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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Rodrigue Tremblay, Les grands enjeux politiques et économiques du Québec (1999)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Rodrigue Tremblay, Les grands enjeux politiques et économiques du Québec. Montréal: Les Éditions Transcontinentales, 1999, 339 pp. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure retraitée de l'enseignement à l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi, Ville de Saguenay.

Introduction

Toutes les choses vivantes s'efforcent d'économiser, c'est-à-dire de faire plus avec moins. C'est la réponse de la vie face à la propension universelle de la perte d'énergie et de structure, cette force irrésistible connue sous le vocable d'entropie. C'est par ce processus unique d'économie que l'on peut survivre, croître, se développer et s'épanouir. À tout prendre, la vie sur terre est la manifestation de l'énorme succès qui résulte de la capacité d'économiser. 

William C. Frederick
Université de Pittsburgh

Cet ouvrage provient principalement des chroniques d'affaires publiques bimensuelles que j'ai rédigées pour le journal Les Affaires, de 1996 à 1999. Je suis reconnaissant envers le journal Les Affaires de m’avoir ouvert sa page éditoriale pour la présentation d'analyses, d'idées et d'opinions sur des sujets d'affaires publiques, touchant à la fois à l'économie et à la politique. Cependant, le livre diffère substantiellement des chroniques, ces dernières étant des versions abrégées de textes plus complets.

On trouvera donc ici les analyses dans leurs versions complètes et intégrales, accompagnées, le cas échéant, des mises à jour qui s'imposent.

Bien des gens oeuvrant dans le milieu de l'enseignement me demandaient à l'occasion si certains des textes à teneur pédagogique verraient le jour sous la forme d'un livre. Eh bien, c'est chose faite.

Les affaires publiques et les médias

On ne doit pas sous-estimer le rôle et la responsabilité des universitaires et des penseurs dans les débats d'affaires publiques. L'universitaire, du fait de la liberté académique dont il jouit, des recherches qu'il a menées et de la documentation dont il dispose, représente une source crédible et privilégiée d'information et d'analyses. Les travaux de l'universitaire se révèlent souvent essentiels pour analyser les problèmes qui découlent de la complexité croissante des sociétés et des économies. Les débats d'affaires publiques exigent qu'ils soient alimentés non seulement par la connaissance des faits bruts, mais également par la présentation de perspectives, d'analyses et d'études différentes. Parfois, il est utile de s'éloigner des arbres pour mieux voir la forêt.

Dans une société démocratique, les intérêts légitimes des individus et des groupes ne concordent pas nécessairement. Pour que triomphent le bien commun et la solution la plus appropriée à chaque problématique, il importe pour les citoyens non seulement qu'ils aient une vision structurée de leurs intérêts propres, mais encore qu'ils soient conscients des grands enjeux du jour. Dans cette perspective, l'intellectuel agit comme une vigie qui repère les obstacles se dressant sur la voie et qui suggère les actions susceptibles d'éviter les désastres.

Les communications

Dans notre pays, comme partout dans le monde, l'évolution rapide des technologies de communication et de l'information a profondément modifié la nature des débats d'affaires publiques. La prolifération des médias électroniques a tendance à émietter et à atomiser les auditoires.

Néanmoins, aux États-Unis entre autres, on observe qu'un réseau à structure coopérative, tel le réseau de télévision PBS, réussit admirablement à stimuler les débats d'affaires publiques. Ce réseau éducatif, qui bénéficie d'une subvention du ministère de l'Éducation et de contributions d'individus et d'entreprises, et qui rejoint quelque 10 millions de téléspectateurs, met quotidiennement à son antenne nombre d'émissions d'affaires publiques de haute qualité.

En tête de liste, le News Hour (auparavant appelé McNeil-Lehrer Hour) traite chaque jour, en une heure, de 4 à 5 thèmes d'intérêt public, en présentant le pour et le contre. Politiciens, hauts fonctionnaires, universitaires et journalistes sont appelés à fournir des analyses qui vont au-delà de la superficialité de la nouvelle brève et instantanée.

