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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Nationalisme populaire et dépendance: la Bolivie de 1936 à 1972 (1987)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Robert Vandycke, Nationalisme populaire et dépendance: la Bolivie de 1936 à 1972. Montréal: Les Éditions coopératives Albert Saint-Martin (1987), 266 pp. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeur à la retraite de l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi, Ville de Saguenay. [L’auteur nous a autorisé, le 14 avril 2004, à diffuser la totalité de ses publications: articles et livres]

Introduction

En avril 1952, les efforts conjugués de la petite bourgeoisie urbaine et des mineurs emportent le régime chancelant de l'oligarchie bolivienne et placent le Mouvement nationaliste révolutionnaire (M.N.R.) à la tête de l'État. Mais en s'attaquant au pouvoir politique et économique de l'oligarchie par le suffrage universel, la nationalisation des principales mines et la réforme agraire, le parti au pouvoir modifie sans la détruire la relation de dépendance qui existait entre le pays et les grandes puissances économiques, en particulier les États-Unis. Si l'extraction est largement contrôlée par l'État national, c'est cependant à l'étranger que continue de s'effectuer la transformation du minerai bolivien. Plusieurs années s'écouleront avant qu'éclate au grand jour l'incompatibilité entre la participation du mouvement ouvrier à la gestion de l'État et l'adoption d'une politique de rationalisation économique inspirée par les États-Unis et les grands organismes financiers internationaux: le nationalisme populaire a vécu et c'est désormais l'armée qui, à la tête d'un État bureaucratique-autoritaire, dirige un processus dans lequel l'aspect conservateur l'emporte sur la dimension modernisatrice.

L'émergence, les réalisations et le déclin du nationalisme populaire bolivien sont au centre de cette étude. La littérature sociologique nous a déjà familiarisés avec les régimes populistes qui se sont imposés au Brésil et en Argentine au cours du second tiers de ce siècle; par contre, il s'est effectué peu de recherches sur les régimes issus d'une révolution réalisée sous le double sceau de la participation populaire et d'une orientation nationaliste. Pourtant, il existe des différences notables entre ces types de changement social, qui s'inscrivent d'ailleurs dans des cadres sociaux et économiques distincts.

Défini sommairement, le populisme apparaît comme le déplacement progressif du centre du pouvoir – qui tend à passer de l'oligarchie aux groupes urbains favorables au développement économique intérieur – et la poursuite d'une politique d'équilibre, réalisée sous l'égide d'un chef charismatique, entre les principales forces sociales: la bourgeoisie industrielle, la classe ouvrière et, encore dans une large mesure, l'oligarchie. Or, dans le contexte spécifique des sociétés qui tirent la majeure partie de leurs devises de l'exportation de minerais, et en Bolivie particulièrement, les tentatives populistes ont rapidement avorté et avec elles ont disparu les quelques réformes sociales ou fiscales entreprises durant cette période; les forces sociales boliviennes intéressées à la diversification de l'économie et à l'industrialisation du pays étaient encore trop faibles et l'oligarchie minière adoptait une stratégie de croissance sur un plan strictement international.

La révolution nationale-populaire répond donc à cette situation de blocage et de répression dans une conjoncture particulière de crise économique et politique. Après 1952, en effet, l’État – et le parti qui s'empare de tout son appareil – gère les principaux centres miniers du pays et acquiert ainsi un certain contrôle sur le développement économique intérieur; par ailleurs, la marge de manœuvre du gouvernement reste limitée, tant parce que le minerai continue d'être transformé à l'étranger que par le déclin de l'industrie bolivienne de l'extraction; de plus, le secteur secondaire de l'économie reste embryonnaire. Réaménagement partiel du lien de dépendance par conséquent, mais aussi bouleversement brutal dans la position de pouvoir des différentes classes sociales: la domination de l'oligarchie est détruite et, si la petite bourgeoisie triomphe, elle n'en doit pas moins compter avec un mouvement ouvrier autonome et concéder à ses représentants une participation dans les organes de décision politique et un pouvoir de contrôle étendu dans les grandes entreprises d'État. Enfin, si l'on retient la dualité institutionnelle et l'exclusion sociale comme éléments essentiels de la situation de sous-développement, il est clair que la réforme agraire et la syndicalisation des paysans représentent un progrès important au point de vue de leur intégration sociale et même politique et économique.

On le voit, l'examen de la spécificité de la révolution nationale-populaire, par rapport aux régimes populistes des grands pays voisins, renvoie aux trois grands concepts qui figurent au centre des principales analyses sociologiques consacrées aux rapports sociaux en Amérique latine: relation de dépendance, rapports de classe et sous-développement en tant que ce dernier signifie l'exclusion pour une partie importante de la population des institutions centrales de la société et qu'il concerne donc les rapports des masses et des classes. Or, une des difficultés à laquelle on est immédiatement confronté réside précisément dans la manière dont ces trois concepts centraux ont été traités dans la littérature: ils n'y apparaissent pas toujours définis de façon claire et distincte et il est d'autant plus difficile de s'accorder sur leur place et leurs relations réciproques à l'intérieur d'une théorie.

