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Collection « La désintégration du Québec et des régions »

Les régions du Québec en crise. Bilan, enjeux et voie de solution
Jean Tremblay, maire de Saguenay


Les régions du Québec en crise. Bilan, enjeux et voie de solution. Saguenay, novembre 2002.

INTRODUCTION


Un intellectuel renommé, traitant de développement, a écrit :

“Est-il besoin de dire qu’au niveau des provinces comme au niveau du gouver-nement fédéral, on est encore très loin, non seulement du mot planification globale, mais surtout de la réalité. On est, pour autant, infiniment loin de la planification régionale ou du développement régional. Qu’est-ce en fait que le développement régional sinon l’application d’une politique de développement global dans un contexte précis et déterminé. Cette application, au niveau régional, d’une politique de développement global suppose une adaptation régionale des programmes généraux.”

Plusieurs trouveront ce texte actuel. Pourtant, il date d’une autre époque. C’est en 1971 que le regretté sociologue Gérald Fortin alignait ces idées toutes simples. Selon lui, le développement régional n’était pas autre chose que le fruit de l’application à des populations régionales d’une politique basée sur le développement de tout l’ensemble. C’était une époque où l’on concevait encore le développement comme une croissance économique sans génération d’inégalités. On était donc loin des concours de pauvreté et des ma-rathons de problèmes pointus qui servent maintenant systématiquement à quémander les subsides de l’État.

Trente ans après Gérald Fortin, que constate-t-on par rapport au développement de l’ensemble des régions qui, toutes ensembles, s’appellent encore le Québec ? On constate que la réalité mesurable et les bilans exacts ne semblent pas encore être la base du travail de développement de nos gouvernants. On constate que la situation des régions loin de s’approcher d’un développement de l’ensemble, se caractérise par des écarts économiques qu’on ne retrouve dans aucune des autres provinces à l’ouest du Québec. On constate que ces écarts ont grugé dans la population jeune de plusieurs régions au point où celles-ci ont pratiquement perdu leur capacité naturelle de reproduction et sont désormais en dépopulation. On constate que depuis au moins 1986, ces faits sont connus des décideurs du Québec et que le gouvernement n’a pas encore jugé bon d’assumer à cet égard sa responsabilité. Aussi constate-t-on qu’il n’y a eu aucun redressement depuis lors. De plus, je constate que l’exercice bureaucratique auquel on m’a convié en vue du Rendez-vous national de régions qu’on ose appeler ressources était tricoté de manière à éviter de dire « les vraies affaires ».

On n’a donc pas affaire à un petit problème à faire régler par quelques bons administrateurs. On a affaire à un problème qui menace l’avenir du Québec : c’est un problème politique qu’aucune région ne pourra résoudre avec quelques oboles électorales. C’est peut-être la plus grande épreuve que la société québécoise aura jamais eu à traverser au plan de sa solidarité.
C’est cet ordre de préoccupations qui m’a décidé à vous livrer ici ma réflexion sur nos problèmes de développement et ceux d’autres régions, sur leur origine et sur la nature des solutions durables. Dans cet exercice, j’ai pu compter sur l’expertise et le dévouement de Messieurs Charles Côté et Daniel Larouche.

Jean Tremblay, maire de Ville Saguenay



1 LE DÉVELOPPEMENT LOCAL ET RÉGIONAL :
BILAN D’UNE PRODUCTION



Établissons d’emblée notre principe d’analyse : Logiquement, le développement des collectivités humaines s’observe à travers des résultats mesurables. À l’évidence, ces résultats découlent des activités réalisées par ceux qui ont la charge de faire du déve-loppement. Comme production, le développement c’est ce que font les développeurs! Ces derniers devraient, en principe, être responsables et imputables du résultat de leurs interventions en la matière.


1.1 Bilan de la production en matière de développement local et régional, 1996-2001

Dans ce contexte d’analyse, il faut réussir à expliquer pourquoi les activités de développement réalisées entre 1996 et 2001, au Saguenay-Lac-St-Jean et au Québec, se soldent par les résultats suivants :

Au Saguenay-Lac-St-Jean :
  • Pour la première fois de son histoire, la population du Saguenay-Lac-St-Jean a subi une baisse absolue de ses effectifs : 8 370 individus en moins de cinq ans, soit une perte de 2,92 % de la population régionale.
  • Les quatre MRC de la région ont connu une baisse démographique dans des proportions à peu près égales.
  • Sur 57 municipalités, 41 municipalités (72 %) ont subi une perte démographique entre 1996 et 2001 : voir la figure 1.
  • Ces 41 municipalités regroupent 90 % de la population régionale.
  • Les territoires urbanisés sont affectés par ces baisses autant que les milieux ruraux.
La figure I.

MUNICIPALITÉS EN PERTE DÉMOGRAPHIQUE NETTE
ENTRE 1996 ET 2001
AU SAGUENAY-LAC-ST-JEAN


Cliquer sur la carte pour l'aggrandir.
(5'' x 8'')


Ailleurs au Québec :
  • Globalement, sur 99 unités géographiques qui subdivisent le Québec (96 MRC et 3 communautés urbaines), 58 unités ont subi une chute de population entre 1996 et 2001.
  • Ces MRC en baisse démographique forment ensemble une superficie équivalant à 91 % de la portion habitée du territoire québécois (Note 1): voir la figure 2.
  • Tout comme le Saguenay-Lac-St-Jean, cinq autres régions ont amorcé une baisse démographique au cours de ces cinq années.
  • Ensemble, ces six régions en baisse de population forment le territoire des « régions-ressources » : une zone habitée située au nord et à l’est du Québec.
  • Ces régions en baisse de population représentent 80 % du Québec habité (Note 2). Elles voient leurs populations décroître ainsi :
    • la Gaspésie-Iles-de-la-Madeleine : -7,84 %
    • la Côte-Nord : -5,36 %
    • l’Abitibi-Témiscamingue : -5,07 %
    • le Saguenay-Lac-St-Jean : -2,92 %
    • le Bas-St-Laurent : -2,64 %
    • la Mauricie et le Centre-du-Québec : -0,49 %

