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Collection « Les auteur(e)s classiques »

La France sous les derniers Capétiens (1223-1328). (1964)
Extraits


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Marc Bloch (1886-1944) [historien français], La France sous les derniers Capétiens (1223-1328). Cahier des Annales, 13, 2e édition. (1re édition, 1964) Librairie Armand Colin, Paris, 1971, 130 pages. Une édition numérique réalisée par Pierre Palpant, bénévole, Paris

Extraits.

La place de la France
dans les grands courants d’échanges européens

 

1° Il y a deux grands foyers d’échanges. Le royaume participe, mais inégalement, à l’un et à l’autre :

a) D’abord les ports méditerranéens, tête de lignes du commerce avec l’Orient, musulman ou byzantin, et l’Afrique. Là s’embarquent les draps et étoffes de lin, des armes, des bois et des blés pour le Maghreb. Le débarquement des produits exotiques qui sont surtout : des épices, des produits divers, par exemple l’aloès. Parfois si lointains que Joinville croyait le gingembre, la rubarbe, l’aloès et la cannelle, abondants en Égypte, venus par le Nil du Paradis terrestre, par chute des arbres abattus par le vent. Ou des produits alimentaires de luxe : le sucre, qui provient pour partie des plantations génoises ou vénitiennes de Chypre ou de Syrie, ainsi que de l’Égypte. Des produits tinctoriaux ou servant à la teinture : indigo, bois de brésil, alun. Des matières premières de l’industrie textile, parfois élaborées en étoffe : coton, soie. Des esclaves, surtout concentrés dans les pays méditerranéens eux-mêmes.

Les principaux de ces ports, Gênes, Pise, Venise, sont hors de France. Marseille, hors du royaume également, tombe sous l’influence d’un prince français, Charles d’Anjou, comte de Provence depuis 1246 et qui établit définitivement sa domination à Marseille en 1257. Le Bas-Languedoc était du royaume. Depuis 1229, Narbonne est au roi. Montpellier forme une seigneurie sous la maison d’Aragon et l’évêque de Maguelonne dont, en 1293, le roi achète les droits. Plus près du delta, saint Louis crée Aigues-Mortes, au profit duquel il s’efforce en vain d’établir un véritable monopole commercial.

b) Les ports de la mer du Nord, notamment les ports flamands, qui sont du royaume. Le plus important de beaucoup est Bruges, sur le Zwin, avec ses avant-ports Damme et l’Ecluse. Une grande transformation s’opéra là au cours du XIIIe siècle. A la différence des ports méditerranéens, le commerce de Bruges devint purement passif ; la batellerie flamande ne joua plus de rôle important. Ce sont des vaisseaux étrangers qui apportent à Bruges les marchandises du Nord-Ouest et du Nord et en emportent les produits, soit aux Pays-Bas, soit dans la Méditerranée, pour lesquels Bruges fait figure dans l’Europe septentrionale de centre de diffusion.

Ces produits d’exportation sont, naturellement, essentiellement les draps et les produits méditerranéens.

Les produits d’importation sont : les laines anglaises, matière première pour l’industrie des Pays-Bas et même plus loin jusqu’en Italie (surtout vers 1300) ; du Nord, les blés, les bois, les harengs fumés, les fourrures, des métaux.

2° Où se faisait la jonction des deux grands foyers ?

Problème très grave, dont nous allons voir l’importance fondamentale pour la société française.

a) Durant une première période, qui s’étend en gros jusqu’à la fin du XIIIe siècle, la jonction s’est faite à peu près uniquement par voie de terre. C’est dire que la voie de liaison passait par la France (je ne veux pas dire par le domaine royal). Les lourds chariots des caravanes ou les mules remontaient la vallée du Rhône — s’ils venaient du littoral languedocien ou du Bas-Languedoc ; ou bien les marchands rejoignaient la même route Rhône-Saône, sur des chariots ou sur des mules en franchissant un des cols des Alpes ; les plus fréquentés étaient le Genèvre, le Cenis et le Grand Saint-Bernard. Puis, par les plaines de Champagne, ils gagnaient celles du Nord. Une des routes les plus fréquentées passait par Bapaume, dont le péage qui, depuis Philippe Auguste, appartenait, avec l’Artois, au roi de France, rapportait au trésor royal de beaux revenus. Parfois, on passait de la voie de terre à la rivière.

