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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

À demain Karl ! Pour sortir de la fin des idéologies. (1991)
État des lieux


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Jean ZIEGLER et Uriel da Costa, À demain Karl ! Pour sortir de la fin des idéologies. Paris: Les Éditions Régine Deforges, 1991, 135 pp. Collection: “Coups de geule”. Une édition numérique réalisée par Roger Gravel, bénévole, Québec. [L'auteur nous a accordé le 29 janvier 2018 son autorisation de diffuser en libre accès à tous ces huit livres ci-dessous dans Les Classiques des sciences sociales.]

[19]

À demain Karl.
Pour sortir de la fin des idéologies

État des lieux

« Nous mènerons encore plus qu’un deuil, chantant l’hier, chantant Tailleurs, chantant le mal à sa naissance et la splendeur de vivre qui s’exile à perte d’hommes. »
Saint-John Perse,
Exil.

Qui n’a légitimement salué la nuit du 9 novembre 1989 comme le début d’une ère nouvelle ? Mais en s’écroulant, le mur de Berlin a soulevé beaucoup de poussière, ajoutant ses gravats à la confusion de cette fin de millénaire quelque peu encombrée. Fin de la guerre froide, fin de l’histoire, fin des idéologies sinon des idées, fin du politique et du social… On ne sait plus à quelle fin se vouer, comme si désormais le moindre effort de toute compréhension possible s’avérait mort-né, étant bien entendu que dans le sillage de la mort du communisme, c’est d’une nouvelle mort de Marx et du marxisme dont il serait réellement question. Que penser de cette pagaille sémantique qui n’a même pas l’excuse du baroque ou [20] du romantisme ? « Marx agonise » : c’est la manchette d’un quotidien de Genève, qui annonce en ces termes choisis la chute du mur, le mur de la honte, le « rideau de fer » qui renvoie l’écho : « Ich bin ein Berliner », « le symbole de la guerre froide et de la coupure du monde en deux blocs opposés. » Et la presse de la cité de Calvin ne fait pas exception puisque la plupart des médias nouent explicitement le lien entre la fin de Yalta et celle de ce qu’il est convenu d’appeler « l’idéologie marxiste ». Les « unes » rivalisent de comparaisons, de métaphores et de grands titres pour bien persuader leurs lecteurs que le « grand barbu de Trêves » est, cette fois-ci, définitivement mort, et bien mort, terrassé par une terrible accélération de l’histoire. Alors les journaux deviennent passionnants, forcément passionnants parce qu’un des moyens les plus immédiats pour essayer de mieux comprendre comment nos sociétés génèrent leurs préjugés : certitudes sensibles échangées comme autant de vérités universelles devenues indiscutables, évidentes.

Évidence aveuglante et relevant quasiment de l’inné, ici même naturel… Une seconde nature omniprésente envahissante qu’on ne peut pas ne pas interroger, relire moins immédiatement.

En somme : démêler la presque permanente confusion entre la nature et l’histoire, effectuer un déchiffrement de l’actualité, pratiquer le « flair sémiologique » de Roland Barthes et Umberto Eco, c’est-à-dire tenter de saisir du sens justement là où il ne semble y avoir qu’une accumulation de faits contingents, bref, partir d’événements pour les faire « parler », sans pour autant les faire parler au nom d’une autre vérité qu’il suffirait [21] de dévoiler ou d’attraper comme un oiseau à la glue. Encore plus bref : renouer avec une certaine tradition critique. C’est de cette tradition-là dont il est ici question, mais encore un instant, feuilletons les journaux.