  • Ensemble, ces six régions, contiguës et en baisse démographique, accusent une diminution de 2,83 %, contre une augmentation de 2,35 % dans le reste du Québec (soit sa partie sud-ouest). Globalement, le Québec s’est accru de 1,38 %.
  • Trente-cinq des 37 MRC qui subdivisent ces six régions ont enregistré une baisse. Ainsi, à l’est de l’Estrie, seul un couloir rectiligne reliant l’agglomération de Québec à la frontière américaine, constitué de 8 MRC, échappe pour le moment à cette baisse générale.
La figure 2.

VARIATION DE LA POOPULATION DES MUNICIPALITÉS RÉGIONALES DE COMTÉ DE 1996 À 2001


Cliquer sur la carte pour l'aggrandir.
(6'' x 8'')


Ces résultats montrent qu’il ne s’est fait aucun développement dans la superficie du territoire québécois étiquetée « régions-ressources » et même au-delà des limites de ces régions. Bien au contraire! Ces résultats de l’intervention des développeurs révèlent qu’au cours de ces cinq années, les parties du territoire québécois touchées - incluant le Saguenay-Lac-St-Jean - ont atteint le stade de la dépopulation.

Ce stade de sous-développement est caractérisé par la prédominance chronique des facteurs qui font diminuer les populations (la mortalité et l’émigration) sur ceux qui les feraient augmenter (la natalité et l’immigration). Depuis fort longtemps, ce stade est connu, dans sa forme maligne, comme le point à partir duquel la désintégration sociale, politique et économique des collectivités devient « presque incurable » (
Note 3). Or ce qui vaut pour les régions vaut aussi pour le Québec. C’est ainsi que la dépopulation du Québec est perçue comme un fait imminent et incontestable par des commentateurs qui, de l’extérieur de nos frontières, « s’intéressent » à l’avenir de la société québécoise.

« Les données du recensement canadien de 2001 sont catastrophiques pour le Québec. Et c’est avec des accents de jubilation sadique que le bien-nommé Peter Black exposait ce portrait démographique des plus noirs dans l’Ottawa Sun hier (de même que dans le New Brunswick Telegraph Journal). Selon lui, le “sombre nuage de la dépopulation flotte au-dessus du Québec”. Black estime que ces données démographiques révèlent “un scénario cauchemardesque pour la classe des ingénieurs sociaux du Québec”. Et Black de faire la liste des malheurs révélés : “Les régions québécoises se dépeuplent, peu d’immigrants s’installent au Québec, de moins en moins de Québécois ont des enfants et de plus en plus de gens quittent la province…”. » A. Robitaille, « Le Québec veut-il vivre? », revue de presse parue dans Le Devoir, 16 mars 2002.

La dépopulation des régions qu’on veut « ressources » - et d’autres pans du territoire québécois - signifie que le nombre des naissances n’y compense plus les pertes attribuables aux bilans migratoires négatifs et à la mortalité combinés. Par exemple :

  • Pour que la population du SLSJ demeure stable entre 1996 et 2001, il aurait fallu qu’on y enregistre 8 370 naissances de plus que les quelques 13 200 environ recensées entre 1996 et 2001 (Note 4), soit 63 % de plus.

  • Or ce déficit des naissances, il faut le souligner, n’est pas attribuable à la fécondité des femmes de la région, laquelle reste supérieure à la moyenne québécoise (Portrait de santé - Le Québec et ses régions, 2001, INSPQ); il dépend plutôt du fait que les effectifs de population en âge de procréer n’y sont plus assez nombreux pour assurer la reproduction naturelle de la population : résultat prévisible de l’exode sans remplacement des jeunes de 20 à 34 ans. De surcroît, ce déficit devrait perdurer et même augmenter au cours des années à venir, en raison de la hausse progressive de la mortalité attribuable au vieillissement de la population.

1.2 Perspectives d’avenir : dépopulation et « développement »

La dépopulation entraînera nécessairement et mécaniquement :
  • Une perte progressive d’éligibilité des régions « en déclin » aux investissements publics dans les principaux champs de dépense de l’État provincial : notamment en santé, en éducation et en administration gouvernementale.

  • Cette perte d’éligibilité se fera nécessairement au profit des régions qui subissent un accroissement de leur population.

  • De là, on doit prévoir une diminution de l’argent en circulation dans les régions en attrition.

  • De là, on doit prévoir aussi un déclin marqué des secteurs industriels impliqués dans les services privés des « régions-ressources »; ces secteurs représentent environ 50 % de toute leur main-d’œuvre régionale et dépendent essentiellement de l’argent déjà en circulation dans la région.

Cette situation de dépopulation marque aussi le début d’un affaissement progressif des pouvoirs publics et privés dans les régions affectées, ces pouvoirs devenant de plus en plus impuissants à contrôler, à orienter le cours des événements en leur faveur et dans une direction acceptable pour les populations. En effet, à ce stade, les populations de consommateurs constituant l’essentiel du marché de ces pouvoirs économique et politique (et leur raison d’être) se soustrairont à leur influence en disparaissant progressivement, créant une situation de plus en plus critique pour ceux qui resteront captifs dans les régions en dépopulation.

