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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Colins, Hippolyte ; De Potter, Louis et De Potter, Agathon. Anthologie socialiste colinsienne (1970)
Avant-propos par Ivo Rens


Une édition électronique réalisée à partir de M. Ivo RENS (professeur à Faculté de droit de l'Université de Genève), Colins, Hippolyte ; De Potter, Louis et De Potter, Agathon. Anthologie socialiste colinsienne. Présentée par Ivo Rens, Suisse, Neuchâtel: Éditions de la Baconnière, 1970, 358 pages. Collection: Langages. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, et revue par M. Rens. [Autorisation formelle accordée le merdredi le 25 septembre 2003].

Avant-propos

Bien que faisant suite à notre
Introduction au socialisme rationnel de Colins (1) qui annonce sa prochaine publication, le présent choix de textes a été conçu de manière à pouvoir être lu indépendamment de cet ouvrage. Une telle option, toutefois, nous fait un devoir de décrire brièvement la personnalité de Colins ainsi que celles de Louis et d'Agathon de Potter qui figurent à ses côtés ci-après, de situer les passages de leurs écrits respectifs que nous avons retenus par rapport à leur doctrine, enfin de donner de celle-ci une première vue d'ensemble susceptible de guider le lecteur.

Né à Bruxelles en 1783, mort à Paris en 1859, Jean-Guillaume-César-Alexandre-Hippolyte de Colins de Ham était une figure haute en couleur. Aristocrate de naissance, soldat de carrière dans la Grande armée, vétérinaire, médecin, planteur de café et propriétaire d'esclaves à Cuba, philosophe et même théologien quoique rationaliste et soit-disant athée, il fut, sur ses vieux jours l'un des penseurs les plus originaux du siècle dernier, auteur de quelque quarante volumes dont près de la moitié furent édités de son vivant. Dans cette masse, trois titres s'imposent : celui de L'économie politique source des révolutions et des utopies prétendues socialistes dont les trois premiers volumes sortirent de presse en 1856-1857, celui de la Science sociale dont les cinq premiers volumes parurent en 1857, et celui de La justice dans la science, hors l’Église et hors la révolution, réfutant Proudhon, dont les trois tomes furent publiés en 1860. Mais il importe de relever que les manuscrits des deux premiers ouvrages que nous venons de citer datent des années 1840-1845, époque à laquelle ils circulaient parmi les disciples de Colins. Le premier d'entre eux fut l'ancien révolutionnaire et membre du Gouvernement provisoire de Belgique, Louis De Potter, né à Bruges en 1786 et mort à Bruxelles en 1859, surtout connu par son œuvre d'historien du christianisme, qui dès 1840 entreprit la publication de brochures puis de livres exposant le socialisme rationnel de son ami, parmi lesquels nous retiendrons les deux volumes des Etudes sociales datant de 1841-1842, La justice et sa sanction religieuse, parue en 1846, et le Catéchisme social publié en 1850. Son fils, Agathon De Potter, né en 1827 à Bruxelles et décédé dans cette même ville en 1906, avait été élevé dans le socialisme rationnel auquel Colins lui-même acheva de le convertir en 1846, comme l'atteste d'ailleurs l'un des textes ci-après. Ayant reçu une formation de médecin, le Dr Agathon De Potter, qui, dès 1858, s'était affirmé comme un habile polémiste en rendant compte dans la Revue trimestrielle de Bruxelles des neuf volumes que Colins avait fait paraître l'année précédente, publia l'essentiel de son œuvre dans la Revue du socialisme rationnel qu'il dirigea avec l'ancien sous-officier français Frédéric Borde, de 1875 à sa mort. Parmi ses ouvrages séparés, citons cependant une Logique, datant de 1866 et une Économie sociale datant de 1874.

