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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Serge MOSCOVICI, PSYCHOLOGIE DES MINORITÉS ACTIVES. (1991)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Serge MOSCOVICI, PSYCHOLOGIE DES MINORITÉS ACTIVES. Traduit de l’anglais par Anne Rivière. Paris: Les Presses universitaires de France, 3e édition, 1991, 275 pp. Collection: Sociologies. 1re édition: 1979. Une édition numérique réalisée par Réjeanne Toussaint, bénévole, Chomedey, Ville Laval, Québec. [Autorisation accordée par l'auteur le 1er septembre 2007 de diffuser la totalité de ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]

Introduction

Il y a des époques majoritaires, où tout semble dépendre de la volonté du plus grand nombre, et des époques minoritaires, où l'obstination de quelques individus, de quelques groupes restreints, paraît suffire à créer l'événement, et à décider du cours des choses. Cet aspect a beau ne pas être essentiel et être vrai en gros seulement, si l'on me demandait de définir le temps présent, je répondrais qu'un de ses caractères particuliers est le passage d'une époque majoritaire a une époque minoritaire. Cela se voit à l'oeil nu quand on compare les courants de masse nés avec le siècle aux mouvements de femmes, d'étudiants, etc., qui se succèdent depuis environ vingt ans. Le passage en question nous conduit à regarder d'un oeil neuf certains phénomènes qui nous semblent si surprenants que nous inclinons à croire qu'ils se déroulent entièrement en dehors de la sphère du rationnel et sont dus à l'intervention d'un pouvoir magique. Je rangerais parmi eux celui-ci qui nous est très familier : la facilité avec laquelle on manipule et dirige les idées, le langage et le comportement d'un individu ou d'un groupe ; la promptitude des gens à adhérer, comme en état d'hypnose, à des pensées qui, la veille encore, leur étaient totalement étrangères. Des expressions telles que « la puissance des média », « la tyrannie des mots », qui servent à le traduire, sont devenues monnaie courante. Elles signalent des forces dont le pouvoir semble nous dépasser et nous [10] font pressentir la menace toujours présente pesant sur nous tous qui risquons tôt ou tard de devenir contre notre volonté le jouet de ces forces.

Il n'est pas moins surprenant de se rendre compte de ce que, malgré une répression minutieuse, malgré les énormes pressions qui s'exercent en vue d'atteindre à l'uniformité de la pensée, du goût et du comportement, non seulement les individus et les groupes sont capables de leur résister, mais, de plus, ils arrivent à créer de nouvelles façons de percevoir le monde, de s'habiller, de vivre, des idées neuves en politique, en philosophie ou dans les arts, et à amener d'autres personnes à les accepter. La lutte entre les forces de conformité et les forces d'innovation ne perd jamais son attrait et reste décisive pour les unes comme pour les autres.

Le jeu de ces forces peut être explique par des causes économiques, historiques et sociales, et l'on ne s'en est pas prive, jusqu'à plus soif. Ces explications font partie du tout-venant de notre culture, et l'on n'en conçoit même pas d'autres, pas plus que, il y a deux siècles, les hommes ne concevaient de la matière ou de l'univers d'autre explication que mécanique et y ramenaient toutes choses, par habitude et sans y penser. Et pourtant, même après avoir ramené l'innovation et la conformité à ces causes routinières, la fascination et l'étonnement demeurent. Ceci parce que nous avons la conviction qu'elles impliquent davantage et autre chose que le banal mouvement d'horlogerie des relations humaines.

Dans tous ces phénomènes, le type de relation auquel on fait appel est celui de l'influence. Quelque chose s'y passe qui échappe à la conscience de chacun, de sorte qu'on se conduit comme si on était « possédé » par autrui, ou comme si on pouvait le « posséder » et lui faire faire ce qu'on veut, c'est-à-dire ce qu'il ne veut pas. Cette relation a d'abord été découverte sous la forme de la suggestion individuelle ou collective, ensuite assimilée à l'hypnose, surtout au pouvoir de l'hypnotiseur sur l'hypnotisé, et enfin rapprochée de la communication des discours, des attitudes, donc de la propagande. À travers ces métamorphoses, elle garde le sens identique d'une action réciproque primaire, d'une inquiétante emprise de l'homme sur l'homme. Dans notre société où abondent idéologies, communications de masse et échanges d'ordre symbolique, elle est plus pénétrante et plus décisive que « le » pouvoir dont on parle tant et qui n'est, en définitive, que la surface bavarde des choses.

