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Collection « La désintégration du Québec et des régions »

Le Pays trahi (2001)
Daniel Larouche, “
La désintégration des régions du Québec: abrégé du problème


Une édition électronique réalisée à partir de l'ouvrage collectif de Russel Bouchard, Charles Côté, Charles-Julien Gauvin, Richard Harvey, Daniel Larouche et Mario Tremblay, Le Pays trahi. (pp. 11 à 23, Chicoutimi: La Société du 14 Juillet Saguenay-Lac-Saint-Jean, 2001, 276 pages. Texte reproduit intégralement avec l'autorisation des auteurs et de la Société du 14 Juillet. Nous leur sommes reconnaissants de nous avoir accordé cette autorisation.
“La désintégration des régions du Québec:
Abrégé du problème”

Par Daniel Larouche

La désintégration,
mort lente et sûre des collectivités

Tout résident du Saguenay–Lac-St-Jean est aujourd’hui à même de s’apercevoir que notre communauté régionale est menacée dans son existence. Tout comme la Gaspésie, la Côte-Nord, l’Abitibi, le Bas-Saint-Laurent, la Mauricie et l’Estrie, notre région voit ainsi ses jeunes massivement déportés vers la région du Grand Montréal, bénéficiaire temporaire de cet effondrement. En trente ans, le Saguenay–Lac-St-Jean a ainsi perdu 40,000 de ses enfants, sa relève, sa fibre, perte irremplaçable à laquelle s’ajoute les 10,000 enfants nés ailleurs, de ces jeunes parents expatriés par le manque chronique d’emplois qui règne ici. En perdant leur jeunesse, nos communautés perdent leurs écoles, et nos entrepreneurs locaux (fabricants, commerçants et artisans) leur marché. De fait, tous ceux et celles qui gagnent leur vie à donner des services —ce qui correspond à 79 % de toute la main-d’oeuvre régionale— voient leur gagne-pain glisser sous leurs pieds, lentement mais inexorablement. 

Année après année, notre région voit donc son poids démographique et politique diminuer, s’amenuiser. Faute d’électeurs, certains de nos comtés sont conviés à disparaître à plus ou moins brève échéance, comme c’est le cas dans les autres régions en perte démographique. Et faute de personnes nouvelles pour utiliser les services publics, la région se qualifie de moins en moins pour obtenir ou justifier l’investissement gouvernemental. Or, l’investissement public, ici comme ailleurs, représente 60 % des argents qui entrent dans la région [1] ; 40 % seulement proviennent du secteur privé. De ce seul fait, l’investissement public gouverne le destin écono-mique et social des régions. 

Conséquence de l’étiolement de plusieurs régions, la grande région montréalaise regroupe déjà 58% de la population du Québec et possède 53 % des sièges à l’Assemblée nationale du Québec —donc la majorité absolue sur l’échiquier politique québécois ! De plus, les postes au sein de l’appareil gouvernemental québécois sont —très majoritairement— occupés par des citoyens de Québec et de Montréal. Dans ce contexte, que le pouvoir soit aux mains des élus ou qu’il soit accaparé par l’administration, cela ne change guère les choses. 

Outre les manifestations évoquées, la désintégration et le sous-développement de notre région et d’autres régions entraînent des problèmes qui affectent les personnes dans leur chair et dans leur être. Le manque chronique d’emplois engendre des niveaux de revenus inférieurs dans les communautés touchées. Celles-ci comportent une plus grande proportion de personnes faisant face à la pauvreté. Conséquence directe, une plus grande proportion de personnes y ont de la difficulté à joindre les deux bouts, sont plus affectées par le stress, disposent d’une alimentation plus défaillante, font face à des situations d’insalubrité ou doivent occuper des emplois à risque. Par conséquent, davantage de maladies et de difficultés d’adaptation s’y manifestent chez les individus [2]

Dans une telle situation, il est évident que les familles, les communautés locales tout comme la société régionale ont de plus en plus de difficulté à intégrer les individus, à leur assurer une place et à maintenir leur cohérence. Moins une société maintient sa cohérence, moins elle protège du suicide. Ainsi assiste-t-on, dans la région comme au Québec, à un accroissement sans précédent des taux de suicide, en particulier chez les jeunes. À cet égard d’ailleurs, le «modèle québécois» se distingue dangereusement de ce qui se passe dans les autres provinces, depuis quinze ans au moins. 