Dans ce contexte, l’éventualité des pires scénarios apparaît plausible au plan social. Par exemple dans un futur plus ou moins lointain, l’État du Québec peut se retrouver confronté à une crise permanente provoquée à l’échelle de régions entières : les citoyens y seraient acculés à la nécessité de quitter leur région ou de périr, situation comparable au cas de Murdockville… mais à plusieurs centaines d’exemplaires. Dans tel climat, comment les cotes de crédit du gouvernement québécois résisteront-elles aux désordres sociaux devenus endémiques un peu partout au Québec?



2. LES CAUSES

2.1 Les causes naturelles

Les causes naturelles de l’état de fait décrit ici ont été écrites, vérifiées, démontrées et expliquées ad nauseam et ce, pour de longues périodes (30 ans) (CASF, 1986; Côté, 1991; Côté-Larouche, 2000). Ainsi, il était su que :
  • Dans les territoires maintenant en dépopulation, l’exode sans remplacement des personnes en âge de procréer en viendrait à compromettre la capacité de remplacement naturel des populations, entraînant leur déclin démographique irréversible. Ceci se vérifie… actuellement!

  • L’importance relative des bilans migratoires négatifs enregistrés dans ce segment des populations régionales - les géniteurs âgés entre 20-34 ans - varie de façon directement proportionnelle à l’importance des écarts entre le niveau d’emploi de ces régions et celui des régions favorisées. Ces bilans négatifs de personnes en âge de procréer varient donc de façon directement proportionnelle au degré de sous-développement des régions (et de façon inversement proportionnelle à leur degré de surdéveloppement).

  • Ces écarts chroniques de niveau d’emploi étaient et sont aussi responsables, entre autres choses, des écarts de niveau de revenu et de niveau de santé entre les régions (Côté, Larouche, 2000). Était donc connue l’existence d’un état systématique de ségrégation et de discrimination entre les citoyens du Québec sur la base de leur région de résidence : les « régions-ressources » étant ainsi rendues distinctes du Québec de base (Note 5).

  • La chronicité des inégalités interrégionales prévalant au Québec est une situation qui perdure depuis une trentaine d’années au moins.

  • Ce fait distingue fondamentalement le Québec de toutes les provinces canadiennes situées plus à l’ouest : l’ampleur des inégalités interrégionales y est de plusieurs fois inférieure à celle qui prévaut au Québec.

2.2 Les causes décisionnelles :
la volonté politique, moteur du sous-développement régional au Québec

Puisque les constats commandant un changement de cap étaient disponibles et publiés, ni l’ignorance des faits touchant l’ampleur et la trajectoire des inégalités discriminant les populations régionales aux plans social, économique et politique, ni l’ignorance des conséquences où mènent ces inégalités qui perdurent sur plus de 30 ans, ni même l’incompétence académique ou administrative des res-ponsables du développement local et régional, ne peuvent être prétextées pour expliquer la désintégration progressive et systématique de l’ensemble des « régions-ressources » qui forment l’est et le nord du Québec.

Seule une volonté politique constante, maintenue et agissant à un niveau supérieur, avec la complicité d’opérateurs dociles, peut expliquer pourquoi, en 30 ans, le Québec n’est pas parvenu, à l’encontre des provinces situées plus à l’ouest, à réaliser l’égalité des chances entre les citoyens, sans égard à la région où ils habitent. Seule une volonté politique de ne pas corriger la situation de sous-développement - prévalant déjà au début des années 1970 - peut expliquer l’absence de résultats (en matière de développement) qui se constate depuis plus de 30 ans dans les « régions-ressources », actuellement en désintégration.

En 1970, plusieurs économistes issus de la Révolution tranquille préconisaient, en matière d’économie politique, l’adoption par l’État d’une orientation axée sur la croissance de Montréal et de sa banlieue, sans égard au fait que cette orientation entraînerait la désintégration des autres sociétés régionales du Québec (Higgins, Martin, Raynauld, 1970). Cette orientation explicite consistait à sacrifier l’ensemble des régions du Québec pour permettre à la seule région de Montréal et de sa banlieue de s’accroître économiquement.

Au moment même où ces économistes recommandaient à l’État l’adoption de mesures menant à la désintégration des régions, d’autres intellectuels - plus discrets - faisaient observer que les mécanismes d’État menant à la fermeture de régions entières étaient déjà en place et qu’ils opéraient dans le sens de cette orientation (Fortin, 1971).

C’est à cette même époque que les organismes publics cesseront, ouvertement et définitivement, d’entretenir de véritables préoccupations en matière de développement local et régional ; ces préoccupations furent recyclées en programmes de « bien-être », présentés sous le label électoralement rentable de « développement » (Fortin, 1971). C’est aussi à la même époque que des factions politiques comme le Parti québécois enchâssent cette même orientation au sein de leur programme électoral (PQ, 1970).

Comme le montrent à l’évidence les textes officiels de l’époque, les décisions et orientations politiques qui ont présidé aux résultats actuels en matière de sous-développement local et régional, ont été arrêtées en vase clos mais sans volonté décelable de cacher les choix. Ceci vaut pour les orientations menant explicitement à fermer les régions, pour les mécanismes permettant d’y parvenir et même pour les effets prévisibles découlant de ces choix. L’idée de « complot » ne s’applique donc pas à ce choix politique travesti en choix économique et arrêté à la fin des années 1960 : éliminer les régions sous-développées au profit des grands centres urbanisés du Québec. Perpétrées sans dissimulation par les élites politiques et leurs conseillers, ces décisions n’ont ni été portées à l’attention des citoyens, ni même débattues publiquement dans tous leurs tenants et aboutissants, comme l’aurait exigé le respect minimal des institutions démocratiques ou… la sagesse élémentaire.

