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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

La « vida loca »: délinquance et destinée” (2002)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Pierre Tremblay et Paul Philippe Paré, “La « vida loca »: délinquance et destinée”. Montréal: École de criminologie, Université de Montréal, 2002, 25 pp. [Autorisation accordée par M. Pierre Tremblay le 16 décembre 2006 de diffuser toutes ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]

Introduction

On s'est peu intéressé aux risques de mortalité auxquels les délinquants eux-mêmes sont exposés. Ce désintérêt relatif n’est pas en soi surprenant. Un thème classique de la criminologie – pourquoi devient-on délinquant ? - incite naturellement les chercheurs à s’intéresser à la délinquance juvénile et à sa précocité. Or les risques de mortalité sont au départ très faibles pour la classe d’âge la plus susceptible de s’engager dans la délinquance. Ce n’est qu’après 40 ans que la lente progression du taux de mortalité connaît une accélération exponentielle [1]. Par ailleurs les trajectoires délinquantes sont non seulement relativement précoces, elles sont aussi relativement brèves : moins de 6 ans en moyenne dans les études américaines (Blumstein et coll. 1986 : 92 ; Wolfgang et coll, 1987 :80) ; moins de 4 ans, dans les études européennes (Farrington et Wikstrom, 1994 : 81).

Il n’est pas non plus aisé d’estimer avec une précision suffisante la surmortalité d’une cohorte de délinquants. des délinquants persistant. Les chercheurs qui souhaitent suivre les trajectoires de vie d’un nombre suffisamment élevé d’individus sont confrontés à des difficultés logistiques considérables. La banque de données principale de la cohorte urbaine de 9945 garçons nés en 1945 à Philadelphie qui fut suivie par Wolfgang et coll. (1987) et pour laquelle on dispose d’une période d’observation d’environ 20 ans a été malheureusement détruite lors d’un incendie. Les renseignements relatifs à un sous-échantillon de 975 sujets ont pu être cependant sauvegardés et on a retracé la trajectoire de 567 sujets qui acceptèrent d’être interviewés à 26 et 30 ans. Toutefois aucun effort n’a été déployé pour identifier ceux qui n’avaient pu être rejoints pour cause de décès. L’étude de cohorte britannique - la “Cambridge Study in delinquent development” est parvenu, contrairement à l’étude américaine, à retracer et interviewer plus de 90% des sujets d’un échantillon de garçons londoniens de 8 ans, mais le suivi s’est arrêté à 21 ans et la taille de cet échantillon n’est guère élevée (N=411). Parmi la dizaine de jeunes hommes qui ne purent être rejoints, 6 avaient quitté le pays et 4 étaient morts. On ne sait pas si les quatre sujets décédés faisaient partie ou non des délinquants de la cohorte (West, 1982 p.163) [2].

Dans cet article nous développons la thèse selon laquelle les « causes de mortalité » des délinquants permettent d’évaluer les mérites relatifs de trois familles de théories de la délinquance. La première accorde aux prédispositions individuelles un statut explicatif dominant (Gottfredson et Hirschi, 1995). La surmortalité des délinquants résulterait de ce qu’ils sont et non de ce qu’ils font. La deuxième estime au contraire que la surmortalité des délinquants est principalement « occupationnelle » (les « risques du métier ») et résulte non seulement de ce qu’ils font mais des caractéristiques plus ou moins adversariales du contexte social dans lequel ceux-ci évoluent. La troisième prend en considération l’intensité et l’accumulation des infortunes et des « malheurs » auxquels sont inégalement confrontés les acteurs sociaux et admettent au départ que bon nombre de délinquants puissent trouver dans la mort un soulagement existentiel.

Deux recherches, la première suédoise et la deuxième américaine sont fort instructives pour notre propos. Elles aboutissent aussi à des résultats convergents. Celle de Stattin et Romelsjo (1995) tout d’abord qui reconstitue la trajectoire de vie d’une cohorte de 7577 suédois de sexe masculin nés à Stockholm en 1951 à qui l’on avait administré une série de questionnaires lors de leur service militaire (obligatoire) en 1969-70. et dont on a suivi la destinée individuelle jusqu'à l’âge de 33 ans. Le décompte des décès est basé sur le registre des causes de décès pour la période 1969 a 1988 - un suivi, par conséquent, de 19 ans. Les résultats indiquent que 138 sujets sont morts entre 18 et 33 ans (1.8%). Dans cette cohorte, 27% d’entre eux avaient été condamnés par les tribunaux criminels. Le taux de mortalité de ces délinquants est de 3% (61 décès, N=2053). En revanche le taux de mortalité des autres sujets de la cohorte est de 1,3% (74 décès, N=5524). En d’autres termes, leur probabilité différentielle [3] de mourir prématurément est 2.3 fois plus élevée. Cette probabilité augmente, par ailleurs, en fonction directe de leur récidive pénale puisque la proportion de décès augmente à 4,7% pour les 939 sujets qui ont été condamnés 2 fois et plus ( 12.4% des sujets de la cohorte ) et grimpe à 7,2% pour les 545 individus condamnés 4 fois et plus (7,2% de la cohorte). La probabilité différentielle que ces délinquants meurent précocement serait ainsi 2 à 5 fois plus élevée (que les non délinquants), tout dépendant de l’intensité et de la durée de leur engagement dans la délinquance (Stattin et Romelsjo, 1995 : Tableau 5, p.296).

