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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Henry LÉMERY, La Révolution française à la Martinique (1936)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Henry LÉMERY, La Révolution française à la Martinique. Paris: Larose, 1936, 338 pp.

Introduction

Les révolutions changent de caractère à mesure que leurs effets se développent non seulement dans le temps, mais dans l'espace. Chaque milieu réagit à sa façon à l'incendie qui se propage, révélant parfois le pouvoir explosif d'idées et de situations profondément différentes de celles qui ont occasionné la première déflagration.

La grande Révolution de 1789 en est le plus frappant exemple. Nul autre mouvement d'humanité n'a eu une telle puissance d'expansion. Tout contribuait à en faire un événement entre tous exceptionnel : la méditation séculaire d'un peuple de penseurs, une soudaine floraison de l'intellectualité et du sentiment, l'ardente poussée de sève d'une race d'élite en pleine maturité. Nous en connaissons assez les effets au pays de l'Esprit des Lois et du Contrat social. Mais le ferment de rénovation porté au-delà de nos frontières par les armées de la République, diffusé par nos écrivains et nos philosophes à travers l'univers, devait produire des résultats auxquels nul n'avait tout d'abord songé : en Europe l'affirmation du principe des nationalités et les nouveaux impérialismes qui en procèdent ; dans le monde, la croissante et chaque jour plus troublante complication du problème des races. Et sans doute les effets de la grande commotion, après bientôt un siècle et demi, n'ont-ils pas encore fini de se développer.

L'histoire de la Révolution française à la Martinique n'est qu'un bien petit épisode au milieu des convulsions titaniques où se forma la France moderne. Elle présente cependant l'intérêt de faire apparaître, comme en une expérience de laboratoire, la déformation que subissent les idées et les passions transportées hors de leurs conditions d'origine. En croyant suivre le courant qu'elles leur impriment, les hommes obéissent sans presque s'en rendre compte aux impulsions de leurs sentiments et de leurs intérêts propres, et suivent la gravitation spécifique de leur milieu social.

Il ne semblait pas, à vrai dire, que les principes nouveaux qui suscitaient l'enthousiasme de la France entière, pussent être accueillis autrement qu'avec une frémissante sympathie par les descendants de ces pionniers qui, en quittant le sol natal, étaient allés chercher dans des terres vierges une existence plus indépendante et plus large. Ce que la Révolution leur apportait, c'était en somme la réalisation définitive, la consécration légale de cette liberté qui les avait poussés à s'expatrier, et en laquelle ils voyaient leur bien le plus précieux, celui qu'ils avaient le plus âprement défendu et dont ils avaient obstinément désiré la reconnaissance officielle.

En fait, ils y étaient déjà largement parvenus, et la Martinique, comme les autres îles françaises de la mer des Antilles, apparaissait, sous l'ancienne monarchie, comme un asile béni où chacun pouvait travailler et posséder, à l'abri de l'arbitraire et des vexations du pouvoir central.

La sécurité assurée par des milices locales de formation démocratique, conjointement avec des régiments entretenus aux seuls frais de la métropole, des impôts légers de l'emploi desquels l'administration avait à rendre compte dans un document public soumis à l'affichage, une justice rapide et gratuite, égale pour tous, les propriétés agricoles protégées par l'interdiction de la saisie immobilière, n'était-ce pas de quoi suffire au programme de plus d'un réformateur de l'ancien monde ?

Et quels privilèges eût-on abolis là où il n'y avait point de charges ni d'offices, où les lettres de noblesse étaient tombées dans un tel discrédit qu'en 1710 le Ministre avait dû renoncer à en distribuer sur l'avis qu'elles ne trouveraient pas d'acquéreurs [1], où le droit d'aînesse n'avait jamais existé encore que l'intégrité du domaine familial fût préservée par l'attribution à un seul héritier auquel incombait la charge de dédommager ses co-partageants ?