Novembre 1990 : plusieurs centaines de milliers de lycéens français descendent dans la rue. Quelques casseurs débarquent des banlieues et pillent des vitrines. Le président de la République reçoit les lycéens qui réclament plus de milliards. À titre d’exemple : « Si la France couve aujourd’hui une crise générale ou éprouve le besoin de s’étendre sur le divan pour une psychanalyse nationale, c’est d’abord parce qu’elle a vécu plus que tous les autres États occidentaux sous l’influence du marxisme. L’affrontement droite-gauche y avait pris une dimension idéologique hors du commun. Emportés et aveuglés par ce débat, nous n’avons su construire aucune alternative. Résultat : l’écroulement des pays de l’Est, que nous avons salué comme une victoire, nous recouvre de sa poussière et de quelques gravats. Il signe aussi une certaine défaite de la pensée française, brutalement plongée dans le vide. Nos politiques ne savent plus contre qui s’opposer, nos intellectuels contre qui penser. » Voilà à peu près résumé par Le Point le sentiment de la droite parlementaire. D’autres événements auraient pu illustrer le même propos, comme si dès qu’éclataient crises, affaires, explosions sociales et tensions internationales, la mise en cause du marxisme constituait le meilleur des fils conducteurs possibles pour effectivement dire qu’avec la chute du mur, c’est en définitive la victoire du capitalisme qu’il conviendrait de justement saluer. Après le nez par terre, c’est la faute à Voltaire, le ruisseau et Rousseau, aujourd’hui, [22] c’est la faute à Marx ; une mise en cause généralisée qui désormais fonctionne comme préjugé dominant, sans pouvoir encore dire son vrai nom.

Idéologie, nouvelle idéologie produite non seulement par les journaux, mais également relayée par la plupart des forces politiques, y compris celles dont le marxisme constituait une référence obligée. Engagés dans un grand débat consacré à leur aggiornamento, les socialistes eux aussi s’éloignent d’un système de références devenu quelque peu encombrant et pour certains incongru.

Au comité directeur du 29 septembre 1990, le secrétaire national au « Projet pour la France de l’an 2000 » Michel Charzat, proche de Jean-Pierre Chevènement, chef de file de la prétendue gauche du PS, présente les conditions d’un grand débat : « L’histoire s’est remise en mouvement. Démentant les conceptions déterministes, libérales ou marxistes, les événements de ces derniers mois rappellent que notre époque ne peut être expliquée seulement par l’économie. » Renvoyer dos à dos libéralisme et marxisme, ce dernier ici considéré comme un économisme simpliste, ramène inévitablement aux difficultés de l’interprétation.

Quel marxisme ? Question centrale mais encore prématurée à ce stade de l’état des lieux. Lieux indifférenciés, pleins des mêmes résonances comme aussi à Strasbourg fin août 1990, lors de la rentrée politique des amis de Michel Rocard.

Jeune théoricien de la gauche intelligente, Patrick Viveret s’adresse aux animateurs des clubs « Convaincre », réseaux de réflexion politique proche du Premier ministre, en invoquant lui aussi la grande rupture avec le marxisme, comme si la gauche démocratique assumait les responsabilités posthumes du « socialisme scientifique ».

[23]

Même ambiance dans l’enceinte du congrès du parti socialiste ouvrier espagnol qui se déroule à Madrid les 9, 10 et 11 novembre 1990, où là encore la négation du marxisme prend des tournures de cérémonie expiatoire comme pour définitivement laver la mémoire de la gauche méditerranéenne d’une faute inavouable. Exsangues après la réunification, les sociaux-démocrates allemands entonnent le même refrain, comme leurs collègues autrichiens et travaillistes britanniques. Négation non pas argumentée pour une quelconque explication avec quelqu’un ou quelque chose qui ferait résistance et qu’il faudrait dépasser, mais négation pure, « néantisation » appuyée comme si la philosophie de Karl Marx n’avait tout simplement jamais existé… Une seconde mort en quelque sorte, déchirée par les ronces innombrables sur cette pierre tombale, dont elle ronge inexorablement toute inscription, même jusqu’au nom.