[11] Comprendre les relations d'influence, c'est se donner le privilège de saisir les aspects les plus mystérieux de la machine sociale, et on est loin d'avoir élucidé leur psychologie. Le présent ouvrage se propose de donner à cette psychologie une base plus solide.

À cet effet, j'userai de deux moyens. D'abord, j'adopterai un point de vue nouveau. Jusqu'ici, la psychologie de l'influence sociale a été une psychologie de la majorité, et de l'autorité censée la représenter. À de rares exceptions près, elle s'est intéressée aux phénomènes de conformité, à la fois soumission aux normes du groupe et obéissance à ses commandements. On l'a décrite et envisagée du triple point de vue du contrôle social sur les individus, de l'effacement des différences entre eux - de la désindividuation, pour être plus précis - et de l'apparition des uniformités collectives. Sans vouloir rajouter du noir sur du noir, il faut mentionner que la plupart des résistances au contrôle social, des écarts à la norme, sont traités uniquement en tant que formes de déviance, sans plus. Le temps est venu de changer d'orientation, de se diriger vers une psychologie de l'influence sociale qui soit aussi une psychologie des minorités, considérées en tant que sources d'innovation et de changement social. Qu'est-ce qui nous en assure ? D'une part, la multiplication des mouvements qui, tout en étant encore périphériques, sont porteurs de pratiques et de projets originaux de transformation des rapports sociaux. D'autre part, s'opère sous nos yeux une métamorphose qui pourrait avoir des conséquences durables. Pendant très longtemps, un grand nombre d'individus étaient verses dans des catégories déviantes, étaient traités et se traitaient en tant qu'objets, voire en tant que résidus de la société normale. Depuis peu, ces catégories se changent en minorités actives, créent des mouvements collectifs ou participent à leur création. Autrement dit, des groupes qui étaient définis et se définissaient, le plus souvent, de manière négative et pathologique par rapport au code social dominant, sont devenus des groupes qui possèdent leur code propre et, en outre, le proposent aux autres à titre de modèle ou de solution de rechange.

Par conséquent, il ne faut plus les compter parmi les objets mais parmi les sujets sociaux. C'est notamment le cas des « groupes raciaux », des homosexuels, des prisonniers et, à la rigueur, des « fous ». À leur propos, on voit de manière concrète comment la psychologie - et pourquoi pas la sociologie ? - des déviants se métamorphose en psychologie de minorités, comment des hommes marques par l'anomie engendrent leur propre nomie, tandis que des parties passives du corps social se muent en parties actives. Malgré cette multiplication et cette métamorphose [12] qui ont beaucoup frappé par leur côté spectaculaire et donné naissance à une rhétorique stéréotypée, on a fait peu d'efforts pour les comprendre, comprendre leurs pratiques en ce qu'elles ont de singulier. Si je m'attelle à cette tâche ici, c'est moins pour combler une lacune de la science que pour accompagner ce qui me paraît être un des tournants majeurs de mon temps.

Ensuite, cette réorientation peut être pour nous l'occasion de jeter un regard neuf et critique sur des concepts, des faits, des méthodes solidement installés, et nous permettre de renouveler les problèmes et les solutions auxquels nous nous sommes habitués au cours de plusieurs décennies. Pour y arriver, je tracerai un nouveau cadre ou un nouveau modèle de l'influence sociale qui sera à la fois opposé au modèle antérieur et plus général que lui. L'entreprise peut sembler ambitieuse, voire singulière. Les psychosociologues, comme tous les scientifiques normaux, éprouvent beaucoup de répugnance à aborder leurs problèmes de cette façon ou à ce niveau. On connaît les raisons de leur répugnance : ils craignent de voir la tendance spéculative prendre le dessus et la réflexion abstraite n'accoucher d'aucune recherche concrète. Craintes nullement justifiées, il faut le dire. En réalité, la psychologie sociale - elle ne fait pas exception parmi les sciences - a grandement besoin de respirer de l'air spéculatif frais. Ce besoin est aussi urgent que pratique aujourd'hui. La multiplication d'expériences, d'enquêtes et de concepts ad hoc souvent habilles de mathématique donne une impression absolument trompeuse de développement et d'enrichissement constants. La vérité est que nombre de recherches piétinent et débouchent sur des résultats de plus en plus maigres sur le plan de la connaissance scientifique. Ces remarques suffisent à justifier mon entreprise.

