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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

L’école à temps partagé et le partage du travail. (1997) [1999]
Préface à l'édition numérique, 2015.


Une édition électronique réalisée à partir du livre d'Alain Massot, L’école à temps partagé et le partage du travail. Québec: Les Presses de l’Université Laval, 1997, 3e tirage, 1999, 202 pp. Avec une préface de l'auteur à l'édition numérique de 2014. [Autorisation accordée par l'auteur le 11 septembre 2014 de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales en accès libre et gratuit à tous.]

L’école à temps partagé
et le partage du travail.


Préface à l'édition numérique
1er octobre 2014.
  [1]

Alain Massot,

le 7 janvier 2015


Parmi les scénarios sur l’avenir du travail, il y a celui de La FIN DU TRAVAIL POUR TOUS. Les biens et les services s’autoproduisent massivement dans une société hautement technicisée. En corollaire, il s’ensuit une réduction drastique du temps de travail nécessaire à leur production. Le travail de plus en plus aléatoire pour les travailleurs et les employés de tous niveaux se manifeste surtout par la création d’emplois à temps partiel qui augmentent de façon exponentielle, tandis que l’embauche pour des emplois à temps plein et de durée déterminée se resserre. Considérant ces tendances, le travail cesse d’être le support principal de la distribution de la richesse collective. Près de la moitié des contribuables est exonérée d’impôts dans la deuxième puissance économique, les États-Unis, pour cause de pauvreté. Nous progressons irrémédiablement vers une déconnexion du travail et du revenu [2]. Il s’agit alors de concevoir un autre mode de distribution de la richesse.

Le REVENU DE CITOYENNETÉ UNIVERSEL en est un. Cette métamorphose de la fiscalité pour le XXIe siècle aurait des répercutions sociétales globales sur l’organisation sociale et les modes de vie. La réduction séculairement irréversible du temps de travail salarié, malgré les soubresauts ponctuels de ceux qui en préconisent l’allongement, arrimée au PARTAGE DU TRAVAIL GÉNÉRAL, modifie les temps d’instruction, du travail salarié, du travail pour soi, de la retraite, et en amont, l’organisation de l’école au niveau du CURRICULUM et des RYTHMES SCOLAIRES. Les programmes multiples Arts/Sports/Études en sont d’excellentes applications. Puis se greffe l’éducation, la vie durant, appelée autrement l’éducation permanente. Le lecteur trouvera dans ce livre qui remonte au début des années 80, des éléments de ces enjeux toujours actuels et auxquels feront face les générations à venir.

*
*      *

J’ai croisé Michel-Chartrand sur la question du revenu de citoyenneté alors qu’il faisait campagne contre l’ex-premier ministre Lucien Bouchard, dans le comté de Jonquière, lors des élections provinciales de 1998. Son slogan « Pauvreté zéro » contrait frontalement celui du Parti libéral « Déficit zéro »[3] La pauvreté zéro, cela veut dire principalement :

  • l’éradication de la misère, pour deux millions de Québécois ;
  • le respect des personnes ;
  • l’aide aux parents ;
  • l’agrandissement du champ de liberté pour les femmes ;
  • le libre choix pour la première génération de jeunes (formation, métier, travail) ;
  • un nouvel argument de négociation pour les travailleurs et les travailleuses ;
  • un frein à l’exode des municipalités dévitalisées par une impulsion immédiate sur l’économie régionale ;
  • une mesure aux effets similaires pour les régions sinistrées par des cataclysmes naturels et par les guerres [4].

À la fin des années soixante-dix, André Gorz soulève la question d’un revenu de citoyenneté qui va à l’encontre des objectifs des organisations syndicales, luttant par tradition, et peut-être, par inertie pour la protection des acquis et l’amélioration des conditions des travailleurs, sans avoir nécessairement une vision d’avenir. L’équation est fort simple, argumente Gorz, s’il n’y a plus assez de travail pour tous, comment assurer une redistribution de la richesse sans tomber dans l’impasse du chômage structurel, de la précarité et de la pauvreté : « Le travail salarié cessera d’être l’activité principale, pensait-il, mais par le revenu garanti qu’il assure à chacun sa vie durant, il restera la base d’une variété illimitée d’activités possibles, n’ayant ni rationalité ni but économique ». [5].

 Avec une telle anticipation, il n’est pas étonnant que ce philosophe, écologiste et syndicaliste, militant à la CFDT (Confédération française démocratique du travail) ait dû publier sous le pseudonyme Michel Bosquet.

