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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Alain Touraine, SOCIOLOGIE DE L'ACTION. (1965)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre d'Alain Touraine, SOCIOLOGIE DE L'ACTION. Paris: Les Éditions du Seuil, 1965, 507 pp. Une édition numérique réalisée par Diane Brunet, guide de musée, La Pulperie, Chicoutimi, bénévole. [Autorisation accordée par l'auteur le 7 juillet 2011 de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]


[7]

Introduction


La sociologie est la science de l'action sociale.

Elle ne peut prétendre englober toutes les formes de connaissance scientifique de la réalité sociale. De quel droit étendrait-elle son empire sur l’histoire et la géographie humaine, sur l'économie et la linguistique, sur la démographie et la psychologie sociale ? Autant il lui est impossible d'ignorer les progrès de ces sciences, autant il serait vain pour elle de revendiquer un territoire dont elle ne pourrait être que le roi fainéant, spécialiste des généralités, incapable d'apporter des observations, des hypothèses, des explications qui ne soient pas directement empruntées à une méthode mieux définie de connaissance.

Les progrès accomplis depuis un siècle ont été directement liés à la découverte de l'objet propre de la sociologie. Née des doctrines sociales et de la philosophie de l'histoire, elle a mis longtemps à renoncer aux grands systèmes qui visaient à interpréter directement le sens de l'histoire. Elle a dû, plus lentement que la plupart des autres sciences humaines, mais d'une manière aussi irréversible qu'elles, abandonner tout recours à des « lois » de l’histoire, intuitivement saisies. Elle s'est formée comme science et non plus comme succession et confrontation d'opinions et de doctrines à partir du moment où elle a cessé d’affirmer a priori l'identité d'un principe particulier de structuration avec l’ensemble du devenir historique. Chaque fois qu’elle se reprend à affirmer que les relations, les régularités qu’elle peut démontrer sont subordonnées à un mouvement d'ensemble ou à des forces que l'analyse proprement scientifique ne peut saisir, elle rebrousse chemin et se confond avec une doctrine sociale. Peut-être cette tendance est-elle irrépressible et est-il naturel que les membres d'une société proposent une vision d'ensemble de la réalité sociale qui corresponde à leurs intérêts, conçus au sens le plus large. Mais le désir naturel que chacun a de s'élever sur un sommet pour contempler autour de soi un vaste paysage ne peut être considéré comme créateur d’une géographie scientifique, comme s'il suffisait à tous les voyageurs de confronter [8] leurs souvenirs de voyage pour recomposer correctement le relief d'une région.

Les recherches interdisciplinaires ne se sont développées avec succès que parce qu'un certain nombre de disciplines scientifiques étaient assez assurées de leurs méthodes pour pouvoir confronter clairement leurs résultats avec ceux d'autres sciences. La sociologie ne se joindra à ces œuvres collectives que pour autant qu'elle sera d'abord assurée de son rôle spécifique. Prenons un exemple. Le travail doit être étudié dans plusieurs perspectives : le physiologiste, le psychologue et le psychiatre, comme le physicien ou le technologue, comme le démographe et l'économiste, contribuent à la connaissance de cette grande réalité sociale. Le sociologue, lui, n'est-il que celui qui réunit ces spécialistes dans l’atelier ou dans la salle de cours ; n’intervient-il qu’au moment où toutes ces disciplines, s'appliquant à un objet commun, entrent en communication les unes avec les autres, ou peut-il apporter, lui aussi, sa contribution personnelle ? Un des buts principaux de ce livre est d'aider à définir la spécificité de l'analyse sociologique, en particulier dans le domaine du travail.

Ce but doit être défini plus modestement et plus précisément.

