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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Valeurs sociales et économies au seuil de la croissance. Essai de sociologie de la connaissance. (1967)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre d'André CORTEN, Valeurs sociales et économies au seuil de la croissance. Essai de sociologie de la connaissance. Louvain: Les Éditions Nauwelaerts; Paris: Les Éditions Béagrice—Nauwelaerts, 1967, 236 pp. Une édition réalisée par Rency Inson Michel, bénévole, étudiant en sociologie à la Faculté d'ethnologie de l'Université d'État d'Haïti et coordonnateur du Réseau des jeunes bénévoles des Classiques des sciences sociales en Haïti. [Autorisation de l'auteur de diffuser ce livre en libre accès dans Les Classiques des sciences sociales accordée le 19 septembre 2016.]

[3]

Valeurs sociales et économies
au seuil de la croissance

Introduction

Parmi toutes les critiques qui ont été formulées à l’encontre de la thèse de Weber relative à l’influence de l’éthique protestante sur l’esprit du capitalisme, aucune ne semble être décisive. En effet, comment justifier que périodiquement de nouveaux auteurs s’attachent à la mettre en question ? De plus, comme l’observe Samuelson, même les « auteurs qui ont critiqué point par point les théories de Weber ont néanmoins été assez bienveillants pour leur trouver finalement une certaine plausibilité. [1] »

La conception parallèle de Marx, sur la fonction idéologique des valeurs culturelles, n’a pas subi le même sort. Elle a fait l’objet d’opinions beaucoup plus tranchées, soit chaudement favorables, soit irréductiblement négatives.

Le sujet du présent travail — l’influence des valeurs sur le développement économique — s’inscrit incontestablement dans le sillage des préoccupations des deux grands sociologues allemand [2]. Il constitue pourtant une approche originale dans la mesure où, délaissant l’optique strictement méthodologique [3] ou encore assez volontiers historique [4] qu’adoptent les commentateurs, notre démarche investit la substance sociologique du problème, et s’intéresse non seulement au sens mais surtout à la nature des relations existant entre valeurs et développement économique.

Préconceptions dans la théorie de l’action

Les analyses déjà menées dans cette voie se sont généralement [4] ncombrées de jugements extra-scientifiques [5]. La raison s’en trouve principalement dans les niveaux auxquels se sont développés les nombreux travaux portant sur les valeurs.

Le caractère incontrôlable des propositions stimulantes d’un Mannheim a déjà été abondamment relevé [6]. Par contre, passent régulièrement [7] inaperçues les préconceptions qui conditionnent les théories de l’action sociale. Les pétitions de principe qu’elles impliquent quant à la fonction des valeurs sociales sont grandement responsables des jugements prématurés, et partant superficiels, portés sur des thèses du genre de celles de Weber et de Marx.

Pareto est le premier à étudier l’action sociale. Selon lui, elle est dictée dans son orientation par des résidus ; les valeurs, ou dérivations, ne servent dès lors qu’à justifier une action préalablement orientée. On n’a pas fini de s’interroger sur l’interprétation qu’il faut donner à cette analyse. Elle met en tout cas en évidence, d’une part le paradoxe auquel ce genre d’approche conduit, et d’autre part le caractère sociologique du phénomène de justification ou de rationalisation.

Chez Parsons, l’interprétation est sans équivoque. La valeur remplit essentiellement une fonction de sélection entre les divers objets d'orientation possibles. Elle constitue un facteur actif et préalable à toute action consciente [8]. Kluckhohn n’aurait pu faire mieux pour couper court à tout retour en arrière que de stipuler, comme il l’a fait, le caractère souvent implicite de la fonction des valeurs dans l’orientation de l’action [9]. Si, de cette façon, il se met à l’abri des conclusions [5] de recherches empiriques comme celles de Neal [10], il échappe moins facilement aux résultats embarrassants de travaux comme celui de Rosenberg [11].

La recherche empirique ne peut évidemment se substituer à la théorie et il faut bien avouer qu’on n’est guère avancé lorsqu’on sait que parfois ce sont les valeurs qui semblent orienter le comportement tandis que d’autres fois c’est la tendance inverse qui se manifeste.

En bref, nous croyons que l’étude des valeurs au plan de l’action sociale [12], n’offre, dans l’état actuel de la théorie sociologique, qu’une base fragile pour une réflexion ultérieure. Il s’indique dès lors de rechercher un champ d’analyse dans lequel les réalités proprement sociales accusent un relief plus prononcé.

Orientation de départ

Le titre de ce travail indique le champ dans lequel se développera l’argumentation. D’une part, il sera question de phénomènes socialement valorisés ou de valeurs sociales. D’autres part, ces phénomènes seront mis en rapport avec une situation économique particulière : celle des pays au seuil de la croissance.