En vérité, la Martinique semblait réaliser une sorte « d'Utopie » par la sécurité de son régime et le libéralisme de ses institutions.

Mais il faudrait tout ignorer des ordinaires faiblesses de la nature humaine pour imaginer qu'une petite société, vieille de plus d'un siècle et demi, eût pu échapper aux mille raisons de discorde et de division que font naître les inégalités des situations et la divergence des intérêts.

Au seul point de vue économique, la Martinique était, à la veille de la Révolution, dans une situation hélas éminemment propice à l'éclosion de la guerre civile.

Deux groupes très différents de colons s'y disputaient la prépondérance : les planteurs d'une part, créateurs et propriétaires des exploitations agricoles réparties dans toute la campagne ; les négociants d'autre part, concentrés dans la ville maritime et commerçante de Saint-Pierre.

Un seul détail suffit à indiquer quelle pouvait être la tension de leurs rapports : les premiers devaient aux seconds 20 millions de livres [2] ; et les créanciers ne pouvaient pas plus poursuivre leurs débiteurs que ceux-ci n'avaient le moyen d'arrêter la marée montante de leur dette.

C'était là un effet direct, et le plus fâcheux, du Pacte colonial que la France, comme d'ailleurs toutes les autres nations coloniales, avait aux XVIIe et XVIlIe siècles, appliqué à son domaine d'outre-mer.

Il était fondé sur ce principe que chaque métropole doit être seule à bénéficier de l'exploitation de ses colonies. La Martinique, possession française, ne devait donc vivre que par la France et pour la France ; il lui fallait réserver la totalité de ses produits à la Mère-Patrie comme en attendre exclusivement les objets et les denrées qui lui faisaient défaut. Enfin la marine nationale pouvait seule être employée au transport des marchandises ; c'est ce que l'on appelait aussi le régime de l'Exclusif.

On avait concédé aux colons des terres en quasi gratuité ; le Roi leur avait donné la paix et la justice ; il les avait libérés du joug fiscal et des obligations privées ; il exigeait d'eux, en retour, qu'ils contribuassent à l'enrichissement du royaume.

Les planteurs de la Martinique avaient répondu à ces vues au delà de toute espérance en abandonnant peu à peu les cultures vivrières pour celle de la canne à sucre qui leur rapportait davantage. La savane indispensable aux bestiaux n'avait guère tardé à être envahie, elle aussi, par les plantations et les ateliers ; tant et si bien que, dès le commencement du XVIIIe siècle, la Martinique était assez semblable à une grande usine à sucre dont le personnel, sans cesse augmenté, devait se procurer au dehors tout ce qui était nécessaire à sa vie [3].

Pour ces clients de choix, il valait la peine de se déplacer. Bordeaux, Nantes, Dieppe, Le Havre, Marseille et la plupart des autres villes maritimes du royaume avaient envoyé dans l'île leurs agents qui s'étaient postés, ainsi qu'il fallait, au débarcadère des marchandises, autour du mouillage des navires marchands. C'était Saint-Pierre que sa situation géographique, sa belle et vaste rade, ses défenses naturelles désignaient tout particulièrement pour ce rôle.

Bientôt des négociants travaillant pour leur propre compte s'y établirent à leur tour. Ils devaient réussir, étant nécessaires dans un pays d'échange où l'un des échangistes n'était à même de s'acquitter qu'au moment de la récolte.

On oublie trop, lorsqu'on maudit l'intermédiaire, qu'il est toujours en même temps un banquier, et que ceux qui font appel à son concours pour faciliter leurs opérations, sont beaucoup moins attirés par ses bons offices que par le crédit qu'ils trouvent auprès de lui.

L'activité de ces auxiliaires parut d'abord providentielle ; grâce à eux les capitaines marchands purent vendre leur cargaison sans plus attendre et trouver les barriques de sucre prêtes à emporter ; les planteurs n'eurent plus à se préoccuper des arrivées et des départs des navires ; ils purent désormais acheter au fur et à mesure de leurs besoins ; les magasins de Saint-Pierre étaient toujours garnis. Le rythme des affaires s'en trouva accéléré, le commerce assaini, la vie régularisée dans les concessions les plus lointaines.