Le développement de la sociologie a été d'autant plus tardif, mais d'autant plus rapide, que ses études portaient sur des ensembles à la fois moins immédiatement saisis et plus formalisables, en d'autres termes moins historiques. L'anthropologie sociale ou culturelle d'un côté, l'école durkheimienne et, dans son prolongement, la sociologie américaine contemporaine de l’autre ont non seulement accumulé un grand nombre d'observations méthodiques, mais surtout défini des principes et des méthodes d'analyse qui ont permis au savoir sociologique de devenir peu à peu cumulatif. Parallèlement, et en partie sous l’influence de la sociologie elle-même, les historiens ont appris à se passer de la philosophie de l'histoire et M. Weber a le plus profondément défini leur méthode.

Mais la connaissance de l'action sociale ne peut se réduire à l’analyse des systèmes sociaux et des expressions symboliques, en laissant aux historiens la charge de répondre à la question : quelle est la signification sociale de l’action historique ?

Le moment semble venu de faire pénétrer la sociologie scientifique jusqu’au cœur de ce qui fut le domaine privilégié des doctrinaires sociaux, précurseurs des sciences sociales. On risque, à le faire, de céder au prestige de leur génie et de redonner involontairement quelque vigueur à la sociologie doctrinale. Mais c'est dans un esprit contraire que cette tâche est entreprise.

Notre but, notre espoir est de montrer qu'on peut s'interroger sur [9] la signification d'une action historique et des formes sociales qui la manifestent sans recourir à une interprétation nouvelle du sens - direction en même temps que signification - de l'histoire.

Le terme action, que nous avons employé d'abord dans son sens général, reçoit ici un sens particulier ; ce double emploi comporte des inconvénients mais, outre qu'il semble inévitable, il se justifie aussi par quelques avantages.

Une action sociale n’existe que si en premier lieu elle est orientée vers certains buts, orientation dont on soulignera plus loin qu'elle ne doit pas être définie en termes d'intentions individuelles conscientes, si en deuxième lieu l'acteur est placé dans des systèmes de relations sociales, si en troisième et dernier lieu l’interaction devient communication grâce à l'emploi de systèmes symboliques, dont le plus manifeste est le langage. L’analyse la plus rapide permet de voir comment chacun des deux derniers points introduit à de vastes problèmes, débordant largement l'étude stricte des relations sociales et des systèmes de communication. Mais l'essentiel est de reconnaître que le sens d'une action ne se réduit ni à l'adaptation de l'acteur à un système plus ou moins institutionnalisé de normes sociales, ni aux opérations de l'esprit que manifeste toute activité sociale.

L'action n'est pas seulement une conduite sociale, mot par lequel nous aimerions avec G. Gurvitch traduire le terme parsonien d'action, ou, si l'on préfère, les valeurs culturelles et sociales qui l'orientent doivent elles-mêmes être expliquées et non pas seulement posées. Elles ne peuvent l’être d'une manière satisfaisante, c'est-à-dire en évitant tout recours à un absolu, à un principe non social, quel qu'il soit, que si on les rapporte à l'action qui les crée, non pas consciemment et volontairement le plus souvent, mais pour des raisons que la sociologie de l'action a précisément pour tâche de découvrir. Cette affirmation nous semble inséparable de la définition de la sociologie comme science de l'action, car cette définition manquerait de tout fondement si on considérait l'action comme réponse à une situation donnée : il faudrait alors chercher la raison d'être de l'action dans une situation définie indépendamment d'elle et l'on se heurterait alors à l'insoluble problème de comprendre comment l'action humaine, normativement orientée, peut être la réponse à une situation naturelle : on sait assez que toute réponse à cette question ne peut être que doctrinale, recourant par décret a un principe quelconque d'unité entre la signification humaine de l'action et le devenir nécessaire de l'histoire, ce qui définit précisément la philosophie de l'histoire.

L'objet principal de cette étude est d'unir en une méthode positive de recherche les deux principes qui viennent d'être évoqués et qui  [10] paraissent d'abord fort éloignés l'un de l'autre. D’un côté, l'action ne peut se définir seulement comme réponse à une situation sociale, elle est avant tout création, innovation, attribution de sens. Un mouvement social crée des conflits, des institutions, des rapports sociaux nouveaux ; nous cherchons la raison d'être de ces mouvements. De l'autre, l'action ne peut davantage être conçue comme l'expression d'un mouvement de l'histoire, car ou celui-ci est défini en termes purement naturalistes et le passage de la nature à la culture devient incompréhensible, ou les deux ordres de réalité sont supposés unis dans leur principe et celui-ci doit être posé au départ, par un coup de force doctrinal.