Le phénomène socialement valorisé constitue le facteur le plus spécifiquement [6] sociologique de la réalité des valeurs [13]. Il suffit de penser à quelques exemples d’objets valorisés : certaines professions jouissent d’un grand prestige, l’épargne est hautement appréciée dans certains milieux, la famille nombreuse est estimée, surtout dans les sociétés agraires. Ils se situent sur un plan autrement social que les desiderata qui poussent l’individu dans le choix de son comportement. Le phénomène valorisé est une réalité parfaitement indépendante des raisons qui peuvent le justifier ou être invoquées pour l’atteindre ou l’obtenir. Bien plus — et c’est ici que notre contribution prend son allure totalement originale — le phénomène socialement valorisé apparaît souvent dans la réalité avant qu'une valeur culturelle ne le justifie, du moins au plan de la collectivité. Cette proposition est décisive à un double titre. D’une part, elle explique comment les phénomènes valorisés, bien plus que les valeurs culturelles, exercent une influence immédiate sur le développement économique. Ce disant, nous ne nous éloignons ni de Marx, ni de Weber, puisque les concepts de conscience de classe ou d’esprit du capitalisme se réfèrent à des ensembles consistants de phénomènes socialement valorisés. D’autre part, elle rend beaucoup plus aisée l’approche empirique des valeurs puisque l’observation des phénomènes socialement valorisés peut s’effectuer au moyen des techniques les plus classiques d’enquête.

Le souci d’échapper à des propositions exagérément globales et de ce fait incontrôlables [14] suffit pour expliquer le choix d’un cadre précis d’analyse. En plus de raisons d’ordre pratique [15], ce choix s’est porté sur les pays au seuil de la croissance pour deux motifs. D’abord, le modèle théorique peut se permettre d’être moins complexe que celui qu’il y aurait lieu d’adopter dans l’étude d’économies plus avancées. Ensuite, l’économie au seuil de la croissance devient de plus en plus le type le plus répandu de système économique : celui de plus de la moitié du globe.

[7]

Organisation de l’exposé

L’argumentation se répartit en trois grandes parties. Au fondement théorique de la première partie vient s’ajuster, dans une deuxième partie, une observation empirique de la réalité. Ainsi, après avoir défini théoriquement la place possible des valeurs dans le processus de développement [16], on s’assure que de telles valeurs existent dans les pays au seuil de la croissance. La troisième partie traite des chances et des formes d’institutionnalisation des valeurs. Cette recherche permet de définir des perspectives d’avenir ainsi qu’un cadre de généralisation. Elle ouvre surtout l’esprit à une compréhension plus dynamique du rapport entre valeurs sociales et économies au seuil de la croissance.

Plus particulièrement, dans une première partie, on recherche dans leurs principes de cohérence l’explication de l’importance des phénomènes socialement valorisés dans le processus de développement. En effet, dès qu’on abandonne l’approche au niveau des valeurs culturelles, on se soustrait à leur prétention d’universalité ; il reste alors à montrer comment des phénomènes socialement valorisés, apparemment disparates, peuvent exercer une influence systématique sur le développement. Le premier principe de consistance entre divers phénomènes valorisés est leur rapport commun de fonctionnalité à un même système social. Ce système est en l’occurrence, pour les pays étudiés, l’économie moderne, à laquelle les membres du secteur traditionnel essaient d’accéder par des voies structurées de participation. La valorisation de ces voies constitue dès lors, par l’impulsion qu’elle donne à s’y engager, une force incomparable au service du développement économique.

Les cloisonnements qui subsistent malgré tout entre phénomènes valorisés incitent les groupes sociaux à rechercher un autre système de consistance : un système culturel.

Ce système, que des agents idéologiques ont toujours avantage [8] à produire, peut être décisif pour l’engagement d’un pays dans l’étape du « décollage » (« take off »). Il faut néanmoins, pour qu’il aboutisse à ce résultat, qu’il soit élaboré le plus exclusivement possible à partir de facteurs valorisés favorables à la croissance. À ce titre, la valorisation de ces facteurs dans la phase antérieure — celle que traversent précisément les pays au seuil de la croissance — conditionne à terme le « décollage » de leur économie.

La seconde partie est destinée à montrer que la valorisation des voies de participation à l’économie moderne est réelle et que par contre l’influence positive des valeurs culturelles — conçues comme éléments d’un système culturel — sur le développement n'est absolument pas apparente. Cette démonstration empirique prend comme univers de référence la république Dominicaine, exemple par excellence d’un pays au seuil de la croissance. Le recours à la recherche empirique remplit essentiellement deux des fonctions que lui attribue Merton [17]. Il permet d’apprécier la validité d’instruments conceptuels ; en retour il réoriente la théorie par les découvertes réalisées.

N’existe-t-il pas, inhérents aux pays au seuil de la croissance, des obstacles à l’institutionnalisation des valeurs sociales favorables au développement ? La troisième partie contribue à répondre à cette question en montrant que, si la visibilité des structures sociales y est extrêmement ténue, les pays au seuil de la croissance disposent d’un atout majeur pour l'institutionnalisation des valeurs : le mouvement social. À travers des études particulières sur les mouvements populaire et nationaliste, on montre quelles sont en définitive les chances d’institutionnalisation de ces valeurs sociales dont on se plaît dans la première partie à souligner l’importance théorique.