Ceci dit, prenons les devants en répondant à deux questions que ne manqueront pas de se poser nos lecteurs : compte tenu de l'étendue des écrits de Colins, pourquoi avoir puisé encore chez ses disciples, et d'abord pourquoi chez ces deux-là plutôt que chez les autres ? Comme nous l'avons expliqué dans notre Introduction au socialisme rationnel de Colins, notre philosophe trouva chez les De Potter, et de son vivant chez eux seulement, des émules d'une stricte fidélité doctrinale qui intellectuellement étaient à sa hauteur. L'approbation avec laquelle il accueillit toutes les publications de Louis De Potter, après même la brouille qui l'opposa à lui, et les premiers écrits d'Agathon De Potter, malgré le caractère si impersonnel de ses relations avec ce dernier, nous paraît cautionner suffisamment l'« orthodoxie » de ces deux auteurs. Cette circonstance, dont ne bénéficièrent pas les autres disciples directs de Colins, tel l'Espagnol Ramón de la Sagra, qui répudia le socialisme rationnel en 1857, ou le Suisse Adolphe Hugentobler dont les écrits, d'ailleurs moins importants, sont postérieurs à 1859, ne pouvant évidemment être invoquée en faveur de publicistes ultérieurs, justifie assurément la présence d'écrits des De Potter dans notre recueil mais n'explique toujours pas que nous ne nous soyons pas limités à ceux de Colins. Nous devons à la vérité de reconnaître que ce dernier ayant surtout pratiqué la glose, genre littéraire se prêtant fort peu à une anthologie, nous étions pratiquement condamnés à recourir à ses disciples, car, si même ils n'avaient pas ses traits de génie et notamment son étonnante prescience de notre siècle, ils ne partageaient pas non plus ses faiblesses d'écrivain.

À présent, situons rapidement les textes que nous avons retenus. Si le morceau de Louis De Potter par lequel commence la première partie de notre Anthologie, et qui est issu de La justice et sa sanction religieuse, pose avec gravité quelques-uns des problèmes fondamentaux relatifs à la destinée de l'homme et de la société, le dialogue de Colins qui suit, et qui est tiré de L'économie politique, source des révolutions et des utopies prétendues socialistes, émane d'un homme qui s'amuse à démasquer l'ignorance fondamentale des sciences morales de son temps, en faisant ressortir l'indétermination de leur langue, aussi peu scientifique et peu morale que celle du vulgaire. Après un bref aperçu méthodologique emprunté aux premières pages de la Science sociale, nous donnons deux passages de La justice dans la science hors l'Église et hors la révolution dans lesquels Colins résume l'essentiel de son message philosophique, lequel est constitué par une interprétation originale du phénomène linguistique, puis un long extrait de la Science sociale comprenant sa démonstration de la nature exacte des âmes, qui est de loin le texte le plus important de notre recueil, tant par le nombre de pages que par la place qu'il occupe dans la littérature socialiste rationnelle. Les conséquences métaphysiques de ces développements sont rapidement esquissées dans la fin du dialogue susmentionné de Colins et dans le dernier chapitre du Catéchisme social de Louis De Potter qui clôturent cette première partie. La seconde, largement dominée par Agathon De Potter, s'ouvre sur le chapitre de son Économie sociale consacré à la souveraineté et se poursuit avec trois autres chapitres de cet ouvrage posant les principes économiques du socialisme rationnel. Les conséquences sociales en sont énoncées dans le bref passage de la Science sociale de Colins inséré au milieu de cette partie et explicitées dans trois autres chapitres de l'Économie sociale d'Agathon De Potter, le dernier n'étant toutefois reproduit qu'à moitié. Enfin, notre recueil s'achève par la Préface dédicatoire à une prochaine génération que Colins a mise en tête de son livre posthume La justice dans la science, hors l'Église et hors la révolution.