Ces deux principes peuvent être unis par la notion de travail. L'affirmation n'est pas neuve. Les précurseurs de la sociologie, dans leur grande majorité, ne placèrent-ils pas le travail au centre de leur réflexion ? Oui, mais celle-ci portait davantage sur le devenir social, sur les progrès et les contradictions de la production, que sur le travail lui-même.

La sociologie industrielle de son côté n'occupe-t-elle pas une place importante dans la sociologie contemporaine ? Oui, mais elle étudie de préférence les réponses individuelles ou collectives, organisées ou non, à la situation de travail.

Dans ce livre, le travail est considéré comme action sur le monde non social et, selon la pensée de Marx, comme principe de transformation de l'homme en même temps que de la nature. Mais cette action ne peut être définie indépendamment de son sens pour le sujet : pas de travail sans volonté de création d'œuvres, pas de travail sans volonté du producteur de contrôler, de décider l'emploi de son produit. Il ne faut pas voir là une affirmation doctrinale ; la définition même du travail implique une double exigence de création et de contrôle.

Mais le travail n'existe aussi que par le non-travail, par la nature qu'il conquiert lentement. Plus les travailleurs sont dominés par la nature et moins ils se saisissent comme travailleurs et créateurs, moins ils se représentent la société comme le produit du travail collectif. Aucune forme d'organisation sociale ou d'activité culturelle ne peut être expliquée Par référence directe à l'état du travail ; elle n'a de sens, donc de réalité sociale, que comme expression de la conscience historique, elle-même définie comme conscience d'une société au travail. Si ce principe d'analyse semble obscur, qu'on veuille bien au moins, en lisant ce livre, se souvenir que son objet est de l'expliciter et de dépasser les contradictions du naturalisme sociologique du XIXe siècle et d'une sociologie installée dans des systèmes sociaux et culturels, dont elle analyse le fonctionnement sans vouloir comprendre leur raison d'être.

[11]

Que la sociologie de l’action se présente d'abord comme une sociologie du travail n'implique aucune affirmation sur l'importance objective ou subjective du travail comme déterminant, comme « facteur » des conduites sociales, expression dont nous espérons montrer qu'elle n'a même aucun sens dans notre perspective. Il est inutile de se demander si l'homme est plus profondément défini par le travail, par le langage ou par ses relations sociales.

Le travail est la condition historique de l'homme, c'est-à-dire l'expérience significative, ni naturelle, ni métasociale, à partir de laquelle peuvent se comprendre les œuvres de civilisation et les formes d'organisation sociale. C'est dire aussi que le travail, dont l’étude conduit à proposer la méthode que nous nommons actionnaliste, n'a aucun droit à se présenter comme la notion centrale de toute sociologie. L'étude des relations sociales, celle des expressions symboliques requièrent d'autres méthodes et d'autres notions, que nous nommerons fonctionnalistes et structuralistes. La méthode actionnaliste convient d'abord à l’étude de l’action historique, c’est-à-dire définie par le travail. Elle ne représente qu’une des démarches théoriques, qu'un des moments d'une sociologie, définie dans son ensemble comme science de l'action sociale, de ses orientations, des systèmes de relations sociales, des expressions symboliques.

Disons même qu’au moment d'aborder cet ouvrage nous considérons comme acquise l'autonomie des études portant sur ces deux derniers domaines et déjà constituées comme disciplines scientifiques. Si nous avons la préoccupation constante de définir les relations entre plusieurs méthodes sociologiques, il serait proprement insensé de prétendre, au nom de quelques idées, rejeter rapport scientifique considérable de générations d'ethnologues, de sociologues ou de psychologues sociaux, comme s'il n’était que matière d'opinion. Nous souhaitons compléter, non remplacer l’effort de la sociologie fonctionnaliste et de l’anthropologie structurale.

