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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

À demain Karl ! Pour sortir de la fin des idéologies. (1991)
Avant-propos


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Jean ZIEGLER et Uriel da Costa, À demain Karl ! Pour sortir de la fin des idéologies. Paris: Les Éditions Régine Deforges, 1991, 135 pp. Collection: “Coups de geule”. Une édition numérique réalisée par Roger Gravel, bénévole, Québec. [L'auteur nous a accordé le 29 janvier 2018 son autorisation de diffuser en libre accès à tous ces huit livres ci-dessous dans Les Classiques des sciences sociales.]

[13]

À demain Karl.
Pour sortir de la fin des idéologies

Avant-propos

« Il ne faut pas toujours tellement épuiser un sujet qu’on ne laisse rien faire au lecteur. Il ne s’agit pas de faire lire, mais de faire penser. »
Baron de la Brède de Montesquieu

Au début du xviie siècle, Uriel da Costa, Portugais descendant de juifs convertis, trésorier d’une collégiale catholique, quitte Porto pour Amsterdam où il entend retrouver ses racines. Mais, rejeté aussi par la communauté juive dont il n’accepte pas les contraintes religieuses, il dénonce les impostures du dogme dans son Autobiographie, vigoureux plaidoyer en faveur de la liberté de pensée. Ni juif, ni chrétien, pas même athée : une expérience partagée et prolongée par Spinoza qui en fera un système…

Uriel da Costa est le pseudonyme d’un jeune philosophe savoyard qui prépare actuellement une thèse sur Spinoza. Ami de Michel Rocard, il est, avec moi, coauteur de ce petit livre.

[14]

À demain Karl… procède de nos incessantes discussions, de nos interminables conflits, d’une espérance partagée et de l’intelligence de l’amitié. Même de dimensions réduites, un tel livre pose des problèmes : on ne peut écrire à quatre mains. Or, pour qu’un texte garde sa cohérence, sa force de conviction, son style, il faut qu’un auteur assume entièrement son écriture et ses opinions. Uriel da Costa et moi, nous nous sommes donc partagé les chapitres… Certaines de ses analyses rencontrent mon opposition. Je ne partage pas toutes ses indulgences pour le parti socialiste français, ses stratégies changeantes, ses volte-face. Je suis en désaccord aussi avec sa critique radicale du parti communiste français dont je juge important le combat pour la justice sociale et je tiens pour essentielle l’action de Régis Debray et de Max Gallo.

Dans l’hémisphère Nord, aujourd’hui, le fond de l’air est glacé. La barbarie nouvelle est arrivée, avec son imbécile exaltation de la réussite individuelle, de la compétition brutale célébrant comme une victoire de l’esprit l’écrasement du faible par le fort, le refus triomphant de toute forme de solidarité. Soyez calculateurs et pragmatiques. Le riche a raison, le pauvre a tort. Un vice secret explique sûrement sa pauvreté. La pensée de la totalité ? Une vieille lune. Tout juste bonne pour meubler les loisirs de quelques gauchistes attardés. Une pensée critique ? Vous n’y pensez pas. La pensée doit être performante, donc fonctionnelle. Pour l’homme instrumentalisé par la rationalité marchande, il n’existe plus qu’une unique pensée « juste » : celle produite par la raison instrumentale, justement. Et d’ailleurs l’« instrumentalité » est le vrai sujet de l’histoire.

[15]

Et que dire du tiers monde ? Il n’intéresse plus que quelques groupuscules d’hommes et de femmes lucides et obstinés. La grande presse ? Elle se drape dans son « réalisme » : « Nous avons été tellement trompés. Vos peuples en lutte, souffrants, résistants ? On a compris : au bout de chaque insurrection, il y a un Pol Pot qui attend, tapi dans l’ombre. »

