale ou semi-rurale est appelée à disparaître » et conséquemment que « l’orientation des investissements publics » doit se faire vers quelques villes-métropoles, « centres d’accueil et points de distribution de services de premier ordre » (p. 36). Depuis lors, en la matière, l’unanimité des deux partis alternant au pouvoir ne s’est jamais démentie.

[5]     Deux textes du présent ouvrage éclairent cette question : « La désintégration des régions du Québec : abrégé du problème » en situe les manifestations et les origines décisionnelles. Le second intitulé « Évaluation des politiques et des programmes du MAS – Constats généraux » est un inédit datant de 1981. Remis à l’époque aux autorités ministérielles « compétentes », ce document montre à l’évidence que les paramètres du désastre régional actuel étaient connus, mesurables et corrigibles depuis au moins le début des années 1980. Ces constats, mis au jour et approfondis par leur auteur Charles Côté, ont été présentés en 1986 devant la Commission sur l’avenir des municipalités présidée par M. Jacques Parizeau, lequel en reconnaît la justesse dans son rapport. L’ouvrage « Désintégration des régions » paru sous la plume de Charles Côté, chez JCL en 1991, livre, sans filtration partisane, le portrait détaillé des causes et des conséquences mesurables et prévisibles de cette destruction du tissu social des collectivités locales et régionales du Québec.

[6]     En effet, quoi de plus efficace pour vider un territoire que de maintenir les leviers essentiels de formation académique dans la métropole ou la capitale nationale, pour ensuite laisser croire à chaque jeune qu’il fait librement ses choix d’emploi et de localisation professionnelle. Alors que dans les faits, on a soigneusement entretenu un désert d’emploi dans sa région de provenance et concentré ailleurs les opportunités d’emploi. Par delà les motifs individuels que chacun s’invente forcément pour justifier ses « choix », il demeure qu’on aura ainsi éradiqué de leur milieu d’appartenance des générations entières : pour grossir le pôle … Et si cela ne suffit pas à brouiller les pistes, on peut toujours subventionner un organisme public réputé compétent en telle matière – qui embauche des gens de diverses régions – pour montrer dans un ouvrage scientifique à quel point les motifs individuels de « l’exode des jeunes » varient et témoignent du besoin individuel « d’ouvrir les horizons ». À terme, l’exode devient même une sous-culture de jeunes : « Rester dans les régions, c’est looser et rétrograde ». Le Québec peut réussir à faire du déracinement… une idée à la mode.

[7]     C’est tradition dans nos régions (qu’on veut ressources) d’user de la trop courte canicule pour perpétrer (lire annoncer), sous les flamboiements fugaces de l’été, des gestes durables. Ainsi, fin juin 1999, Le Quotidien annonçait le détournement vers la Côte-Nord d’une partie des eaux de la rivière Manouane, un tributaire du lac-réservoir St-Jean. Cette « dérivation » hydraulique (lire hydroélectrique, donc monétaire) du bassin naturel du lac St-Jean, bénéficierait entre autres, selon nos castors d’État, à une communauté montagnaise de la Côte-Nord (si celle-ci était démocratiquement d’accord, évidemment).

            Un peu comme s’il prenait le goût à Hydro-Israël d’attendre les vacances pour annoncer – comme on dépose une olive dans un martini – le détournement du Jourdain au profit d’un État voisin, en versant, bien sûr, compensation aux habitants de cet État, double bénéficiaire du détournement. Avec, en prime, le tacite acquiescement du bon peuple d’Israël. Vous l’aurez compris, l’allusion au Moyen-Orient est exemple de pure politique-fiction. Alors que l’histoire de la Manouane est réelle…tout comme fut réel le refus du Journal Le Quotidien de laisser paraître un texte alors transmis par l’un d’entre nous pour éveiller les citoyens… menacés d’insolation.

[8]     Rien de plus magnifiquement contradictoires que les affirmations (ou aveux) émanant de sources officielles sur la dimension de la terre promise. Les surfaces prédestinées ont oscillé entre le huitième de toute la superficie du Saguenay–Lac-Saint-Jean et de la Côte-Nord (affirmation du ministre Chevrette à Alma, en octobre 2000) et quatre kilomètres carrés (sobre affirmation d’un préfet de MRC lors d’une table ronde, à Alma en décembre 2000).

[9]     En août 2000, répondant à l’intervention publique d’un négociateur amérindien de l’Approche Commune, M. Alain Nepton, nous invitions ce dernier à faire en sorte qu’un financement convenable soit placé en fidéicommis pour permettre à l’autre point de vue d’avoir les moyens de s’exprimer. Cette offre n’a, au moment d’aller sous presse, pas encore fait l’objet du traditionnel accusé de réception.

[10]   Ce regroupement non partisan se veut l’instrument citoyen fondé sur un changement politique nécessaire : par son adhésion, le membre affirme sa volonté de mettre fin à la désintégration de sa région et d’y voir établies, pour tous, les conditions d’un sain développement. Il affirme de même le droit collectif sur le territoire et le droit de voir réellement défendus les intérêts fondamentaux de l’ensemble des personnes vivant sur ce territoire.


Revenir à l'oeuvre de l'auteur: Clermont Dugas, géographe (UQAR) Dernière mise à jour de cette page le mardi 23 octobre 2012 6:03
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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