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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Michel Tousignant “La psychiatrie interrogée”. Un article publié dans le livre Regards anthropologiques en psychiatrie. Anthropological Perspectives in Pyschiatry. Édité par Ellen Corin, Suzanne Lamarre, Pierre Migneault et Michel Tousignant, pp. 269-271. Montréal: Les Éditions du GIRAME (Groupe de recherche interuniversitaire en anthropologie médicale et ethnop-sychiatrie), Département d'anthropologie, Université de Montréal, 1987, 277 pp. [Autorisation formelle accordée par l'auteur le 8 juin 2005 de diffuser ses travaux dans Les Classiques des sciences sociales.]

Michel Tousignant 

La psychiatrie interrogée”. 

Un article publié dans le livre Regards anthropologiques en psychiatrie. Anthropological Perspectives in Pyschiatry. Édité par Ellen Corin, Suzanne Lamarre, Pierre Migneault et Michel Tousignant, pp. 269-271. Montréal : Les Éditions du GIRAME (Groupe de recherche interuniversitaire en anthropologie médicale et ethnopsychiatrie), Département d'anthropologie, Université de Montréal, 1987, 277 pp.

 

L'anthropologie possède un message radical à livrer à la psychiatrie et se pose comme le prophète de l'Ancien Testament qui rappelle à des vérités que l'on préférerait laisser pour compte. On peut se boucher les oreilles pour toutes sortes de raisons. Par paresse parce qu'on préfère l'engourdissement intellectuel dans lequel nous ont fait sombrer les nécessités pragmatiques des urgences quotidiennes ; par crainte d'un discours qui nous entraîne dans un labyrinthe inconnu d'abstractions ; par fidélité à la pensée scientifique qui ne saurait faire place à un autre sens que celui qui se résout par des équations ; ou bien, on peut se refermer simplement par esprit borné. 

Beaucoup de ceux qui font de l'anthropologie ne sont pas pour autant des anthropologues. De même, il est aisé de reconnaître qu'un certain nombre de ceux ou celles qui pratiquent les arts thérapeutiques ne sont pas à proprement parler des cliniciens. Car pour être anthropologue ou clinicien, il faut développer une sensibilité qui n'est pas conférée par les diplômes. Et voilà de quoi il en ressort après avoir reparcouru les textes de ces conférences : c'est sentir chez l'être humain une nouvelle dimension, une souffrance qui parle autrement, qui renvoie à d'autres univers que la simple biographie individuelle et familiale. La maladie, ce n'est pas ce qui reste lorsqu'on l'a dépouillée de ses parures culturelles. On ne saurait trop facilement crier victoire en débusquant une schizophrénie ou une hystérie atypique chez un patient d'une culture exotique ou même parmi un bon congénère tissé au même fil que le nôtre parce que le langage dans lequel elle nous était rendue ne correspondait pas tout à fait à celui des exemples appris. Il reste encore plusieurs lièvres à courir. La maladie nous échappe d'entre les mains dès qu'on croit l'avoir cernée avec un bon diagnostic. 

Mais pour faire le parcours auquel convie l'anthropologie, il faut accepter d'être secoués par quelques propos scandaleux. Première leçon : la sorcellerie. 

La magie des sorciers et tout le charlatanisme qu'elle évoque avec ses tours de passe-passe mal calculés par surcroît est l'objet de scandale par excellence du thérapeute rationaliste. J'ai personnellement été indisposé à plusieurs reprises par ces prétentieux colporteurs de miracles qui en profitaient à l'occasion pour arracher leurs petites économies à d'humbles paysans trop crédules et prêts à n'importe quel geste pour sauver un membre de la famille ; horrifié aussi par cette histoire en provenance d'un village de la région voisine où je travaillais au Mexique quand un chaman qui faisait parler les saints, c'est-à-dire un compère recroquevillé dans une boîte de carton et bien à l'écart des regards, avait oublié son acolyte à l'intérieur lors d'un incendie et l'avait ainsi transformé sans le vouloir aussi expressément dans le personnage qu'il devait incarner. Bien des histoires semblables pourraient venir donner raison à notre mode de pensée en nous faisant malheureusement oublier l'essentiel, la vérité plus profonde qui se cache derrière les maladresses du magicien. Quand on considère les cercles vicieux de vendetta auxquels on a coupé court par les croyances magiques, comme le démontre si bien Andras Zempléni, on ne peut faire autrement que de développer un certain respect pour cette pratique séculaire. L'agression, au lieu d'être ravalée et transformée en culpabilité, ou d'être projetée sur l'ennemi, ce qui ne ferait qu'entretenir la hargne et le sentiment de vengeance qui usent les coeurs, est replacée dans un no man's land impersonnel qui empêche le passage à l'acte. Cette réalité psychique de la magie, il faudrait également savoir la trouver dans des phénomènes semblables présents chez les patients d'ici : quel est le rôle culturel du délire ? Des croyances aux horoscopes, aux clairvoyeurs ? Comment ces phénomènes maintiennent-ils l'intégrité psychique ou même sociale ? Comme à la vue de ce fétiche maladroitement manipulé, il est facile de sourire et d'affirmer sa supériorité cartésienne, mais moins facile d'apercevoir la vérité du mensonge. 