Au Canada et au Québec, les réseaux privés et subventionnés négligent quelque peu les affaires publiques. Deux raisons, toutes deux budgétaires, semblent expliquer cette timidité et cette carence. Premièrement, la poursuite des cotes d'écoute dans un contexte de très grande concurrence incite à délaisser les émissions qui n'atteignent pas de grands auditoires. Les cotes d'écoute sont en effet importantes, car elles déterminent les revenus que les réseaux pourront tirer de la publicité ou de la réclame.

Deuxièmement, les compressions de subventions que les gouvernements, tant fédéral que provincial, ont imposées aux réseaux publics ont eu pour conséquence, paradoxalement, de renforcer la mainmise des gouvernements sur le contenu des émissions. En effet, la crainte que s'accroissent les compressions, ou pis encore la crainte de la privatisation pure et simple, entraîne les dirigeants des réseaux à fuir toute controverse qui pourrait déplaire au prince donateur. Les gouvernements, c'est bien connu, n'aiment pas que leurs politiques ou leurs programmes soient scrutés ou critiqués, Les réseaux publics « éducatifs » subventionnés en sont venus à privilégier les événements sportifs, les téléromans ou les émissions humoristiques au détriment de l'information approfondie et des débats d'affaires publiques.

La carence

Une telle situation est déplorable pour la vigueur de la vie démocratique. Au Canada, les citoyens sont rarement consultés directement sur les grands enjeux politiques (l'Acte constitutionnel de 1982 et le libre-échange Canada-États-Unis de 1988 n'ont fait l'objet d'aucun référendum). La carence de débats d'affaires publiques a pour conséquence irrémédiable d'augmenter le pouvoir des élites politiques.

Les citoyens sont inondés de nouvelles superficielles jour et nuit, mais ils prennent rarement connaissance d'études et d'analyses sur les événements et sur les enjeux en présence. La presse écrite se doit de suppléer cette lacune. Les journaux écrits (non subventionnés) deviennent par défaut l'une des rares sources d'analyses quelque peu approfondie des questions d'affaires publiques.

L'approche

Cet ouvrage traite de problèmes réels et d'enjeux fondamentaux, et présente une approche globale et cohérente pour les analyser, du général au spécifique. Aucun sujet n'est tabou, même si le contexte de la rectitude politique, sorte d'hypocrisie, dans lequel nous baignons, favorise certaines approches plutôt que d'autres. Néanmoins, la libre circulation des idées est fondamentale dans une saine démocratie. Ce qui compte dans le monde des idées, ce n'est pas tant qu'elles soient instantanément acceptées, mais qu'elles soient exprimées.

Souvent, des idées avancées à un moment précis rencontrent des oppositions, parce qu'elles remettent en cause les idées du jour ou dérangent certains intérêts acquis. Cela est tout à fait normal et prévisible. Cependant, les circonstances changent même si les « faits têtus » perdurent, de sorte que l'on a toujours besoin d'un cadre d'analyse logique et cohérent pour comprendre les phénomènes et les situations.

Ce qui compte, à la longue, c'est de ne pas répéter les erreurs, et d'acquérir une meilleure connaissance des moyens dont on dispose pour prévenir les problèmes, et, le cas échéant, pour les solutionner. Par conséquent, le but de ces réflexions et de ces analyses, sous la forme vulgarisée de courtes capsules, est de servir de sources de référence, d'encourager les remises en question et de contribuer à enrichir les débats et les échanges de points de vue.

L'économie politique appliquée

Cet ouvrage porte sur des thèmes d'économie politique appliquée et sur le fonctionnement du marché politique, tant au Québec et au Canada que dans le monde. La connaissance des principes économiques aide, en effet, à comprendre le monde réel. Pour comprendre tant les actions de tous les jours que les événements mondiaux, il importe de savoir évaluer le coût des actions ou des mesures entreprises par rapport aux bénéfices escomptés.