Il faut ajouter aussi, dès maintenant, que si c'est une réflexion sur le travail qui nous a introduit à une sociologie actionnaliste, les orientations normatives de l'action ne se laissent pas toutes comprendre à partir du rapport de l’homme et de ses œuvres. L’action est toujours de quelque manière collective, ce qui signifie que l’action suppose des orientations vers autrui, que nous nommerons la sociabilité. D'autre part, l'homme n'est pas seulement pensée créatrice de travail ; il est aussi être naturel, biologique : un troisième ordre d'orientations de l’action naît de la contradiction, vécue par l'homme en lui-même, de la nature et de la culture.

[12]

Que ces brèves indications nous évitent au moins un contresens qui serait funeste : notre intention n’est pas de rappeler que l’action est orientée vers des valeurs, définies métasocialement, mais, à l’inverse, de réduire les valeurs au mouvement de l’action elle-même. Rien ne serait donc plus faux que de parler ici de vision idéaliste, les valeurs ne sont rien d'autre que les exigences de l’action, c’est-à-dire du sujet humain engagé dans le travail, dans le rapport à autrui et dans une « nature humaine ».

La sociologie est née de la révolution industrielle. Si la philosophie politique, dont l’influence sur elle est toujours restée considérable, a une plus longue histoire, il est peu contestable que le bouleversement entraîné par l'apparition de l'industrie mécanisée, en Angleterre d'abord, puis dans la plupart des sociétés nationales, a provoqué un développement sans précédent de la pensée et des études sociales, stimulées par la conscience de pouvoir saisir presque immédiatement les causes du changement social. À mesure que celui-ci affecte de nouvelles régions du monde, on les voit s'éveiller à la réflexion sociologique, même si celle-ci ne parvient pas aisément à se transformer en recherche ou se fige dans des doctrines dont la discussion se heurte à des sanctions sociales. Cette situation explique qu'une méthode actionnaliste cherche naturellement à se former à partir de l’examen des sociétés industrielles. De même, ce sont les sociétés dont révolution est lente et les formes de vie sociale et culturelle précisément réglées qui ont été de préférence étudiées par les savants soucieux de définir les opérations de l'esprit humain. Il est vrai que la violence de la révolution industrielle et des conflits de l'économie capitaliste dam le cadre de laquelle elle s'est d'abord organisée a pendant longtemps favorisé la confusion de la sociologie et des doctrines sociales. Certains ont recherché, soit théoriquement, Soit pratiquement, le moyen de redonner unité et stabilité à la société déchirée ; d'autres, sensibles soit à la puissance rationalisatrice et organisatrice de l’industrie, soit aux contradictions de l'économie capitaliste, ont au contraire cherché dans le développement naturel des sociétés le principe d'explication de l’action sociale. Cette opposition, qu'il faudrait nuancer, des sociologies de l’ordre et des sociologies du mouvement, a traversé tout le XXe siècle et survit encore dans ce qu'il reste de doctrinal dans la sociologie d'aujourd'hui.

Mais les conditions historiques de la pensée sociologique ont été modifiées, à partir de la fin du siècle passé, par deux faits principaux :

- D'un côté, la lente réapparition d'un contrôle de la société sur [13] ses activités économiques : l'intervention de l'État, le plus souvent poussé par les nouvelles masses ouvrières et urbaines, avant d'être influencé par.de nouvelles catégories sociales plus tardivement entrées dans le jeu politique, a rompu la toute-puissance des lois du marché. Il est devenu difficile d'expliquer l’action sociale par les exigences internes de la technique ou du système économique, du fait que les opérations techniques et économiques apparaissent de plus en plus comme le produit d'un système complexe de décision. La propriété semble moins importante que le pouvoir et l'action sociale ne renvoie plus qu’à elle-même, à travers toute la complexité des relations sociales et des orientations culturelles.