Autre leçon à retenir, c'est que la culture n'est pas réductible à quelques formules de politesse ou recettes culinaires ; elle est le cadre qui permet de comprendre une trajectoire individuelle. L'effet de la culture sur le processus d'immigration par exemple doit être mis en rapport avec la culture d'accueil. L'immigrant hollandais qui est manoeuvre a de bonnes probabilités d'être en santé mentale parce qu'il provient d'une culture qui ne lui laissait que peu d'horizons par rapport au nouveau pays dans lequel il a choisi de vivre. Il n'a pas la culpabilité de la trahison aussi développée parce qu'il a été encouragé positivement à quitter sa terre natale. Toutes ces choses ne sont pas évidentes et le deviendront difficilement dans l'interaction clinique. Il faudra nécessairement penser à adjoindre aux intervenants, dans les cliniques, les écoles ou les hôpitaux, des sortes de courtiers en culture pour interpréter et remettre en contexte le comportement du client. 

Le texte de Brown et Prudo illustre admirablement comment les rapports assignés par la culture aux membres de la famille dans les îles du nord de l'Écosse déterminent une économie affective spécifique qui culminera dans une crise affective de nature anxieuse lorsque la fille mariée subit la perte d'un de ses parents. Ici, il a fallu un flair anthropologique pour replacer l'état d'anxiété dans son contexte culturel. Freud et Horney avaient de leur temps développé ce deuxième sens qui les aidait à questionner les coutumes de la vie quotidienne. Qu'est-ce qui fait que tant de psychothérapeutes aujourd'hui, pourtant très "orthodoxes", présentent des réactions épidermiques aiguës dès qu'on leur mentionne le mot anthropologie ? Est-ce un reproche au Père ou un aveu honteux et inconscient de leur étroitesse d'esprit ? 

Dernière leçon, la psychiatrie est trop souvent une machine à déculturer, et il est facile de penser à des hypothèses pour comprendre la réticence à l'égard des sciences de la culture comme mentionné plus haut. Si Goffman dans Asiles a méticuleusement mis en lumière les rituels magiques propres aux institutions psychiatriques et axés sur la transformation radicale de l'identité du patient, il y aurait à reprendre toute son analyse en montrant cette fois qu'il s'agit également d'un instrument qui vide le malade du peu de racines qu'il conserve avec le milieu. Combien de temps peut-on garder une personne humaine dans un lieu de séclusion sans lui enlever le sentiment qu'elle a d'occuper une place quelque part et de signifier quelque chose pour un entourage ? Les crises psychotiques étant ce qu'elles sont, il n'y a parfois pas mieux à faire avec les moyens du bord que d'enfermer. Mais comment renvoyer ce malade démuni dans ce qui avait été autrefois son milieu ? Si les missionnaires ou les travailleurs étrangers ont de la difficulté à se réadapter à leur pays d'origine. S'il en va de même pour la plupart d'entre nous après des vacances de quelques semaines à l'étranger, à plus forte raison est-ce le cas pour ces exilés de l'intérieur que sont les malades mentaux. Ce n'est pas en leur montrant comment réchauffer une boîte de soupe en conserve que l'on redonnera un lieu d'appartenance à ces gens comme l'illustre E. Corin. Ceux-ci ont besoin d'une institution où leurs malheurs prendront un sens et leur personne sera respectée sans que leur maladie soit à chaque instant rappelée. 

Scheper-Hughes nous rappelle également comment la médicamentation est une autre arme puissante de déculturation. Elle apaise les crises mais elle transforme en zombie et la réaction à l'égard des zombies n'est pas différente en Amérique du Nord qu'elle ne l'est en Haïti. Les gens qui se promènent entre la mort et la vie nous remplissent d'insécurité parce que, comme les fantômes, ils sont vidés de culture et d'humanité. A-t-on pensé, dans les études d'évaluation pharmacologiques, à analyser les effets de la déculturation parallèlement aux effets secondaires ? Voilà ce qui serait un bel exemple d'interdisciplinarité entre l'anthropologie et la biologie. 

L'asepsie est à la base de l'hygiène mais une asepsie radicale bloquera en même temps les moyens de défense de l'organisme. L'asepsie sociale à laquelle sont livrés les malades mentaux, tant par la médicamentation, par l'interprétation analytique ou de type DSM-III qui est faite de leurs symptômes, que par le processus de retrait hospitalier, concourt à la disparition des défenses psychologiques. La culture n'est pas toujours drôle mais le manque d'exposition à ses microbes risque à la longue de coûter cher et de donner naissance à une espèce de syndrome immuno-déficitaire irréversible. 

Le prochain colloque pourrait éventuellement porter sur le SIDA culturel.



Retour au texte de l'auteur: Michel Tousignant, sociologue, CRISE, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 28 février 2008 18:24
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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