Tout dans la vie peut, en définitive, se résumer à l'égalité économique « coût marginal = revenu marginal ». En effet, dans la réalité de tous les jours, les gens agissent dans une direction, jusqu'à ce que le coût marginal d'une action soit égal au rendement marginal qu'ils retirent de leurs décisions. Par exemple, le plaisir marginal que retire une personne à regarder une émission de télévision doit au moins couvrir le coût marginal (en temps perdu et en fatigue) de l'activité, laquelle se poursuit jusqu'à ce que le plaisir marginal soit exactement égal au coût marginal. Beaucoup de décisions individuelles et collectives mettent en cause ce principe économique fondamental qui consiste à équilibrer le coût et les avantages escomptés. Cela est nécessaire afin d'économiser les ressources et d'atteindre les meilleurs rendements. La nature ne fonctionne pas autrement.

L’économie politique, dont l'expression fut inventée par le Français Antoine de Montcrestien (1575-1621) dans un ouvrage publié en 1615 et intitulé Traité d'économie politique, vise à cerner le jeu d'influence réciproque entre l'économie et la politique. Jusqu'au milieu du XIXe siècle, les économistes faisaient peu de distinction entre l'économie et la politique, considérant que ces deux sphères d'activités ne faisaient qu'une dans l'évolution de la société.

Après un long intermède, l'économie des « choix publics » a pris un grand essor depuis une quarantaine d'années. De nombreux économistes, principalement aux États-Unis, sont revenus à l'idée d'appliquer les techniques d'analyse économique aux phénomènes politiques. Dans ce domaine, les pionniers récents ont été Anthony Downs, James M. Buchanan, Gordon Tullock, Gary S. Becker, Mancur Olson, Kenneth Arrow et Milton Friedman. Quatre d'entre eux reçurent le prix Nobel d'économie (Friedman, Arrow, Buchanan et Becker).

Leur approche, comme celle de ce livre, consiste à préciser le coût et le gain qui découlent des interventions gouvernementales. L’État et le secteur public en général sont vus comme des mécanismes d'allocation de ressources rares. L’offre et la demande de services publics et de politiques gouvernementales reflètent une interaction continue entre, d'une part, les offreurs (politiciens et bureaucrates) et, d'autre part, les demandeurs, c'est-à-dire les citoyens, constitués par les ménages et les entreprises.

Les ménages participent au processus électoral de différentes façons, bénéficient de certains services publics et supportent un fardeau fiscal plus ou moins lourd. Les entrepreneurs et les gestionnaires d'entreprises doivent aussi composer quotidiennement avec les gouvernements.

En effet, les marchés concurrentiels imposent aux entreprises des contraintes qu'elles doivent surmonter pour leur survie et pour leur croissance. Simultanément, cependant, elles doivent transiger avec des gouvernements qui taxent, subventionnent, achètent, réglementent et légifèrent de manière à influer sur l'économie. Les entrepreneurs et les gestionnaires ne peuvent donc se désintéresser de la politique. Après tout, la main des gouvernements n'est pas invisible et leurs interventions peuvent aussi bien encourager que nuire à la production et à la création d'emplois, En fait, les gouvernements ont de nombreuses mains avec lesquelles ils interviennent. Malheureusement, plus souvent qu'autrement, la main gauche ignore ce que fait la main droite, d'où l'incohérence que l'on constate souvent entre les objectifs et les moyens.

Comment distinguer entre les interventions gouvernementales qui encouragent et stimulent la production de la richesse et de l'emploi, et celles qui sont sources d'appauvrissement collectif et de chômage ? Tel est le défi qui s'impose non seulement aux politiciens et aux fonctionnaires publics, mais aussi aux entrepreneurs et aux citoyens en général. Tout bon politicien doit savoir comment fonctionne l'économie. Mais un bon entrepreneur et un bon citoyen doivent aussi savoir comment fonctionne le système politique.

Le rôle de l’État dans l'économie

Si l'économie était toujours prospère et ses résultats équitablement répartis, le rôle de l'État dans l'économie pourrait être limité à son minimum, c'est-à-dire à la fourniture de biens publics ou collectifs, tels le système judiciaire et les infrastructures en ce qui concerne le transport, l'éducation et l'environnement.

