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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Denis Szabo et André Normandeau, “Introduction. Déviance et criminalité”. Un article publié dans Déviance et criminalité. Textes réunis par Denis Szabo avec la collaboration d'André Normandeau, pp. 11-32. Paris: Librairie Armand Colin, 1970

Introduction
Texte intégral


Bien que les premières études importantes sur les Criminels aient été l'oeuvre de médecins, qui se plaçaient dans une perspective biologique largement influencée par la pensée darwiniste, dès la fin du XIXe siècle, les travaux de Ferri, de Joly et de Bonger, pour ne parler que d'eux, mettaient en lumière l'importance pour l'étude de la criminalité, du facteur économique et social.

 

Longtemps avant, d'ailleurs, Thomas More y songeait dans son Utopie. Chez les Polytérites, en effet, l'agriculture, l'industrie et le commerce avaient une organisation si harmonieuse que la vague de criminalité qu'avait connue l'Angleterre du XVIe siècle, n'y était point concevable.

 

Dans l'Europe du XIXe siècle, l'industrialisation provoqua des migrations internes inouïes, entassant les populations illettrées des campagnes dans les bas quartiers et aux barrières des grandes villes. Il se forma ainsi un véritable bouillon de criminalité. Chevalier [1] a souligné cette « rencontre de l'égout et du crime » qui lie la civilisation urbaine, porteuse d'espoir, de progrès technologique et moral, aux turpitudes, à l'avilissement et à la criminalité. La rencontre de la misère sans fond des uns avec l'opulence sans limite des autres crée une situation explosive : la loi a une fonction purement répressive, elle est l'arme des possédants et sert à protéger leurs biens et leur personne. Les nombreuses exécutions capitales provoquent d'abominables délires collectifs, car l'ordre social apparaît sacré à ceux qui en profitent alors que la « populace » se confond dans la même entreprise indifféremment politique ou criminelle. On assiste à l'éclosion d'une civilisation chaotique où les plus belles promesses s'entremêlent aux pires abjections.

 

Cette réalité est reflétée dans les théories et les interprétations de Ferri et de Tarde. Ferri [2], que l'on peut considérer comme le fondateur de la sociologie criminelle, fut profondément influencé par Darwin (via Lombroso) et par Marx (via Loria). Il fit du déterminisme la clef de voûte, à la fois scientifique et morale, de son système. Les forces exogènes façonnent l'homme, et celui-ci n'est qu'un reflet, certes complexe, des forces biologiques, psychologiques et socio-économiques. Pour l'étude de la criminalité, Ferri fait entrer en ligne de compte la densité de la population, l'opinion publique, les us et coutumes, les mœurs et la religion. Il aborde aussi la famille, le niveau de l'enseignement, le degré de l'industrialisation, l'alcoolisme, les conditions de la vie économique et sociale, le fonctionnement des administrations publiques (judiciaire, politique, policière, pénitentiaire). Il s'agit, en définitive, de tous les courants collectifs qui agissent sur l'individu.

 

Et le socialiste Ferri est d'un optimisme à toute épreuve quant à l'issue de la crise sociale de son époque : grâce au progrès de la science, lié à celui de l'industrialisation, le progrès moral amènera le socialisme comme système philosophique, économique et social, seul compatible avec les exigences scientifiques de l'époque, et bien plus encore de l'avenir.

 

Tarde et Ferri se rencontrent au niveau de la méthode : collecter des faits, observer objectivement la réalité par des méthodes « scienti­fiques » plutôt que recourir à la démarche déductive des philosophes ou à la démarche inductive des juristes. Mais ils se séparent et s'opposent même souvent quant aux interprétations des mêmes faits et des mêmes tendances historiques. Pour Tarde, la « nature humaine » existe, avec ses vices et ses vertus, ses passions constructives ou destructives. Les formes d'expression changent, parfois même radicalement - d'où les grandes variations dans le temps et l'espace des formes et des volumes de la criminalité - mais le fond demeure identique. Il ne partage pas l'optimisme de Ferri quant à la vertu magique de la méthode scientifique. Il croit à un progrès bien plus lent dû au « rayonnement continu des imitations d'homme à homme et la lente assimilation qui en résulte, source de nouvelle sympathie ». Et pour Tarde, ce processus ne produit pas seulement une pacification des esprits et des conduites ; il est aussi source de tensions, de conflits : la criminalité croît dans les régions frontières, portuaires, urbaines, partout où des courants divers se mélangent.

 

Mais Tarde rejoint Ferri quant à l'importance qu'il accorde à l'application de la méthode scientifique pour l'étude de la criminalité, et quant à l'idée que la criminalité résulte de l'interaction de forces bio-psychiques et socio-économiques. Pour Ferri, de plus, à chaque phase d'évolution de la société correspond un équilibre assez constant entre les causes physiologiques et sociales de la délinquance. Ferri désigne ce rapport sous le nom de « loi de saturation criminelle ». L'hypothèse de base, suggérant l'interdépendance des facteurs d'ordre physique et social et d'ordre individuel et collectif, demeure.