Paris 23 octobre 1990, 19 h 29 (AFP) : « Le philosophe français Louis Althusser est décédé lundi à 72 ans, à l’hôpital de La Verrière au Mesnil-Saint-Denis (banlieue parisienne), a-t-on appris mardi à l’École normale supérieure, où il avait longuement enseigné. Le philosophe avait notamment été un maître à penser renouvelant l’idéologie marxiste. » La nouvelle passe presque inaperçue. Deuxième mort là aussi et précisément là. Avant même d’évoquer son itinéraire intellectuel, Libération du lendemain commencera par nous rappeler qu’il ne supportait pas l’idée d’avoir des enfants et que, souffrant de psychose maniaco-dépressive, il avait étranglé sa femme Hélène le 16 novembre 1980, avant d’être conduit à Sainte-Anne. Nicolas Poulantzas, son élève, s’est jeté par la fenêtre, le linguiste Michel Pécheux a plongé dans la Seine. Heureusement [24] qu’Étienne Balibar et Pierre Macherey tiennent bon. Bref, Althusser emporté par un fait divers…

Une nouvelle fois bien seul, mais toujours opiniâtre dans son métier d’informer, Le Monde rend néanmoins un dernier hommage au « caïman », c’est-à-dire au responsable des études de philosophie à CENS de la rue d’Ulm, « dans la lignée de Marx et de Spinoza ». Christian Delacampagne : « Au-delà des polémiques auxquelles ils n’ont pas fini de donner lieu et par-delà la tragédie de novembre 1980 que rien ne peut justifier même si Althusser lui-même en a payé très cher les conséquences, ses principaux livres continuent de mériter notre respect ; moins pour leurs conclusions toujours discutables, que par la leçon de courage et d’honnêteté intellectuelle qu’ils nous dispensent. » C’est tout, mis à part un éloge de qualité, entre un papier sur Thatcher et de Gaulle et un autre concernant « l’entreprise à la recherche d’elle-même… » Où ça ? Dans la Revue des deux mondes. On croit rêver ! Comme si une fois de plus l’effondrement du communisme et la falsification du marxisme pratique produisaient logiquement l’oubli du philosophe lui-même. Étonnement dû non pas au fait d’être ou de ne pas être althusserien, au-delà aussi de toute dimension affective (et quand bien même), mais davantage lié à l’absence de toute problématique, à la rupture avec toute quelconque mémoire minimale nécessairement entraînée dans le trou noir de cette disparition. Comme si ne pas s’expliquer avec le philosophe présentait l’infime avantage de ne pas s’expliquer avec sa pensée non plus… Personnalisation abusive devenue spontanément inévitable. Sous d’autres cieux, la publication des 130 volumes des œuvres complètes de [25] Marx et Engels doit être interrompue faute de fonds nécessaires, apprend-on à Berlin auprès de l’organisme chargé de la privatisation des biens de l’État dans l’ex-RDA, la Treuhandgesellschaft. 43 volumes ont déjà paru. Un comité d’enseignants, de chercheurs et de responsables politiques tente d’obtenir le déblocage des fonds. « Il faut que le projet soit mené à bien, car les générations actuelles et futures de chercheurs ont besoin de l’édition complète, qu’ils soient marxistes, non-marxistes ou anti-marxistes », lit-on dans une lettre du comité adressée à la Treuhandgesellschaft. Le même jour, le parti communiste au pouvoir en Mongolie abandonne les principes fondamentaux de Marx et de Lénine qu’il juge dépassés, annonce son secrétaire général Gombojavyn Ochirbat. On pourrait poursuivre encore longtemps.


Bref, ces quelques coupures de presse, manifestations phénoménales de l’écume des jours, ces « aventures » de l’esprit nous ramènent chacune à sa manière à l’état actuel de la pensée, son avenir et sa pratique effective momentanément enlevée par les théoriciens du désenchantement, les néo-admirateurs du général de Gaulle et autres redécouvreurs. Sur les gravats du mur aucune idée nouvelle n’avait germé, rien n’a poussé sinon de vieilles rivalités régionales, ethniques et religieuses. À l’Ouest quel avenir, quel horizon tout court ? Quelques raisons nécessaires de remettre en chantier une réflexion minimale, précisément en partant de cet acharnement très en vogue aujourd’hui à décréter une nouvelle fois la mort définitive de Karl Marx ?

[26]

À un quotidien américain ayant annoncé par erreur son décès, Mark Twain écrivit au rédacteur en chef que la nouvelle était très exagérée…



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 8 juin 2018 8:57
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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