2.3 Confirmation des orientations

Quelques années plus tard, en 1986, l’un des pères de cette orientation et minis-tre des finances sous un gouvernement antérieur, M. Jacques Parizeau, confirmait dans les termes les plus clairs, le rapport de cause à effet entre ces orientations, les mécanismes mis en place par l’État plusieurs années auparavant, et les résultats de deux déterminants mis en lumière dans les travaux de recherche (attribués au CASF, 1986) démontrant l’ampleur du processus de désintégration en œuvre au Québec, depuis 1971 au moins. Dans ses propos, Parizeau attirait spécifiquement l’attention sur les mécanismes déclencheurs de la désintégration des communautés : l’emploi et l’exode sans remplacement des jeunes! Référant aux constats qu’on lui avait présentés, M. Parizeau expliquait :

« Une telle constatation va beaucoup plus loin que les perceptions approximatives qui circulent depuis déjà fort longtemps. Leur caractère statistique est à ce point établi que l’on ne peut éviter de chercher des sortes de mécanismes déclencheurs de ce qu’il faut bien appeler la désintégration économique et sociale. Or, cette désintégration semble être basée sur quelques critères démographiques et avant tout économiques. La création d’emplois et le taux d’activité semblent être les sources essentielles qui permettent de séparer les groupes qui s’intègrent et ceux qui se désintègrent. L’impact démographique est d’ailleurs immédiat. Dans la mesure où un territoire voit apparaître des emplois, il draine des territoires avoisinants non pas seulement des travailleurs mais une population en âge de se reproduire, et en tout cas, les éléments souvent les plus scolarisés, les plus dynamiques, les plus novateurs. Et à partir de ce moment, les territoires en perte de population se désintègrent graduellement sur d’autres plans.

[…]

Il n’en reste pas moins que cet éclatement de la société territoriale du Québec pose un énorme défi à la fois au gouvernement et aux municipalités.

En désignant des capitales régionales et des sous-centres régio-naux, en y concentrant l’essentiel de ses services administratifs régionalisés, de ses équipements d’enseignement, de santé et de services sociaux, le gouvernement a accentué l’éclatement, et la stabilisation de la population globale [du Québec] ne fera dorénavant qu’accentuer le divorce.

En effet, les communautés en désintégration finissent, comme le fait observer le Conseil des affaires sociales et de la famille, par davantage contribuer au financement des services publics gouvernementaux qu’elles n’en tirent de transferts économiques véritables. Le peu d’impôts qu’elles versent sert à payer des salaires et à créer des emplois ailleurs que chez elles. Et ainsi un déséquilibre initial se trouve constamment amplifié.

Parizeau, 1986

M. Parizeau reconnaissait de la sorte non seulement le caractère déterminant et fondamental de la répartition territoriale de l’emploi comme cause naturelle de la désintégration, mais il pointait du doigt la cause décisionnelle en soulignant l’impact déterminant des décisions politiques de répartition territoriale des investissements publics sur la répartition de l’emploi entre les populations locales et régionales, donc sur les inégalités.

Avec un mécanisme ainsi conçu et maintenu, une population peut efficacement disparaître à l’insu même de toutes et chacune des personnes qui la composent. Ces personnes imputeront à des motifs individuels et privés, pour l’un, le départ d’un fils ou d’une fille, pour l’autre, sa propre décision d’aller rejoindre ses enfants dans une nouvelle région de résidence. On peut ainsi opérer une machine à vider des régions qui a le mérite d’être invisible pour l’ensemble de ceux qui en subissent l’effet. Comme l’évoquait Montesquieu (note 3) : « Ils se sont vus détruire, souvent sans sentir les causes de leur destruction… ».

2.4 Un complot contre les citoyens?

L’idée de complot ne colle guère à la trame des événements qui ont entraîné les décisions politiques du début des années 1970. Cette même idée devient par contre pertinente pour qualifier les gestes de désinformation, de déni de réalité, d’entêtement à maintenir le cap sur une catastrophe sociale et politique, gestes et événements qui se succèdent sans démentir depuis la fin des années 1980.

Après 1988, plusieurs supporteurs et agents des factions politiques et administratives imputables d’avoir souscrit et contribué activement à la fermeture des régions, ont enclenché une campagne incessante de désinformation ayant pour effet de détourner l’attention du public de la réalité, notamment en banalisant les impacts de la désintégration des régions. Par exemple :

  • Estomper dans des publications, les causes décisionnelles et politiques sur lesquelles on doit agir pour changer le cours des choses. Il suffisait pour y arriver d’inonder le public d’informations stériles sur les effets individuels de la désintégration des régions, en cachant le rapport entre les causes et les effets, notamment les causes décisionnelles. Il s’agissait par exemple de camoufler le rapport entre les décisions de maintenir élevés pendant des décennies les écarts interrégionaux d’emploi et les effets en découlant : exode des jeunes sans remplacement, disparités interrégionales en matière de pauvreté et de santé.

  • Utiliser la presse locale et régionale pour réduire la problématique de la désintégration des régions à une thèse intellectuelle (à prouver) à une hypothèse académique.

  • Financer des recherches aux résultats prédéterminés affirmant contre l’évidence que l’exode des jeunes sans remplacement est un mythe et faisant valoir qu’il n’y a pas de rapport entre les inégalités d’emploi entre les régions et l’importance des pertes démographiques afférentes (Note 6). Or, cette conséquence particulière est, à elle seule, suffisante pour entraîner la dépopulation des régions, conformément à l’objectif arrêté de fermer les régions.

  • Qualifier publiquement de pessimistes, de misérabilistes et couvrir d’épithètes diffamants ceux qui, sur la base des faits, dénonçaient l’optimisme complaisant des apôtres du laisser-faire. Pour ceux-ci, les problèmes de la société doivent se corriger tout seul sans qu’on s’en préoccupe d’aucune manière.
De la sorte, les autorités intellectuelles, partisanes et administratives impliquées ont-elles cru avoir réussi ainsi à cacher, à justifier devant l’ensemble des citoyens apparemment indifférents ou naïfs, leur inertie et leur irresponsabilité bénie devant l’accumulation des manifestations de plus en plus évidentes de la désintégration sociale, économique et politique des régions situées au nord et à l’est du Québec.