Mais qui accompagnait les marchandises ? On pouvait concevoir que le marchand du lieu de production ou d’arrivée fît lui-même le voyage de bout en bout, l’échange n’ayant lieu qu’au point d’arrivée. En fait, surtout au XIIe siècle, cela se passait assez souvent ainsi ; des Flamands se rendaient à Gênes par exemple ; des marchands lombards sont signalés aux foires d’Ypres en 1127. De plus en plus, cependant, l’habitude se prit de se rencontrer en un lieu d’échange intermédiaire, qui fut les foires de Champagne.

On désigne sous ce nom un groupe de six foires, siégeant dans quatre villes différentes et qui se succédaient de façon à couvrir l’année entière. Certaines d’entre elles étaient fort anciennes (une de celles de Provins est attestée en 995). Mais elles ne prirent une grande importance qu’au cours du XIIe siècle. Tel qu’il est constitué définitivement, le cycle est le suivant :

  • Foire de Lagny, du début de janvier au lundi qui précède la mi-carême ;
  • Bar-sur-Aube, du mardi avant la mi-carême jusqu’à la fin de février ou le début de mars ;
  • Foire centrale de Provins (dans la ville haute) : du mardi avant l’Ascension jusqu’à une durée de quarante-six jours ;
  • « Foire chaude » de Troyes, du mardi qui suit le 8 juillet jusqu’au 14 septembre ;
  • « Foire de Saint Ayoul » de Provins (dans la ville basse) : du 14 septembre jusqu’à la Toussaint ;
  • « Foire froide » de Troyes, du 2 novembre jusqu’à la semaine qui précède Noël.

Ces foires n’attiraient pas seulement les Flamands et les Italiens. Elles devinrent rapidement un centre d’échanges pour une grande partie de l’Europe. Des groupes de marchands, ville par ville, ou région par région, y avaient des maisons, destinées à leur logement et à l’étalage de leurs marchandises. Parmi eux, on trouve au XIIIe siècle, à côté des Italiens et des Flamands, des Allemands, des Espagnols, des Montpelliérains, des gens de diverses provinces françaises. Elles durent cette importance primordiale à leur situation géographique. Pas à cela seulement. Leur régularité même les rendait éminemment propres à l’établissement de cours réguliers — de marchandises et de change de monnaies — et aux règlements de paiements prévus à date fixe. La technique du crédit commercial, sur laquelle nous aurons à revenir, s’est développée essentiellement aux foires de Champagne. Une bonne organisation judiciaire s’ajouta à ces avantages. Les « gardes des foires de Champagne » — communs à toutes les foires et institués par le comte — veillaient au paiement des créances contractées là-bas et poursuivaient devant les juridictions étrangères les débiteurs défaillants. Aux diverses foires même, les opérations se suivaient selon un ordre strictement réglementé, les derniers jours étant consacrés à l’établissement des lettres de créance. Non seulement lieu d’échanges — très importants — de marchandises de tout ordre et de toute provenance (par exemple foires aux chevaux), mais bourse surtout monétaire, et clearing house européen. Les financiers italiens se faisaient envoyer les cours des monnaies aux foires de Champagne, et c’est, par exemple, par un rapport de cette espèce, heureusement conservé, que nous connaissons ce fait significatif : en 1265, avant d’entreprendre son expédition de Sicile, Charles d’Anjou fit acheter à la foire de Saint-Ayoul de Provins une grande quantité de monnaies d’or de Florence — le florin — si bien que les cours en haussèrent considérablement.

Or, ces foires si brillantes entrèrent en décadence à la fin du XIIIe siècle. Nous pouvons comparer les revenus que ces foires rapportaient au trésor comtal : en 1296 ils sont sensiblement plus faibles qu’en 1275. En 1339, un document rapporte ceci : les loyers des maisons appartenant au chapitre Saint Quiriace de Provins valaient « en icelluy temps que les foires de Champagne estoient en bon estat » environ 1000 livres. Ils sont tombés à 300 livres.