Perversions nécessaires, programmées de toute éternité, lente dérive de chacun des grands mouvements de libération nationale… Les dignes exégètes, commentateurs, éditorialistes de la presse parisienne ne font pas dans le détail. Dans les universités, les instituts, les organismes de recherche, les enseignements, les programmes consacrés aux destins multiples et la plupart du temps tragiques des peuples de la périphérie, se réduisent avec chaque nouvelle année académique. Il paraît que ce sont les crédits qui manquent. La pensée anti-impérialiste est aujourd’hui archiminoritaire. Ceux qui la préfèrent font figure d’anabaptistes vaguement agaçants, parfois sympathiques, mais toujours anachroniques. En bref, pour la haute intelligentsia parisienne, pour les papes patentés du savoir, nous ne sommes plus dans le coup. Le baron de la Brède de Montesquieu, qui n’était pas un révolutionnaire ni même un démocrate, mais qui, impuissant, assistait aux premiers ravages de l’impérialisme espagnol dans les Amériques, écrit : « Ceux qui ont dit qu’une fatalité aveugle a produit tous les effets que nous voyons dans le monde ont dit une grande absurdité ; car quelle plus grande absurdité qu’une fatalité aveugle qui aurait produit des êtres intelligents ? [1] » En cette fin du xxe siècle, dans les [16] sociétés industrielles de l’hémisphère Nord, la bêtise est au pouvoir. Les hécatombes de la faim, les désastres de la sécheresse cyclique, le continuel sous-développement de tant d’économies périphériques, les chutes répétées des prix des matières premières, les mères tuberculeuses, les bébés rachitiques, ridés comme des vieillards, les familles éclatées, les pleurs, la bilharziose [2], le kwashiorkor [3], les guerres entre voisins exsangues, la prostitution massive et l’abandon d’enfants, le chômage permanent, les océans de bidonvilles qui s’étendent en Amérique latine, en Asie, en Afrique ? « Événements regrettables, mais hélas, difficilement évitables. Événements si complexes que l’on n’arrive pas à les expliquer… Des pauvres, des misérables, il y en a toujours eu. Oui, Monsieur. La fatalité, je vous le dis. »

Un impératif catégorique habite ce petit livre : un ordre du monde qui donne comme naturels, universels, nécessaires la richesse rapidement croissante de quelques-uns et le dépérissement continu du plus grand nombre, et où les libertés fondamentales, le relatif bien-être, les droits civiques des démocraties industrielles sont payés par la misère, le sang, l’exploitation d’anonymes multitudes de travailleurs du tiers monde, est un ordre inacceptable. Il faut le changer radicalement. En 1661, pendant son séjour au Rijnsburg, Spinoza note : « Les idées fausses et inadéquates s’enchaînent les unes aux autres, aussi nécessairement que les idées justes [17] et adéquates [4] ». Détruire la logique apparemment contraignante de la rationalité marchande, montrer qui elle sert et comment elle les sert, constitue la première tâche de ce livre. Nous verrons ensuite les dangers que nous fait courir, à nous hommes d’Occident, la continuelle extension de cette rationalité marchande. Avec Uriel da Costa, je revendique le droit à la pensée de la totalité, l’héritage et la filiation d’une tradition de raison que depuis Kant on nomme « critique ». Tout ne se vaut pas. Il existe des hiérarchies et des identités. La gauche n’est pas la droite et « l’ère du vide » annoncée par la société post-industrielle et médiatique n’est pas un progrès [5]. Le monde n’est pas un pur spectacle… Le triomphe de l’individualisme forcené et de l’esprit de concurrence sur la raison de solidarité, la réduction de l’homme à sa fonctionnalité marchande préparent une régression de civilisation. Il y a des principes sur lesquels il est impossible de transiger : celui de l’exigence du bonheur pour tous, de l’identité vécue entre tous les hommes. Moi je suis l’autre, l’autre est moi. L’inhumanité qui atteint l’autre détruit l’humanité en moi. L’idée première de ce livre appartient à Jean-Claude Gawsewitch. Sans son conseil amical, son attention vigilante, ce projet n’aurait pu être mené à son terme. La mise au net du manuscrit a été assurée avec compétence et une infinie patience par Marie-Ange de la Sen. Uriel da Costa et moi-même leur exprimons notre profonde gratitude.

Jean Ziegler,
Genève, mars 1991.

[18]


[1] Montesquieu, L’Esprit des lois, vol. I, Paris, Garnier-Flammarion, 1979, p. 123.

[2] La bilharziose est une maladie parasitaire affectant l’appareil digestif ou le système urinaire et provoquant des hémorragies. Elle frappe plus de 200 millions de personnes dans le monde.

[3] Kwashiorkor (mot bantou : « enfant rouge ») : malnutrition grave du jeune enfant qui le gonfle d’œdèmes, lui décolore la peau et les cheveux et le tue rapidement.

[4] Spinoza, L’Éthique, traduction Charles Appulin, Œuvres, vol. III, Paris, Garnier-Flammarion, 1965.

[5] Richard Labévière, Christophe Devouassoux, Éloge du dogmatisme, éd. de l’Aire, Lausanne et Paris, 1989.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 8 juin 2018 8:56
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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