Plus fondamentalement, on parvient à faire apparaître les relations dialectiques qui existent entre valeurs sociales et valeurs culturelles. Ces relations se traduisent dans le mouvement social par l’effort de création d’un cadre culturel coextensif avec les segments de la réalité sociale restés cloisonnés et pour lesquels le mouvement social institutionnalise des valeurs sociales n’ayant qu’une consistance fonctionnelle éphémère.



[1] Samuelson, K., Religion and Economic Action, A Critique of M. Weber, New York, Harper Torchbooks, 1964, pp. 24-25.

[2] On trouvera un exposé classique de leurs thèses comparées dans Birnbaum, N., « Conflicting Interprétations of the Rise of Capitalism : Marx and Weber », British Journal of Sociologyt vol. IV., June, 1953, pp. 125-141.

[3] On se référera pour cette perspective au récent travail de Prades, J.A., La sociologie de la religion chez Max Weber, Essai d'analyse et de critique de la méthode, Louvain, Ed. Nauwelaerts, 1966.

[4] Dans la ligne des travaux de Sombart, ou de Tawney.

[5] Cette fâcheuse tendance n'épargne pas des travaux aussi solidement documentés que celui de McClelland, D.C., The Achieving Society, New York, D. Van Nostrand, 1961.

[6] L'échec de Mannheim, bien plus que dans le contenu de ses écrits, se trouve dans l'incapacité où il s'est trouvé de donner une suite à ses premiers travaux.

[7] Dahrendorf, qui s'est pourtant signalé dans la critique de la théorie de Parsons sur ce sujet, n'a pas non plus relevé ces préconceptions.

[8] On trouve cette théorie exposée dans la Déclaration générale, mais aussi dans les écrits personnels de Parsons, cf. Parsons, T. and Shils, E. (Eds.) Toward a General Theory of Action, Cambridge, Mass., Harvard Univ. Press, 1962, pp. 5-10-11 ; 58 et suiv. et particulièrement p. 63.

[9] Nous nous référons ici à la célèbre définition que Kluckhohn a fourni de la valeur. « Une valeur est une conception du désirable, explicite ou implicite, propre à l'individu ou caractéristique d'un groupe, qui influence la sélection des manières, moyens et fins de l'action qui se trouvent à sa portée ». Cf. Kluckhohn, C., and others, « Values and Values-Orientations in the Theory of Action », Toward a General Theory..., op. cit., p. 395.

[10] Neal, M.A., Values and Interest in Social Change, Englewood Cliffs, N.J., Prentice-Hall, 1965.

[11] Rosenberg, M., Occupations and Values, Glencoe, III. The Free Press, 1957. Dans une étude empirique sur le choix de la profession fait par des étudiants et effectuée grâce à deux interviews réalisées dans le même univers, Rosenberg observe que si des étudiants changent d'une année à l'autre la profession choisie pour mieux se conformer à leurs valeurs, d'autres changent de valeurs pour mieux correspondre à la profession choisie, cf. partie, p. 22. Plusieurs recherches ont été menées dans cette même voie. Cf. particulièrement Schwarzweller, H.K., « Values and Occupational Choice », Social Forces, vol. 39, 2, Dec., 1960, pp. 126-134 et Underhill, R., « Values and Post-College Career Change », American Journal of Sociology, vol. 72, 2, Sept. 1966, pp. 163-172. Voir aussi dans la bibliographie : études concrètes ou empiriques sur les valeurs.

[12] En critiquant ici un des aspects de la conception de l'action sociale chez Parsons, nous ne voulons nullement mettre en question ses idées sur la fonction d'intégration dés valeurs dans les groupes sociaux. Cf. Scott, J.F., « The Changing Foundations of the Parsonian Action Scheme », American Sociological Review, vol. 28, 5, Oct. 1963, pp. 716-735.

[13] On désigne par ce terme sans qualificatif le phénomène dans son caractère de généralité. On peut lui opposer la valeur sociale ou objet socialement valorisé et la valeur culturelle. En d'autres endroits, nous avons employé l'expression de phénomène « valoratif ».

[14] Sans cadre précis, on est facilement amené à faire implicitement appel à des notions comme le sens de l'histoire lorsqu'on désire se référer aux facteurs fonctionnels par rapport à la croissance.

[15] Parmi celles-ci, il faut compter d'une part notre connaissance immédiate de ces pays pour y avoir vécu et d'autre part la possibilité que nous avons eue d'y réaliser des recherches empiriques.

[16] Une certaine tradition veut que le terme de développement soit employé de préférence pour désigner la transformation globale des rapports sociaux et des mentalités que suppose l'augmentation continue du produit global. Le terme de croissance est plutôt réservé à l'aspect plus strictement économique du processus. Cf. par ex., Perroux, F., « Qu'est-ce que le développement », Études, 1961, 308, pp. 16-33. Étant donné l’usage extrêmement fréquent de ces termes, nous nous écartons malgré nous très souvent de cette tradition.

[17] Merton, R.K., Éléments de méthode sociologique, Paris, Plon, 1953. Cf. clarification des concepts et réorientation théorique, pp. 56-66.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 28 septembre 2017 8:00
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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