Mais les capitaines de navires et les commissionnaires, exerçant de par les lois prohibitives un monopole de fait, achetaient et vendaient aux prix les plus avantageux pour le commerce de France et pour eux-mêmes, et si les sucriers, gens fort magnifiques, imprévoyants et superbes, dépensaient sans compter, les négociants penchés sur leurs registres comptaient, eux, sans oublier un sol. Il en résultait que la balance des comptes était ordinairement défavorable aux planteurs, lesquels, même en livrant tous les fruits de leur industrie, voyaient d'année en année s'accroître leur solde débiteur.

Ils en éprouvaient une amertume d'autant plus grande que de continuelles infractions faites au régime de l'Exclusif, sous la pression de la nécessité, leur permettaient de mesurer à quel point la sujétion économique où ils étaient tenus favorisait leurs créanciers.

Pour que le pacte colonial fût rigoureusement observé, il aurait fallu que la métropole pût assurer régulièrement la subsistance de ses colonies ; mais en dépit de leurs efforts et de leurs prétentions les négociants n'y parvenaient pas de façon bien suivie. Tantôt la récolte avait été déficiente, tantôt la marine avait manqué ; souvent aussi la guerre paralysait la navigation : si bien qu'à peine d'acculer les habitants à mourir de faim sur leurs monceaux de sucre, il fallait autoriser pour un certain temps l'échange des marchandises avec l'étranger dans tous les points de l'île.

Périodes de prospérité pour les planteurs : Anglais, Espagnols, Américains leur vendaient 50% moins cher la morue, le bois et, en général, tous les matériaux et les vivres dont ils avaient besoin ; ils leur payaient les tafias et les mélasses le double des prix pratiqués à Saint-Pierre. Des doutes s'insinuaient alors dans l'esprit des ruraux sur la légitimité de leurs dettes ; ils sentaient se fortifier à la fois leur rancune contre les citadins et leur naturelle propension à la contrebande.

Celle-ci eut lieu de tout temps, et sur la plus grande échelle. Et cependant le Pacte colonial craquait de toutes parts malgré les ordonnances de Versailles fulminant contre le commerce étranger, lesquelles alternaient d'ailleurs avec les permissions accordées chaque fois que les circonstances l'exigeaient.

Mais si les planteurs faisaient volontiers usage du crédit, que les négociants intéressés au premier chef à la multiplication et à l'activité des ateliers ne pouvaient leur refuser, ils préféraient de beaucoup charger le plus possible de leurs denrées dans une anse isolée. Ils avaient ainsi le double avantage de frauder les droits de sortie et de soustraire leur marchandise aux saisies-arrêts par lesquelles les commissionnaires n'eussent pas manqué de sauvegarder leurs créances. On imagine que ces procédés n'amélioraient pas les relations entre les deux partis.

Les commerçants enrageaient de la mauvaise foi de leurs débiteurs immunisés, comme il a été dit, contre la saisie immobilière par une loi conçue jadis en faveur des plantations et des manufactures. Les « habitants » reprochaient à leurs créanciers de s'être enrichis, hors de toute proportion raisonnable « uniquement du fait de la violence législative » [4]. Ils comparaient leur pays « à un enfant rachitique dont la tête est extrêmement grosse aux dépens d'un corps exténué » [5].

Et, conscients d'être la source véritable de la prospérité du pays et des fortunes édifiées aux dépens de leur travail, ils revendiquaient la prépondérance politique et les moyens de l'exercer.

L'union de tous les blancs de la Martinique se faisait pourtant spontanément chaque fois qu'il s'agissait de défendre les franchises octroyées, d'en obtenir de nouvelles ou de réclamer le contrôle, par leurs représentants, de l'Administration à laquelle ils étaient soumis.

