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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Jean-Paul Bernard, “Vraiment, «choisir un compartiment de la terre ?»”. Un article publié dans l'ouvrage sous la direction de Robert Comeau et Bernard Dionne, À propos de L'HISTOIRE NATIONALE., pp. 15-18. Montréal: Les Éditions Septentrion, 1998, 160 pp. Une édition numérique réalisée par Réjeanne Toussaint, bénévole, Chomedey, Ville Laval, Québec. [Autorisation accordée par Robert Comeau le 4 novembre 2010 de publier tous ses écrits publiés il y a plus de trois ans dans Les Classiques des sciences sociales.]

Jean-Paul Bernard

Vraiment, « choisir un compartiment
de la terre » ?


Un article publié dans l'ouvrage sous la direction de Robert Comeau et Bernard Dionne, À propos de L'HISTOIRE NATIONALE., pp. 15-18. Montréal: Les Éditions Septentrion, 1998, 160 pp.


Il y a cent ans précisément Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos publiaient en France leur célèbre Introduction aux études historiques (1898). On pouvait y trouver des considérations sur trois dimensions du travail en histoire : heuristique ou chasse aux documents, critique des sources et s,ynthèse, opération permettant « le groupement des faits » et « la construction des formules générales ». Ces propos sur la méthode furent bien accueillis chez les historiens d'alors, même si ces trois dimensions étaient présentées comme des moments successifs, dans une perspective plutôt empiriste.

La critique vint surtout des « sociologues ». On était dans un contexte où la concurrence de ceux-ci commençait à peser plus lourd sur les historiens. La fondation de la revue L'année sociologique date de 1897, alors que La revue historique paraît depuis 1876. De même, la pratique « traditionnelle » de l'histoire sera aussi critiquée dans La Revue de Synthèse historique lancée par Henri Berr au tout début du XXe siècle. Cela est bien connu, ne serait-ce que parce que ces informations font partie de l'histoire ou de la préhistoire des Annales.

Moins connu est le livre de Seignobos, en 1901, qui était intitulé La méthode historique appliquée aux Sciences sociales (nous utilisons l'édition de 1909) et qui se voulait un peu une leçon de la vieille discipline de l'histoire aux jeunes disciplines des sciences sociales. La réplique la plus développée viendra d'un disciple de Durkheim (Simiand, 1960 : 83-119) et paraîtra en 1903 dans La Revue de Synthèse historique.

[16]

Dans cette réponse, ou réplique à « des méthodologistes récents de l'histoire », une chose nous intéresse particulièrement, concernant les « histoires nationales ». Seignobos avait écrit, en prenant l'exemple des « faits économiques », que le monde entier était inaccessible à la connaissance sérieuse et qu'une nécessité pratique conduisait « à choisir un compartiment de la terre (1909 : 191) », soit une région, soit un État. D'ailleurs, ajoutait-il, industrie, commerce, culture et régime de propriété interagissent, ce qui se voit bien dans le cadre national, général, et qui ne peut qu'échapper aux « spécialistes ».

Là, ce qui était constat de difficulté devient programme, stratégie d'investigation et d'écriture. Et Seignobos (1909 : 191) d'affirmer :


Il vaut donc mieux construire d'abord un tableau général de tous les phénomènes liés entre eux dans un pays donné et rapprocher ensuite ces ensembles que d'étudier une seule espèce de phénomène détachée de l'ensemble, dans tous les pays du monde.


À cela Simiand (1960 : 105) rétorque que « les sociologues sont bien éloignés de nier, où même de méconnaître, cette interdépendance des divers ordres de phénomènes sociaux ». Mais il s'en prend fortement à cette idée que l'on puisse arriver à la connaissance du système d'une société particulière avant et sans l'étude des institutions. Au nom de la science, « abstractive et comparative », il voit dans la notion de solidarité entre les faits de tous ordres un recours pour justifier une vieille pratique :


... cette notion, mal analysée, permettait de continuer le groupement traditionnel des faits humains par pays, par nation, par unité politique : de là la justification de la description totale, intégrale, d'une seule société, cette défense de l'étude globale de tous les phénomènes sociaux contre un plan d'étude analytique et comparatif.


