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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Georges BALANDIER, “Communication et image : une lecture de la surmodernité”. Un article publié dans De la tradition à la post-modernité. Hommage à Jean Poirier, pp. 41-47. Textes réunis par André Carénini et Jean-Pierre Jardel. Paris : Les Presses universitaires de France, 1996, 1re édition, 487 pp. [Autorisation formelle de diffuser ce texte dans Les Classiques des sciences sociales accordée par M. Balandier le 28 janvier 2008.]

Georges BALANDIER 

Communication et image :
une lecture de la surmodernité
”. 

Un article publié dans De la tradition à la post-modernité. Hommage à Jean Poirier, pp. 41-47. Textes réunis par André Carénini et Jean-Pierre Jardel. Paris : Les Presses universitaires de France, 1996, 1re édition, 487 pp.
 

La surmodernité
L’empire communicationnel
La communication dans le champ théorique
L'image dans la communication moderne

La surmodernité

 

En étudiant le travail de la « machine à civiliser », conclusion à une Histoire des mœurs dont il a assumé la direction, jean Poirier identifie le long et sinueux parcours qui conduit « de la tradition à la postmodernité ». Il ouvre sa recherche par le constat du caractère paradoxal de la situation actuelle : « La coexistence d'une progression impressionnante et d'une régression ». Il évoque, avec la force de la formule, une « dysculturation spectaculaire », tout en préservant le caractère cumulatif - garant du progrès en longue durée - de l'Histoire humaine. Il fait le compte du progrès, dans tous les domaines, afin d'apaiser ce qu'il dit être un état d'« angoisse existentielle », afin de désamorcer certains des pièges de la déréliction et de la dérision. 

Mais faut-il considérer le monde actuel comme issu d'une rupture, d'une mutation irréversible, ou comme maintenant de l'invariance, de la continuité, de la tradition malgré l'amplitude des transformations accomplies et toujours renouvelées ? La réponse ne se réduit pas à une alternative. En proposant le « concept d'hétéroculture », jean Poirier retient l'idée que « deux matrices culturelles » sont à l'œuvre ; l'une modèle selon la tradition, l'autre selon la dynamique d'une modernité en continuel renouvellement, toutes deux opèrent en tension. Et celle-ci est d'autant plus intense que la date de la coupure moderniste est plus proche, comme dans de nombreux pays en voie de développement ; ou que l'implosion sociale, conséquence d'une situation historique exceptionnelle, conduit à la reprise de formes anciennes durant la phase de transition, comme dans les pays européens du post-totalitarisme. La tradition peut alors apparaître comme le conservatoire des modèles du recours, ou comme une mémoire réactivable et programmable en fonction des circonstances. 

Dans les sociétés en état de surmodernité, la question n'est pas seulement celle de l'accumulation accélérée du savoir et du pouvoir-faire, des effets de l'obsolescence, mais aussi celle de l'inédit. En d'autres termes, existe-t-il maintenant des domaines où l'homme se trouve sans références antérieures, où ses avancées deviennent génératrices de situations sans précédents ? Il créerait alors, par ses activités les plus audacieuses, des territoires de la société et de la culture dont il n'aurait pas l'entière connaissance. Il serait à la fois le créateur et l'explorateur de ces nouveaux mondes issus de son œuvre. Il aurait à les mieux connaître afin d'y mieux assurer sa maîtrise et de les soumettre à l'exigence civilisatrice. 

Deux de ces nouveaux mondes s'imposent à l'attention en raison même de ce qu'ils mettent en jeu. D'une part, celui qui se façonne par l'exploration et la « colonisation » du vivant, et qui ouvre son espace à une sorte d'acculturation de la vie. D'autre part, celui où la communication étend et densifie ses réseaux, où les médias embarquent les hommes d'aujourd'hui dans cet autre univers, la planète à images. C'est sur celui-ci, plus immédiatement accessible, que portent les débats les plus passionnés.
 

L'empire communicationnel

 

La communication est partout Ce mot est de large circulation). Il semble impossible d'échapper maintenant à son emprise, entretenue de façon quotidienne et rendue plus intense sous l'effet de l'événement. D'échapper aussi aux commentaires prolixes, répétés, dont elle est l'objet. Sans pour autant savoir précisément ce qu'elle a en propre et ce qui la différencie - en dehors des techniques mises en œuvre - au cours de l'histoire des sociétés humaines. En effet, elle ne naît pas en ce siècle, mais elle y devient conquérante. 