3 LA CRISE COMME RETOMBÉE DU LAISSER-FAIRE OPTIMISTE ET MENSONGER

3.1 Une crise économique

En politique, asseoir son pouvoir sur la dissimulation et le mépris envers les citoyens présente des dangers terribles, les plus redoutables étant celui d’être dé-masqué à son insu ou pire, celui d’être cru par ceux-là même qu’on cherchait à tromper.

Un peu avant qu’au Québec, une vingtaine d’intellectuels québécois en service commandé - dont certains du Saguenay-Lac-St-Jean - ne diffusent les résultats de leurs « travaux » soutenant que l’exode des jeunes hors des régions « est un mythe » et que c’est la qualité de vie plutôt que la disponibilité d’emplois qui contribue à garder les jeunes en région (v. annexe 2), la réputée firme new-yorkaise Standard and Poor’s livrait sa propre analyse concernant les perspectives de croissance économique des 25 plus grandes agglomérations canadiennes pour les dix années à venir. Les constats de la firme ridiculisent à leur face même - et à leur insu - les arguties de ceux qui nient le rapport entre l’exode des jeunes et la disponibilité d’emplois en région, préférant limiter la compréhension de la réalité aux caractéristiques individuelles de la « migration des jeunes ».

L’analyse de la firme de Wallstreet prévoit pour Jonquière-Chicoutimi, Trois-Rivières et Sherbrooke une récession économique (slump) directement attribuable aux tendances démographiques, locales et régionales, et plus précisément aux causes et aux conséquences de l’exode des jeunes vers des grandes agglomérations urbaines du Québec.

Or dans les faits, il appert que la prévision de Standard Poor’s, vaut non seule-ment pour les trois agglomérations urbaines mentionnées, mais de la même manière pour les régions dites ressources, prises comme un seul ensemble. Les prévisions de Standard and Poor’s s’appuient sur les mêmes critères mis en lumière par les travaux réalisés au Québec sur la désintégration des régions et évoqués par J. Parizeau en 1986 : essentiellement, les inégalités interrégionales de niveau d’emploi et l’exode des jeunes. Or ce fait contribue à mettre en évidence l’imputabilité des autorités responsables du développement économique à propos de la crise actuelle des régions en désintégration.

C’est le 30 décembre 1997 que la Gazette de Montréal publiait, sous la plume du journaliste Terrance Wills, de substantiels extraits et une analyse de l’étude de Standard and Poor’s, portant spécifiquement sur la région de Jonquière-Chicoutimi :

« SAGUENAY SLUMP PREDICTED BY WALL STREET AGENCY

The study by the Wall St. Agency Standard & Poor’s says Chicoutimi-Jonquière will have the highest unemployment rate of any of Canada’s 25 census metropolitan areas.

Over the next 10 years, employment will rise only modes-tly in the region, and this, along with continuing welfare cutbacks, will prompt an exodus of young people seeking work, it says.

“There are no white knights (to bring new industry) on the Chicoutimi-Jonquière horizon,” the study says. “The rate of unemployment in the area will come down not because the local economy improves but because of the net out-migration of its people as the removal of income-support programs encourages the area’s younger mem-bers to relocate,” says the analysis done by Standard & Poor’s DRI/McGraw Hill Canada economic service.

The destination of these job-hungry young people, many of them unilingual francophones, will probably be Montreal, which is suffering its own economic problems, the study says, or Ottawa-Hull, which will experience solid economic growth…

The study says Montreal as The Gazette reported on Monday will fall farther behind Toronto in growth…

Montreal and Chicoutimi-Jonquière are not the only Quebec metropolitan areas with prospects dimmer than the Canadian average : Sherbrooke and Trois-Rivières will suffer continuing high unemployment and lower-than-average income, it says, while Quebec City will be hit by provincial cutbacks. The slow expansion of Montreal and the hinterland is “due to high tax levels, political concerns, and the loss of important business and functions to Toronto,” it says.

While the study… fingers Chicoutimi-Jonquière’s high dependence on the volatile natural-resources sector and on recession-ravaged manufacturing for giving the region the unenviable position as the slowest jobsproducer of all Canada’s metropolitan areas.

“Industries geared toward raw materials will grow more slowly than high-technology/high knowledge goods and services,” the study says.

Along with the highest jobless rate, Chicoutimi-Jonquière also has the lowest participation rate among its labor force, meaning, because of the poor prospects of getting a job, many people don’t even bother to register as looking for a job, and therefore aren’t counted as officially unemployed…

While Sherbrooke over 10 years will see its high jobless rate approaching the Canadian average, “this is more a reflection of the out-migration of the area’s youngest people especially those who are English-speaking than a sign of relative economic strength,” the study says…

In Trois-Rivières, which has lost jobs in manufacturing and construction, economic prospects will remain modest, with the 14.8-per-cent jobless rate reported by StatsCan in November ebbing to 11.6 per cent over five years, the study says. »

À leur face même, les prétentions des groupes financiers du Québec en matière économique sont très exagérément optimistes alors que la situation réelle des régions-ressources et du Québec dans son ensemble est infiniment plus tragique que celle qui est actuellement perçue par certains chevaliers de l’industrie. Comme l’affirment les analystes de Wallstreet, le temps des chevaliers blancs est désormais révolu : ainsi les régions qui ont raté le virage vers les services publics au début des années 1970 pour miser tout leur développement économique sur l’exploitation des matières premières - comme on cherche encore à le faire accroire aux régions qu’on appelle « ressources » - se retrouvent aujourd’hui en position très fâcheuse, sinon désespérée.