Le modèle - faut-il le nommer théorie ? - qui est à présent largement accepté, enseigné et popularise par les manuels peut être appelé fonctionnaliste. La plupart des psychosociologues, quelle que soit leur orientation psychologique, qu'il s'agisse de gestaltistes, de behaviouristes ou de psychanalystes, y adhèrent. On en connaît les traits distinctifs. D'une part, les systèmes sociaux formels ou non formels, d'autre part le milieu, sont considérés comme des données prédéterminées pour l'individu ou le groupe. Ils fournissent à chacun, avant l'interaction sociale, un rôle, un statut et des ressources psychologiques. Le comportement de l'individu ou du groupe a pour fonction d'assurer son insertion dans le système ou dans le milieu. Par conséquent, puisque les conditions auxquelles doit s'adapter l'individu ou le [13] groupe sont données, la réalité est décrite en tant qu'uniforme et les normes à observer s'appliquent également à chacun. Donc nous tenons là une définition quasi absolue du déviant et du normal. La déviance représente l'échec à s'insérer dans le système, un manque de ressources ou d'information concernant le milieu. La normalité, de son côté, représente un état d'adaptation au système, un équilibre avec le milieu et une coordination étroite entre les deux. De ce point de vue privilégié, le processus d'influence a pour objet la réduction de la déviance, la stabilisation des relations entre individus et des échanges avec le monde extérieur. Il implique que les actes de ceux qui suivent la norme sont fonctionnels et adaptatifs, tandis que ceux qui s'écartent de la norme ou vont à son encontre sont considérés comme dysfonctionnels et non adaptatifs. La conformité se présente comme une exigence sine qua non du système social : elle conduit au consensus et à l'équilibre. Donc, rien ne doit changer ou, du moins, les seuls changements envisages sont ceux qui rendent le système encore plus fonctionnel, plus adaptatif. Afin d'atteindre ce but, les changements doivent être menés par ceux qui ont de l'information ou des ressources et occupent des positions clefs : les leaders, la majorité, les spécialistes, etc. Leur efficacité est maximale là où se trouve un degré élevé d'intégration et de contrôle sociaux.

Le modèle génétique par lequel je propose de le remplacer peut se décrire en quelques mots. Le système social formel ou non formel et le milieu sont définis et produits par ceux qui y participent et leur font face. Les rôles, les statuts sociaux et les ressources psychologiques sont rendus actifs et ne reçoivent de signification que dans l'interaction sociale. L'adaptation au système et au milieu de la part des individus et des groupes n'est que la contrepartie de l'adaptation aux individus et aux groupes de la part du système et du milieu. Les normes qui déterminent le sens de l'adaptation résultent de transactions passées et présentes entre individus et groupes. Chacun de ces derniers ne se les voit pas imposer de la même façon ou au même degré. Par conséquent, le normal et le déviant sont définis relativement au temps, à l'espace et à leur situation particulière dans la société. La déviance n'est pas un simple accident qui arrive à l'organisation sociale - bref une manifestation de pathologie sociale, individuelle - c'est aussi un produit de cette organisation, le signe d'une antinomie qui la crée et qu'elle crée. Si les artistes, les jeunes, les femmes, les noirs, etc., restent en marge de la société, celle-ci se définit de manière à les y maintenir, et cette prise de position à son tour façonne l'orientation future de la [14] société. Si des talents demeurent inemployés, si l'on ressent la densité de la population comme excessive, ce qui donne lieu à des mouvements de contestation, à des contre-cultures, à des dissidences, etc., c'est, de toute évidence, parce que l'organisation n'est pas conçue de façon à pourvoir à tous les besoins qu'elle suscite ni à traiter tous les effets qu'elle produit.

Le terme de déviance est d'ailleurs trop vague et trop marqué à la fois pour décrire cet état de choses. Il confond les phénomènes d'anomie, parmi lesquels on range la criminalité, l'alcoolisme, etc., et les phénomènes d'exclusion qui consistent à traiter comme privées de qualités économiques, culturelles, intellectuelles, des catégories sociales entières (femmes, homosexuels, immigrés, Noirs, artistes, etc.). Autrement dit, on classe ensemble des individus et des groupes désocialisés et des individus et des groupes qu'on juge insuffisamment socialisés ou socialisables, les asociaux et les insociaux, ce qui n'est pas du tout la même chose tant de leur point de vue que du point de vue de la société. Il conviendrait plutôt de parler de ce qui est minoratif, de « mineurités » pour ceux qui, soit par transgression de la norme, soit par incapacité de s'y conformer, sont mis en tutelle et en marge. La trilogie classique de l'enfant, du primitif et du fou censés présenter les mêmes structures mentales, le même manque de maturité culturelle, la même irresponsabilité, correspond bien à cette idée, et si elle a disparu sous sa forme crue, elle reste encore très vivace sous d'autres.

