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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Le nègre romantique. Personnage littéraire et obsession collective. (1973)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Léon-François HOFFMANN, Le nègre romantique. Personnage littéraire et obsession collective. Paris: Les Éditions Payot, 1973, 302 pp. Collection: Le regard de l'histoire. Une édition numérique réalisée par Pierre Patenaude, professeur de français à la retraite et écrivain, Chambord, Lac Saint-Jean, Québec. [Autorisation accordée par le Professeur Hoffmann le 29 novembre 2010 de diffuser toutes ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]

[9]

Le nègre romantique
Personnage littéraire et obsession collective

Introduction

Dans l'imagination collective française, le mot nègre est associé à la notion d'esclave jusqu'à ce que Lamartine, Président de la République, signe en 1848 le décret qui émancipe les Noirs des colonies. Avec l'expansion française en Afrique, une nouvelle image se forme : le Noir est identifié au colonisé. Enfin, après la deuxième guerre mondiale et l'accession des pays d'Afrique à l'indépendance, le Noir est classé parmi les « sous-développés », tout comme les Asiatiques, les Arabes ou la majorité des Hispano-américains ; il partage avec eux la qualité de citoyen du Tiers Monde, de ce Tiers Monde que les deux blocs industrialisés considèrent avec un mélange de mépris, de remords et d'inquiétude.

La présente enquête essaye de dégager les facteurs historiques et psychologiques qui ont contribué à la formation de l'image du Noir avant l'émancipation. Quels éléments de cette première image persistent, quels éléments se sont effacés, quels éléments ont été modifiés ou ajoutés, c'est ce qui pourra faire l'objet d'autres recherches.

Je me propose de passer en revue les personnages noirs présents dans la littérature romantique, et d'expliquer pourquoi tant d'écrivains les ont pris pour héros. Par personnages noirs j'entends non seulement les Africains et leurs descendants « pur sang », mais également les Mulâtres ou « sang-mêlés », ces derniers posant, nous le verrons, des problèmes spécifiques.

Je ne prends pas ici l'adjectif « romantique » dans son acception académique : l'essentiel de mon étude portera sur la période comprise entre la Révolution de 1789 et celle de 1848. Ces dates marquent deux moments importants dans l'histoire des rapports entre Blancs et Noirs. La France révolutionnaire a été le premier pays à décréter l'abolition de l'esclavage colonial et à étendre aux ci-devant esclaves [10] la jouissance des Droits de l'Homme et du Citoyen. Napoléon s'étant empressé d'abroger le décret (qui n'avait d'ailleurs été que très imparfaitement appliqué), il faudra attendre la chute de Louis-Philippe pour que l'esclavage soit définitivement aboli.

Les hommes de la Constituante qui décidèrent la première émancipation étaient bien entendu les enfants des Lumières. J'ai cru bon de consacrer un chapitre à l'image du Noir au XVIIIe siècle. J'y reprends les conclusions des chercheurs qui se sont penchés avant moi sur la question, et je complète certaines de leurs analyses à l'aide d'une série de textes « mineurs » dont ils n'ont pas tenu compte. Ce chapitre m'a paru indispensable car il traite de l'époque où le Noir devient « problématique », où il éveille non plus seulement une curiosité amusée mais la mauvaise conscience d'un peuple à la fois civilisé et esclavagiste, c'est-à-dire vivant dans la contradiction.

Enfin, il m'a semblé opportun de consacrer quelques pages à l'image du Noir depuis les origines jusqu'au Siècle des Lumières. Je me rends parfaitement compte qu'un tel survol est insuffisant. Mais il fallait signaler l'identification du Diable à un Nègre, la légende du Prêtre Jean, le mythe du Bon Sauvage, qui sont à la source de l'image qui m'intéresse. Ces premiers éléments persistent : les années ne font que les modifier, les déformer et les enrichir. En plus, c'est au XVIIe siècle que naît avec la traite le racisme systématique, qui cherche à la justifier en se réclamant d'une prétendue vérité scientifique.

Mon travail se veut en somme contribution à l'étude de l'opinion publique et de la sensibilité collective. Simple contribution, et comment aurait-il pu en être autrement ? Sans remonter à nos ancêtres les Gaulois, qui connaissaient les Nubiens de l'armée romaine et des équipes de gladiateurs, les contacts entre Français et Noirs vont en se multipliant depuis que la France est France. Les conclusions auxquelles j'ai cru pouvoir arriver constituent un dégrossissement, proposent une série d'hypothèses de travail. Même en ce qui concerne la littérature proprement dite, elles demandent à être rigoureusement contrôlées. On sait les difficultés auxquelles se heurte toute recherche en sociologie de la littérature : René Rémond les a résumées dans l'Introduction de son excellent livre sur Les États-Unis devant l'opinion française 1815-1852. Pour chaque texte ou série de textes signalés, il importerait de connaître le milieu social de l'autour, la sûreté de son information, les préjugés qui lui sont propres, l'idéologie à laquelle il se rattache, le public qu'il vise, la diffusion de son œuvre, l'accueil qu'on lui a fait... C'est dire que l'enquête sur le Nègre « personnage littéraire » ne sera pas achevée dans les pages qui suivent. Puissent-elles servir de point de départ à des travaux précis, portant sur des sujets plus limités, et donc passibles d'être traités dans le détail. L'article d'Yvan Debbasch sur le concours de poésie de l'Académie [11] française qui, en 1823, prit pour thème l'abolition de la traite, me semble un excellent exemple du genre de monographies qu'il importe d'entreprendre.