 

Cette tradition est représentée dans la criminologie contemporaine par les travaux de Sellin, de Verkko, de Lejins, de Davidovitcht et de la plupart des publications de l'Institut de Criminologie de Cambridge en Angleterre. Leurs analyses sont concentrées sur le phénomène de la criminalité, la méthode ne permettant pas de saisir le phénomène du criminel. Leurs limitations tiennent principalement aux sources dont elles disposent : statistiques des crimes. Ces données, comme on le sait, sont souvent contestables. Elles ne livrent que la criminalité reconnue et poursuivie par l'appareil policier et judiciaire. Ces travaux constituent néanmoins d'importantes sources de renseignements sur l'étendue du phénomène criminel et sur les caractéristiques des populations criminelles.

 

La tendance de la sociologie empirique lancée par Ferri et illustrée jusqu'à nos jours par des travaux importants a été suivie, ou plutôt dépassée, par une analyse de la criminalité centrée davantage sur la théorie sociologique. L'application la plus importante de la théorie de Durkheim [3] a porté sur un problème de pathologie sociale, en marge de la criminalité : le suicide. Et une de ses préoccupations constantes a été le problème du normal et du pathologique en matière sociale. Il a montré qu'il n'y avait pas de société où, sous une forme ou une autre, ne s'observe une criminalité plus ou moins développée. Il n'est pas de peuple dont la morale ne soit quotidiennement violée. Selon Durkheim le crime est nécessaire, il ne peut pas ne pas être, les conditions fondamentales de l'organisation sociale, telles qu'elles sont connues, l'impliquent logiquement. Et il conclut par conséquent que le crime est normal. Le critère du caractère normal d'un phénomène est, pour Durkheim, sa généralité. « Pour que la sociologie soit vraiment une science des phénomènes sociaux, il faut que la généralité de ces phénomènes soit prise comme critère de leur normalité » [4]. Dans toutes les sociétés, on peut distinguer deux types de phénomènes sociaux : ceux qui sont dominants et concernent l'ensemble de l'espèce, c'est-à-dire, sinon tous les individus, du moins la plupart d'entre eux : s'ils ne sont pas absolument identiques dans tous les cas, les variations qu'ils subissent sont comprises entre des limites très rapprochées ; ceux qui sont exceptionnels, et auxquels Durkheim applique le terme de pathologiques. Un fait social est normal pour un type de société déterminé, considéré à une phase déterminée de son développement, quand il se produit dans la généralité des sociétés de cette espèce prises à la même phase de développement.

 

La criminalité est donc toujours criminalité par rapport à une société ou une culture particulière, et le mérite de Durkheim est d'avoir montré qu'un phénomène considéré comme pathologique n'est pas d'ordre accidentel et ne procède pas de causes fortuites. Au contraire, il est lié « normalement » à la société, il fait partie de la culture et découle par conséquent du fonctionnement « régulier » de celle-ci. Pour Durkheim la criminalité est fonction des idées morales, ces dernières étant considérées comme des manifestations d'une conscience collective, elle-même fonction des transformations économiques et sociales.

 

Sans doute le criminel est-il déjà perçu par Marx [5] comme un agent du progrès économique car, dit-il, le progrès des serrures n'est pas concevable sans l'action des voleurs, non plus que celui des opérations bancaires sans les opérations des fraudeurs. Et même le présent livre, qui fait étudier les chercheurs, travailler les typographes et les libraires, est provoqué par les criminels... Comment nier leur influence novatrice ? Mais Durkheim [6] saisit cette fonction sur le plan des idées morales, en rappelant que Socrate était un criminel d'après le droit athénien, dont la condamnation n'avait rien que de juste. Cependant son crime, à savoir l'indépendance de pensée, était utile pour préparer une morale et une foi nouvelles dont les Athéniens avaient alors besoin, les traditions qu'ils avaient respectées jusqu'alors n'était plus en harmonie avec leurs conditions d'existence.

 

Lévy-Bruhl [7] souligne bien cet aspect de la théorie de Durkheim qui oriente l'étude de l'infraction - on ne parle pas encore de déviance - vers l'étude des changements des idées morales. Le crime est un indice des transformations de la conscience collective, des systèmes de valeurs. Et de là l'intérêt porté par la tradition durkheimienne à l'étude de la sanction qui exprime sous forme d'indice objectif le degré de la réprobation morale. La tolérance plus ou moins grande dont jouissent les manifestations de la sexualité constitue un indice privilégié des transformations de la conscience morale.

