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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Valeurs morales et délinquance juvénile: résultats d’une enquête pilote” (1964)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de M. Denis SZABO, Francyne GOYER et Denis PILOTE, “Valeurs morales et délinquance juvénile: résultats d’une enquête pilote”. Un article publié dans la revue L'Année sociologique, 3e série, 1964, pp. 75-110. Paris: Les Presses universitaires de France.

I. INTRODUCTION [1]

De l'inadaptation sociale à l'inadaptation psychoculturelle

 

Ce mémoire, résumant les résultats de l'enquête pilote effectuée par le Groupe de Recherche sur la Culture et la Conduite Délinquantes du Département de Criminologie de l'Université de Montréal, est le premier d'une série qui sera consacrée à l'étude psychosociologique des valeurs et des jugements moraux des adolescents et des jeunes délinquants de Montréal [2]

On distingue deux causes majeures d'inadaptation sociale dans les grandes villes contemporaines : l'inégalité de l'opportunité dans la réussite et dans l'intégration sociale (Cloward, Ohlin, 1961), et l'incapacité d'acquérir les motivations, d'intérioriser les valeurs qui permettent aux individus et aux groupes sociaux une intégration harmonieuse dans la société globale (Riessman, 1962 ; Mizruchi, 1964). L'enquête que nous nous proposons d'entreprendre portera surtout sur ce deuxième aspect. 

L'inadaptation sociale, les obstacles à l'intégration socioculturelle en milieu urbain ont pris des dimensions telles aux États-Unis, par exemple, que des organismes du gouvernement fédéral, des municipalités et des fondations privées ont conjugué leurs efforts en vue de l'élaboration, par les universités et les groupes d'action civique, de demonstration projects dont l'objectif est d'étudier les moyens les plus appropriés en vue de la suppression des zones de sous-développement dans la société d'opulence nord-américaine (Szabo, 1964). Nous ne tenterons pas de donner l'ampleur de ce type de recherche à notre modeste projet, mais nous voudrions noter qu'il s'inscrit, malgré tout, dans cette lignée qui a renouvelé, depuis quelques années, la tradition qu'a symbolisée pendant si longtemps le « Chicago Area Projects » de Clifford Shaw dans les années 30. 

L'étude de la dimension morale des phénomènes sociaux a rempli les spécialistes des sciences sociales, jusqu'à une époque très récente, d'un certain malaise. L'époque où le « devoir être » des moralistes éclipsait l'étude positive, objective et scientifique des phénomènes humains n'est pas tellement éloignée et tout rappel du qualificatif « moral » suscite encore des préventions bien compréhensibles. Cette sorte de préjugé des milieux scientifiques se justifie cependant de moins en moins, parce que les assises épistémologiques et méthodologiques des sciences humaines sont bien solides et aussi parce qu'il devient de plus en plus évident que l'analyse des liens de moralité entre les groupes sociaux et entre les individus et les groupes constitue un maillon indispensable à la compréhension de la dynamique des relations sociales. Pour reprendre cette comparaison de Robert C. Angell, si nous voyons une baleine jouer à la surface de l'océan, nous pouvons nous demander si elle a véritablement un squelette. Toutefois, tout le monde admettra que l'analyse de l'ossature du squelette de ce mammifère est d'une grande importance pour qui veut étudier son organisme. Il en va de même de l'étude du réseau moral de la société : de lui dépend l'intégration sociale, il en est le principal agent (Angell, 1959 b). Si une société se caractérise par un haut degré d'intégration morale, les institutions, les normes morales et les lois, qui constituent le réseau moral de cette société, sont harmonieusement reliées entre elles et les individus se conforment aux exigences de ces institutions, normes et lois. 

Deux types d'études peuvent donc se concevoir : analyser d'abord les caractéristiques du réseau moral, ses liens et son influence, ses interactions avec les valeurs morales (comme l'altruisme, l'honnêteté, etc.), décrire ensuite, au niveau des normes de conduite, comment l'individu intériorise, se conforme (ou ne se conforme pas) aux valeurs morales, On voit donc nettement que c'est une démarche de type psychosociologique qu'exige cette recherche : plus psychologique dans l'étude des relations entre les normes morales et les individus et plus sociologique dans l'étude des rapports entre les valeurs morales et la culture. 

La plupart des études consacrées à l'étiologie de la délinquance juvénile envisageaient cette dernière comme une conséquence de l'inadaptation sociale. Cependant, l'influence de la culture, l'apprentissage différentiel des motifs d'action ou d'intégration retient davantage, depuis peu, l'attention des chercheurs. Grâce à l'expansion économique continue, au plein emploi relatif, à la sécurité sociale, à la généralisation de l'instruction obligatoire et gratuite, nous observons qu'en société de masse la variable sociale perd de sa spécificité (Szabo, 1965). Parallèlement, la nouvelle société d'opulence multiplie les possibilités de choix et place l'individu face à des sollicitations souvent contradictoires. Dans ce contexte, la contrainte culturelle prend une importance et une signification nouvelles. Par ailleurs, comme les motivations qui orientent les différents choix relèvent du psychisme, nous croyons que l'étude des facteurs d'ordre psychoculturel peut nous fournir une meilleure compréhension de l'inadaptation dans nos sociétés modernes. La réaction différentielle aux problèmes d'intégration socioculturelle de la part des adolescents qui sont soumis à des conditionnements mésologiques semblables devient un objet d'étude privilégié d'une criminologie préoccupée de prévention. En effet, ce n'est qu'en identifiant les multiples choix que peuvent poser ces adolescents et en en analysant les motivations profondes que des régularités dans ces mécanismes peuvent être mises à jour. 

Les résultats de cette enquête pilote permettent de préciser les premiers contours des valeurs morales, des normes et des jugements moraux de trois groupes dont les attitudes et les opinions constituent l'anatomie morale de la communauté : ceux des « justiciers », des adolescents normaux et de jeunes délinquants. Ils ne recevront de signification précise et ils n'auront d'intérêt scientifique véritable que dans la perspective d'études ultérieures. Le but même que nous nous sommes fixé, la méthodologie que nous avons utilisée, nous permettent surtout de soulever des problèmes, de poser des questions qui, nous l'espérons, pourront alors y trouver réponse.


[1] Cette recherche a été rendue possible grâce au concours de la Fondation Richelieu et du ministère de la Famille et du Bien-Être Social dont nous remercions particulièrement le sous-ministre, M. Roger Marier. Nos remerciements s'adressent également à me Jean-Paul Lavallée, juge en chef de la Cour du Bien-Être Social de Montréal, au Dr Claude Mailhiot, directeur général des Services de Protection de la Jeunesse, ainsi qu'à M. Lionel Saint-Pierre, directeur du Centre Fédéral de Formation.

[2] Pour une bibliographie complète, consulter : Ethel M. ALBERT and Clyde KLUCKHOHN, A Selected Bibliography on Values, Ethics and Esthetics, Glencœ, Ill., The Free Press, 1959, et Georges GURVITCH, Bibliographie de la sociologie de la vie morale, Cahiers internationaux de Sociologie, XXXVI (janvier-juin 1964), 133-184.



Retour au texte de l'auteur: Denis Szabo, criminologue, Université de Montréal Dernière mise à jour de cette page le samedi 19 août 2006 9:20
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cegep de Chicoutimi.
 
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