3.2 Une crise politique majeure

Maints observateurs de la scène électorale québécoise voient sans doute comme très exceptionnel le revirement récent de l’opinion générale des électeurs québécois à l’égard des formations politiques « dominantes ». Ces électeurs, en moins d’un mois, et sans préavis aucun, jetèrent massivement leur dévolu sur un tiers parti, n’ayant nulle expérience du pouvoir et n’ayant fait élire, jusqu’à tout récemment, qu’un seul député dans les 125 circonscriptions du Québec. Le tout dans une situation de crise économique profonde.

Plusieurs événements concomitants à ce revirement de tendance peuvent laisser penser aux citoyens du Québec que les véritables détenteurs du pouvoir ne sont pas les députés que les citoyens élisent, mais plutôt des opérateurs du système, lobbyistes et autres agents, non imputables de leurs interventions. Quant aux députés, ceux-ci se sont faits davantage les représentants des pouvoirs gouvernementaux et exécutifs auprès des citoyens, que les représentants des citoyens au Parlement.

Parmi ce genre d’événements, on compte en premier lieu :
  • Une tentative du parti au pouvoir de donner, sans contrepartie, deux régions entières du territoire québécois incluant les citoyens qui les occupent à un peuple amérindien, et ceci à l’insu des citoyens concernés, et sans même que les députés censés représenter les intérêts collectifs de ces citoyens n’aient été impliqués ouvertement et directement dans les négociations entre des représentants montréalais et des représentants du peuple Montagnais. Sans même que les représentants élus des collectivités régionales visées n’exigent d’être partie prenante de cette négociation historique.

  • En second lieu un projet issu d’un regroupement de 20 000 citoyens de la Gaspésie - les Patriotes - ayant apparemment perdu confiance dans les pouvoirs publics, de porter le problème de la désintégration de leur région devant les tribunaux internationaux.

  • Enfin l’ébauche d’un projet pour créer au sein des régions-ressources en désintégration des gouvernements régionaux faits de représentants de corporations ou représentants des intérêts privés, non imputables devant les citoyens, et répondant aux directives dictées par Québec.

3.3 Éléments de synthèse

Les constats dressés ici sur les résultats obtenus en matière de développement et sur les causes qui expliquent tels résultats dessinent les contours du problème à résoudre.

  • Toute société régionale a, à l’évidence, besoin d’une économie. Au Saguenay-Lac-St-Jean comme dans cinq autres régions en baisse démographique, c’est l’économie qui est en train de perdre sa société par dépopulation : les marchés locaux et régionaux y ont perdu leur capacité naturelle de se maintenir (Note 7).

  • À l’évidence, le résultat de « 30 ans de développement » qui affecte la partie est et nord du Québec, par son caractère général et chronique ne peut relever d’un problème d’obédience locale ou régionale. Dès 1986, Jacques Parizeau, l’un des concepteurs principaux des mécanismes de l’État québécois moderne, reconnaissait le caractère déterminant de l’activité gouvernementale dans le processus de désintégration. Dans tel contexte, le recours aux seuls moyens locaux et régionaux serait insuffisant, voire dilatoire, pour résoudre une problématique de cette nature. Tout au plus perdra-t-on encore ainsi un temps qui est compté.

  • Malgré les démonstrations faites, réitérées et non réfutées depuis 1986 sur la nature, l’ampleur et les causes décisionnelles de la problématique de la désintégration qui confronte maintenant toute la société québécoise, force est de constater que la contribution des instances institutionnellement responsables et imputables de tels résultats a consisté plus souvent qu’autrement : à détourner l’attention publique, à dénier les faits, à couvrir d’épithètes négatifs le simple geste d’alerter sur une réalité tangible et mesurable, à nier implicitement le droit à l’égalité des chances par l’utilisation officielle et persistante d’étiquettes discriminatoires comme le terme régions ressources (opposé au « Québec de base »).

  • Il faut aussi constater la crise institutionnelle que dénote l’absence tangible de correction depuis la divulgation du problème (1986). Cinquante-sept MRC et six régions en baisse démographique absolue : c’est encore un fait insuffisant pour justifier tout débat ou toute implication de l’instance qui réunit tous les représentants territoriaux des collectivités du Québec : les députés réunis au Parlement. On laisse plutôt au gouvernement et à ses ramifications administratives l’initiative de manœuvrer des forums constitués majoritairement de « bénévoles » sans imputabilité auprès de leurs concitoyens.

  • La persistance du processus de désintégration n’est pas compatible non plus ni avec la lettre, ni avec l’esprit de la loi fondamentale du pays, la Constitution canadienne. Pourtant, cela continue! Comment une contravention aussi évidente aux dispositions de la loi fondamentale peut-elle se perpétuer.


4 ISSUE DE LA CRISE : ÉLÉMENTS DE SOLUTION

Compte tenu de l’ampleur de la crise, de sa nature et de ses causes, il importe - si cela est encore possible - d’identifier des voies de solution permettant de s’attaquer de façon compétente et efficace à ses causes.

L’issue de la crise exige de la part des décideurs une connaissance et une maîtrise quasi parfaite des causes qui ont engendré cette crise, de l’ampleur des dégâts dont souffre la société et de la trajectoire dans laquelle les choses évoluent. Ceci afin de bien identifier les gestes et les actions susceptibles de contribuer davantage à conserver la situation comme elle est et même l’empirer, au lieu de l’améliorer.