- De l'autre, la diversification croissante des sources de conflits et de revendications dans la vie professionnelle. La rationalisation du travail, l'organisation des grandes entreprises, publiques et privées, industrielles, commerciales, administratives, militaires, universitaires, etc., l’emprise croissante de l’État dans tous les domaines de la vie sociale ont empêché de considérer que le sort de l’homme se jouait dans une unique bataille et que la liberté s'identifiait entièrement à la disparition d'un seul type de domination, que celle-ci - soit conçue en termes techniques, économiques ou psychologiques. Ni l'abondance des biens, ni l'abolition de la propriété privée, ni le remplacement de relations humaines autoritaires par d'autres plus démocratiques, ne peuvent raisonnablement, c'est-à-dire au nom des faits les moins contestables, apparaître comme une panacée. La misère, pour reprendre le grand mot du XIXe siècle, n'apparaît plus seulement comme la pression directe du capitalisme sur le prolétaire. Le travail à la chaîne, le labyrinthe bureaucratique posent, en maintes régions du monde, des problèmes dont la généralité ne permet pas & conclure à l’unité des sociétés industrielles, mais impose au moins de délivrer l’étude de l’action sociale d'un évolutionnisme sommaire et de ridée confuse d'un sens de l’histoire. Plus des sociétés méritent d'être nommées industrielles, plus l’organisation sociale du travail et de la vie économique y apparaît comme le résultat d'un processus politique et non d'une nécessité naturelle. Dans les sociétés les plus avancées, les problèmes sociaux du travail tendent à se confondre avec l’ensemble des problèmes posés par l’organisation volontaire de la vie sociale. L’emprise de l’État et de sa police, des propagandes, de la consommation de masse, du totalitarisme surtout, opposent à la créativité et à la volonté de liberté de nouveaux obstacles.

Comment soutenir que tous proviennent de la même source ; comment éviter par conséquent le nécessaire renversement qui conduit de l'étude des problèmes sociaux à celle de l’action historique, d'une sociologie [14] de la société à une sociologie de l'action ? Plus l'industrialisation est volontaire, plus elle appelle une réflexion sur les systèmes d'action historique, sur les rapports de force qui déterminent les formes et les modes d'appropriation du travail collectif, des instruments et des résultats du développement.

Cette évolution, si brièvement résumée, définit la situation de la sociologie contemporaine, pour autant du moins qu'elle se définit comme étude de l'action historique. Elle explique les progrès rapides, surtout dam la société industrielle la plus avancée matériellement et la moins affrontée à d'insurmontables obstacles économiques et sociaux, les États-Unis, d'une sociologie du fonctionnement du système social. Mais elle justifie aussi surtout peut-être dans les sociétés où rentrée dans la civilisation industrielle nécessite l'intervention volontaire de forces sociales nouvelles et entraîne des conflits ouverts avec la société traditionnelle, le développement d'une sociologie attentive aux mouvements sociaux, à la création de formes nouvelles d'organisation sociale et de vie culturelle. Si ces deux orientations sont rappelées ici, c'est pour souligner combien les choix idéologiques, les préférences doctrinales peuvent encore peser sur le travail sociologique. Mais si grave que soit ce fait, il le cède en importance à l'apparition d'une sociologie scientifique, à mesure que se forment des sociétés que l'industrialisation a commencé à rendre conscientes d’elles-mêmes en brisant les traditions, et que l’organisation du travail, de l'entreprise et de l'économie délivre à son tour de l’illusion naturaliste des débuts, de l'image qui figure la société comme un train entraîné par la locomotive du progrès, créateur de richesses et dévoreur d'hommes. La sociologie n'est plus et surtout ne doit plus être l'apanage d'un petit nombre de sociétés développées. Mais ce sont celles-ci, du moins quand elles ne sont pas étouffées par le totalitarisme, qui se trouvent dans les conditions les plus favorables pour qu’apparaisse une connaissance scientifique de la vie sociale. Il est trop aisé de considérer la sociologie comme un phénomène social lié aux autres ; l'important est qu'elle y soit liée comme science et non comme idéologie.