Tâchons maintenant de présenter les grandes lignes de cette doctrine que Colins baptisa non sans orgueil «socialisme rationnel». Alors que les hommes du XXe siècle, particulièrement ceux de gauche, depuis longtemps ne s'interrogent plus guère sur l'absence dans nos sociétés modernes de tout véritable pouvoir spirituel, les précurseurs du socialisme, à commencer par Saint-Simon, furent obsédés par ce problème. Mais tandis que Saint-Simon devait hésiter sa vie durant sur la forme et le contenu à donner au pouvoir spirituel de l'ère des industriels, ses successeurs décidèrent de se l'attribuer en se constituant en un nouveau clergé, supposé détenir la science, clergé qui, transposé dans le marxisme, deviendra le parti unique dirigé par des ingénieurs de l'Histoire, à moins que ce ne soit par le Secrétaire général devenu pontife suprême d'une nouvelle religion de l'immanence. Au contraire, persuadés d'avoir démontré l'erreur du « matérialisme prétendu scientifique » (2) qui sous-tend les conceptions modernes du monde tant dans les sciences morales de la société bourgeoise que dans les utopies révolutionnaires défendues par les socialistes et les communistes, Colins et ses disciples identifièrent le pouvoir spirituel de la société nouvelle à l'éternelle raison dont tous les individus seront les interprètes une fois que l'ignorance sociale sur la réalité du droit aura été dissipée par l'acceptation de la démonstration de l'immatérialité et de l'éternité des âmes ainsi que de ses conséquences d'ordre moral, politique et économique. À première vue, le socialisme rationnel se présente donc comme l'une de ces religions sécularisées que les penseurs du siècle dernier proposèrent en remplacement de la révélation chrétienne tenue pour controuvée par les progrès de la science. Toutefois, il s'en distingue radicalement par deux traits fondamentaux : d'une part, avec sa doctrine du verbe, il diffère autant des religions de l'immanence que le christianisme s'éloigne des religions du salut qui le précédèrent, mais au mystère chrétien de l'incarnation qui insère la transcendance divine dans le temps historique, il substitue une démonstration de l'incarnation dans l'organisme humain d'une âme éternelle qui réintègre l'histoire individuelle et sociale dans la transcendance du Logos conçu comme l'harmonie éternelle entre la liberté des actions et la fatalité des événements; d'autre part, s'il prétend régénérer l'homme et la société, c'est dans une perspective qui se veut rationnelle et sans recourir à on ne sait quel angélisme d'inspiration rousseauiste projetant la bonté originelle de l'homme dans l'avenir indéterminé d'une société sans classe, de sorte que, au lieu de condamner par exemple, l'intérêt et le profit qui, dans les sociétés bourgeoises asservissent le travail au capital, il cherche seulement à en inverser le sens estimant que dans un nouveau contexte intellectuel et social, une large collectivisation et la prohibition absolue des associations de capitaux permettront à l'humanité nouvelle d'utiliser les mécanismes mêmes du libéralisme économique pour asservir le capital au travail.

Comme les textes du présent recueil ne se réfèrent à l'interprétation colinsienne de l'histoire que par allusions, nous en donnerons ci-après un bref aperçu: pour le socialisme rationnel, toute société étant constituée par une certaine communauté d'idées sur le droit, c'est l'évolution de ces mêmes idées qui commande le devenir social. Or cette évolution est fonction tout d'abord de la plus ou moins grande difficulté qu'éprouvent les individus à examiner les fondements du droit en vigueur, donc des moyens de communication intellectuelle dont ils disposent, ensuite de l'état général de leurs croyances ou de leurs connaissances et donc de la philosophie qui en est l'expression plus ou moins intellectualisée. Loin d'accorder un rôle privilégié à l'évolution des forces productives matérielles chères à Marx, Colins n'y voit qu'un reflet de l'état général des connaissances dépendant au surplus de l'évolution des besoins qu'autorise ou révèle la communauté d'idées sur le droit. Nous procéderons ci-après à l'application successive des deux facteurs d'évolution sociale que nous avons énumérés, à savoir le développement des communications intellectuelles et celui des croyances ou connaissances, en soulignant, toutefois, le caractère surtout didactique de cette distinction.