Pourquoi ? On a souvent invoqué la fiscalité royale. A l’exception de la foire de Lagny, qui appartenait à l’abbaye de cette ville, et des sept premiers jours de la foire de Saint Ayoul de Provins, dont les revenus allaient au prieuré de ce nom, les foires étaient propriété comtale et le trésor des comtes percevait des droits importants. Or, en 1284, l’héritier du roi de France, le futur Philippe IV avait épousé l’héritière de Champagne. Désormais, le comte de Champagne fut le roi de France (à l’exception toutefois de la courte période : 1305-1314, pendant laquelle à la mort de sa mère, la reine Jeanne, le comté passa au fils aîné de Philippe IV, le futur Louis X). Et il est bien probable, en effet, que la fiscalité de Philippe le Bel et de ses fils eut ses excès en Champagne comme ailleurs. De même, et peut-être plus encore, les persécutions contre les Lombards. Mais là n’est pas la cause véritable de la décadence. Elle a pour origine la substitution de la voie de mer à la voie de terre, et, dans la voie de terre elle-même, un détournement.

b) La voie de terre avait toujours eu de graves inconvénients. Je ne sais si elle était moins sûre : piraterie et brigandages devaient s’équivaloir. Mais elle était certainement plus lente et plus onéreuse (à cause des péages). Pourquoi tarda-t-on à lui substituer la voie de mer ? A la fin du XIVe siècle, on expliquait la révolution des communications par une curieuse légende : pour se rendre par mer en Flandre, les Génois auraient fait rompre « une roche en mer qui les empechoit ». Cette roche n’a jamais existé que dans l’imagination des bons Champenois. En fait, progrès de toute part de la navigation lointaine par emploi de la boussole (qui se répand au XIIIe siècle) et de la construction des bateaux (koggen ou caraques). Parallèle à l’Umfahrt du Jutland, la confection de cartes (le plus ancien portulan connu, qui est pisan et du XIIIe siècle, donne la côte de l’Atlantique, d’ailleurs fort inexactement).

Nous sommes mal renseignés sur les dates. Dès 1232, nous voyons un vaisseau génois à La Rochelle. Un autre aborde en Angleterre en 1304. Au début du XIVe siècle, d’autres apparaissent à l’Ecluse. En 1315 probablement, les Vénitiens commencent à organiser un service régulier de galères convoyées jusqu’aux ports des Pays-Bas.

En même temps, une modification se produisait dans les voies de terre. A une date peu antérieure à 1236, le passage du Gothard le long de la gorge de la Reuss avait été aménagé. Une route nouvelle s’ouvrit par là à travers les Alpes centrales, jusque là desservies par des cols médiocrement accessibles. En même temps, les villes de l’Allemagne du Sud et du Rhin, jusque là plutôt en retard, développaient leur commerce. Une route nouvelle s’établit, qui rejoignait par la Souabe et le Rhin la Flandre, Anvers ou la Hollande. Elle ne fit pas disparaître la route précédente. Mais elle la concurrença.

Importance de ces faits pour la France du XIIe siècle et de celle du XIVe.

3° Il ne faudrait d’ailleurs pas borner les courants commerciaux qui traversaient la France ou en partaient, à la route Méditerranée-Champagne-Flandre. Sur la façade de la Manche ou de l’Océan, la France possède des ports actifs : Rouen, La Rochelle, Bordeaux, Bayonne (ces deux derniers en terre angevine-anglaise). Et elle prend place parmi les pays exportateurs. Pour cinq denrées surtout :

  • L’argent du Massif Central, exporté en Angleterre et dans les pays musulmans ;
  • Les laines du Languedoc, exportées en Italie ;
  • Les draps d’un peu partout, notamment du Languedoc encore ;
  • Le sel (des marais salants de l’Atlantique) ;
  • Surtout peut-être le vin . Ici, servi par la navigation : en 1798 « vin de La Rochelle » à Liège. Vers l’Angleterre. Vers la Flandre. Vins de Gascogne ; mais aussi, dès la fin du siècle, de Bourgogne. Il y a eu là un des grands accrocs donnés à la production domaniale.

4° Ces rapports avec les pays étrangers ont contribué à donner ou à accroître en France l’importance économique d’éléments humains étrangers.