4.1 Qui peut contribuer à changer le cours des choses?

La désintégration des régions est, en fait, le résultat d’un premier échec résultant de la mise au rencard de la principale et première institution d’un régime démocratique. Le parlement est en effet le lieu où les représentants légitimes des citoyens regroupés en communautés territoriales, les circonscriptions électorales, conviennent de la contribution de chacun à la richesse collective, de la redistribution de cette richesse pour le bien général de l’ensemble de la société, et non pour le bien d’une seule de ses parties au détriment des autres. Pour assumer cette fonction, la plus importante entre toutes, les représentants doivent disposer d’une information juste sur la situation de l’ensemble de la société et sur les critères universels et premiers qui permettent d’agir sur celle-ci. Cette information devrait de surcroît être indépendante du gouvernement qu’est censé contrôler le Parlement.

Or, au Québec, les députés sont devenus davantage les représentants du gouvernement et même des chefs de partis dans leurs circonscriptions respectives, que les représentants des citoyens de leurs circonscriptions au parlement.

Ce qui se produit présentement dans le cadre du Rendez-vous national des régions illustre bien la supplantation tolérée de la fonction des parlementaires élus par la fonction exécutive, gouvernementale et administrative. Devant un désastre social qui affecte la majeure partie du territoire habité du Québec, l’organisation du débat est laissée à des ministères et la teneur des discussions et des décisions en découlant est laissée à une assemblée formée majoritairement de non-élus, non imputables auprès des collectivités territoriales de leur région (
Note 8). À cet égard, les représentants de groupes d’intérêts financiers, privés ou publics, ainsi que les dirigeants des regroupements corporatifs nommés ou non par les instances gouvernementales et par d’autres fonctions exécutives n’ont aucune légitimité d’agir au nom des populations concernant l’utilisation et le choix des moyens de l’État pour changer le cours des choses. Dans ce contexte, seuls des élus, députés et des maires des municipalités, conservent la légitimité d’agir pour changer le cours des choses dans l’intérêt des citoyens qu’ils représentent. Autrement, l’État n’est qu’un mécanisme aveugle pour répartir des subsides et avantages sur la base d’arbitrages opérés par des personnes non redevables et non imputables auprès des populations, mais rassemblées en « lobby » collectif.

Éventuellement, les élus, réunis en Parlement, finiront par devoir aborder le sujet tabou de la désintégration des régions (donc du Québec). Cela adviendra lorsque, la crise s’étendant, la révolte grondera dans de trop nombreuses collectivités. Disposera-t-on alors des conditions permettant de débattre et d’agir? Sera-t-il possible alors de rétablir une solidarité sociale dans le partage de la richesse, après des décennies de pratiques fondées sur la domination économique d’un pôle, sur la satisfaction des intérêts corporatifs et sur la négation politique, démographique et économique de nombreuses collectivités territoriales, locales et régionales?

4.2 Quoi faire?

La désintégration des régions est aussi le résultat d’un second échec touchant le rôle de l’État. Celui-ci, plutôt que d’axer ses orientations sur la recherche d’égalité des chances entre tous les citoyens sans égard à leur région de résidence, préféra concéder à des groupes d’intérêts plus puissants que les autres les faveurs qu’il n’avait pas la force de leur refuser. De la sorte se sont amplifiés les déséquilibres entre les municipalités riches et les municipalités pauvres, entre les régions riches et les régions pauvres.

Dans ce contexte, les actions à entreprendre par les élus, viseraient à faire orienter les décisions parlementaires concernant la redistribution des fonds publics afin d’équilibrer les niveaux d’emplois entre les régions, jusqu’à correction des dégâts auxquels ont été soumises les régions actuellement en désintégration depuis une trentaine d’années.

Ces 30 dernières années ont montré la puissance et l’efficacité des moyens d’État : cette efficacité mise au service de la concentration et de la croissance d’un pôle a pratiquement stérilisé la capacité de reproduction naturelle de beaucoup de collectivités locales et régionales. Seule une réorientation majeure de la redistribution des fonds publics entre les collectivités pourrait inverser le phénomène. Le problème ne réside pas dans les méthodes et les techniques pour y arriver : d’autres sociétés provinciales y parviennent, là où le Québec ne feint même pas d’essayer. Tout se passe, pour l’heure, comme si l’enjeu consistait à camou-fler les responsabilités à l’égard du problème, le problème était devenu évident par lui-même.

4.3 Comment amener les parlements provincial et fédéral à forcer la redistribution des fonds publics pour le bénéfice des citoyens de toutes les communautés régionales du Québec?

L’expérience des 20 dernières années démontre que les actions initiées par le désir de convaincre du bien-fondé des actions à entreprendre pour réaliser l’égalité des chances entre les régions se sont toutes soldées par des échecs. Ni les dénonciations des manquements à la loi, ni la crainte des conséquences d’être tenu imputable des inégalités socio-économiques et leurs séquelles pour les populations, ni la confirmation des faits et des tendances par les autorités les plus aptes à le faire, ni l’anticipation des scénarios les plus cauchemardesques pour la société entière (à défaut de réaliser cette égalité entre les citoyens) tout cela n’a eu aucun effet pour changer le comportement des groupes et des autorités responsables de ces inégalités et de leur maintien.

Dans ce contexte, la seule possibilité qui reste pour changer le cours des événements, consiste à contraindre les autorités responsables à assumer les devoirs et responsabilités correspondant aux fonctions qu’elles occupent.

4.4 Pourquoi faut-il le faire?

Les résultats décrits et la nature des réactions qu’ils suscitent dans les milieux responsables laissent perplexe sur l’aptitude collective à bien apprécier les impacts et les conséquences du laisser-faire-optimiste-et-obligatoire. En tout respect pour les populations de la Gaspésie qui sont parvenues à des phases plus critiques du processus de désintégration, combien d’autres Gaspésies le Québec est-il capable de « se payer » tout en pouvant prétendre rester UNE société? Comment parler encore longtemps de l’avenir de LA société québécoise lorsque dans les faits, on agit comme si on pouvait vider des localités et des régions comme on ferme un comptoir commercial? Une société qui agit de la sorte sciemment n’a pas d’avenir.