C'est l'invention de l'écriture qui a permis la constitution des premiers grands empires en Asie ; sans écriture, il n'y a évidemment pas de grands ensembles politiques possibles, car il n'y a pas de moyen de conserver et de répandre dans leur nécessaire fixité les normes religieuses et sociales fonda-mentales. De l'apparition de l'écriture à l'utilisation du papyrus, puis à celle du papier, et enfin à l'invention de Gutenberg, l'évolution des communications intellectuelles n'a entraîné que des transformations sociales insensibles en raison de leur concentration extrême dans une élite généralement sacerdotale de lettrés constitutive du pouvoir spirituel. Dans chaque civilisation, l'ordre politique fondé sur la révélation ne peut alors être examiné par la raison, celle-ci étant tenue en laisse par la foi qu'interprète le pouvoir spirituel et que protège le pouvoir temporel qui en procède également. Telle est la situation commune à presque toutes les sociétés anciennes que Colins et ses disciples considèrent comme caractéristique de la première phase de l'histoire qu'ils appellent période d'ignorance sociale avec compressibilité de l'examen. Mais cette situation a été définitivement compromise par la diffusion de l'imprimerie, laquelle a produit au XVIe siècle une mutation intellectuelle sans précédent qui s'est manifestée politiquement en Europe, grâce à la Réforme et à la Renaissance, par l'apparition des nations modernes venues supplanter définitivement la Res publica christiana du Moyen Âge. Dès lors que l'examen était incompressible, il était inévitable, en effet, qu'apparussent plusieurs interprétations de la révélation contestant celle du pouvoir spirituel traditionnel, puis la foi elle-même. C'est dans ce contexte de relations intellectuelles nouvelles, et tandis que se multipliaient les textes législatifs jusque-là en nombre très restreint, par lesquels les rois affirmaient leur jeune souveraineté face à Rome, que les premiers parlements virent le jour substituant au droit divin la loi de la majorité, donc le règne des opinions. Nés de la nécessité d'opposer à l'autorité spirituelle fondée sur la foi désormais défaillante un pouvoir temporel fondé sur le dialogue entre gouvernants et gouvernés, autrement dit, nés de la contestation du Pape par les rois en quête d'alliés, les parlements se sont progressivement élevés à la dignité de souverains en se faisant les instruments du contrôle, puis de la contestation, du roi ou du pouvoir exécutif par la noblesse, puis par la bourgeoisie et enfin par le peuple tout entier. Et tandis que se personnalisent le pouvoir et les options politiques, voici que l'autorité du Parlement, comme toute autorité d'ailleurs, perd progressivement de son prestige avec le mystère qui auréolait encore ses rites tant que le plus grand nombre restait analphabète. Éveillé par la multiplication des relations intellectuelles à la contestabilité générale de tout l'ordre social, le peuple en vient progressivement à contester toute autorité. Ballottés entre les exigences apparemment contradictoires de l'ordre social et de la liberté, impuissants à maîtriser les déchaînements des passions, les gouvernements prétendument démocratiques découvrent empiriquement et utilisent toujours davantage une force morale nouvelle, la «terreur de l'avenir», en plaçant la société « entre la crainte d'une anarchie toujours imminente; et celle d'un nouveau despotisme, plus intolérable que celui qui existe (3)». Et, de fait, ils sont tout aussi incapables de dépouiller leur caractère despotique en satisfaisant toutes les passions populaires que de conjurer la menace d'anarchie, due à la disparition progressive de communauté d'idées sur le droit, qui fait planer sur l'humanité le spectre d'une auto-destruction catastrophique dans les affres de la violence.

«Pour Colins, au fond, écrivions-nous (4) tout le drame de l'histoire tient à l'impossibilité dans laquelle l'humanité s'est trouvée dès son origine de découvrir le droit, la morale, le bien et le mal, rationnellement incontestables. Cette impossibilité l'a conduite, pour survivre, à créer empiriquement des droits, des morales, des « bien » et des « mal » sentimentalement incontestables. D'où l'appel à la foi, au Dieu du cœur et non à celui de la raison; d'où le caractère émotif des religions révélées, particulièrement des plus parfaites d'entre elles. Mais le temps arrive où les fausses religions doivent être renversées par la raison, car seul ce qui est absolu ou fondé sur l'absolu est susceptible de demeurer éternellement ; et toutes les religions sont socialement renversées lorsque l'examen est devenu incompressible»... c'est-à-dire depuis la diffusion à l'échelle mondiale de l'imprimerie et la multiplication des communications intellectuelles qu'elle a entraînée.