Mais si le pouvoir central respectait leurs privilèges, il entendait, en revanche, que le soin des affaires publiques restât intégralement aux mains du Gouverneur et de l'Intendant, nommés par le roi. On traitait les colons en éternels mineurs à l'égard desquels on était d'ailleurs disposé à témoigner « toute la bienveillance d'un bon père de famille » [6] pourvu qu'ils se montrassent soumis.

Or la soumission n'est point, comme l'on pense, la vertu cardinale de gens assez hardis et entreprenants pour rompre avec toutes leurs traditions et affronter les dangers d'une grande aventure et d'un climat nouveau. Au cours des trente années qui suivirent celle où Pierre d'Esnanbuc aborda le premier à la Martinique, les colons de cette île ne se révoltèrent pas moins de trois fois. Un demi-siècle plus tard, en 1717, ils « pacquetaient » [7] fort proprement le gouverneur et l'intendant et les jetaient avec leurs papiers et leurs effets dans un bateau prêt à faire voile pour la France, non sans accompagner ces étranges ambassadeurs de protestations d'amour pour leur prince.

Saint-Simon se divertit fort de cette plaisante exécution, et toute la cour dut y prendre amusement comme lui ; mais le Régent fut mieux assuré que jamais que la prudence commandait d'ignorer officiellement l'opinion de ces « testes folles ». Au vrai, il savait fort bien quelles tendances particularistes s'affirmaient dans les colonies d'Amérique, et que le roi y faisait figure de souverain étranger.

Aussi la seule proposition d'un député auprès du bureau du commerce à Paris (comme en possédaient toutes les villes commerçantes de France) ou d'une compagnie chargée simplement d'élaborer des mémoires et des projets, lui paraissait attentatoire à sa Majesté. Il ne fallait lui parler ni de syndic ni même de municipalités, car, après un siècle d'existence, la Martinique ne possédait que des paroisses dépourvues d'organisation communale.

Faute de mieux, le Conseil Supérieur qui n'avait à connaître que des règlements de police et d'industrie, s'attribuait la mission qui eût été assignée à un corps politique régulièrement constitué, singeait tour à tour les parlements de France et d'Angleterre, et ne cessait de faire pièce à l'administrateur et à l'intendant, à l'intendant surtout qu'il considérait comme son adversaire né.

Ce fut seulement en 1759 que Berryer, ministre de la Marine, désireux de relever la Martinique éprouvée par la guerre avec l'Angleterre, décida la création d'une Chambre mi-partie de commerce et d'agriculture, nommée par le Conseil Supérieur, et l'institution d'un député, à Versailles.

La première de ces tentatives ne fut pas aussi heureuse que l'espérait le ministre. Le Conseil prouva que ses aptitudes à l'art de la politique passaient son goût pour l'équité, en accommodant le décret de manière que la Chambre ne fût composée que de planteurs ou d'anciens commerçants ralliés, soit par leurs attaches familiales, soit par des propriétés récemment acquises, aux intérêts des planteurs.

La nouvelle Compagnie s'érigea aussitôt en protectrice des « sucriers », en critique impitoyable de l'administration royale, attaqua à boulets rouges le malheureux intendant et, pour finir, livra sans combat la Martinique aux Anglais [8].

Lorsqu'après le traité de Paris la colonie revint à la France, le roi préféra se passer des lumières du Conseil Supérieur et désigna lui-même les sept colons créoles appelés à former la nouvelle Chambre. Celle-ci, d'ailleurs, de même que la première, ne représentait que les grands propriétaires fonciers. Du moins dissipa-t-on toute équivoque en la disant « d'agriculture » seulement.

