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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Les comportements économiques de la famille salariée du Québec. Une étude des conditions de vie,
des besoins et des aspirations de la famille canadienne-française d'aujourd'hui
. (1964)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article du professeur Marc-Adélard Tremblay, L’identité québécois en péril. Sainte-Foy: Les Éditions Saint-Yves, Inc., 1983. 287 pp. Illustrations de Colette Tremblay. Une édition numérique réalisée par Gemma Paquet, bénévole, professeure à la retraite du Cégep de Chicoutimi. [M Marc-Adélard Tremblay, anthropologue, retraité de l’enseignement de l’Université Laval, nous a accordé le 4 janvier 2004 son autorisation de diffuser électroniquement toutes ses oeuvres.]


Introduction


À la suite de son congrès de septembre 1957, la Fédération des Caisses populaires Desjardins et l'Assurance-Vie Desjardins accordaient un substantiel octroi de recherche au Centre de Recherches sociales de l'université Laval. Cette subvention devait être utilisée pour entreprendre, à l'échelle provinciale, une étude sur les conditions de vie, les besoins et les aspirations des familles canadiennes- françaises. L'étude devait être centrée sur la structure des budgets familiaux mais devait analyser aussi tous les comportements d'emprunt et d'épargne.

Ce genre d'étude s'imposait particulièrement dans notre milieu par suite de la carence presque totale de recherche sur les budgets et les habitudes de consommation. Alors que dans la plupart des pays européens, il existe une longue tradition scientifique dans l'analyse des budgets familiaux (1), les seules études canadiennes sur le sujet sont celles de 1938 et de 1948 du Bureau fédéral de la Statistique, études complétées et révisées pour les grandes villes durant les années 50. De plus, ces enquêtes étant basées sur des échantillons assez restreints, leurs résultats ne sont pas nécessairement valables au niveau des provinces ou des groupes ethniques.

C'est donc dire qu'il n'existait aucune analyse des comportements économiques de la population canadienne-française du Québec. Les données elles-mêmes qui auraient permis cette analyse étaient inexistantes. Il nous a donc fallu constituer un échantillon représentatif, recueillir les données et en poursuivre l'analyse sans pouvoir nous appuyer sur une connaissance préalable des dimensions concrètes du problème dans le milieu étudié.

Par ailleurs, cette absence de cadres préétablis, nous a permis de définir, à notre guise, la problématique de l'étude et la maquette d'analyse. Nous inspirant des travaux faits dans les autres pays, nous avons pu élaborer un certain nombre de concepts et d'hypothèses que nous avons essayé de vérifier. C'est ainsi que les notions de besoin, d'aspiration et de privation forment le noyau central de toutes nos opérations de recherche.

Ainsi, à l'intention de décrire aussi précisément que possible le budget de la famille canadienne-française, son comportement et ses attitudes économiques, s'ajoute celle de vérifier certaines hypothèses sociologiques. Il va sans dire que la vérification de ces hypothèses constitue une façon supplémentaire de connaître notre milieu, mais cette fois selon un schème conceptuel énoncé a priori. En effet, si le comportement des familles canadiennes-françaises correspond aux prévisions contenues dans des hypothèses élaborées pour des familles vivant dans d'autres contextes, les facteurs explicatifs qui s'y appliquaient, pourront être utilisés aussi pour notre société. Si le comportement des familles salariées ne correspond pas aux hypothèses émises ailleurs, nous devrons recourir à d'autres explications pour justifier cette absence de concordance. Dans les deux cas, l'effort analytique nous permet de mieux comprendre notre milieu.

Après avoir présenté, au chapitre I, un aperçu sommaire des théories les plus importantes par rapport à l'étude du budget familial, nous développerons, au chapitre II, les principaux concepts que nous utiliserons : besoin, structure des besoins, univers du besoin, privation, aspiration, univers de l'aspiration. Nous indiquerons aussi les principales variables indépendantes qui serviront à expliquer les variations dans les besoins et les aspirations.