« Entendons-nous bien : Colins ne prétend pas que le libre examen anéantit radicalement toutes les croyances religieuses, mais qu'il supprime les religions en tant que liens, que ciments sociaux. Les religions sont alors déclassées au rang des simples opinions dont elles accroissent la confusion... La disparition de l'incontestabilité sentimentale des valeurs religieuses et morales, ne peut manquer de laisser le champ libre aux passions, c'est-à-dire à la bestialité qui est en l'homme, dont les déferlements croîtront inévitablement en fonction de l'examen et des progrès matériels. Après avoir sapé les bases de l'ordre spirituel, l'examen s'attaque à celles de l'ordre politique, puis à celles de l'ordre social issu de la force. C'est ainsi que le droit et la science aussi sont critiqués, puis contestés, donc niés. Et cette œuvre de destruction accomplie au nom de la raison s'achève par la critique de la raison elle-même dont l'autorité est immanquablement rejetée tant qu'on ne peut la fonder de façon rationnellement incontestable. Alors, il ne reste plus que l'absurde. La phase d'incompressibilité de l'examen est donc inévitablement une période de nihilisme religieux, d'immoralité croissante, qui ne peut manquer d'aggraver l'anarchie intellectuelle, politique, économique, sociale et internationale. Mais consciemment ou non, toute contestation généralisée est aspiration à l’incontestabilité rationnelle. Il est donc vain de prétendre éteindre l'incendie par telle ou telle réforme particulière ou même globale. Seule la connaissance de la vérité est susceptible de l'arrêter. Encore, n'est-ce pas tant sa découverte qui importe que son acceptation sociale, car faussée par l'erreur, l'éducation, le préjuge et le scepticisme inhérent au règne des opinions, les esprits ne rechercheront et n'accepteront la vérité absolue, pourtant rationnellement incontestable, que forcés et contraints. L'anarchie généralisée les y contraindra lorsqu'il en ira de l'existence de l'humanité. Ce sera alors l'aboutissement de l'histoire, ou, pour reprendre une expression marxiste, la fin de la préhistoire de l'humanité qui quittera définitivement la période d'ignorance – fondamentalement une malgré sa division en deux phases – pour entrer dans la période de connaissance dont elle ne sortira plus.» Ce n'est pas par hasard que nous avons utilisé les mots «contestation» et «incontestabilité», mais bien parce que Colins et les De Potter sont les premiers écrivains francophones, à notre connaissance, qui aient systématiquement introduit dans le langage politique le verbe « contester » et quelques-uns des substantifs et adjectifs qui en dérivent (5). Ils sont aussi parmi les rares philosophes du siècle dernier à ne pas croire au progrès indéfini de l'humanité et ce, pour des raisons que nous avons exposées comme suit: « Science signifie connaissance et, comme il n'est point de connaissance non rationnelle, la science est absolument incompatible avec la foi, l'intuition, la croyance et les opinions.


Mais si la raison accomplit des progrès croissants dans l'ordre physique, grâce à l'induction, force est de constater que depuis l'origine sociale, elle n'a rien trouvé de positif dans l'ordre moral. L'explication doit en être recherchée, d'après Colins, dans le fait que les sciences morales ne se sont émancipées du joug de la foi que pour se soumettre à la méthode inductive qui leur est impropre de sorte qu'elles sont naturellement apparues comme relevant de l'opinion. Certes, historiquement les choses ne se sont pas passées aussi simplement : on a assisté et on assiste encore aux justifications les plus sophistiques des opinions par la foi ou l'intuition – c'est le pseudo-spiritualisme – et surtout par l'induction – et c'est là tout le mystère du matérialisme prétendu scientifique... Pour que les sciences morales méritent le nom de science, il faut donc qu'elles prennent appui sur un absolu, lequel ne peut être que l'immatérialité des âmes, et qu'elles recourent à une méthode résolument distincte des sciences physiques, à savoir la déduction syllogistique... Mais, cette différence de méthodes entre les sciences morales et les sciences physiques ne justifie-t-elle pas le maintien de leur séparation ?... Absolument pas, répond Colins, pour cette raison décisive que le cloisonnement des deux branches du savoir ne peut que favoriser le maintien de l'ignorance sociale. On se rappellera, en effet, que la démonstration de l'immatérialité des âmes présuppose l'assimilation intégrale du corps humain à l'organisme animal et de la vie à la matière. Colins estime cette assimilation démontrée par la science naturelle de son temps, mais il considère que ses contemporains n'en ont pas tiré les conséquences logiques, faute de bien connaître la portée et les limites de cette science... (6 En résumé, le colinsisme tient la science pour capable de progrès indéfinis, mais dans l'ordre physique seulement, nulle induction, nulle expérimentation n'étant susceptible de nous livrer tous les secrets de la matière. En revanche, dans l'ordre moral qui ressortit à la seule déduction par enchaînement d'identités, il enseigne que l'humanité n'a jamais rien su de positif et qu'elle ne saura rien jusqu'à l'époque ou, ayant trouvé un point de départ rationnellement incontestable, elle aura d'emblée une connaissance en principe exhaustive de la science sociale excluant tout perfectionnement continu, ce dernier étant évidemment inséparable de l'imperfection. Et, bien entendu, il voit ce point de départ dans la démonstration de l'immatérialité des âmes dont nous avons déjà parlé.