Pour ce qui est du député, la Colonie aussi bien que la Métropole n'eurent qu'à se louer de leur choix. Sur trois candidats proposes par le Conseil Supérieur, Choiseul avait agréé Jean-Baptiste Du Buc, membre d'une des plus puissante familles de planteurs et type achevé du grand blanc. Nommé en 1759, il fut confirmé dans ses fonctions en 1763. Le succès personnel qu'il rencontra à la cour de Versailles, les honneurs et les profits qu'il y sut gagner, ne lui firent pas oublier les intérêts des Iles du Vent. Devenu premier commis au bureau des Colonies, il obtint du Conseil du roi l'ouverture à Sainte-Lucie et à Saint-Domingue de deux ports d'entrepôt où serait autorisé le trafic avec les navires étrangers. « Quand Du Buc cessa ses fonctions de premier commis en 1770, la cause des colons perdait, auprès du pouvoir, son meilleur avocat » [9].

Mais déjà le cours souverain des réalités emportait les conceptions anciennes. Le libéralisme gagnait tous les esprits. A la veille de la catastrophe où elle devait périr, la monarchie donnait à ses colonies d'Amérique une preuve effective de sa bonne volonté : le 17 juin 1787, une ordonnance royale établissait à la place des Chambres d'agriculture, une « Assemblée Coloniale » comprenant un « Conseil Intermédiaire » chargé de garder le contact avec les agents des ministres dans l'intervalle des sessions. Le gouvernement avait fait l'expérience à la Guadeloupe de ce genre de conseils composés sur le modèle des Assemblées de Saint-Domingue, et avait décidé de les acclimater définitivement dans les deux îles jumelles.

On se proposait d'associer les habitants à l'administration et, dans ce dessein, on les invitait à élire un député par paroisse. Au vrai, aucune compétence n'était encore reconnue à ce corps de représentants. Le gouverneur et l'intendant, présidents de droit, en demeuraient les maîtres ; mais les élections, les discussions et la réunion des délégués de la Colonie entière devaient développer les échanges d'idées et permettre à l'opinion publique de s'exprimer.

Elle n'en prit que mieux conscience des raisons qui la divisaient et qui n'étaient pas toutes d'ordre économique.

La question des dettes ne se fût-elle pas avérée aussi irritante, que la campagne et la ville eussent encore été animées l'une contre l'autre par leurs prétentions et leurs vues politiques inconciliables.

Les planteurs, en dépit de ce nom évocateur de simplicité patriarcale - mais c'était « les sucriers » qu'il eût fallu dire - les planteurs avaient fini par composer une puissante oligarchie dans les mains de laquelle les milices démocratiques du début s'étaient changées en instrument de domination. A la fois chefs d'industrie et capitaines de compagnies, ils alliaient le pouvoir que leur conférait la richesse au prestige qu'ils recevaient de leur grade d'officier ou de leur dignité, de conseiller. Maîtres absolus d'une population noire dépourvue d'existence civile, forts de leur droit de premiers occupants, enracinés au soi de leur pays, ils méprisaient non pas seulement les hommes de couleur, mais autant et peut-être même plus l'élément flottant des commerçants tard venus dans l'île, et pour le temps d'y faire fortune. Ils n'aspiraient pas seulement au libre-échange, mais encore à une quasi-autonomie leur assurant la direction effective de la colonie sous le protectorat de la France.

Quant aux négociants, outre qu'ils tenaient pour sacro-saint le régime prohibitif qui les enrichissait, ils souhaitaient âprement d'abaisser la superbe de ces arrogants débiteurs qui les traitaient de grands seigneurs à manants. Habitants fortuits d'une ville qui n'était pas, comme on l'eût pu penser, la tête de la Martinique, mais bien le principal comptoir de la Métropole pour toutes les Iles du Vent (et qui devait garder quelque chose de ce caractère jusqu'à sa destruction par l'éruption du Mont-Pelé en 1902), ils étaient porté§ à se flatter, fût-ce envers et contre le Gouverneur, de personnifier la Mère-Patrie.