Nous pourrions résumer ainsi notre position. Le besoin consiste en une tension vers un objet défini comme nécessaire par l'individu ou la famille. Si l'objet n'est pas atteint, c'est-à-dire si la tension persiste, il y aura privation ou frustration. Cette privation donnera lieu à son tour à certains mécanismes de défense tels que la régression ou l'agression. Toutefois, en tant que sociologues et anthropologues, nous considérons que cette réaction à la privation n'est pas autant due à des caractéristiques de l'individu comme tel, qu'à sa situation sociale globale. Selon qu'il appartienne à tel ou tel groupe, l'individu aura une réaction différente devant une même situation de privation. De même l'objet n'est pas défini comme nécessaire par l'individu lui-même mais plutôt par les normes de son groupe ou des différents groupes auxquels il appartient. Pour nous, le besoin économique n'est pas inné chez l'individu, mais est acquis par la socialisation. Selon qu'il appartienne ou non à tel ou tel groupe, il jugera tel bien nécessaire ou non. Notre problème principal est de déterminer quels sont justement les sous-groupes importants dans la détermination des besoins des individus et des familles. Selon les différents contextes analysés par les théoriciens, différentes hypothèses ont été émises à ce sujet. Certains prétendent que les classes sociales sont parmi les groupes de référence les plus importants ; d'autres affirment que c'est plutôt le milieu de résidence, ou encore le revenu disponible. D'autres, enfin, affirment que par suite de l'importance grandissante des communications de masse, une homogénéité croissante est en train de se produire dans toutes les strates de la société. À notre point de vue, la détermination des sous-groupes qui influencent le comportement économique du travailleur québécois est un problème empirique plutôt que théorique. C'est pourquoi nous ne définissons pas a priori quels sont les groupes les plus importants qui influencent le comportement économique des familles salariées canadiennes-françaises. C'est là justement ce que notre recherche doit déterminer.

Avant toutefois de déceler les relations entre les besoins et les caractéristiques de la population, nous avons cru bon de présenter une description de la population par rapport à ces caractéristiques et de vérifier comment ces dernières sont reliées entre elles. Ce sera l'objet des chapitres III, IV et V. Déjà dans ces chapitres nous verrons ce qu'est la famille salariée canadienne-française, quels sont les groupes auxquels elle appartient, quel est son revenu, quelles sont ses attitudes et son orientation vers la tradition. Plus encore, nous verrons comment ces différents facteurs, âge, revenu, occupation, degré d'instruction, milieu de résidence, attitudes, etc., s'influencent les uns les autres et structurent déjà la famille dans un sens donné. Ce n'est donc pas au hasard que nous nous acheminerons vers la recherche des déterminants sociaux du besoin et de l'aspiration. Cette analyse de l'interdépendance des facteurs explicatifs va nous permettre de poser plus clairement les questions significatives et d'éviter des tâtonnements inutiles. Cette analyse va aussi grandement faciliter l'interprétation des résultats inattendus auxquels nous arriverons plus tard.

Les trois chapitres suivants (VI, VII et VIII) sur l'univers des besoins, l'image des conditions de vie et la naissance des aspirations forment un tout indivisible. Ils constituent le cœur même de notre travail puisqu'ils présentent dans une perspective synthétique la conception qu'a l'individu de ses besoins et les possibilités concrètes qu'il a de les satisfaire et de concevoir des projets.

Dans le chapitre sur l'univers des besoins nous verrons comment les familles dépensent leur revenu, c'est-à-dire nous ferons l'analyse de la structure du budget, une des trois mesures utilisées pour définir le besoin. Cette analyse est des plus importantes, surtout lorsqu'il s'agit de vérifier comment la structure du budget varie selon les divers groupes sociaux (milieu de résidence, statut professionnel et revenu disponible) et selon certaines autres caractéristiques comme le statut de propriétaire, l'attachement aux valeurs traditionnelles, le niveau de vie et l'influence de la culture de masse. Nous constatons ainsi que les lois d'Engel sont, en partie, confirmées par nos données et que les lois d'Halbwachs sont infirmées dans leur totalité. On constate, en particulier, l'éclatement de l'univers traditionnel des besoins et la naissance d'une très grande uniformité du comportement de consommation.

Les besoins, c'est-à-dire ce que les familles jugent nécessaire à leur vie normale, seront mesurés en particulier par la structure du budget. Toutes choses étant égales, on peut supposer que plus la proportion des dépenses qui est consacrée à un poste du budget est élevée, plus les besoins pour ce poste sont grands. De même, si divers sous-groupes consacrent une proportion différente de leur revenu à un même poste, on peut supposer que l'importance des besoins à ce poste est différente pour chacun de ces groupes. L'analyse de la structure du budget nous permet donc de déduire a posteriori la structure des besoins des familles. Cependant, nous mesurerons aussi les besoins à partir de la définition individuelle des normes de consommation, des choix préférentiels de biens et des privations senties. Grâce à cette analyse, nous pourrons non seulement vérifier la hiérarchie des divers besoins tels qu'ils sont définis par la population, mais aussi vérifier jusqu'à quel point la norme de consommation ou la structure des besoins varie d'un groupe à l'autre.