En pratique, ce monde parfait n'existe pas. Laissée à elle-même sous l'action de la « main invisible » d'Adam Smith (1723-1790), l'économie évolue d'un extrême à l'autre. Quand les entreprises font des gains de productivité et rationalisent leurs activités, elles accroissent leurs profits. Le prix des actions boursières est en hausse, et il en va de même de la rémunération des gestionnaires. En revanche, il est possible que la masse salariale pour les employés stagne, soit parce que les salaires stagnent, soit parce que le volume de l'emploi ne progresse guère. Quand ce processus perdure, une crise d'insuffisance de demande globale et d'insuffisance de débouchés risque d'apparaître.

En 1936, en pleine dépression économique mondiale, l'économiste anglais John Maynard Keynes (1883-1946) publia un livre intitulé La Théorie de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, dans lequel il réservait à l'État le devoir de relancer la demande globale dans l'économie. Nul doute que lorsque la prochaine crise économique d'envergure frappera, l'État aura encore la responsabilité de stabiliser le système économique. Les affirmations du libéralisme radical à la Friedrich A. Hayek (1899-1992), selon lesquelles les gouvernements devraient toujours rester à l'écart de l'économie, ne sont que des vues de l'esprit qui ne cadrent ni avec la réalité politique ni avec la réalité économique vécues par les sociétés humaines.

Selon les circonstances, le rôle de l'État dans l'économie peut se révéler essentiel et bénéfique. Parfois, cependant, ce rôle peut être contre-productif et nuisible. L’approche doctrinaire doit faire place à l'approche pragmatique et fonctionnelle. Trop de dirigisme étatique, trop de réglementations tatillonnes, trop de taxation écrasante et trop d'endettement public sont susceptibles de nuire au progrès économique.

Il arrive également que les interventions gouvernementales vont d'un extrême à l'autre et obligent entreprises et citoyens à prendre des mesures d'autoprotection. Deux épisodes dans les politiques économiques du gouvernement canadien illustrent ce propos. De 1985 à 1991, le gouvernement progressiste-conservateur du premier ministre Brian Mulroney, assisté de Michael Wilson, ministre des Finances, et de John Crow, gouverneur de la Banque du Canada, poursuivit une politique fiscale expansionniste, caractérisée par d'importants déficits budgétaires. Il accompagna toutefois cette politique fiscale d'une politique monétaire restrictive quant aux taux d'intérêt et d'une politique de monnaie forte. En novembre 1991, le dollar canadien atteignit 0,89 $US.

De 1994 à 1999, le gouvernement libéral de Jean Chrétien, par l'intermédiaire de Paul Martin aux Finances et Gordon Thiessen à la Banque du Canada, implanta, à l'inverse, une politique de restriction budgétaire, résultant ultimement en d'importants excédents budgétaires. Cependant, il incita la Banque du Canada à maintenir des taux d'intérêt à court terme inférieurs aux taux américains, et laissa le dollar canadien chuter sous les 0,64 $US.

Les politiques

Il n'est pas facile ni pour les entreprises ni pour les individus de tirer leur épingle du jeu dans un tel contexte de politiques gouvernementales changeantes. Pour les personnes retraitées, par exemple, qui dépendent souvent de revenus d'intérêt, les politiques du trio Mulroney-Wilson-Crow furent profitables. Par contre, la chute des taux d'intérêt sous la gouverne de Chrétien-Martin-Thiessen, accompagnée d'une dégringolade du dollar canadien, se révéla un véritable cauchemar financier et économique pour nombre d'entre eux.

L’économie n'est donc pas seule à être instable et imprévisible. Cela est vrai aussi pour les gouvernements, dont les politiques changent continuellement. Trop souvent, les politiques gouvernementales sont soit improvisées, soit arbitraires, soit incohérentes, soit carrément nuisibles à l'économie. En conséquence, l'entrepreneur, le gestionnaire et le citoyen, pour prendre leurs décisions, doivent non seulement tenter de prévoir l'évolution de l'économie, mais encore évaluer l'évolution politique et les mesures gouvernementales qui pourront les toucher.