 

Une autre contribution importante de Durkheim à l'explication de la conduite délinquante est son concept d'anomie. Cherchant les causes sociales du suicide, il a mis en lumière l'importance de l'affaiblissement des normes et des forces de contrainte dans nos sociétés modernes face à l'ambition effrénée, orientée aussi bien vers les symboles de prestige social que vers l'acquisition des biens, que fait naître l'industrialisation.

 

Sutherland [8], qui se situe dans la lignée de la pensée durkheimienne, et que l'on peut considérer comme le fondateur de la sociologie criminelle américaine, considère que la criminalité est un processus socio-culturel inhérent à chaque société. On peut résumer sa théorie dans les axiomes suivants :

 

1) Le processus dont résulte le comportement criminel ne diffère en rien d'un processus de comportement normal. 

2) Le comportement criminel prend son sens dans un groupe, tout comme le comportement normal. Chacun d'eux a son monde social organisé en groupes, cliques ou associations plus ou moins durables, qui possèdent leur propre système de valeur. 

3) C'est dans un groupe (ou « association différentielle ») que se développe la personnalité du criminel. Les mêmes processus de base, la socialisation, qui caractérisent l'intégration des personnalités dans une culture, président à la formation de la personnalité criminelle. Les normes morales en vigueur dans cette culture déterminent l'attitude devant les « infractions ». Ces normes peuvent, par exemple, n'indiquer aucune répréhension vis-à-vis des vols qui constituent dans ce cadre une activité normale. 

4) Le criminel est membre d'associations et de groupes qui l'intègrent comme un membre « normal ». 

5) La décomposition de la société globale en plusieurs fractions en conflit les unes avec les autres, l'apparition de cultures particulières - les sous-cultures - sont les causes fondamentales du comportement dit criminel qui n'a de sens que dans une situation conflictuelle. Pour Sutherland, le comportement criminel est lié à l'existence d'« associa­tions différentielles », qui ne se développent que dans des situations conflictuelles. Pour qu'il y ait crime, il faut que soient réunies trois conditions : a) les valeurs ignorées ou niées par les criminels doivent être appréciées par la majorité de la société globale, ou encore, par ceux qui sont politiquement puissants ; b) l'isolement de certains groupes fait que ceux-ci s'écartent des normes de la culture globale et entrent en conflit avec elle ; c) c'est la majorité qui frappe la minorité de sanctions.

 

C'est cette manière de voir qui a permis à Sutherland [9] de découvrir d'autres formes de criminalité qui échappent, la plupart du temps à la répression. C'est, par exemple, la « white collar criminality », la délinquance des « cols blancs », - celle des milieux économiquement puissants qui transgressent les règles gouvernant l'activité de leurs professions. Leur comportement est semblable à n'importe quel autre comportement criminel, à cette différence près qu'il est peu ou pas sanctionné.

 

On est ainsi amené à une définition plus large de la criminalité : est considérée comme telle toute violation des lois, des normes, des valeurs en vigueur dans une culture donnée. La criminalité réprimée par le code pénal ne constitue qu'une partie - celle qui est propre, en général, aux milieux déshérités, victimes du rapport de force existant dans la société, - de la criminalité réelle [10]. 

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La théorie de Sutherland et celles de quelques sociologues américains aboutissent à considérer le crime et le comportement criminel comme des faits s'expliquant uniquement en fonction des systèmes socio-culturels.

 

Pourtant la motivation d'un acte qui fait de son auteur un délinquant est toujours strictement individuelle. Ni les conditions biologiques, ni les conditions d'ordre socioculturel ne remplacent les motivations inhérentes à la conscience individuelle. E. de Greeff [11] avait raison d'écrire que « les causes sociologiques » ne tiennent que jusqu'au moment où l'on se trouve placé en face de l'homme criminel. Pourquoi est-ce justement X qui a cédé à la tentation criminelle, alors qu'il partage la même hérédité que son frère jumeau Y et qu'il se trouve dans la même condition sociale que d'innombrables autres personnes ?

 

En distinguant l'étude de la criminalité de celle du criminel, de Greeff a indiqué, très opportunément, la ligne de démarcation entre les deux domaines d'investigation. Les deux approches - psychologique et sociologique - sont incontestablement légitimes et doivent être considérées comme complémentaires, bien qu'elles se présentent souvent comme contradictoires.

 

Du reste certains chercheurs se sont efforcés de jeter un pont entre la sociologie criminelle, qui étudie les conditionnements sociaux de la criminalité et considère celle-ci comme étant le produit de la société, et les théories psychologiques qui tentent d'expliquer l'acte criminel à la lumière d'un destin purement personnel.