Il nous reste à présenter schématiquement le contenu économique et social de cette science, c'est-à-dire le programme fondamental du socialisme rationnel. C'est ce que nous avons déjà fait dans le passage ci-après de notre précédent ouvrage que nous nous contenterons de transcrire non sans avoir rappelé, au préalable, que l'aspect normatif du colinsisme est indissociable de sa métaphysique :

« Il n'y a liberté sociale réelle que si chaque individu s'est vu offrir un égal accès aux richesses intellectuelles et si l'organisation sociale consacre sa domination sur les richesses matérielles au moyen d'une concurrence enfin libérée du joug capitaliste. Ce qui importe à cette fin, ce n'est pas de poursuivre une chimérique égalité absolue des fortunes, une collectivisation despotique de tous les moyens de production et moins encore la suppression des risques individuels inhérents à la liberté économique, mais tout simple-ment d'inverser les principes qui ont permis à la bourgeoisie d'instaurer son pouvoir sur le règne de l'argent : que l'on substitue le droit rationnel au droit naturel, la société de tous à l'État des plus forts, l'instruction réelle généralisée à l'instruction illusoire de quelques-uns, les associations de travailleurs aux associations de capitaux, le crédit personnel au crédit hypothécaire et surtout, que l'on remplace « l'armée industrielle de réserve » des chômeurs par un fonds social de réserve comprenant la propriété immobilière tout entière ainsi que la majeure partie des capitaux accumulés sous le règne de la force, et cette propriété collective, rationnellement employée, jouera en faveur du travail le même rôle que le chômage remplit au bénéfice du capital ; elle en établira la domination économique beaucoup plus sûrement que ne pourrait le faire toute contrainte juridique, mais, s'agissant d'une domination fondée sur la vérité, sur la raison, et non sur la force, elle durera autant que notre humanité elle-même.

Présenté ainsi, le socialisme rationnel a souvent été incompris car interprété dans une perspective étatiste, interventionniste et dirigiste qui lui est foncièrement étrangère. Colins aurait d'ailleurs pu faire sienne la parole de Fourier: «Tout ce qui est fondé sur la contrainte est fragile et dénote une absence de génie.» En matière économique, le socialisme rationnel n'est autre qu'un libéralisme absolu délivré des féodalités financières. En effet, il limite très étroitement le rôle de l'État qui se voit interdire toute activité économique de production, il est anti-interventionniste car axé tout entier sur le principe de la libre concurrence et il est anti-dirigiste car il ne reconnaît d'autre autorité que la raison. Il vise essentiellement à assurer constamment le maximum de liberté à tous les hommes, ce qui implique nécessairement:
  • 1. Que le paupérisme moral soit anéanti par la démonstration de l'immatérialité des âmes et de la réalité de l'ordre moral; que par conséquent le dévouement soit socialement considéré comme relevant de la raison et non de la sottise; et que cette vérité soit sociale-ment inculquée à tous les mineurs indistinctement, par l'éducation et l'instruction.

  • 2. Que le paupérisme matériel soit anéanti par la collectivisation du sol, source passive originaire de toute richesse, et de la majeure partie des capitaux mobiliers accumulés par les générations passées, donc sous la souveraineté de la force, collectivisation qui pour être réelle doit être le fait d'une société devenue effectivement l'association de tous et non plus des seuls forts.

  • 3. Que la société soit seule chargée de l'éducation et de l'instruction pour développer au maximum l'intelligence de tous les individus afin d'établir entre eux une concurrence réellement libre, de manière que le bien-être de chacun soit autant que faire se peut la mesure de son travail, celui des inaptes au travail étant pris en charge par la collectivité au nom de la fraternité.