La deuxième étude est celle de Lattimore et coll. (1997). Elle retrace le destin de délinquants qui ont été libérés des prisons californiennes durant les années 1980. Deux échantillons aléatoires d’ex-détenus ont été analysés. Le premier a été extrait d’une cohorte de délinquants libérés entre 1981 et 1982 et suivis pendant 11 ans jusqu’à leur trentième année (N=1998), et le deuxième d’une cohorte d’ex-détenus libérés en 1986 et 1987 et suivis pendant 6 ans jusqu’à l’âge de 26 ans (N=1997). Cette étude, qui porte sur la clientèle typique des institutions carcérales adultes, analyse les risques de mortalité d’un groupe de délinquants persistants dont la feuille de route des antécédents comprend en moyenne 7.5 arrestations. Le taux de mortalité pour la première cohorte est de 5.5%. Il est de 3.5% pour la deuxième cohorte : les décès y sont moins nombreux, mais, bien entendu, la période du suivi est également plus courte (6 ans au lieu de 11 ans) et les sujets de la cohorte assujettis au départ, en raison de leur plus jeune âge à des risques “normaux de mortalité” marginalement moins élevés. En fait la probabilité de survie générale de ces délinquants ne diffère pas de manière statistiquement significative d’une cohorte à l’autre (Lattimore et coll., 1997 : Figure 3, p.199). Le taux de mortalité de ces ex-détenus est 4 fois plus élevée que celle des américains de même âge et de même sexe (pour cette ré-analyse des données de Lattimore, voir Tremblay et Paré, 2001). Une troisième étude de cohorte- celle des Gluecks – mérite également d’être mentionné parce qu’elle vient d’être ré-analysée par Laub et Vaillant (2000). Les Gluecks avaient montré que le taux de mortalité d’une cohorte de délinquants juvéniles institutionnalisés nés durant les années 1930 et dont la trajectoire de vie avait été reconstituée jusqu’à l’âge de 32 ans était deux fois plus élevée que celui d’un groupe-contrôle présentent les mêmes caractéristiques socio-démographiques. Laub et Vaillant (2000) ont retrouvé dans les archives des Gluecks les noms et les coordonnées biographiques des sujets de cette étude et ont retracé leurs certificats de décès. Leurs résultats indiquent que le taux cumulatif de mortalité à 40 ans puis à 65 ans avait été de 8% et de 42% respectivement pour les délinquants institutionnalisés alors que celui des sujets du « groupe contrôle » ce taux était de 3% (à 40 ans) et de 27% (à 65%).

Les recherches disponibles, indiquent ainsi que les délinquants - ou du moins, les plus persistants d’entre eux, seraient exposés à une mort prématurée. Dans cet article, nous essayons de rendre justice à la variété des causes prochaines de leurs décès. L’étude de Yeager et Otnow-Lewis (1990) est instructive de ce point de vue. Ils retracèrent les trajectoires de 118 délinquants juvéniles détenus dans une institution correctionnelle du Connecticut (97 garçons et 21 filles). Parmi ces 118 délinquants juvéniles, 7 d’entre eux (6 hommes, 1 femme) moururent avant l’âge de 25 ans. Ils connurent tous une mort violente : deux d'entre eux se sont tués dans des accidents routiers à l’âge de 16 et 21 ans respectivement ; deux autres sont morts d’une overdose à 21 ans ; le cinquième a été poignardé en prison à 23 ans, le sixième fut abattu par la police à 15 ans et le dernier cas a été celui d’une jeune femme qui se suicida à 24 ans. Yeager et Otnow-Lewis (1990) mentionnent aussi le cas d’une jeune femme, prostituée et toxicomane, atteinte du sida et qui était agonisante lorsque la cueillette des données de l’étude prit fin.

Nous divisons cet exposé en trois sections. La première s’intéresse aux décès accidentels, la deuxième aux décès par homicide et la troisième aux décès suicidaires.


[1] Le taux de mortalité connaît une première variation de 1.0 à 1.4 par 1,000 chez les hommes de 20 à 39 ans, de 2 à 8 par 1,000 de 40 à 59 ans, et de 13 à 58 par 1,000 de 60 à 79 ans (Statistique Canada, 1997, Causes de décès).

[2] L’étude longitudinale de Marc Leblanc, à Montréal, a reconstitué les trajectoires de vie jusqu’à l’âge adulte d’un échantillon de 470 délinquants âgés de 15 ans en moyenne qui avaient été sanctionnés en 1973 et 1974 par les tribunaux juvéniles et d’un échantillon de 470 jeunes adolescents représentatif des écoliers de Montréal (voir par exemple Leblanc, 1994 ; Leblanc, Côté et Loeber, 1991 ; Loeber et Leblanc 1990). Le taux d’attrition dans cette étude de cohorte est comparable à celui de Wolfgang et coll. (1987) et l’identification documentée des cas de décès encore incomplète. Les données préliminaires indiquent que le taux de mortalité des délinquants juvéniles sanctionnés est au moins deux fois plus élevé que celui des adolescents « conventionnels ». (Communication personnelle).

[3] La probabilité différentielle d’une mort précoce chez les délinquants (“odds ratio”) se calcule en divisant les chances relatives qu’un délinquant meurt plutôt qu’il ne meurt pas par les chances relatives qu’un non-délinquant meurt plutôt qu’il ne meurt pas. Cette probabilité différentielle est légèrement plus élevée que l’écart que l’on obtient en simplement divisant la prévalence des décès dans les deux groupes.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 5 mai 2007 17:01
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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