 

J. Dollard a tenté de systématiser les mobiles des actes criminels dans une théorie psychosociologique. Son hypothèse fondamentale peut se résumer ainsi : toute agression est la conséquence d'une frustration. Pour l'étude de la criminalité, qui est un genre d'agression, il ajoute la notion de crainte de la punition (anticipation of punishment). Cette crainte de la punition est la forme d'agression exercée par les forces de l'ordre. Il conclut que le niveau de la criminalité dépend de l'équilibre entre la frustration et la crainte de la punition. Si les frustrations sont peu nombreuses, la criminalité ne sera pas très forte. Elle ne le sera pas non plus si les frustrations sont nombreuses, mais la crainte de la punition forte. En revanche, si cette crainte est faible et si les frustrations sont nombreuses, la criminalité atteindra certainement un niveau élevé.

 

Un autre effort de synthèse a été tenté par Jeffery [12]. Son point de départ est la constatation d'une carence dans l'explication du phénomène criminel : ni la psychanalyse (les théories de Freud) ni la sociologie (la théorie de Sutherland) ne peuvent rendre compte de tous les crimes et de tous les comportements délictueux. Car tous les criminels ne sont pas névrotiques et tous n'ont pas fait l'apprentissage de leur conduite criminelle dans des bandes criminelles. Au lieu de partir du subconscient ou des groupes sociaux extérieurs à la conscience individuelle, notre auteur fonde sa théorie sur la notion d'aliénation sociale.

 

Le délinquant se caractérise, selon lui, par ce qu'il appelle une « dépersonnalisation sociale » : la formation de son moi et de son sur-moi a été défectueuse par son identification imparfaite avec les figures parentales ; son intégration dans la société laisse à désirer : il n'a pas su s'y situer comme il le souhaitait. Il n'a intériorisé les valeurs de la culture globale que partiellement, ce qui le place dans un isolement relatif. Jeffery souligne la « dépersonnalisation » des relations sociales qui se manifeste dans l'inauthenticité de celles-ci.

 

Selon l'auteur, le concept d'aliénation sociale pourrait englober toutes les théories criminologiques de la psychiatrie, de la psychologie et de la sociologie touchant à l'étiologie de la délinquance, puisque les troubles émotionnels comme les troubles d'origine sociale affectent l'intégration de la personnalité, et que, de ces troubles, résultent aussi bien le suicide, l'usage des stupéfiants, l'alcoolisme, la schizophrénie, les troubles névrotiques ou le comportement criminel. Et, en effet, sa théorie intègre toutes les autres, car elle est la plus abstraite, mais cet avantage lui fait perdre un attribut indispensable à toute théorie scientifique : la prédiction. Dès qu'il s'agit d'expliquer un phénomène criminel particulier, les concepts traditionnels réapparaissent.

 

Plus généralement, on peut se demander s'il est possible d'élaborer une théorie intégrée du crime, du type de celle de Jeffery ou de Dollard. Nous sommes tentés de répondre par la négative. Notre scepticisme se fonde sur les considérations suivantes : tout d'abord, ce qui constitue un délit est déterminé par la loi. Or celle-ci est l'expression des aspirations d'une partie plus ou moins importante des diverses couches sociales ; la législation criminelle ne représente pas une œuvre rationnelle, elle résulte de l'évolution des mœurs d'une société particulière. Et la pérennité relative de certaines lois ne reflète que l'évolution particulièrement lente des idées morales. Il paraît vain, dans ces conditions, de rechercher un principe unique qui gouvernerait aussi bien le comportement d'un adolescent qui vole une voiture pour parader devant sa petite amie, que celui d'un tueur du « syndicat du crime » ou celui d'escrocs de grande envergure. La conduite déviante est essentiellement relative, il n'y a guère d'acte humain qui, à un certain moment de l'histoire, n'ait été considéré comme criminel.

 

Si chaque culture détermine quelles conduites doivent être qualifiées de criminelles, il y a lieu d'évaluer chaque acte déviant sous tous ses angles de perception sociale. Qui a commis l'acte ? Comment celui-ci a-t-il été évalué par la propre sous-culture de l'individu ? Par la culture de la société globale ? Par la police, les tribunaux, les parquets, etc. ? C'est pour n'avoir pas précisé ces distinctions d'ordre culturel touchant l'évaluation même de la conduite criminelle que les explications étiologiques laissent tellement à désirer.

 

Par ailleurs, seule une typologie des délinquants permet de marquer l'importance relative des facteurs socio-culturels et des facteurs biopsychiques dans chaque cas. On ne dénoncera jamais assez l'erreur d'optique que manifestent les explications de la délinquance en général. L'explication étiologique ne peut porter que sur des types de délinquants, de même qu'on explique des maladies et non pas la maladie. Bien des discussions apparaissent oiseuses lorsqu'on précise de quel type de délinquant il s'agit : les facteurs étiologiques seront bien différents dans le cas d'un épileptique qui commet un meurtre et dans le cas d'un tueur à gages. 