Tout un ensemble de faits manifeste la formation progressive d'un empire communicationnel ; il s'impose en tous domaines, depuis ceux qui produisent le savoir, jusqu'à ceux où s'organisent les pratiques collectives et individuelles. La science relève de la théorie de la communication en au moins deux de ses aspects : d'une part, la recherche des moyens qui lui permettent de mieux communiquer (dialoguer) avec la nature, dans son avancée accélérée ; d'autre part, le recours à des modèles de type communicationnel, qui la conduit à « emprunter » à la linguistique et à la sémiologie, aux sciences de l'information et des systèmes. De son côté, la technique (la techno-science) est moins dépendante de la matière, de la matérialité, et davantage du traitement de l'information. Ce qu'elle organise prend de plus en plus l'aspect d'une communication complexe établie entre les hommes et les machines, et les automates, et entre les machines elles-mêmes. Au-delà, l'économie, principalement sous la forme du capitalisme financier, obéit à des stratégies où la quantité et la rapidité de l'information jouent un rôle décisif ; elles donnent l'avantage. 

En conséquence, c'est la vie sociale elle-même qui dépend de plus en plus des techniques de la communication. L'organisation de l'espace, des réseaux que celui-ci supporte, s'en trouve autrement façonné. Il en est de même sur les lieux de travail pour l'aménagement des activités, des « postes » et des tâches, et des relations internes, pour la communication d'entreprise qui « optimise » les rapports avec l'extérieur. Enfin, le domaine de la vie privée est plus largement, et de façon continue, relié au dehors par les systèmes « télé » de divers ordres. En bref, les relations sociales en nombre croissant sont indirectes, médiatisées, instrumentalisées. 

Sans outrance, il est maintenant possible de définir l'univers de la modernité, de la post-modernité, par la communication. Il semble que rien n'échappe à son emprise, qu'elle est davantage constitutive de toute « réalité » dans le monde contemporain - y compris de ces manifestations extrêmes du réel que sont la guerre et la catastrophe. On comprend que dans ces conditions, la communication apparaisse mal délimitable (puisqu'elle est partout présente) et difficilement définissable.

 

La communication
dans le champ théorique

 

Omniprésente, la communication envahit les théories. Elle n'est pas seulement la référence nécessaire, parfois la métaphore commode, elle constitue le principal des modes explicatifs. Elle tend à être la clé de toutes les explications. 

Après les théories fondatrices, dans les domaines de la cybernétique, de l'informatique, et de la communication dite « de masse », ce sont les divers domaines de l'activité théorique qui se trouvent concernés. Et tout d'abord la philosophie. Un nom permet l'illustration : J. Habermas. Le philosophe-sociologue propose une anthropologie philosophique nouvelle qui oppose a l'« activité instrumentale » (au travail et aux techniques) l'agir « communicationnel », l'« interaction » ancrée dans le langage, qui obéit au schéma communicationnel. Tout relève de ce schéma, et la nature elle-même n'est plus conçue comme un « objet » dont le sujet humain serait devenu maître et possesseur, mais comme un partenaire. Les sciences sociales sont soumises aux mêmes effets, la communication entre de plus en plus dans leurs élaborations théoriques, définit de plus en plus leurs espaces de recherche empirique. Si bien que L. Sfez, auteur d'une théorie critique de la communication, dénonce « l'envahissement de la communication en tous domaines ». Il lie ce phénomène à l'effondrement des grands systèmes symboliques unifiants. Il montre le risque : la communication peut mourir de l'excès de communication. 

C'est l'anthropologie qui a, dans les sciences sociales, intégré très tôt l'idée de communication. En France, avec C. Lévi-Strauss, sous l'influence de la linguistique structurale et des sciences de l'« information ». Dès la fin des années 50, il annonce cette « révolution copernicienne », « qui consistera à interpréter la société dans son ensemble en fonction d'une théorie de la communication ». Il s'attache à montrer que tous les niveaux de la société et de la culture manifestent des formes de la communication qui sont toutes de même nature ; c'est là ce qui leur est commun, ce qui les lie, jusque dans les domaines du droit, de l'art et de la religion. 

Aux États-Unis, c'est l'anthropologue G. Bateson qui fut la figure la plus remarquable. Il s'attache à la découverte d'une « structure globale de la communication », en considérant avec audace le monde social et le monde biologique. Il en arrive à cette affirmation que « toutes nos descriptions des organismes (quels qu'ils soient) ou des interactions entre groupes d'organismes doivent inclure les caractéristiques de leurs systèmes de communication ». Ici encore, l'information et la communication conduisent à voir, par niveaux d'extension croissante, le monde comme un tout intégré. D'affirmer au-delà la possibilité d'unir tous les domaines que la spécialisation des savoirs a dissociés. 