  • 4. Que la société s'abstienne désormais de concurrencer quiconque dans la production, mais qu'elle garantisse la libre concurrence généralisée en proscrivant absolument toute association de capitaux, en attribuant à chaque individu une dot sociale (à titre de prêt) à son entrée dans la vie active, et en affermant la terre, divisée rationnellement en lots agricoles et industriels, aux plus offrants et derniers enchérisseurs individuels ou collectifs, les associations de travailleurs étant bien sûr autorisées par la raison . (7

Le lecteur trouvera dans le présent recueil quelques-uns des développements qu'appelle le schéma qui précède.

Comme toute anthologie, la nôtre prête le flanc à la critique. N'avons-nous pas indûment sacrifié l'interprétation colinsienne de l'histoire, les aspects prophétiques qu'elle comporte, les problèmes de la formation de la jeunesse, du machinisme et surtout de la transition dictatoriale au socialisme rationnel ? Il est vrai que ces thèmes, de même que l'aspect ontologique et eschatologique de la pensée colinsienne sur lesquels nous avons longuement insisté dans notre précédent ouvrage, ne trouvent pas ci-après tous les éclaircissements qu'ils méritent. Limité aux dimensions d'un livre ordinaire nous avons dû opérer un choix dont nous pensons cependant qu'il est plus que tout autre susceptible de retenir l'attention du lecteur pressé de notre époque. Notre but sera atteint si ce recueil contribue, lui aussi, à sortir de l'oubli un auteur et une École dont l'apport au socialisme nous paraît des plus originaux.

Pour terminer, qu'il nous soit permis de manifester notre profonde reconnaissance à Mlle Marguerite Tufféry pour la part irremplaçable qu'elle a prise dans la réalisation de cette anthologie et notre gratitude au Fonds national suisse de la recherche scientifique qui a bien voulu patronner nos travaux dont l'aboutissement sera marqué par une Histoire de l'École du socialisme rationnel actuellement en préparation.


Ivo Rens,
Vétraz-Monthoux (Haute-Savoie),
août 1969.


Ivo Rens
Département d'histoire
du droit et des doctrines
juridiques et politiques
UNIVERSITÉ DE GENEVE


Notes :

(1)
Ivo Rens : Introduction au socialisme rationnel de Colins, Institut belge de science politique, Bruxelles, et à la Baconnière, Neuchâtel, 1968.
(2) Colins, Science sociale, tome I, p. 19 et passim.
(3) Colins : Science sociale, tome II, p. 201.
(4) Introduction au socialisme rationnel de Colins, pp. 282 à 284.
(5) Cf. par exemple Colins, Science sociale, tome XVI, p. 59. « Le droit actuellement établi comme contesté... Ce n'est pas seulement le droit établi, relativement à la propriété, qui se trouve actuellement contesté. Cette propo-sition est devenue trop évidente pour qu’il soit nécessaire de s'y attacher encore. Il est même déjà démontré que le droit en général se trouve lui-même généralement contesté... » Cf. aussi, tome I, p. 290, tome II, pp. 170, 171, 268, tome III, pp. 104, 127, 168, 169, 229, tome IV, p. 259, tome V, p. 222, tome VI, pp. 61, 87, 196, 223, tome VII, pp. 223, 232, tome XIII, p. 93, tome XV, p. 101, tome XVII, pp. 18, 24, 145, 242... Qu'est-ce que la science sociale ? tome I, pp. 61, 79, tome II, p. 439, De la justice dans la Science hors l'Église et hors la révolution, tome I, pp. 113, 245, 635, 725, 726, tome II, pp. 476, 620, 632, 634, 649 ; L'économie politique, source des révolutions et des utopies prétendues socialistes, tome I, p. 43, tome III, pp. 11, 99, tome V, p. 199 ; Société nouvelle, sa nécessité, tome II, p. 105 ; De la souveraineté, tome I, p. 343, etc., la présente liste n'étant nullement exhaustive.
(6) Introduction au socialisme rationnel de Colins. Op. cit., p. 370, 1, 2.
(7) Introduction au socialisme rationnel de Colins. Op. cit., p. 388, 389 et 390.

Revenir à l'ouvre de l'auteur: Ivo RENS, Université de Genève Dernière mise à jour de cette page le Mardi 02 août 2005 20:01
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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