L’égalité des chances, quelle que soit la région de résidence, est une condition première garantie par la Constitution, notre constitution. La contribution de tous au développement et à l’accroissement de la prospérité collective ne peut se réaliser qu’à cette condition. Autrement, les efforts régionaux et privés pour « se prendre en charge » et se mobiliser n’auront servi qu’à garantir l’impunité des responsables de la désintégration des régions.


Appendice : La participation régionale au rendez-vous gouvernemental.
(Cliquer ici pour prendre connaissance de l'appendice)

Annexes:

Annexe I : La carte du Québec de l'OPDQ de 1973: le Québec de base et le Québec des régions
Annexe II : Articles de journaux: sur l'exode des jeunes, un mythe.. et sur la non fatalité de la désintégration des régions.

a) Dany Rousseau, « L’exode des jeunes en région est un mythe » in Journal économique, juillet 2001.
b) Martin Duval [CHICOUTIMI], « Générations réfléchies. La modération a bien meilleur goût ! » in journal À Cause ?, novembre 2002, page 23.
Annexe III : Analyse critique du discours officiel au regard de la réalité

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
  • CONSEIL DES AFFAIRES SOCIALES ET DE LA FAMILLE. 1986. Mémoire à la Commission d’étude sur l’avenir des municipalités. Québec. 16 pages. Texte conçu et rédigé par Charles Côté sur la base de ses travaux d’évaluation.
  • CÔTÉ, Charles 1991. Désintégration des régions : Le sous-développement durable au Québec. Éditions JCL, Chicoutimi. 261 pages.
  • CÔTÉ, C. & D. LAROUCHE. 2000. Radiographie d’une mort fine : Dimension sociale de la maladie au Québec. Éditions JCL, Chicoutimi. 285 pages.
  • FORTIN, Gérald 1971. La fin d’un règne. HMH-Hurtubise, p. 330; p. 342.
  • GOUVOUVERNEMENT DU QUÉBEC, INSPQ, Portrait de santé - Le Québec et ses régions, 2001.
  • PARIZEAU, Jacques, 1986. Rapport de la Commission d’étude sur l’avenir des municipalités, pp. 208-209.
  • PARTI QUÉBÉCOIS. 1970. La Solution, p. 36.
  • RAPPORT HMR. 1970. Cité dans Radiographie d’une mort fine, pp. 182-186.
  • STATISTIQUE CANADA, Cansim.

NOTES:

Note 1: Sur les 1 357,812 km2 qui composent le Québec, le territoire habité - toutes les régions à l’exception des régions 17, 18 et 10 - représente 615,905 km2. La superficie des 58 MRC en baisse démographique rassemble plus de 90 % du territoire habité du Québec : 565,303 km2 / 615,905 km2. (Retour à l'appel de note 1)

Note 2: Les régions en baisse démographique regroupent 492,231 km2, soit 79,92 % du Québec dit habité. (Retour à l'appel de note 2)

Note 3: « Lorsqu’un État se trouve dépeuplé par des accidents particuliers, des guerres, des pestes, des famines, il y a des ressources. Les hommes qui restent peuvent conserver l’esprit de travail et d’industrie; ils peuvent chercher à réparer leurs malheurs, et devenir plus industrieux par leur calamité même. Le mal presque incurable est lorsque la dépopulation vient de longue main, par un vice intérieur et un mauvais gouvernement. Les hommes y ont péri par une maladie insensible et habituelle : nés dans la langueur et dans la misère, dans la violence ou les préjugés des gouvernements, ils se sont vu détruire, souvent sans sentir les causes de leur destruction… Pour rétablir un État ainsi dépeuplé, on attendrait en vain le secours des enfants qui pourraient naître. » Montesquieu, L’esprit des lois 1748, XXIII, 28. (Retour à l'appel de note 3)

Note 4: Ce nombre correspond au nombre de personnes âgées entre 0 et 4 ans présentes au Saguenay-Lac-St-Jean en 2001 : à l’évidence, toutes sont nées après 1995. (Retour à l'appel de note 4)

Note 5: Voir la vision officielle du Québec mise de l’avant par l’OPDQ en 1973 sur la carte de l’Annexe 1. (Retour à l'appel de note 5)

Note 6: Voir deux échantillons récents en annexe 2. Dans le premier échantillon, paru en 2001, 20 universitaires souscrivent, le plus sérieusement du monde, à un article intitulé « L’exode des jeunes est un mythe ». Le second échantillon montre le « traitement » que des agents partisans réservent aux personnes qui osent croire à l’impact des décisions politiques sur les résultats démographiques décrits plus haut. (Retour à l'appel de note 6)

Note 7: On évoque souvent comme un problème social de ces populations la surabondance d’enfants et de géniteurs au sein des collectivités amérindiennes. Que dire alors du problème social des collectivités canadiennes-françaises qui occupent toute la partie est et nord du Québec méridional et qui sont - dans leur trajectoire actuelle - sur la voie d’une extinction programmée, par perte de leur capacité de reproduction naturelle. (Retour à l'appel de note 7)

Note 8: Il est intéressant de noter que le redémarrage d’une usine de lait puisse possiblement mobiliser une discussion des Élus du Parlement (en Commission parlementaire) mais pas le sort des populations de l’est et du nord du Québec… (Retour à l'appel de note 8)

Retour au document: Les régions du Québec en crise Dernière mise à jour de cette page le samedi 24 février 2007 13:28
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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