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Les études sur la personnalité criminelle ont porté essentiellement sur des individus condamnés à de longues peines d'emprisonnement, et par conséquent susceptibles de se prêter à des observations approfondies. Deux tendances opposées : celle qui place l'accent sur la biologie et en fait découler le psychologique [13] et celle qui place le psychologique, produit d'influences parentales, au point de départ de la réflexion. Les explications psychologiques et biologiques ont ceci en commun : le monde socio-culturel apparaît sous la forme de facteur déclenchant, secondaire. Certains criminologues contemporains ont été jusqu'à traiter la conduite délinquante habituelle comme une conduite symptomatique, c'est-à-dire comme une manifestation apparente d'une condition pathologique latente. En effet, comme la compulsion de répétition compte parmi les indications de la névrose, l'incorrigibilité et le récidivisme peuvent être considérés comme des symptômes psychopathologiques.

 

D'après une étude approfondie d'une population pénale britannique, due à West [14], contrairement au stéréotype répandu au sujet des récidivistes, fort peu parmi eux appartiennent à la catégorie des criminels violents, dangereux, exerçant le métier de criminel en « profes­sionnels ». West trouvait au contraire une grande proportion de personnes atteintes de troubles psychotiques. 88% des détenus avaient des personnalités sérieusement déviantes et étaient incapables d'assumer les responsabilités sociales et morales qui incombent à un adulte normal. Pour certains, cela était dû à leur personnalité égocentrique, labile, et aux attitudes d'exploitations qu'ils avaient à l'égard de leur entourage. Bien plus souvent, cependant, la cause directe de leur inadaptation sociale procédait d'une personnalité névrotique, introvertie, hypersensible et solitaire. Chez seulement 12% on ne relevait pas de névrose ou de perturbations familiales graves. Il s'agissait d'individus qui étaient bien intégrés dans un milieu criminel.

 

Remarquons que la position de l'observateur détermine largement ses opinions au sujet du récidiviste : le juge d'instruction et le policier qui observent une large portion de la criminalité et ne parviennent à en arrêter qu'une fraction, seront toujours plus sensibles, dans leurs conceptions du récidiviste, à cette partie de la criminalité qui leur échappe. Ils seront donc portés à s'acharner contre ceux des récidivistes dont ils ont pu s'assurer la personne. Ils contestent les observations cliniques qui semblent prouver le caractère névrotique de la plupart. En revanche les cliniciens sont portés à oublier promptement que les récidivistes qu'ils observent ne constituent qu'une fraction peu représentative du monde criminel.

 

Comme l'indique West, du reste, sa description du récidiviste est fondée sur une sélection arbitraire opérée par la justice ; on ne prononce des sentences qu'à l'encontre des personnes que l'accusation a réussi à confondre devant le juge. Or on peut se poser des questions sérieuses sur le caractère représentatif de ces criminels, condamnés d'une manière répétée à de longs termes d'emprisonnement et qui constituent le fond commun de nos pénitenciers.

 

On peut se demander, plus généralement, si une véritable criminologie pénitentaire n'est pas née et ne s'est pas développée, malgré elle, à la place d'une criminologie globale. On peut bien répondre que le criminologue observe les criminels qu'il a sous la main, mais force lui est alors d'admettre que ses conclusions sont gauchies et ne valent pas pour la criminalité réelle. En effet, il ne faut pas confondre les causes de la criminalité avec les causes de la capture. Rien ne nous permet de penser que la partie invisible de la criminalité ressemble à la partie observable. La justice, la police, les tribunaux, les parquets font une sélection dans la faune criminelle dont on ignore les critères. Qui échappe à la police ? Qui échappe, une fois arrêté, à l'accusation ? Qui reçoit telle ou telle peine ? Qui est incarcéré ? Qui bénéficie des mesures de libération conditionnelle ? Les réponses qu'on peut faire sont plus ou moins précises : ce que nous avons appelé « criminologie pénitentiaire » tente de répondre aux troisième et quatrième question. A part quelques tentatives toutes récentes - tel l'indice de délinquance de Sellin et Wolfgang sur lequel nous reviendrons - nous ne savons pas répondre aux premières.

 

Les criminologues se sont heurtés, à l'instar des autres spécialistes des sciences de la société, à l'opacité des chiffres présentés dans les statistiques officielles. On ne dispose de séries systématiques que depuis le début du XIXe siècle. Les premiers « statisticiens » étaient imbus de préoccupations scientifiques ; il s'agissait pour eux de mesurer, en plus de l'activité de la police et des tribunaux, l'évolution de la « santé morale et sociale » de la collectivité. Avant de devenir professeur au Collège de France, Gabriel Tarde fut responsable des statistiques de la Chancellerie ! Dans la meilleure tradition sociologique, Davidovitch [15] examine la valeur et les limitations des statistiques officielles : ce qu'il dit des documents français vaut, grosso modo, pour les dénombrements publics dans les autres pays. On ne peut prétendre aujourd'hui que les statistiques des condamnés, comme celles des infractions, mesurent fidèlement la quantité de la criminalité réelle, punie et impunie d'un pays. Mais depuis Quételet les chercheurs supposaient que la relation entre la criminalité légale et la criminalité réelle fut constante. A partir de cette hypothèse, de nombreuses études mettant en corrélation l'indice de la criminalité légale et d'autres phénomènes sociaux furent entreprises.