Pour comprendre le pourquoi des politiques gouvernementales, il faut connaître qui tirent les ficelles en coulisses, et quelles sont les motivations et les objectifs de ces personnes. Les raisons officielles pour justifier certaines mesures ne sont souvent que des prétextes pour dissimuler les véritables intentions. Il arrive fréquemment que les politiciens à l'avant-scène ne soient que les pantins ou les marionnettes d'intérêts plus puissants cachés à l'arrière-scène.

On a forcément une vue très superficielle des choses si l'on ne connaît pas toutes les forces qui jouent derrière les gouvernements et qui influent sur leurs politiques. L’expérience de l'auteur en tant qu'économiste et homme politique lui fournit, d'ailleurs, une perspective fort utile pour comprendre la logique souterraine qui régit les événements politiques et économiques contemporains.

Une société ouverte et une économie nord-américaine

Bon nombre des textes de cet ouvrage traitent de sujets généraux et universels. Cependant, une grande place est réservée à l'expérience canadienne et québécoise. Le message de ces textes est le suivant : il est grand temps que les idées et les mentalités économiques et politiques changent au Québec ; sans quoi, une glissade vers le bas attend les générations futures.

Depuis une vingtaine d'années, en effet, les politiques économiques et sociales, et même constitutionnelles, mises de l'avant par les gouvernements successifs, n'ont pas donné les fruits attendus.

Sur le plan économique, ces politiques ont erré du fait qu'elles étaient fondées sur le dirigisme politique en matière d'économie, sur la surréglementation et sur la surtaxation. Elles ont causé du tort à l'économie du Québec. Elles sont en grande partie responsables des retards relatifs de l'économie québécoise et de la baisse relative du niveau de vie des Québécois. En somme, il est permis de penser que la politisation à outrance de l'économie a été le signe d'un manque de maturité collective.

Au Québec, il ne peut y avoir de décision économique privée d'importance sans que les politiciens essaient de s'en attribuer le mérite. À l'image des curés d'autrefois, ils trouvent intérêt à distribuer les bénédictions et les imprimaturs. C'est le seul endroit en Amérique du Nord où une telle intrusion quotidienne des politiciens dans la vie économique est tolérée. Le syndrome du « politicien-mouche-du-coche » semble même être passé dans les mœurs et tenu comme un paternalisme étatique de bon aloi.

L’anémie économique relative du Québec se manifeste par le chômage chronique et par une tendance à l'exode de la part des jeunes.

Le chômage

Depuis la récession de 1990-1991, le taux de chômage officiel s'est maintenu autour de 10 %, en pleine phase d'expansion économique. Cependant, le taux de chômage réel est beaucoup plus élevé, puisque le taux d'emploi (pourcentage de la population détenant un emploi) de 56 % est substantiellement plus bas qu'il ne l'est dans le reste du Canada (61 %) et aux États-Unis (64 %). Le véritable taux de chômage au Québec, pour un taux d'emploi similaire au reste de l'Amérique du Nord, serait donc de l'ordre de 17 % plutôt que de 10%.

Le déclin relatif du niveau de vie et la pénurie d'emplois découlent directement d'une croissance économique déficiente. De 1990 à 1997, le taux de croissance économique annuel moyen a été de 1,2 % comparativement à une croissance de 2,1 % dans le reste du Canada. En conséquence, bien qu'il constitue 24,6 % de la population canadienne, le Québec représente aujourd'hui moins de 22 % de l'économie canadienne ; au début des années 1980, il comptait pour 23,5 % de l'économie canadienne. Cette situation a entraîné l'appauvrissement des Québécois par rapport aux autres Nord-Américains et, comme nous l'avons dit plus haut, l'exode de jeunes Québécois obligés de gagner leur vie ailleurs. Il en est résulté d'importantes pertes individuelles et collectives.

L'exode

Chaque année, le Québec perd des citoyens au profit des autres provinces. Sur une base nette, au cours des 25 années s'étendant de 1973 à 1997, le Québec a perdu quelque 369 880 habitants au profit des autres provinces, soit 5,6 % de sa population.

Les sorties nettes de population vers le reste du Canada ont été pendant longtemps compensées par des entrées nettes d'immigrants étrangers. Mais, depuis quelques années, la migration internationale au Québec couvre à peine l'exode vers les autres provinces.