Expliquer l'évolution de la famille romaine par le tissu global « indéchirable » où les faits s'expliquent les uns par les autres ? Non, plutôt en la comparant à la famille juive, ou chinoise ou aztèque, avance Simiand qui prend son exemple dans une évocation que les historiens avaient présentée comme un peu absurde.

Cet aspect du débat Simiand-Seignobos n'eut malheureusement pas autant de retentissement que la dénonciation par Simiand de ce qu'il identifiait comme les « idoles de la tribu des historiens » : le politique, l'individu et la chronologie. Et c'est surtout sur ce dernier plan que l'histoire nationale, associée à ces travers, fut décriée dans les générations d'historiens postérieures à celle de Seignobos.

[17]

Sur un autre plan, plus important encore, cette histoire sera aussi mise en cause comme instrument du développement du chauvinisme. C'est essentiellement d'elle qu'il s'agit en effet quand Paul Valéry, qui le formule de la manière la plus expressive, écrit :


L’Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l'intellect ait élaboré. Ses propriétés sont bien connues. Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution, et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines (Valéry, 1966 : 40).


Aussi plusieurs ont-ils pu se réjouir de ce que l'on a appelé le passage du national au social dans l'historiographie française, et plus largement dans l'historiographie occidentale.

Et voilà que maintenant on parle du retour en force de l'histoire nationale. Non pas telle qu'elle avait été, mais renouvelée. Moins « conscience érudite de soi-même » que « savoir de soi sur soi », savoir critique, histoire critique de l'histoire mémoire (Nora, 1986 : 487-490).

Ce court détour par l'histoire de l'historiographie, qui a elle-même sa propre historicité, est peut-être utile en amont d'une réflexion sur ce que peuvent être aujourd'hui les histoires nationales libérées du poids d'une prépondérance injustifiée, mais aussi de celui d'un discrédit spécifique.

Ce qu'on appelle « histoire nationale » n'implique de soi aucune opposition à ce à quoi on a donné le nom de « histoire sociale ». Sur le même plan, c'est plutôt par rapport au local et au monde qu'elle peut être située dans sa spécificité. Et là, la critique méthodologique de Simiand ne devrait pas être oubliée. Au moins, nous ne dirons plus « compartiment de la terre », comme Seignobos, mais plutôt ensemble hétérogène aux frontières poreuses. Le problème central en sera un peu inévitablement celui de la formation et de l'évolution du cadre national lui-même, mais de telle manière que les autres niveaux ne soient pas ignorés. Cela se fera en faisant participer à l'objet d'analyse les régions, les groupes sociaux, les groupes ethniques et la division des genres, de même que le rapport aux ensembles plus vastes. La formation globale d'une société nationale non homogène et socialement diversifiée, et la question de l'identité qui s'y rattache, exige qu'on considère à la fois l'État, lieu parmi d'autres du pouvoir politique, le marché national, lieu parmi d'autres du développement de l'économie, et la culture, l'autre dimension des choses.

[18]

Vaste chantier, ouvert à tous les modes de lecture que ce soit celui de l'analyse économique, de l'analyse politique ou de l'analyse intellectuelle et culturelle. Faut-il ajouter que la pratique de cette histoire renvoie aux mêmes exigences, aux mêmes outils et aux mêmes tensions (dire les origines, vivre le présent et construire l'avenir) que l'histoire tout court ? Pour tous les historiens et historiennes, les fonctions sont les mêmes et le contrat qu'ils assument, selon la belle formule de Jacques Rancière (1992 : 23-24), est triple : narratif, scientifique et politique.

Ce rapport et cette courte réflexion tendent-ils à la défense et à la promotion de l'histoire nationale ? Oui, si on voit bien que ses travers anciens ne lui sont pas consubstantiels. Non, si on retient que cette histoire n'est qu'une parmi d'autres. Moins comme histoire parmi d'autres histoires nationales, obéissant à la même logique, que comme histoire en concurrence avec ce que, il y a près de cent ans déjà, Simiand préconisait, parlant de l'histoire transnationale des institutions.




Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 27 mars 2012 11:40
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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