Au temps du travail humain, il fallait extorquer la plus-value de cette force de travail (hommes, femmes et enfants). La soumission du travail dominait la rationalité économique, puisqu’elle était la source du profit. Tel n’est plus le cas pour l’essentiel de l’activité économique. Le travail humain est devenu une variable secondaire dans l’équation de la loi de la valeur de la société technicienne. Le développement exponentiel de cette rationalité instrumentale marginalise le capital humain au cœur des sociétés développées. D’où, l’externalisation de la main-d’œuvre qui s’accompagne de la fluidité des capitaux. De plus, la logique spéculative relègue l’être humain comme une ressource inutile, voire une nuisance.

En même temps, nous sommes de plus en plus envahis par des « intervenants sociaux », un indicateur de la perte d’autonomie des personnes. Le revenu de citoyenneté, à l’inverse, c’est moins de banques alimentaires, moins de cantines scolaires, moins de guignolées, de fondations, de refuges…

Les discours sur la dette, la productivité, les compressions, la cote de crédit, la hausse des frais de service, les alarmes aux déficits… toute cette dramatisation constitue une vaste manipulation idéologique, pendant que des profits astronomiques, dus justement à l’augmentation de la productivité et à la spéculation, s’expatrient dans les paradis fiscaux sous le couvert des banques. Pourtant, dans ce contexte, dit d’austérité, il reste des milliards pour faire la guerre !

 Le revenu de citoyenneté, comme programme, est repris de part et d’autre du sceptre politique, de la gauche à la droite avec plus ou moins de détermination. Schématiquement, la vision conservatrice y voit l’opportunité pour une diminution radicale de la machine administrative, à cause de l’extrême simplification de sa mise en œuvre et rejoint ainsi les partisans du «  moins d’État » (vision de l’École de Chicago, des néoconservateurs et des «  lucioles » au Québec). La vision progressiste y trouve l’assurance d’une plus grande autonomie des citoyens. De fait, les slogans « Déficit zéro » et « Pauvreté zéro » condensent à eux seuls la véritable opposition idéologique sur la question. De nombreux partis politiques dans le monde, dont Québec solidaire, ont intégré le revenu de citoyenneté dans leur programme.

Des expériences concrètes

Parmi les nombreuses expérimentations, dans le monde (voir le dossier : « Une utopie à portée de main. Imaginer un revenu pour tous » Le Monde diplomatique, mai 2013, p.17-21) retenons trois d’entre-elles comme prototypes :

En Alaska : chaque personne vivant en Alaska, pour une année ou plus, indépendamment du lieu d’origine, de l’origine ethnique, du genre ou de l’âge avait le droit de recevoir un dividende annuel de $1963.86 dans les années 2000. Ainsi, grâce aux ressources pétrolières, la distribution d’environ 6% du produit intérieur brut à tous les citoyens a fait de l’Alaska l’État le plus égalitaire de tous les États-Unis. Par un détournement ironique de l’histoire, il faut rappeler que le Crédit social, fondé en Alberta en 1935, proposait un revenu de citoyenneté, considéré alors, comme une hérésie économique ! Le Major Clifford H. Douglas, fondateur du mouvement, avait un prédécesseur célèbre en la personne de Thomas Paine qui publia Le bien public en 1780 ! Il est légitime, pour les citoyens, de recevoir un dividende provenant des ressources naturelles considérées comme un bien collectif.

Au Brésil : aujourd’hui, le programme « Bolsa-Familia » est en pleine expansion. L’originalité de ce programme réside dans l’intégration conditionnelle du revenu de citoyenneté à la scolarisation des enfants. Les familles doivent faire la preuve que leurs enfants fréquentent assidument l’école de 7 à 16 ans. Pour plusieurs, ce programme est l’amorce d’un revenu de citoyenneté universel au Brésil. En janvier 2004, le président Luiz Inacio Lula da Silva ratifia une loi instituant la mise en oeuvre graduelle d’un revenu de citoyenneté, attribué prioritairement aux plus démunis, avec, en perspective, une généralisation pour tous les Brésiliens, incluant les étrangers résidents au pays depuis plus de cinq ans. Le Brésil est le premier pays dont le Parlement a adopté l’implantation d’un revenu de citoyenneté [6].