Mais le détour par l'anthropologie donne surtout la possibilité de Marquer les différences entre les sociétés de la tradition et nos sociétés. Dans les premières, à côté des instruments, ce ne sont pas seulement les signes, les symboles et les rites qui sont des moyens de l'existence sociale, mais aussi la parole et l'oralité. La parole - au sens fort du mot - est conçue comme originelle, créatrice, constitutive des êtres et des choses, conçue aussi comme moyen de l'action et de toutes les relations que les hommes établissent. Si l'on recherche ce qui est l'« équivalent » de nos théories générales de la communication, c'est à cette théorie de la parole qu'il faut se reporter. On mesure mieux alors ce qui différencie ces sociétés de la tradition de notre univers où les signes se banalisent, où la parole se trivialise, où l'imaginaire est de plus en plus pris en charge par les industries culturelles.

 

L'image dans la communication moderne

 

Il convient maintenant de considérer l'aspect absolument nouveau de la communication moderne, celui qui est le plus popularisé par des médias de divers ordres, celui qui résulte de l'usage massif des images. Ici encore, un bref détour par les cultures de la tradition n'est pas inutile. L'image n'y apparaît pas d'abord comme une représentation du monde extérieur, mais comme un moyen, un intermédiaire entre la pensée, l'imaginaire et l'action. Elle relie aux « puissances » dans la religion, elle donne le pouvoir sur les choses et les personnes dans la magie, elle intervient dans la régulation des rapports entre les personnes dans la vie sociale. Elle ne constitue pas un domaine particulier ; sous des formes multiples elle est partout présente, mais non foisonnante. Sans pour autant être banalisée, car, par elle, s'effectue une conversion génératrice d'information, de croyance, d'efficacité, d'effets émotionnels. L'image s'inscrit dans une construction du réel qui le fait voir comme une sorte de registre dont il faut interpréter les signes et décoder les messages. 

Dans notre histoire culturelle en longue durée, malgré les ruptures modernistes, se retrouvent certains de ces aspects. Et notamment l'explosion par l'image d'un au-delà de l'univers humain ordinaire, l'accès aux « choses cachées », et notamment la recherche d'un pouvoir requis par l'image. Ce qui nous est plus particulier, c'est notre relation ambiguë à l'image. À bien des reprises, elle a été considérée comme trompeuse, génératrice de leurres, de faux dieux, et associée aux malfaisances. Et maintenant, l'image a pour certains l'aspect de l'envahisseur qui traite chacune et chacun comme de « simples rétines ». En fait, l'image nous est à la fois familière, quotidienne, et mal connue. 

1 / Premier point de connaissance. Avec les techniques nouvelles les images se diversifient et se multiplient en grand nombre ; sous cet aspect, nous avons accédé à une culture de la surabondance. Images naturelles, images artificielles, images mixtes, images numériques y coexistent ; véhiculées par des réseaux de transmission toujours plus « densifiés ». Certaines des images actuelles sont absolument nouvelles. Celles qui sont dites de synthèse - produits de l'abstraction, de l'informatique et de l'art graphique - font surgir un monde intermédiaire entre l'univers matériel et l'univers des idées, entre le sensible et l'intelligible. Un monde à part qui n'est plus celui de la représentation, mais de la simulation, des effets de réel, où les images peuvent s'engendrer dans une infinie métamorphose des formes. 

Cette capacité de simulation est mise au service de la création d'un art nouveau, du cinéma, des productions vidéo, de la publicité. Elle est aussi employée pour la conception des produits industriels. Et dans la modélisation des transformations imposées à la nature, au milieu, à l'environnement. Elle permet de prévoir, de voir par anticipation. 

L'image est donc devenue prolifique. Ce qui ne va pas sans risques. Par leur nombre, la logique propre des systèmes qui les engendrent, leurs effets multiples encore mal identifiés, les images débordent leurs producteurs. Par leur nombre et leur efficacité, leur circulation ou expansion, elles transforment notre appréhension de la réalité au profit des apparences, des simulations ; d'une certaine façon, les images voient à notre place et nous imposent ce qu'elles font voir. Et avec les images virtuelles, elles entraînent dans des mondes sans existence matérielle. 