 

Aujourd'hui, pour compléter notre connaissance du phénomène criminel, on tente des enquêtes par voie de questionnaires. Les questionnaires cherchent à connaître, de ceux qui les ont commis, les délits qui n'ont pas été punis ou découverts ; ils sont très révélateurs, même si leur crédibilité demeure sujette à caution. Une autre méthode, suggérée par Davidovitch et réalisée depuis par une enquête de la commission américaine de justice criminelle, consiste à interroger les victimes quant aux agressions dont elles auraient été l'objet. Ces enquêtes ont un plus haut degré de crédibilité que les précédentes ; leur combinaison cerne de plus près les contours de la réalité criminelle.

 

Un pas important a été franchi par la construction d'un indice de gravité des infractions, telles qu'elles sont évaluées par la police [16]. L'uniformité factice imposée par la loi - un délit constitue une unité de compte, quelle que soit sa nature - est remplacée par une évaluation aussi objective que possible de la gravité relative de l'infraction, ce qui permet de mieux suivre l'évolution de la criminalité.

 

L'étude du potentiel criminel d'une société, par le truchement de sa moralité tant individuelle que collective, est une tâche aussi importante que l'examen des personnalités ou des groupes criminels dont la justice s'est saisie. Les deux points de vue se complètent ; notre laboratoire n'est pas uniquement le milieu lugubre des prisons, l'enceinte solennelle des tribunaux, les locaux rébarbatifs de la police. Jadis les faits criminels relevaient d'un ordre infra-humain et l'acte criminel était d'une essence radicalement différente de celle des autres actions humaines. Ces conceptions appartiennent au passé, mais il faut bien constater que le fossé reste entier entre le point de vue singularisant du travail clinique et le point de vue généralisant du travail sociologique. S'il y a une large interprétation des techniques d'analyse et même des divers concepts - aucun sociologue ne peut ignorer la théorie freudienne, de même qu'aucun psychiatre ne saurait laisser dans l'ombre la théorie de l'anomie - les finalités de ces deux types d'explications demeurent incompatibles. Pinatel [17] éminent criminologue français, indique la voie à suivre : il suggère qu'on abandonne l'idée d'une différence de nature entre délinquants et non-délinquants. Il soutient qu'il n'y a qu'une différence de degré qu'il s'agit d'établir et de préciser grâce aux méthodes d'observation. Si ce sont des différences de degré qui séparent les criminels entre eux, du délinquant occasionnel jusqu'au, récidiviste le plus endurci, parler de personnalité criminelle n'implique rien d'autre que le souci de préciser les différences de degré : le concept de personnalité criminelle est opératoire.

 

D'un autre côté les études empiriques sont suffisantes pour donner un sens concret, opératoire, au facteur socioculturel, réduit pendant longtemps au rôle de mythe, ou de facteur métaphysique insaisissable aux yeux des praticiens et des responsables qui avaient à faire face aux problèmes de la prévention criminelle. Nous savons avec assez de précision ce qui dans le système familial, économique, social, scolaire, culturel, etc., exerce un rôle criminogène.

 

Dans ce domaine, la plupart des recherches récentes prennent leur départ théorique dans le concept d'anomie de Durkheim, tel qu'il a été réinterprété par Merton [18]. La notion d'anomie permet de rendre compte de bien des inadaptations psychosociales dont la délinquance est un des aspects majeurs. En distinguant entre culture et société, Merton a marqué, d'une part, l'existence d'un système organisé de valeurs qui gouvernent la conduite des individus appartenant au même groupe et, d'autre part, celle de normes et de moyens institutionnalisés qui règlent l'accès aux buts définis par la culture.

 

Or une tension s'établit entre les buts (culture) et les moyens admis (société) : tous n'ont pas la même facilité d'accès aux moyens, la même capacité ou la même habileté pour user des moyens admis. Suivant les cas, on constate que ce sont les moyens qui prennent le pas sur les buts (c'est ce qui se passe dans les sociétés stables, intégrées, connaissant un lent développement économique et social), ou bien les buts qui prennent le pas sur les moyens (c'est le cas des sociétés hétérogènes, connaissant une évolution économique très rapide).