En Namibie une commission du gouvernement, fut chargée de trouver une solution au problème de la pauvreté généralisée dans le pays. Il propose un revenu de base garanti. [7] Le FMI tenta de bloquer le projet. Finalement une coalition BIG (Basic Income Grant Coalition) lance un projet pilote d’une durée de 24 mois, dans le village de Otjivero. Les habitants reçoivent $100.00 namibiens ($14.00 dollars) par mois. Quant aux personnes de 60 ans et plus, elles reçoivent une allocation de vieillesse. Ces neuf-cent-trente personnes, vivant dans ce village, touchent cette allocation sans aucune condition ni aucune contrepartie. Elle est versée à toutes les personnes, peu importe leur statut social ou économique. Elles n’ont aucun compte à rendre sur cet argent, ni aucun travail à fournir. Bilan après un an : le revenu tiré de l’agriculture a augmenté de 36% ; le revenu tiré du travail autonome a augmenté de 301% et le revenu moyen (en excluant le BIG) a augmenté de 29% 7 bis. C’est le premier projet de revenu de citoyenneté universel et inconditionnel créé dans le monde, même si le montant alloué ne permet pas de sortir vraiment de la pauvreté, dans ce cas précis. En 2012, l’expérience a du être interrompue faute de moyens, mais récemment refinancée par des dons privés.

*
*       *

 Le revenu de citoyenneté n’est que l’extension générale des programmes universels, tels que les allocations familiales, l’assurance maladie, la pension de vieillesse, ainsi que l’assurance chômage, qui n’en est plus une !

Les projections des processus de redistribution de la richesse, faites par Philippe Van Parijs, intégrés à la fiscalité, équivalent à un régime fiscal conventionnel, tel qu’il existe. À la différence majeure, celui-ci est inconditionnel, ce qui n’empêche pas de l’accentuer vers une plus grande équité fiscale [8].

Le nouveau ministre de l’Emploi et de la Solidarité sociale, du gouvernement du Québec, François Blais, a raison d’affirmer que le revenu garanti est la voie de l’avenir (Le Devoir, 30 juin 2014, p. A2). Encore, faudra-t-il voir dans quelle orientation il sera implanté, s’il l’est !

Cette perspective rejoindrait le diagnostic du prix Nobel, Joseph Stiglitz, ainsi que celui de Thomas Piketty : « Trop d’inégalités se traduisent par moins de productivité, moins d’efficacité, moins de croissance et plus d’instabilité ».

Une réforme fiscale globale intégrant le revenu de citoyenneté universel est la plus grande innovation que les gouvernements auront à assumer pour contenir les révoltes populaires des INDIGNÉS, des BONNETS ROUGES, des CARRÉS ROUGES… aujourd’hui, des RETRAITÉS et demain, des INSURGÉS !

Alain Massot

Québec, le 7 janvier 2015



[1]   Préface à l’édition numérisée de : L’école à temps partagé et le partage du travail, Québec, PUL, troisième tirage, 1999. Les Classiques de Sciences sociales, Chicoutimi, 2014. Des extraits de cette préface ont été publiés dans la revue À Bâbord. Dossier en hommage à Michel-Chartrand, « Le revenu de citoyenneté, son dernier combat », Avril/mai 2011, p. 40-41.

[2]   AI, Robotics, and the Future of Jobs, Pew Reseach Center,
(www.pewinternet.org/2014/08/06/future-of-jobs)

[3]   Bernard, Michel et Michel Chartrand, Manifeste pour un revenu de citoyenneté, Les éditions du Renouveau québécois, Montréal, 1999.

[4]   Massot, Alain, Un revenu de citoyenneté pour les Haïtiens, Cyberpress, 28 janvier 2010.

[5]   Gorz, André, Les Chemins du Paradis. L’agonie du capital, Paris, Galilée, 1983, p. 90.

[6]   Suplicy Eduardo, Citizen’s Income: The Exit is Through the Door (Renda de Cidadania. A Saída é pela Porta). São Paulo: Editora Fundação Perseu Abramo and Cortez Editora, São Paulo, 1st Edition 2002 and 3rd Edition 2004.

[7]   Le revenu de citoyenneté à Otjivero, Un projet BIG, L’OPDS en direct, Organisation populaire des droits sociaux de la région de Montréal, No 137, hiver 2010, p. 3-5.

7 bis Le revenu de citoyenneté à Otjivero, Un projet BIG, L’OPDS en direct, Organisation populaire des droits sociaux de la région de Montréal, No 137, hiver 2010, p. 3-5.

[8]   (basicincome.com) (http://biencanada.wordpress.com). B.I.E.N. est représenté par un réseau national dans 17 pays.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 18 janvier 2015 15:53
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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