Parmi ceux-ci, on peut ranger les Juifs. Non qu’ils ne fussent établis depuis bien des siècles sur le sol français ; leurs communautés remontent à l’époque romaine. Et ils parlaient français. Mais, outre que la différence de religion et de droit équivalaient au Moyen Age à une différence de nationalité, ils avaient dû une bonne part de leur rôle économique, au haut Moyen Age, à leurs liaisons internationales. C’est ce qui explique d’ailleurs que les progrès mêmes des relations internationales aient contribué à leur affaiblissement économique. De même et surtout, les progrès de l’intolérance, contemporains d’abord des croisades, puis de cette espèce de mise en bataille du catholicisme contre l’hérésie, qui caractérise le XIIIe siècle, d’autant qu’il y avait des conversions. Symptômes : la destruction des Talmuds en 1240 ; des bûchers isolés, comme celui où montèrent, en 1288, les célèbres martyrs de Troyes. Les Juifs avaient toujours exercé le commerce de l’argent, et accessoirement la ferme des domaines seigneuriaux et royaux ; mais ils étaient en même temps des commerçants très actifs et souvent des propriétaires terriens. En 1180, encore, un Juif était consul à Toulouse ; sous saint Louis même, un autre prévôt royal à Châtellerault. L’intolérance en même temps que la mainmise sur le commerce par les marchands indigènes les réduisirent de plus en plus, au XIIe siècle, au rôle de prêteurs (d’autant que, nous le verrons, l’usure était, en principe sinon en fait, interdite aux chrétiens). Ils étaient considérés — avec les étrangers d’ailleurs — comme attachés aux seigneurs hauts justiciers par des liens de dépendance stricts, voisins du servage ; et le roi tenait à étendre ses droits aux dépens des hauts seigneurs justiciers. Avec Philippe Auguste commence une série de mesures de persécution, qui sont en même temps d’exploitation, le roi en règle générale ne déclarant point éteintes les dettes contractées envers les Juifs, mais se substituant à eux comme créancier, ou s’efforçant de le faire. Expulsés du domaine royal en 1183, rappelés en 1198, ils furent de nouveau chassés en 1306 et leurs biens et titres de créance confisqués. L’opération cette fois menée par les officiers royaux et étendue à tout le royaume (sauf quelques principautés féodales). Les seigneurs eurent beaucoup de mal à obtenir la compensation, à laquelle ils avaient droit. Les Juifs furent d’ailleurs rappelés en 1315. Mais ils demeurèrent soumis à de fréquentes persécutions. Ils ne jouèrent de nouveau un rôle important dans la vie économique de la nation qu’au XVIIIe siècle.

En revanche les Italiens, qu’on appelait des Lombards. En réalité, ils ne venaient pas seulement des villes d’Italie du Nord comme Asti, mais aussi de la Toscane : Lucques, Florence, Sienne surtout. Ils étaient affiliés en général aux grandes compagnies commerçantes de là-bas. On en rencontrait même dans d’assez nombreuses villes : Montluçon en 1244, Varenne-en-Argonne au début du XIVe siècle. Ne les imaginons pas seulement financiers, c’est-à-dire prêteurs. Le commerce de l’argent et celui des marchandises ordinaires n’étaient pas séparables au Moyen Age. Les Lucquois, par exemple, étaient les grands fournisseurs de soie brochée et brodée des cours royales ou seigneuriales. Mais il est exact qu’ils étaient grands prêteurs. Ils n’étaient pas les seuls à le faire, mais ils le faisaient largement. Ils devaient l’importance de leur rôle : 1) à l’accumulation des capitaux qu’avait provoquée en Italie le très ancien commerce méditerranéen ; 2) à la grande perfection de la technique des affaires italiennes. Ne croyons pas d’ailleurs qu’ils réussissaient toujours. La liste des faillites des grandes maisons italiennes, de 1298 à 1341, est impressionnante. C’est que leurs ambitions étaient souvent excessives, vues les conditions techniques et politiques de la finance du temps. C’est aussi qu’une bonne partie de leur actif consistait en créances sur des princes ou rois, aisément défaillants. Les besoins d’argent de la royauté l’ont mise, notamment depuis saint Louis et surtout depuis Philippe le Bel, en rapports fréquents avec les « Lombards » selon des procédés sur lesquels nous aurons à revenir. Un rôle considérable fut joué dans l’administration financière de Philippe le Bel et même parfois dans sa politique par trois frères, banquiers florentins établis à Paris et associés : Biccio, Musciato et Nicholuccio Guidi dei Francezi (Biche et Mouche). De même, dans l’administration de la Champagne, Renier Acorre, de Provins. Comme les Juifs, les Lombards furent à plusieurs reprises chassés et spoliés : en 1277, en 1291, en 1311, en 1320, le prétexte étant naturellement l’usure. Ils revinrent toujours.

A côté d’eux, commerçants et financiers indigènes sur lesquels nous reviendrons. La France n’est pas uniquement une dépendance de la finance italienne. Mais le rôle, que joue celle-ci, caractérise bien ses liens, désormais étroits, avec le commerce méditerranéen et l’antériorité de celui-ci.

Retour au livre de l'auteur: Marc Bloch, historien (1886-1944) Dernière mise à jour de cette page le Lundi 15 août 2005 18:30
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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