L'influence sociale agit pour conserver ou modifier cette organisation sociale, soit en faveur de sa partie majorative, soit en faveur de sa partie minorative, donc pour faire prévaloir le point de vue de l'une ou de l'autre et les valeurs qu'elle défend. Les actions entreprises à cette fin sont fonctionnelles ou dysfonctionnelles, adaptées ou inadaptées, non parce qu'elles se conforment à la norme ou s'y opposent, mais parce qu'elles permettent à un groupe de poursuivre son but, de transformer sa condition selon ses ressources et ses valeurs. L'innovation a valeur d'impératif dans la société autant que la conformité. De ce point de vue, il ne faut plus considérer l'innovation comme un phénomène secondaire, une forme de déviance ou de non-conformité, mais la prendre pour ce qu'elle est : un processus fondamental de l'existence sociale. Elle présuppose un conflit dont l'issue dépend autant des forces de changement que des forces de contrôle. La tension entre ceux qui doivent défendre certaines normes, opinions ou valeurs et ceux qui doivent en défendre d'autres afin de changer ces normes, ces opinions et ces valeurs est le résultat sur lequel repose la croissance [15] d'une société. Si l'organisation sociale existante ne l'admet pas, il faut envisager comme une solution saine, une issue nécessaire, la nécessité et la probabilité de la bouleverser de fond en comble. Du moins est-ce ainsi que la théorie psychologique doit considérer la situation afin de saisir la réalité totale. Ne pas l'avoir fait jusqu'ici peut lui être imputé à manque.

Pour mettre en lumière les différences qui séparent le modèle fonctionnaliste du modèle génétique, on pourrait dire que l'un envisage la réalité sociale comme donnée, l'autre comme construite ; le premier souligne la dépendance des individus relativement au groupe et leur réaction à celui-ci, tandis que le second souligne l'interdépendance de l'individu et du groupe et l'interaction au sein du groupe ; celui-là étudie les phénomènes du point de vue de l'équilibre, celui-ci du point de vue du conflit. Enfin, pour l'un, individus et groupes cherchent à s'adapter ; en revanche, pour l'autre, ils tentent de croître, c'est-à-dire qu'ils cherchent et tendent à transformer leur condition et à se transformer - ainsi les minorités déviantes qui deviennent des minorités actives - ou encore à créer de nouvelles façons de penser et d'agir.

Parvenu à ce point, il parait légitime de se demander pourquoi, outre des considérations pratiques, je vise a remplacer le modèle fonctionnaliste par un modèle génétique. Le premier a eu une utilité indéniable : il a rendu possible la psychologie sociale. Grâce à sa simplicité et à son accord avec l'expérience immédiate et le sens commun, il a donné à la psychologie sociale l'occasion d'étendre la méthode expérimentale à un domaine entièrement nouveau, de formuler une nouvelle série de questions et de créer sa propre terminologie. L'occasion aussi, de par son accord avec l'idéologie et la pensée sociologiques dominantes, de le rendre acceptable. Pour me servir d'une expression courante : ce fut une fusée de la première génération.

Maintenant, il est possible d'aller plus loin, de se montrer plus critique et plus audacieux et, au lieu de regarder la société du point de vue de la majorité, des dominants, de la regarder du point de vue de la minorité, des dominés. Elle apparaît de manière totalement différente, et, ajouterai-je, neuve. En outre, depuis ces commencements, nos connaissances sont devenues plus précises ; grâce aux théories relatives à la dissonance cognitive, aux phénomènes d'attribution, à la polarisation des décisions de groupe, nous comprenons mieux le comportement social et l'interaction sociale. Ces théories entrent en conflit avec le cadre de référence largement accepte et le rendent caduc. La [16] recherche d'une définition précise du deuxième modèle - fusée de la deuxième génération - devrait aider la psychologie sociale à se consolider et l'amener à élargir sa portée en abordant des aspects moins évidents et moins ordinaires des rapports sociaux qui ne sont pas aussi aisément saisissables - en d'autres termes, les aborder en s'écartant du sens commun. Et il pourrait surtout la camper dans le paysage historique d'aujourd'hui, la mettre en mesure de répondre aux questions du présent. Sinon, la psychologie sociale risque de se dissoudre en une psychologie individuelle d'appoint et de s'effacer devant la sociologie. Ce qui ne serait rien si, en même temps, ne disparaissaient pas toute une série d'aperçus fort importants pour comprendre les rouages concrets de la machine sociale où l'influence sociale est un processus central dont nombre de choses dépendent étroitement.

