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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Jean Ziegler, Le livre noir du capitalisme. ” (1998)
Avant-propos


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Jean Ziegler, Le livre noir du capitalisme. Pantin, France: Le temps des cerises, 1998, 427 pp. Une édition numérique réalisée par Roger Gravel, bénévole, Québec. [L'auteur nous a accordé le 29 janvier 2018 son autorisation de diffuser en libre accès à tous ces huit livres ci-dessous dans Les Classiques des sciences sociales.]

[5]

LE LIVRE NOIR DU CAPITALISME

Avant-propos

Gilles Perrault

Bienheureux capitalisme ! Il n’annonce rien et ne promet jamais. Point de manifeste ni de déclaration en vingt points programmant le bonheur clé en main. Il vous écrabouille, étripe, asservit, martyrise — bref, il vous déçoit ? Vous avez le droit d’être malheureux mais non pas déçu, car la déception suppose un engagement trahi. Ceux qui annoncent des lendemains chantant plus juste s’exposent à l’accusation de tromperie quand la tentative sombre dans une affreuse cacophonie. Le capitalisme, lui, se conjugue sagement au présent. Il est. L’avenir ? Il l’abandonne volontiers aux rêveurs, aux idéologues, et aux écologistes. Aussi bien ses crimes sont-ils presque parfaits. Aucune trace écrite établissant la préméditation. La Terreur de 1793, il est aisé pour ceux qui n’aiment pas les révolutions de lui imaginer des responsables : les Lumières et la déraisonnable volonté d’ordonner la société selon la raison raisonnante. Pour le communisme, les bibliothèques croulent sous les ouvrages incriminables. Rien de tel pour le capitalisme. Ce n’est pas à lui qu’on peut reprocher de fabriquer du malheur en prétendant apporter le bonheur. Il n’accepte d’être jugé que sur ce qui le motive depuis toujours : la recherche du profit maximal dans le minimum de temps. Les autres s’intéressent à l’homme ; lui s’occupe de la marchandise. A-t-on jamais vu des marchandises heureuses ou malheureuses ? Les seuls bilans qui vaillent sont les bilans comptables. Parler à son propos de crimes, c’est manquer de pertinence. Évoquons plutôt des catastrophes naturelles. On vous le serine assez : le capitalisme est l’état naturel de l’humanité. L’humanité est dans le capitalisme comme un poisson dans l’air. Il faut l’arrogance futile des idéologues pour vouloir changer l’ordre des choses, avec les navrantes conséquences cycliques que l’on sait : révolution, répression, déception, contrition. Voilà bien le vrai péché originel de l’homme : ce perpétuel tracassin qui le porte à secouer le joug, l’illusion lyrique d’un avenir libéré de l’exploitation, la prétention de changer l’ordre naturel. Ne bougez pas : le capitalisme bouge pour vous. Mais bon, la nature a ses catastrophes ; le capitalisme aussi. Iriez-vous chercher des responsables à un tremblement de terre, à un raz de marée ? Le crime implique au demeurant des criminels. Pour le communisme, les fiches anthropométriques sont faciles à établir : deux barbus, un barbichu, un binoclard, un moustachu, un qui traverse le Yang-Tseu-Kiang à la nage, un amateur de cigares, etc. On peut haïr ces visages-là. Ils incarnent. S’agissant du capitalisme, il n’existe que des indices : Dow Jones, CAC 40, Nikkei, etc. Essayez, pour voir, de détester un indice. L’empire du Mal a toujours une aire géographique, des capitales. Il est repérable. Le capitalisme est partout et nulle part. À qui adresser les citations à comparaître devant un éventuel tribunal de Nuremberg ?

[6]

Capitalisme ? Archaïsme ringard ! Mettez-vous à la page et usez du mot adéquat : libéralisme. Le Littré définit « libéral » comme « ce qui est digne d’un homme libre ». Cela ne sonne-t-il pas bien ? Et le Petit Robert nous livre une liste convaincante d’antonymes : « avare, autocrate, dictatorial, dirigiste, fasciste, totalitaire. » Vous vous trouviez peut-être des excuses à vous définir comme anticapitaliste, mais avouez qu’il faudrait bien du vice pour se proclamer antilibéral.

Qu’est-ce donc que cette histoire d’un livre noir du capitalisme ? Ne voyez-vous pas que la démesure de l’entreprise relève du délire ? Le pire assassin de masse de l’Histoire, on vous l’accorde, mais un assassin sans visage ni code génétique et qui opère impunément depuis des siècles sur cinq continents… On vous souhaite bien du plaisir. Et à quoi bon ? N’avez-vous pas entendu le coup de gong annonçant en même temps le terme du match et la fin de l’Histoire ? Il a gagné. Il accapare dans sa robuste version mafieuse les dépouilles de ses ennemis. Quel adversaire crédible à l’horizon ?

Quel adversaire ? Le peuple immense des parties civiles au procès. Les morts et les vivants. La foule innombrable de ceux qui furent déportés d’Afrique aux Amériques, hachés menus dans les tranchées d’une guerre imbécile, grillés vifs par le napalm, torturés à mort dans les geôles des chiens de garde du capitalisme, fusillés au Mur des Fédérés, fusillés à Fourmies, fusillés à Sétif, massacrés par centaines de mille en Indonésie, quasiment éradiqués tels les Indiens d’Amérique, massivement assassinés en Chine pour assurer la libre circulation de l’opium… De tous ceux-là, les mains des vivants ont reçu le flambeau de la révolte de l’homme nié dans sa dignité. Mains bientôt inertes de ces enfants du Tiers Monde que la malnutrition, chaque jour, tue par dizaines de milliers, mains décharnées des peuples condamnés à rembourser les intérêts d’une dette dont leurs dirigeants-marionnettes ont volé le capital, mains tremblantes des exclus toujours plus nombreux à camper aux marges de l’opulence…

Mains d’une tragique faiblesse, et pour l’instant désunies. Mais elles ne peuvent pas ne pas se rejoindre un jour. Et ce jour-là, le flambeau qu’elles portent embrasera le monde.

Gilles Perrault



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 31 mai 2018 19:56
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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