Cause séculière d’une extinction annoncée 

« Il n’y a rien de répréhensible à supprimer la pauvreté
dans une région peu développée en attirant sa population
dans une ville dynamique.»

Higgins, Martin, Raynauld, 1970 

Le manque chronique d’emplois qui afflige notre région et plusieurs autres est à l’origine des pertes massives de jeunes et des situations de pauvreté qui, elles-mêmes, engendrent maladie et autres maux. Par contre, comment comprendre ce manque chronique d’emplois, sachant que les pertes de jeunes auraient dû naturellement équilibrer entre les régions la disponibilité d’emplois et sachant aussi que nous disposons —depuis la Révolution tranquille— d’un État québécois assez puissant pour influencer la répartition des emplois ? Cet État —avec les autres pouvoirs publics— contrôle plus de la moitié de l’économie et maintient depuis des décennies des politiques de développement régional. 

Remontons à cette période de la Révolution tranquille et aux grandes décisions d’orientation qui se concoctaient alors au sein de l’élite intellectuelle et gouvernementale. Pour qui s’en donne la peine, l’examen des documents de l’époque est riche d’enseignement. Le Rapport Higgins-Martin-Raynauld (1970) commandé par le gouvernement fédéral proposait une politique économique concentrant le financement gouvernemental dans la région montréalaise afin d’en faire le seul pôle de croissance au Québec. Ce pôle, en bout de piste, ferait profiter le reste du Québec de son succès économique. C’était le pari proposé. Les exodes massifs de population y étaient même clairement prévus et souhaités. 

Dans la même foulée, le programme politique du parti Québécois (La Solution, 1970) annonçait la disparition des populations rurales, identifiait un virage vers une société axée sur les services, en particulier les services publics. On dressait même la liste des villes-centres où l’État québécois concentrerait l’argent public. Entre intellectuels et agents gouvernementaux, on négociait ainsi les contours de ce que serait le Québec, sans que les collectivités «impliquées» ne soient invitées à débattre de ces projets de société. Et —qu’on adhère ou non à la «théorie du complot»— ce qui était écrit fut fait, tout en maintenant, surtout en période électorale, un discours de convenance sur le développement régional. 

On vit l’investissement public dans les services gouvernementaux, les services de santé et les services d’éducation, se concentrer dans les grands centres ; on vit les banlieues montréalaises se gonfler des effectifs humains déracinés de leurs régions d’appartenance ; on vit les milieux ruraux dépérir ; on vit des communautés régionales —riches en ressources humaines et autres, comme la nôtre— devenir des réservoirs de ressources, des «régions-ressources» dont la fonction est de fournir matières humaines et matières premières pour la croissance du pôle. Et... on attend toujours les premières retombées positives de cette historique concentration d’effort et de richesse publique pour développer une grande région métropolitaine représen-tant une fraction infime du territoire québécois. 

À la même époque, d’autres énoncés laissaient pourtant voir les risques attachés au pari que tramaient intellectuels et décideurs. Gérald Fortin (La Fin d’un règne, 1970) distinguait deux possibilités: l’une étant d’orienter la société dans le sens du développement en prenant soin de s’attaquer aux causes de la pauvreté (le sous-emploi étant la principale) l’autre consistant à mettre l’effort sur les services pour soulager à court terme la misère, la pauvreté et leurs conséquences : il ajoutait qu’un choix de société centré sur le bien-être plutôt que sur le développement, mène à «une impasse complète» car il ne s’attaque pas aux causes réelles de la pauvreté. Il ajouterait sans doute aujourd’hui : «Nous y sommes à cette impasse»! 