 

L'anomie résulte d'un trop grand décalage entre les buts proposés et les moyens accessibles et légitimes. Les valeurs culturelles peuvent susciter, dès lors, des conduites qui vont à l'encontre même de ces valeurs. Cette désarticulation de la culture et de la société, où l'un empêche ce que l'autre propose, conduit à un état social caractérisé par l'absence de normes.

 

La conduite déviante sera en fonction du statut social, ethnique, etc., car chacun, dans une certaine mesure, règle les possibilités d'accès des individus aux buts définis par la culture. Sous la pression des difficultés, certains choisiront les moyens illégitimes pour réaliser les objectifs. L'exemple du jeu et de ses règles est éclairant : si l'objectif du gain domine tous les autres, les joueurs auront tendance à faire fi des règles et essaieront de gagner à tout prix, même en trichant.

 

Comment l'individu va-t-il s'adapter dans une société caractérisée par l'anomie ? Merton énumère cinq possibilités : conformisme (buts culturels et moyens institutionnels admis), innovation (buts culturels acceptés, moyens institutionnels rejetés), ritualisme (buts culturels rejetés, moyens institutionnels acceptés), retraitisme (buts culturels et moyens institutionnels rejetés), rébellion (buts et moyens rejetés et remplacés).

 

Il importe de noter que le concept d'anomie ne désigne pas un état d'esprit ou des caractéristiques individuelles. Il désigne un système social, où aucune norme ne s'impose incontestée et incontestable. C'est L. Srole qui a tenté de développer un concept désignant cette fois un état de l'individu qu'il a qualifié d'« anomia ». Bien que les deux concepts soient distincts et s'appliquent à des réalités également distinctes, on peut supposer que les individus caractérisés par l'anomia sont d'autant plus susceptibles d'avoir une conduite déviante que le système social est lui-même caractérisé par l'anomie. On pourrait combiner les indices d'anomie et d'anomia et procéder ainsi à une étude systématique des diverses formes de conduites déviantes.

 

C'est dans cette perspective théorique générale que se situent la plupart des contributions récentes à l'étiologie de la délinquance, dont nous allons brièvement esquisser les résultats.

 

L'examen de la répartition des désordres psychosociaux dans l'espace urbain a révélé, depuis les années 30, notamment à Chicago, que certains milieux sociaux, bien localisés, fournissaient bien plus que leur part à la criminalité. Pendant trop longtemps, la réaction de la collectivité fut la même que celle de Lombroso et de ses adeptes : comme les criminels-nés, les pauvres sont les ennemis de la société, et il faut les éliminer par les rigueurs de la loi. Une sorte d'eugénisme social de fait a prévalu dans la plupart de nos pays à cet égard pendant longtemps. En France on identifiait, au XIXe siècle, classes laborieuses et classes dangereuses [19]. Dans les statistiques criminelles, les personnes d'origine ouvrière sont sur-représentées par rapport à celles des autres classes sociales. Plusieurs recherches intéressantes ont été consacrées à cette question aux États-Unis : celles de Miller, de Kvaraceus, de Cohen, de Cloward et Ohlin, notamment. D'après ces travaux, les classes ouvrières se caractérisent par une culture qui les prédispose à la délinquance. Le délit est déterminé par d'autres classes, les classes supérieures, dans de tels termes qu'il s'applique à la conduite « normale » propre à la classe ouvrière. Ainsi, par exemple, être rude, excité, malin, avoir un sentiment d'indépendance en même temps que de soumission au destin, tout cela semble caractériser tant les milieux ouvriers que les milieux délinquants.

 

Cela signifie-t-il qu'il n'y a pas ou peu de délinquance dans les autres classes sociales ? Certainement pas. Sans parler des « criminels en col blanc » [20], les études faites sur les conduites délictueuses telles qu'elles sont librement rapportées par des jeunes, semblent indiquer que le potentiel criminel ne diffère pas énormément d'une couche sociale à l'autre. Mais son expression est sensiblement différente et les réactions suscitées varient encore plus. Le code pénal, l'action de nos polices, de nos tribunaux, de nos parquets s'acharne davantage contre les formes de la délinquance propre à la classe ouvrière.

 

De même les mesures préventives conçues et expérimentées furent essentiellement orientées vers les problèmes posés par les classes inférieures. Cloward et Ohlin [21], dans un livre qui eut peut-être la plus grande influence dans le champ qui nous intéresse, depuis les travaux de Shaw et McKay dans les années 30 à Chicago, proposent des solutions qui sont conformes en tous points aux traditions de la pensée sociologique : c'est en effectuant des changements à l'échelle de la structure et de l'organisation sociale qu'une influence bénéfique pourrait être escomptée. La réorientation des conduites collectives doit se faire à partir des structures et non l'inverse. L'inverse fut pratiqué pendant un siècle sans résultat : les meilleures techniques de rééducation des personnalités délinquantes sont vouées à la faillite si le milieu qui a produit cette délinquance ne subit des changements notables.