Tout devrait être mis en œuvre pour que le Québec retienne sa population, particulièrement la population jeune et instruite. C'est là le principal défi politico-économique de l'avenir. Toutefois, pour que la population jeune et instruite demeure au Québec, il faudrait que l'économie québécoise offre des possibilités de travail adéquates et des attraits économiques et fiscaux. Seule une économie québécoise prospère et dynamique est en mesure d'empêcher l'exode de cerveaux. Le Québec se doit d'être une terre de possibilités, d'entreprise et d'innovation.

La croissance

Malheureusement, la croissance économique au Québec laisse à désirer. Cette déficience est avant tout causée par les politiques que les gouvernements ont adoptées année après année. Ces politiques ont découragé les investissements nationaux et étrangers. Représentant 24,6 % de la population canadienne et 22 % de l'économie canadienne, le Québec ne reçoit pourtant que de 18 % à 20 % des investissements privés canadiens. À la longue, cette sous-performance a des résultats cumulatifs sur la productivité de l'économie et sur le niveau de vie de la population. Toute l'infrastructure industrielle, commerciale, sociale et financière souffre de ces politiques malthusiennes.

Ces politiques étaient d'autant plus contre-indiquées que les années 1990 ont marqué l'ouverture de l'économie des pays vers une économie mondiale et une plus grande mobilité des entreprises et des personnes. Les gouvernements ont fait la sourde oreille aux avis des experts et ont persisté dans des politiques fondées sur un interventionnisme et un dirigisme relevant d'une autre époque.

Les politiques nuisibles

Cet ouvrage analyse un certain nombre de politiques parmi les plus nuisibles, que l'auteur et de nombreux autres observateurs ont pu reconnaître au fil des ans. Il s'agit d'un échantillon représentatif mais nullement exhaustif de la panoplie de politiques gouvernementales qui handicapent le progrès et l'épanouissement économiques des Québécois. La plupart du temps, les gouvernements ont adopté ces politiques pour s'attirer les appuis électoraux de groupes d'intérêts et non pas en raison de principes solides ou de grands idéaux démocratiques. Le lecteur pourra sans doute facilement allonger la liste selon sa propre perspective et sa propre expérience.

Pour l'avenir, avant tout, l'État se devrait d'encourager les éléments les plus productifs de la société. Il lui faudrait, en priorité, réviser en profondeur son système de taxation, de plus en plus écrasant et compliqué. En outre, il devrait révoquer les privilèges excessifs accordés au fil des ans à certains groupes, lorsque ces privilèges mènent à l'exploitation de la population plutôt qu'à l'épanouissement des individus.

Il lui faut également faciliter l'accès des jeunes Québécois à l'éducation supérieure et technique, afin de les rendre plus instruits et plus compétents. Cela doit se faire tout en favorisant les investissements productifs et les nouvelles technologies, et en permettant la concurrence et l'esprit d'entreprise dans tous les domaines. L’économie corporatiste et étatisante est chose du passé. Le Québec aurait dû quitter ce contexte il y a vingt ans. En l'an 2000, le passage vers le modernisme n'est plus une voie de rechange, il est devenu une nécessité.

Sur le plan politique, l'on constate la polarisation croissante des formations politiques québécoises autour des notions de fédéralisme et d'indépendantisme. Ce clivage idéologique marque toute prise de position sur les plans social et économique. En politique fédérale, le Parti libéral du Canada et le Bloc québécois ont beaucoup profité de cette polarisation thématique. En politique provinciale, les deux principaux partis politiques, le Parti québécois et le Parti libéral du Québec, se définissent également en fonction de cette polarisation.

En pratique, les partis politiques essaient de réduire tantôt le nationalisme canadien, tantôt le nationalisme québécois, aux seules notions de fédéralisme et d'indépendantisme. Toute autre vision de ces nationalismes hors des carcans proposés est écartée et même décriée.