Dans les faits, depuis la Révolution tranquille, on a mis en place un vaste éventail de services publics sans se soucier de faire disparaître dans les régions les causes des maux qui fabriquent la clientèle des services. Les causes roulent toujours mais les moyens d’y faire face s’épuisent comme une ressource qu’on aurait gaspillée. En maintenant, depuis 1970, les écarts majeurs de disponibilité d’emplois entre les régions, on a maintenu l’hémorragie de jeunes, on a maintenu les écarts de revenus. L’État acceptait ainsi que les régions manquant d’emplois et de revenus vivent la déliquescence de leur tissu social avec, en prime, les conséquences individuelles à la clé (maladie, mésadaptation...). Tout en courant vivement à leur disparition. 

Pour engendrer des résultats comme ceux que le «modèle québécois» a réservés à notre région depuis 1970, il faut soit que nos institutions marchent mal ou que ceux qui sont en position de décider le fassent mal. À cet égard, l’examen, même sommaire, des institutions qui sont censées protéger nos intérêts fondamentaux laisse voir un certain nombre d’évidences. Les citoyens, fondement même de la cité, ne sont pas informés par les instances politiques responsables des faits et des enjeux qui mettent en cause leurs intérêts collectifs fondamentaux ; ils ont plutôt accès à des demi-vérités qui sont en cette matière l’équivalent du mensonge. 

Dans les faits, le rôle réel, accepté des députés élus à l’Assemblée nationale consiste à respecter la ligne du parti et les positions gouvernementales plutôt qu’à défendre les intérêts vitaux de la communauté qui les a élus. Au lieu d’exécuter les décisions du parlement et de rendre des comptes sur sa gestion, le gouvernement est devenu le —seul— vrai décideur. Il joue ce rôle en élaborant lui-même la législation dont il définit la teneur. Dans ce contexte, le parlement n’est qu’un endosseur du gouvernement. Aucune constitution ou loi suprême du Québec n’empêche les règles et les pratiques gouvernementales de mener des régions entières à leur désintégration. Les collectivités régionales n’ont aucun droit collectif territorial propre, aucun pouvoir décisionnel ou exécutif leur donnant une maîtrise réelle de leur développe­ment et un contrôle collectif de leur terre d’appartenance. C’est tout le contraire !

Les règles qui servent à répartir la richesse collective (les dépenses gouverne-mentales) entre les collectivités sont parfaitement inconnues de ces collectivités. Les pratiques en cette matière ne reposent pas sur des critères simples et universels permettant de répartir le développement entre les populations régionales : par exemple, la répartition de l’emploi entre les populations. Les règles en vigueur se résument à un amas de paramètres administratifs qui servent au gouvernement à gérer les services, sans égard aux impacts de cette façon de faire sur les populations. De ce fait, la décision annuelle de l’Assemblée nationale sur la répartition de la richesse collective du Québec est une décision parfaitement aveugle. 

On devine l’ampleur de la réforme qu’il sera nécessaire d’opérer pour que nous puissions prétendre vivre dans une société démocratique vouée au développement de l’ensemble de ses communautés... Ce tableau paraît bien sombre ! En réalité, cela laisse plutôt voir que les citoyens de cette région ne doivent plus attendre que la solution vienne d’en haut. Il faut, de toute urgence, faire naître la solution de la volonté populaire. Car, seule la volonté résolue, acharnée de citoyens informés et décidés peut mettre en place les gestes qui arrêteront la désintégration du Québec, dont les régions ne sont que les malheureux avant-postes.


[1]     Il s’agit d’un ordre de grandeur. Un texte de Charles Côté présenté dans le présent collectif, permet de bien apprécier l’impact de ces entrées d’argent public pour toute collectivité.

[2]     Pour une démonstration basée sur les données officielles du Québec, voir Radiographie d’une mort fine / Dimension sociale de la maladie au Québec, Les Éditions JCL, février 2000.


Revenir à l'oeuvre de l'auteur: Clermont Dugas, géographe (UQAR) Dernière mise à jour de cette page le dimanche 26 mars 2006 11:28
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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