En outre, l'étude sur le « personnage littéraire » ne prend son sens que si elle débouche sur l'« obsession collective ». Elle risquerait autrement de n'être que pur exercice d'érudition, que promenade anecdotique dans le royaume des lettres. Voilà pourquoi, bien que mes sources principales soient littéraires, je n'ai pas hésité à puiser dans les récits de voyages, les essais, les dictionnaires, les pamphlets de toute sorte dans cette plus large optique, l'intérêt d'un document ne dépend guère du genre auquel il se rattache.

De l' « obsession collective », la littérature n'est qu'une composante parmi tant d'autres : elle l'exprime, en partie, elle la détermine et la modifie, en partie, mais en partie seulement. La politique et la mode, les arts plastiques et les recherches scientifiques, l'évolution du langage et les préoccupations religieuses, l'enseignement scolaire et les réalités économiques et sociales, la persistance des mythes et les mystères du subconscient, toutes les productions de la conscience de l'homme prennent ici valeur de témoignage. Or, la présence de l'homme noir dans les manifestations de la Weltanschauung française n'a suscité, jusqu'à ces dernières années, que des travaux fragmentaires et peu nombreux. En particulier, il n'existe, à ma connaissance du moins, aucune étude d'ensemble sur le racisme anti-noir (ou sur la lutte contre ce racisme) dans le domaine français. Ce n'est que très récemment que des travaux comme ceux de Michèle Duchet (sur l'anthropologie au Siècle des Lumières), de Simone Delesalle et Lucette Valensi (sur les

dictionnaires d'Ancien régime), de Gabriel Debien (sur la vie coloniale à Saint-Domingue) sont venus apporter de précieux éléments d'information. Une fois qu'un nombre suffisant de ces éléments auront été réunis, l'historien des idées pourra procéder à des travaux de synthèse. Je souhaite qu'il trouve dans Le Nègre romantique une série de textes intéressants, certains célèbres, d'autres tout à fait ignorés. Ce sont ces textes qui forment l'armature de mon argumentation. Plutôt que de les condenser, j'ai préféré en faire de nombreuses citations ; elles m'ont paru trop éloquentes pour être résumées ou paraphrasées.

Et l'on ne saurait trop répéter que l'étude du passé ne se justifie que .si elle permet de mieux comprendre le présent et de préparer l'avenir. Ces textes enfouis dans les bibliothèques, à quoi bon les déterrer si ce n'est pour nous reconnaître en eux, pour y retrouver la trace de notre bêtise ou de notre générosité, pour que les erreurs et les intuitions de ceux qui nous ont précédés ne tombent pas dans le néant de l'inutilité ? Ces pages jaunies par le temps, je me refuse à les considérer comme des curiosités littéraires, avant que les problèmes qu'elles posent n'aient été résolus. Le jour où le racisme ne sera plus qu'un mauvais souvenir, [12] nous pourrons nous permettre de les oublier. Mais dans cette attente, qui risque d'être longue, historiens et critiques, sociologues et psychologues, chercheurs de tous les bords et de toutes les disciplines doivent, me semble-t-il, en faire la découverte et l'analyse.

Trop de collègues, trop d'amis français et américains m'ont signalé qui une étude critique, qui une œuvre originale pour que je puisse les remercier individuellement. La longueur de ma bibliographie témoigne de leur généreuse obligeance. Si l'intérêt possible de mon étude réside dans la variété des textes présentés, c'est grâce au dévouement de cette équipe. Je la prie de trouver ici l'expression de ma très profonde gratitude.

Je tiens cependant à dire combien je dois à mon camarade Jean Macary. Il a vu et revu mon manuscrit page par page, m'a fait les critiques les plus judicieuses et m'a suggéré la solution à bon nombre de problèmes.

Je remercie également la Commission de recherches de l'Université de Princeton, qui a subventionné mes recherches des deux côtés de l'Atlantique. Enfin, j'ai pu une fois de plus apprécier la grande compétence et la patiente amabilité du personnel de la Bibliothèque Nationale, des archives de l'Institut de France et de la Bibliothèque de l'Université de Princeton.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 19 décembre 2013 8:55
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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