La crise de la sociologie, dont, avec G. Gurvitch, parlent beaucoup de sociologues, est donc double : c'est d'abord le déclin des doctrines sociales et de la pensée pré-scientifique, le passage d'une discipline à l'état adulte ; c’est ensuite l'absence trop fréquemment ressentie d'une méthode positive pour traiter les problèmes qui étaient au centre de la pensée des précurseurs. Crise créatrice et qui mérite d'être proclamée, à condition de ne jamais remettre en cause les principes élémentaires de la recherche scientifique et de la considérer comme née de [15] notre impatience à briser les derniers liens qui nous rattachent à la préhistoire de notre science et à mettre en valeur les derniers territoires, les plus riches peut-être, qui échappent encore à la sociologie positive.

Mais ce n'est pas assez de situer la sociologie ; il faut aussi situer le sociologue qu'on va lire.

La plupart de ceux qui, comme moi, ont abordé l’étude de la sociologie quelques années après la guerre, au détour d'études qui pour certains furent philosophiques et, dans mon cas, furent historiques, ont été dominés plus encore qu'orientés par une double situation : dépendance scientifique par rapport à la sociologie américaine qui nous apportait non seulement des techniques de recherche, mais des méthodes nouvelles de pensée ; participation aux espoirs, aux déceptions, aux crises de la société française, plus soucieuse, au lendemain de la Libération, de sa transformation que de son fonctionnement. Aucun sociologue de mon âge ne peut dire qu'il a dominé cette contradiction et qu'il n'a pas dans son travail subi des retards et des échecs, que cette contradiction peut contribuer à expliquer. Hommes de gauche hostiles aux doctrines, hommes de science hantés par les grandes interrogations du passé et fascinés par toutes les révoltes et toutes les révolutions, nous avons parfois préféré chercher dans l'empirisme le plus élémentaire, l'enquête à courte vue, l'érudition aveugle, un soulagement, sinon une solution. À d'autres moments, nous nous sommes écartés de la scène des recherches et, plus spectateurs qu'acteurs, nous avons manié l'esprit critique et la phrase acerbe, nous gardant des deux côtés, dans un double non-engagement agressif, plein d'ardeur et parfois d’intelligence, mais immobile.

Pour ma part, j'avais en 1951 exposé et rédigé sous une forme rudimentaire quelques-unes des idées que mes plus anciens guides et amis retrouveront dans ce livre. Dix ans après, à la suite de quelques études sur le travail industriel, les attitudes ouvrières et le mouvement ouvrier, menées sans esprit de système mais, dans la mesure du possible, en référence toujours implicite à mes préoccupations générales, j'ai résolu de leur donner une forme provisoire.

Ce retour en arrière n'a d'autre but que de souligner les faiblesses de cet ouvrage. D'autres diront ses erreurs ou ses obscurités. Mais comment ne pas dire dès ses premières pages qu'il n'est pas fidèle à son intention ? Il ne devrait être que la suite de quelques grandes études, démontrant pratiquement l’utilité d'une méthode ; en fait, il ne prend appui que sur des travaux personnels d'importance limitée. Il est inévitable que, procédant un peu à la manière d'un ouvrage doctrinal, il [16] en ait aussi les faiblesses, sans même posséder la rigueur intellectuelle d'une pure construction de l’esprit. Mais j'ai si souvent ressenti le besoin d'une ligne directrice, de principes de choix, de définition et d'étude d'un problème et les tragiques conséquences de l'absence d'un cadre de référence intellectuel, que je préfère, en dépit de tout, présenter ce qui est plus une déclaration d'intentions qu'une conclusion de recherches, soucieux avant tout de mettre un peu d'ordre dans mes idées.

Au moins ce livre veut-il échapper à la fois à la pensée doctrinale et à la simple description des sociétés industrielles contemporaines ; il n'a d'autre ambition que de définir les éléments d'une méthode.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 15 novembre 2011 9:52
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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