C'est à ce niveau que le modèle génétique fournit un sens nouveau aux notions et aux faits existants, introduit un point de vue critique et nous invite à explorer la réalité en considérant un spectre plus étendu d'individus, en incluant les plus défavorisés, les moins visibles. Inutile d'ajouter que ce modèle est plus intuitif et moins rigoureux que le modèle fonctionnaliste qui s'appuie sur une longue tradition et qui a amplement défriché le terrain. Ce manque, qui pourrait être un alibi commode pour ne pas sortir des chemins battus, ne suffit pas à nous faire repousser l'occasion de découvrir jusqu'où le chemin nouveau finira par nous conduire.

Ce livre, paru d'abord en anglais, a été écrit pour un public spécialisé qui est dans sa majorité américain ou suit la conception dominante de la psychologie sociale américaine. Son ton polémique s'explique par le fait qu'il combat cette conception et propose une conception radicalement différente. Il prolonge ainsi des controverses qui ont eu lieu soit directement au cours de diverses réunions dont l'une a duré trois semaines à l'Université de Dartmouth, soit indirectement par des recherches poursuivies dans plusieurs laboratoires. Je suis sûr que le public français sera plus ouvert aux idées exposées ici. Elles ont commencé à prendre corps avant le mois de mai 1968, mais tout ce qui s'est passé alors et depuis nous les a rendues plus familières, au point de les faire apparaître comme une analyse, une conceptualisation de pratiques largement répandues. Cette coïncidence, qui n'est certainement pas fortuite, a été féconde, car elle a permis de préciser et d'approfondir le sens d'une psychologie des minorités. En revanche, ses nouveaux lecteurs seront peut-être plus réticents quant à la nature [17] des matériaux et des preuves auxquels j'ai eu recours. En France, on a davantage l'habitude de manier des matériaux et des preuves d'ordre historique, statistique ou clinique qui nous paraissent plus proches de la réalité, plus naturels. Par comparaison, les expériences de laboratoire sont jugées artificielles, entachées d'ésotérisme et on y est allergique - comme certains se déclarent allergiques aux mathématiques - d'autant plus que cette allergie est largement propagée par l'enseignement universitaire, même en psychologie et dans les sciences humaines. Aussi exige-t-on de l'auteur qu'il leur donne de la chair et qu'il montre qu'elles ont un rapport direct à un contenu historique ou sociologique.

Je ne vais pas entreprendre ici une défense de la méthode expérimentale dans les sciences humaines, à laquelle je n'accorde d'autre part aucun privilège. Mais la demande faite est circulaire dans la mesure où les expériences sont des idéalisations de situations concrètes dont on pense saisir les caractères essentiels et où il s'agirait de retrouver ce qu'on a laisse de côte. Certes, la définition de ces caractères dépend de la théorie, des hypothèses que l'on avance et veut vérifier, ce qui ne les rend pas pour autant plus artificiels, plus insignifiants que d'autres, illustrés, eux, par un matériau historique, statistique ou clinique. Si la théorie, les hypothèses sont vraies, elles le seront au laboratoire et en dehors. Je soutiens, dans le cas présent, qu'elles le sont et qu'il serait dommage que cet obstacle culturel - ne serait-ce pas justement une occasion de le surmonter, de s'habituer aux rigueurs du raisonnement expérimental ? - empêchât de le voir. En fait, chacun peut très facilement imaginer des circonstances ordinaires, des actions politiques, etc., correspondant aux diverses idéalisations de laboratoire qu'il trouvera dans ce livre. Il apparaîtra alors que, au-delà de sa portée scientifique, l'ouvrage éclaire de nombreuses pratiques et restitue a la réalité, après l'avoir enrichie, tout ce qu'il lui a emprunté.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 23 septembre 2010 8:12
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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