Le grand perdant de cette polarisation est l'électorat. Chaque parti politique se chauffe aux feux de son propre nationalisme et s'enveloppe dans son drapeau respectif. Ce faisant, les partis politiques font accepter à la population des orientations et des mesures que, en d'autres circonstances et en d'autre temps, elle aurait refusées.

Les intervenants sociaux et économiques ont bien compris ce jeu. Depuis une dizaine d'années, le mouvement syndical québécois a décidé d'investir en force les partis indépendantistes que sont le Parti Québécois et le Bloc québécois. Dans le passé, tant au Québec que dans l'ensemble du Canada, le principal véhicule des syndicats ouvriers en politique partisane était le Nouveau Parti démocratique.

Le national-syndicalisme

La marginalisation des tiers partis dans le contexte actuel de polarisation a obligé les groupes puissants que sont les syndicats à réorienter leur action politique et à diriger leurs énormes ressources vers le Parti québécois et le Bloc québécois, reléguant ainsi aux oubliettes le Nouveau Parti démocratique au Québec. Cela a eu pour conséquence de donner une teinte de national-syndicalisme à ces partis indépendantistes. Les grandes centrales syndicales ont fait un coup de maître en investissant les partis et les mouvements nationalistes au Québec. Elles en ont été largement récompensées. En effet, elles ont accompli, en se drapant de l'étendard québécois, ce qu'elles n'auraient jamais pu envisager en continuant d'appuyer un parti plus ouvertement socialiste comme le Nouveau Parti démocratique. L’avenir dira, cependant, si ce mariage stratégique entre le syndicalisme et l'indépendantisme aura été une bonne affaire pour le Québec.

Sur le plan politique, la population gagnerait à se voir offrir un plus large éventail de programmes et de formations politiques. Mais pour cela, il faudrait réformer notre mode de scrutin désuet. Présentement, la population est à la merci des duopoles politiques qui dominent tant à Québec qu'à Ottawa. Le choix des électeurs en est indûment restreint.

Sur le plan constitutionnel, comment le Québec doit-il aborder le XXIe siècle ? Les choses ont considérablement changé depuis 30 ans. La population québécoise n'est plus ce qu'elle était, et le contexte économique s'est radicalement transformé. Devant ces transformations, le Québec n'a pas d'autre choix que de se doter d'une stratégie plus moderne et plus ouverte. Le vieux nationalisme de ghetto, fondé uniquement sur l'ethnie, n'aura plus sa place au XXIe siècle. Les Québécois, et ce terme comprend tous ceux et celles qui vivent au Québec, doivent entrevoir leur avenir dans un monde plus vaste, où les frontières économiques et politiques sont considérablement atténuées.

La souveraineté politique absolue des pays existe de moins en moins et n'existera probablement plus dans l'avenir. L'avenir appartient à l'interdépendance et à l'ouverture. Cela ne signifie pas que le gouvernement du Québec ne doive pas récupérer d'Ottawa les pouvoirs qui lui sont nécessaires pour assurer la survie linguistique, culturelle, sociale et économique du peuple québécois, de même que sa place dans le monde. L’essor du Québec peut se vivre au sein d'un nationalisme civique plus large et plus englobant que le nationalisme ethnique.

L'intérêt de tous

La poursuite de ces objectifs légitimes doit se faire non seulement de façon démocratique, mais aussi de façon réaliste. Il arrive que le mieux soit l'ennemi du bien, et à tout vouloir, on a souvent moins que rien. Parfois, les politiciens, dans le feu de l'action, confondent facilement le radicalisme partisan et l'intérêt général de la population. C'est ce dernier qui doit en tout temps primer sur le premier.

En conclusion, souhaitons que les sujets analysés dans ce livre, et l'analyse qui les accompagne, persuadent suffisamment de concitoyens qu'il est devenu nécessaire de renverser la vapeur dans bien des domaines, avant qu'il ne soit trop tard. Le Québec, en particulier, a un besoin urgent d'une nouvelle stratégie économique et politique. Ce qu'il faut, c'est ni plus ni moins une nouvelle façon d'aborder les fins et les moyens. Autrement dit, il est grand temps que le Québec « arrive » en Amérique du Nord.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 18 février 2006 10:16
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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