Il serait illusoire d'espérer résoudre des questions aussi générales dans le cadre restreint de cette étude. On s'emploiera plus modestement à dégager de la littérature un certain nombre d'alternatives théoriques en la matière, tandis que, dans l'analyse du changement social en Bolivie, on partira d'une double prémisse: le caractère complexe des rapports sociaux et le caractère distinct mais interrelié de chacune de leurs dimensions – classes, dépendance, développement – par rapport aux deux autres. C'est pourquoi l'examen de la structure de classe en Bolivie trouve son prolongement naturel et indispensable dans l'analyse de trois organisations: le parti politique dominant jusqu'en 1965 (M.N.R.), le syndicat (C.O.B.) et l'armée. Il s'agit d'établir non seulement leurs relations avec l'État ou leur position au sein de celui-ci, mais aussi la manière dont ces appareils sont parvenus à conjuguer l'action de forces sociales distinctes autour d'un projet collectif ou à établir des alliances stables, en vue de consolider leur position dans le jeu politique. Dans l'un ou l'autre cas, les conduites observables ne peuvent s'analyser, par conséquent, en termes exclusifs de rapports de classes (ou de dépendance, ou d'exclusion); c'est la combinaison spécifique des orientations prises sur chacun de ces trois plans qui permet de classer et de comprendre le comportement politique des forces en présence, les stratégies et les enjeux. Bref, dans les sociétés dépendantes, le jeu politique n'est pas une transcription fidèle des rapports de classes: ces dernières sont trop faibles ou désarticulées pour que les clivages politiques puissent épouser avec exactitude leurs contours.

De ces trois concepts qui figurent au centre de notre problématique, dépendance, classes et sous-développement, on aura l'occasion de reparler au cours des premiers chapitres de cet ouvrage. Cependant, la notion de dépendance mérite une brève discussion préliminaire. On sait, en effet, qu'il faut attribuer à F.H. Cardoso sinon la paternité du concept, du moins son accession au rang de catégorie scientifique et son utilisation dans un discours théorique doté de cohérence et de rigueur. Mais naturellement, l'acception du mot est influencée par le terrain d'investigation privilégié par cet auteur: les sociétés les plus développées d'Amérique latine, en particulier le Brésil. Dans ce cadre-là, il est relativement aisé d'observer les modifications structurelles de l'économie britannique, puis américaine, avec les conséquences qu'elles entraînent pour des pays comme l'Argentine ou le Brésil, dans la mesure où ceux-ci sont appelés à s'ajuster aux besoins nouveaux du marché international. De la même façon on peut, comme le fait Cardoso, examiner ensuite la manière dont les conflits et les clivages se constituent, dans cette partie de l'Amérique latine, en réponse à ces changements dans les modalités de la dépendance.

Par contre, là où le niveau de développement n'autorise pas une telle adaptation et où l'on continue, bon an mal an, à exporter les matières premières non transformées en échange de produits manufacturés, le concept de dépendance ne peut être fécond, selon nous, qu'à une condition: l'accent doit être déplacé des modifications dans la relation économique entre les sociétés industrialisées et leurs partenaires moins développés et porter davantage sur l'incidence des politiques des États-Unis et des organismes internationaux dans lesquels leur influence est prépondérante, tels les conditions et les objectifs de l'aide économique et de l'investissement, la conception des régimes à soutenir ou à défaire, les réformes sociales à encourager ou à combattre. En Bolivie, la naissance d'un processus de substitution des importations et la formation d'une bourgeoisie et d'un prolétariat industriel n'expliquent pas la destruction du système oligarchique en 1952; et l'on peut difficilement imputer le déclin et la chute du régime nationaliste-populaire à la tendance des transnationales américaines à investir dans le secteur manufacturier bolivien et à l'affaiblissement consécutif de la bourgeoisie nationale.

Bref, dans le cas de la Bolivie comme dans celui du Brésil, le lien de dépendance est fondamental. Mais ce dernier ne saurait présenter des formes ou modalités identiques dans les deux pays; en particulier, la réorganisation des rapports sociaux en vue d'une compatibilité avec les nouvelles relations internationales, politiques et économiques, s'effectue par des mécanismes distincts.

C'est ainsi que l'aide internationale occupera une place importante dans notre analyse du procès de dégradation des institutions établies par la révolution bolivienne. Il s'agira de montrer de façon très concrète comment les finalités et objectifs assignés à cette assistance par les plus puissantes des sociétés industrialisées, se sont matérialisés par des changements politiques et institutionnels, en Bolivie. On retiendra en particulier le rôle de l'Alliance pour le progrès, ainsi que celui du Plan triangulaire destiné à redresser l'industrie minière, dans la conception et l'adoption par le gouvernement d'une politique économique et sociale inacceptable pour le syndicat, c'est-à-dire pour l'un des piliers essentiels du régime national-populaire.