Un autre concept important est celui de privation, c'est-à-dire la non-satisfaction des besoins. Ici, plusieurs distinctions sont possibles entre diverses formes de privations. On peut, par exemple, distinguer entre les privations subies et les privations volontaires. Les privations volontaires sont celles que les familles s'imposent afin de pouvoir se procurer des biens jugés plus essentiels. Il va sans dire que ces privations volontaires constituent un indice de la structure des besoins. Quant aux privations subies, elles constituent elles aussi un indice de la structure des besoins en ce sens que, plus le besoin sera fort, plus il y aura de chances qu'il y ait privation par rapport à ce poste.

Cependant, se sentir privé c'est aussi définir la situation dans laquelle on se trouve par rapport à certaines normes de consommation et par rapport à une certaine perception de la situation objective, c'est-à-dire par rapport à une certaine image de ses conditions de vie. Au chapitre VII, nous examinerons quelle est la relation entre cette privation sentie et la situation objective réelle. Nous verrons alors que le comportement économique n'est pas tellement influencé par les aspects parcellaires de la situation mais plutôt par l'ensemble des expériences passées de la famille et de la situation globale dans laquelle elle se trouve présentement.

Cette importance de la situation globale et de l'histoire de la famille dans la détermination de son comportement économique apparaîtra encore plus clairement au chapitre VIII où seront analysées les aspirations des familles salariées canadiennes-françaises. Nous analyserons alors les facteurs qui sont associés avec la présence ou l'absence d'aspirations de même que les divers objets d'aspirations. Par rapport à ces aspirations, nous examinerons l'influence de la pratique de plus en plus généralisée de l'achat à crédit dans notre milieu.

Ces trois derniers chapitres sont donc à la fois descriptifs et analytiques. Ils nous permettent à la fois de connaître notre milieu et de vérifier des hypothèses sociologiques élaborées dans d'autres milieux. Les résultats de l'analyse permettent en particulier de clarifier les relations théoriques existant entre les concepts de besoin, de privation et d'aspiration. Ils nous permettent aussi de constater que les classes sociales, en tant qu'elles sont reflétées par l'occupation professionnelle, n'influencent pas le comportement économique dans notre milieu. Ces résultats, comme nous le disions, infirment les hypothèses de Halbwachs mais confirment, par ailleurs, les hypothèses de Roseborough, élaborées à partir d'études aux États-Unis.

De plus en plus, notre société prend l'aspect d'une société homogène où tous les individus partagent les mêmes normes de consommation. Le seul facteur de différenciation est le revenu disponible, c'est-à-dire la possibilité concrète de satisfaire plus ou moins entièrement des normes universelles de consommation.

Alors que cette première partie de l'ouvrage rapporte les résultats généraux de l'étude, la deuxième partie sera consacrée à l'analyse détaillée de quatre problèmes qui nous ont semblé capitaux dans la compréhension de l'évolution de la famille salariée. Ainsi, il sera question tour à tour de l'utilisation du crédit et de la pratique de l'épargne (chapitre IX), des formes de loisirs et de leur signification (chapitre X), de la conception qu'on se fait de l'instruction (chapitre XI) et enfin des conséquences d'un mal généralisé, le chômage (chapitre XII).

En annexe, nous présenterons certains résultats intéressants qui ne nécessitent toutefois pas de longs développements et quelques tableaux statistiques qui apportent des précisions à l'analyse. Faute d'espace, nous avons cependant dû exclure la très grande majorité des tableaux qu'il aurait fallu présenter au lecteur pour assurer une compréhension complète de nos conclusions.

En annexe, on trouvera aussi un résumé des démarches de recherches, le questionnaire utilisé, la description des typologies et des index utilisés et la bibliographie consultée.


Note:

(1) Voir par exemple C.N.R.S., Les besoins de biens de consommation, Paris, 1963. R STONE peut énumérer 278 rapports ou articles pour l'Angleterre seulement.


Revenir à l'auteur: Marc-Adélard Tremblay, anthropologue québécois Dernière mise à jour de cette page le samedi 22 octobre 2011 13:43
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cegep de Chicoutimi.
 
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