L'opposition de ces mentalités si dissemblables de la campagne et de la ville devait naturellement trouver dans le premier relâchement de l'autorité centrale et dans l'avènement d'un nouvel ordre de choses, l'occasion de s'accentuer et de dégénérer en conflit déclaré. Forcément, les idées et les passions de la métropole devaient trouver un terrain tout préparé dans l'élément urbain, encore tout attaché à ses origines et en relations plus directes avec les milieux de France. L'élément rural, au contraire, tout à ses préoccupations particularistes, devait normalement se désintéresser d'un mouvement qui lui était étranger par ses raisons et par son but, et ne voir dans l'occultation du pouvoir royal qu'un moyen d'affirmer ses tendances et d'atteindre plus sûrement ses objectifs.

Telle fut la première cause de la déviation des événements. La Mère-Patrie, il est vrai, ne cessera (du moins jusqu'en 1793), de prêcher aux deux partis rivaux la paix et la concorde. Elle aura la sagesse de comprendre que la nouvelle constitution qu'elle enfante dans les larmes et le sang, peut ne pas convenir là où les conditions d'existence sont toutes différentes de celles qu'elle offre elle-même. Elle recommandera aux colons de ne se livrer à aucune innovation en matière de régime, mais de tâcher à s'accorder pour élaborer des projets qu'elle s'engage à examiner avec la plus entière bienveillance.

Les honorables commerçants de Saint-Pierre auraient sans doute entendu ces conseils pleins de sens s'ils ne s'étaient laissé entraîner par deux éléments fort inégaux quant à la qualité mais non quant à la véhémence : la jeunesse et la canaille.

Précoces, ardents, électeurs à 16 ans [10], enclins comme tous ceux de leur âge à faire table rase du passé, nos jeunes créoles de la ville et des bourgs pouvaient-ils résister à la contagion révolutionnaire et ne pas prendre feu pour une cause qu'ils croyaient juste ? Ils seront les premiers champions de la « régénération » et les plus désintéressés. On les verra fronder le gouverneur, défier les officiers, échanger entre eux des lettres enflammées qu'ils qualifieront mutuellement de « sublimes cantiques » [11].

Allaient-ils se soucier d'être submergés et souvent compromis par l'espèce la moins recommandable : flibustiers, aventuriers, matelots déserteurs, bagnards évadés, tourbe qui se dépose à toutes les époques dans tous les ports -lesquels, n'ayant rien à perdre, ont tout à gagner et ne demandent pas mieux que de bouleverser le pays qui leur a donné asile, pour s'établir sur ses ruines ? [12].

Aux milices des planteurs comme aux troupes du gouvernement, les négociants étaient à même d'opposer des partisans qu'ils n'avaient que la peine de contenir - à quoi ils ne réussirent d'ailleurs pas longtemps.

Mais en cet an de grâce 1789, ni l'un ni l'autre des adversaires dressant son ambition et sa haine au-dessus de la masse des hommes de couleur, n'envisageait que cette multitude attentive dont ils allaient, au cours des années suivantes, se disputer la fidélité, posait, par sa seule présence, le problème le plus grave.

Ce n'est pas impunément que quelques milliers de blancs appellent au travail un nombre huit ou neuf fois supérieur de noirs, ceux-ci fussent-ils importés comme du bétail et réduits en servitude.

Et c'est ici qu'apparaît le caractère proprement spécifique que devait prendre la tourmente révolutionnaire, transportée de la vieille société métropolitaine où elle avait pris naissance, dans le milieu profondément différent de la vie coloniale.

Car la mise en valeur du pays, la création de ces florissantes exploitations dont planteurs et négociants se disputaient les profits, n'avaient été possibles que par le moyen d'une main d'oeuvre importée et utilisée par les deux Procédés barbares de la traite et de l'esclavage.