Mais l'intérêt porté aux relations internationales ne doit pas conduire à sous-estimer les dimensions internes de la situation, comme la structure de classe, les niveaux de mobilisation et d'organisation des acteurs, leurs idéologies et stratégies et, enfin, les rapports de force des principaux groupes constitués. Il ne suffit pas, en effet, de montrer comment les transformations «externes» appellent une réorganisation des rapports sociaux dans les pays qui ne contrôlent pas le processus de leur industrialisation. Le changement dans ce qu'il peut avoir de spécifique n'est connaissable qu'à travers l'étude des orientations, des stratégies et des affrontements des forces en présence dans une société ou dans un type de société. Et c'est sans doute l'un des mérites majeurs du concept de dépendance que de le rappeler. On se propose par conséquent, dans cet ouvrage, d'analyser la manière dont les forces sociales boliviennes ont été amenées à s'aligner et à définir leurs positions par rapport à des incitations externes et à voir comment, dans ce cadre, leurs conflits et leurs stratégies ont produit un résultat donné.

Mais une analyse socio-historique de la Bolivie ne se heurte pas seulement à la nécessité d'adapter les théories et concepts élaborés dans d'autres contextes. Il faut aussi résoudre les problèmes soulevés par la rareté, la nature et la fiabilité des sources disponibles. On sait combien les analyses sociales, politiques ou économiques sont, dans ce pays, très souvent marquées du sceau de la partisanerie. Il n'est pas rare, en effet, que même les universitaires et leurs travaux s'identifient étroitement aux conceptions et alternatives proposées par une formation politique et que cette allégeance soit de notoriété publique. On ne peut donc considérer a priori de tels ouvrages ou articles comme véhiculant une information brute relativement sûre. Dès lors on a limité autant que possible le recours à ce type de sources, du moins lorsque les renseignements fournis par elles n'étaient pas corroborés par d'autres témoignages à la fois indépendants et convergents.

Ainsi, comment accorder foi aux affirmations de l'ancien ministre du Gouvernement (ou de l'Intérieur) du Président Barrientos, Antonio Arguedas (1), lorsqu'il soutient que le chef syndical Juan Lechin a reçu des fonds de la C.I.A., si d'autres témoignages moins suspects ne viennent confirmer ces accusations? Par ailleurs, comment ignorer les dires ou les écrits d'acteurs engagés et partiaux, certes, mais qui sont détenteurs de postes de premier plan comme celui de Président de la COMIBOL? Lorsqu'il sera fait état de ce genre de témoignage à la fois privilégié et intéressé, il faudra s'efforcer de toujours situer brièvement son auteur dans le champ socio-politique.

Tels sont quelques-uns des problèmes auxquels on est confronté lorsqu'on étudie une société dans laquelle les statistiques elles-mêmes n'échappent pas aux manipulations des gouvernements successifs. Ils incitent à une prudence toute particulière dans le recours aux données secondaires. Autant que possible, on s'est donc référé à des sources primaires, bien que les paragraphes sur la réforme agraire et le mouvement paysan, qui ne figurent pas au centre de notre analyse du changement en Bolivie, fassent assez largement appel à des analyses antérieures, relativement sûres. Pour ce qui des antécédents historiques des situations analysées, on a dû recourir aux quelques travaux disponibles, malgré leurs lacunes éventuelles; c'est le cas notamment pour la naissance du mouvement ouvrier, ou dans une moindre mesure pour les tentatives de réformes populistes entreprises par les militaires entre 1936 et 1945. Pour le reste, on s'est efforcé de «faire parler» autant que possible les discours, résolutions de congrès, textes législatifs et décisions politiques tout en organisant leur dialogue autour des trois concepts centraux de rapports de classe, dépendance et sous-développement.

Parfois, plutôt que de procéder à un survol systématique et superficiel de l'ensemble des documents accessibles on a préféré mettre l'accent sur certains d'entre eux, correspondant à des moments clés. On pensait ainsi mieux saisir l'évolution de la situation, le renversement de perspectives d'un groupe organisé. Rien n'est, par exemple, plus significatif des changements survenus en Bolivie entre 1952 et 1964 que la comparaison de deux discours prononcés par le Président Paz Estenssoro au Congrès de son parti, le premier peu de temps après la prise du pouvoir, le second à la veille de l'effondrement du régime.


Note:

(1) Sur le rôle de ce personnage dans la publication du carnet de route du Ché et sur ses liens avec la C.I.A., voir Victor MARCHETTI, John D. MARKS, «La CIA et le culte du renseignement», Paris, Robert Laffont, 1976, spécialement pp. 131-136. Rappelons brièvement qu'avant d'être considéré comme l'un des proches du Général Barientos, Antonio Arguedas avait eu un passé de militant communiste, puis de membre du M.N.R. de Paz Estenssoro. C'est le même individu qui confessera à la fois être à la solde de la C.I.A. – comme d'autres membres du gouvernement bolivien – et avoir livré la teneur du carnet de route du Ché à Cuba, avant de mourir assassiné dans une rue de La Paz.


Retour au texte de l'auteur: Robert Vandycke, sociologue, Université de Montréal Dernière mise à jour de cette page le Dimanche 31 octobre 2004 13:41
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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