2 / Cette relation ne va pas sans contrepartie ; dans l'œuvre de connaissance de la nature, dans le travail scientifique, les techniques de l'image ont fait surgir un autre régime de la visibilité. Elles permettent une communication plus poussée, l'accès à une information plus fine. On peut dire que, par elles, nous avons accédé à une autre lisibilité du monde - proche du fantastique. 

On peut voir toujours plus loin, et de plus loin : ainsi, dans l'exploration du cosmos, l'astrophysique étend infiniment ses explorations, elle « remonte le temps », elle dresse un nouvel atlas de l'univers ; ainsi, dans la surveillance de la planète grâce à la télédétection qui s'effectue par surplomb satellitaire. On peut aussi « voir » de plus en plus profond, progresser dans la connaissance de la complexité : ainsi, la micro-biologie pénètre dans l'intimité de la cellule vivante, elle la « cartographie » ; elle donne la possibilité d'y intervenir de l'intérieur, comme fait l'ingéniérie génétique. 

L'image scientifique contribue toujours davantage à « faire »la science, et à renforcer les techniques qui en « appliquent »les résultats. Sa fascination est telle qu'elle déborde le cadre scientifique. Par l'effet de la vulgarisation, l'image scientifique nourrit notre imaginaire. Eue s'inscrit dans le champ du techno-imaginaire, elle contribue aussi à la naissance d'une esthétique qui résulte de la techno-science. 

3 / Cependant, les images quotidiennes, banales, qui environnent l'homme contemporain sont d'une autre nature. Ce sont celles que produisent les médias de grande diffusion (et principalement la télévision), les systèmes vidéo, les dispositifs publicitaires et le cinéma. Avec une mondialisation croissante de l'audience. 

Il est impossible de traiter sommairement des effets de ces images qui révolutionnent la culture et le mode de formation du lien social. Il faut se borner à quelques rappels principaux. Les réseaux qui véhiculent les images et les messages doublent la réalité, ils imposent une sur-réalité toujours plus dense, plus englobante ; ils rendent plus confuses les frontières du réel jusqu'alors reconnues. Les représentations de l'espace (tout devient proche par l'image) et du temps (tout tend à être vu sous l'aspect de l'immédiat, de l'éphémère, de l'événement) sont transformées. L'économie de la perception du réel est modifiée au profit de la vue, du voir - et donc, pour une part, au profit des apparences et du spectaculaire. L'omniprésence de l'image, enfin, s'impose dans l'espace de la vie privée, quotidienne ; elle rend plus confus le partage du public et du privé, de l'extérieur et de l'intérieur ; elle change les façons de vivre ensemble. On a pu dire qu'elle contribue à une « télécommande » des mentalités individuelles et collectives. 

Ce qui conduit finalement à poser deux sortes de questions : 

a) Dans quelle mesure l'image est-elle le moyen de créer des effets de réel, des illusions, de façonner des certitudes, des croyances et des émotions P Il reste difficile de remettre en cause l'autorité de l'image, de se situer dans une relation critique. Il faut savoir cependant que toute production d'images est une construction et non pas une pure reproduction de la réalité. Et notamment lors de l'utilisation des services dits d'« information » des télévisions. Les enjeux politiques, la soumission à l'événement qui ne laisse guère de temps à la vérification et à la réflexion, le traitement spectaculaire des événements rendent difficile la « pure » - ou totalement vraie - information. Le traitement télé de la révolution roumaine, de la guerre du Golfe et des grandes opérations humanitaires le montre. 

b) La seconde question est relative au rapport de la civilisation de l'image à la pratique de la démocratie. Les critiques résolus imputent aux images (notamment télévisuelles) la responsabilité de la passivité, de l'indifférence politique, de la déculturation de masse. Les plus sévères accusent les images de porter en elles les risques d'une perversion des médias, qui les ferait fonctionner « comme un parti unique ». Les défenseurs - P. Wolton en particulier - font à l'inverse un éloge mesuré de la télévision ; ils voient en elle un « facteur d'unité », un moyen d'association et finalement un instrument de la démocratie. Et aussi un facteur de libération, qui contribua à l'affaiblissement des totalitarismes. 

Le dossier est ouvert. Mais, déjà, une certitude est acquise. Une pédagogie de l'image est nécessaire, comme le fut autrefois celle de la lecture et de l'écriture, qui fonda l'école républicaine. Nous devons apprendre à domestiquer les images, afin de ne pas être domestiqués par elles.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 23 mai 2008 13:35
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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