Ces institutions d'Etat, verrues énormes d'une société qui s'estimait civilisée, étaient si profondément entrées dans les mœurs, elles étaient si intimement liées à l'existence même de la colonie, que les bénéficiaires du régime n'en avaient pour ainsi dire pas conscience. Le noir ne comptait pas. Viendrait-il à l'esprit d'un de nos fermiers que ses animaux domestiques pussent avoir des droits, et qu'il fallût confronter ces droits avec les siens ? Ainsi, ni les planteurs ni les négociants n'imaginaient qu'une question eût jamais à être posée au sujet de ce troupeau jugé négligeable et dont l'importance allait être primordiale.

Ils ne songeaient pas que cette conception égoïste et féroce - même en supposant qu'elle fût susceptible de demeurer viable en se maintenant jalousement cohérente avec elle-même - avait déjà subi de redoutables atteintes.

Car si l'on avait la prétention de conserver indéfiniment les noirs, amenés d'Afrique par force, dans l'état de « propriétés pensantes » (comme le dira dans un langage élégant l'un des commissaires de la Révolution), il eût fallu n'en affranchir jamais aucun, et encore moins s'unir à leurs femmes...

Mais les lois de la nature se jouent de celles des hommes.

Aussi aveuglément méprisés qu'ils fussent alors, les hommes de couleur libres étaient là. Nombreux, orgueilleux d'être du sang des grands blancs, supérieurs par les connaissances qu'ils avaient su acquérir aux petits blancs qui régentaient Saint-Pierre, enrichis d'autant plus rapidement qu'ils travaillaient eux-mêmes à leurs terres, miliciens pour la plupart et formés au combat, ils constituaient désormais une classe importante avec laquelle il fallait bien compter.

Quoique la division se fût aussi glissée dans son sein - les esclaves et les hommes libres se détestant mutuellement - la « Couleur » était déjà l'élément prépondérant dans les destinées des Antilles françaises. Elle ne l'apprendra elle même qu'en l'apprenant au monde. Il faut constater l'évidence : à Saint-Domingue, Toussaint Louverture et ses congénères extermineront les Européens sans recours ; - Victor Hugues ne reconquerra la Guadeloupe que grâce à l'aide des noirs ; à la Martinique, la victoire favorisera ou trahira chaque parti selon qu'il sera soutenu ou abandonné par les mulâtres.

Sans doute, sous le Consulat, « la Couleur » devra-t-elle reprendre le joug ; sans doute faudra-t-il deux autres révolutions pour qu'elle accède définitivement à cette liberté à peine entrevue, à cette égalité si précairement goûtée ; mais ce couronnement ne pouvait que s'accomplir.

Et c'est bien là ce qu'il y a de plus impressionnant dans ce grand drame dont les acteurs eux-mêmes n'avaient pas conscience : à leur insu, il se transposait plus haut que leurs rôles, leurs intérêts, leurs idées et même leur idéal ; si haute que fût la pensée française, elle était dépassée par les forces qu'elle avait, par occasion, mises en branle.



[1] MAY (L.-Ph.) : Histoire économique de la Martinique.

[2] Environ 450 millions de francs actuels.

[3] Cf MAY (L.-Ph.) : Histoire économique de la Martinique.

[4] LESCAILLER (baron Daniel) : Note sur les causes et la nature de l'opposition entre Saint-Pierre et « La Campagne ».

[5] Lettre d'un planteur. Archives Dxxv 115.

[6] Lettre de Colbert, citée par May (L.-Ph.).

[7] SAINT-SIMON : Mémoires, T. 14, page 85.

[8] « Après des mois de famine et d'abandon, il est vrai ». Histoire économique de la Martinique (L.-Ph. MAY).

[9] A. DUCHÈNE : La politique coloniale de la France.

[10] A la seconde assemblée coloniale, l'âge minimum des électeurs fut fixé à 25 ans.

[11] Correspondance échangée entre les jeunes citoyens des bourgs et des villes. Arch. Col. Dxxv 117, Dossier 915.

[12] Lettre de M. de Laumoy au ministre. Arch. Nat. Col. C8A 89.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 20 décembre 2008 8:35
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cegep de Chicoutimi.
 
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