 

Si le système scolaire, le système familial et toute la culture ambiante orientent la jeunesse vers des valeurs de succès et de progrès propres aux classes moyennes, une proportion notable des jeunes issus de ces milieux ne peuvent, pour des raisons tant psychologiques que sociales, espérer atteindre les critères de succès établis par la culture globale. De nouveaux critères leur sont alors fournis grâce aux valeurs « déviantes », que sont les contre-valeurs des sous-cultures délinquantes. Ces sous-cultures leur assurent un sentiment d'appartenance, une estime de soi qui résulte de l'estime des pairs. Avec Cloward et Ohlin [22] nous distinguerons trois types de sous-cultures : les sous-cultures du crime organisé, les sous-cultures de violence, les sous-cultures retraitistes.

 

Le crime organisé, dont les dirigeants se camouflent dans des organisations honnêtes, offrent des possibilités à des jeunes qui, tout en désirant améliorer leur situation matérielle sont incapables de se soumettre aux normes et de recourir aux moyens que la culture dominante propose comme légitimes. Ils se socialiseront donc très tôt dans une sous-culture criminelle.

 

Les travaux de Sutherland [23], sur le voleur professionnel, constituent des illustrations classiques de sa théorie des associations différentielles que nous avons exposée par ailleurs. D'une part la société oblige à la spécialisation, à la professionnalisation de l'activité criminelle et impose à ceux qui exercent ces métiers les mêmes formes d'organisation et de rituels que celles que nous rencontrons chez les non-délinquants. Il montre combien la bonne organisation et l'excellence de la performance constituent la clé de la réussite dans les affaires, qu'elles soient criminelles ou non. Mais là où on ne rencontre pas le crime organisé, il n'y a pas de modèles de conduites criminelles offertes pour remplacer l'apprentissage des jeunes ; les activités criminelles sont dispersées, disparates, assurant peu de revenus et peu de prestige. C'est dans ces zones qu'on rencontre des bandes criminelles violentes, aux activités anarchiques et imprévisibles : les travaux de Vaucresson, dans lesquels s'insèrent ceux de Ph. Robert [24], s'intéressent au phénomène des bandes, moment capital dans la socialisation de l'adolescent. Devant le rejet du monde adulte et de la difficulté à s'intégrer à sa propre génération, l'adolescent prédélinquant se retire au sein des bandes, dont la naissance quasi spontanée correspond à un besoin profond de sécurité et en même temps d'évasion.

 

Le relâchement du contrôle familial, la proximité des camarades dans les grandes villes surpeuplées, la similitude des problèmes ou des échecs créent rapidement des solidarités qui se manifestent dans les bandes. Leur rôle socialisateur est des plus puissants. La bande assure un appui moral et matériel vis-à-vis du monde adulte et extérieur qui est perçu comme hostile ; elle assure un statut dans le voisinage, donnant l'impression de pouvoir, d'autorité, de prestige, en même temps qu'une protection contre les menaces réelles ou imaginaires. Elle est l'incarnation de la conscience collective, la source de moralité par excellence. En effet, la bande est le groupe de référence sur lequel les conduites seront modelées. Elle est aussi le lien où les tendances profondes se subliment et constitue le cadre d'une activité symbolique, rituelle correspondant à des besoins profondément ancrés dans l'adolescent.

 

Les jeunes des milieux ouvriers, à l'orée des strates petites-bourgeoises de la société, constituent le secteur le plus exposé aux tensions de la société de consommation. Mais le phénomène a tendance à s'étendre à l'échelle de toute la société, les adolescents des classes moyennes et de la bourgeoisie manifestent des malaises semblables. On voit donc que la structure de classe cède en importance à la structure d'âge dans l'explication de la délinquance des adolescents, en particulier dans leurs formes collectives, au sein des bandes. Celles-ci se substituent à la famille, au milieu de travail, à l'école, voire à l'armée comme agent socialisateur. Étant donné que plus des trois quarts des infractions sont commises par des personnes de moins de trente ans, on conçoit l'importance des études dans ce domaine.

 

L'analyse des bandes invite également vers l'ouverture aux disciplines psychologiques : les besoins « instinctuels » profonds sont présents dans la constitution de tels groupements et une initiation aux travaux psychologiques, parfois d'inspiration psychanalytique s'impose.

 

C'est ce qui apparaît clairement chez Hijazi [25] : la motivation des jeunes voleurs d'autos s'éclaircit bien plus grâce au symbolisme de possession quasi sexuelle de l'objet convoité que par la valeur utilitaire de celui-ci. Des analyses de la signification culturelle des actes déviants sont d'une grande importance dans une société comme la nôtre, surchargée de symbolismes et d'aspirations contradictoires grâce à l'action débordante des moyens de communication de masse. Certains actes de vandalisme, de violence contre les personnes, également la « contestation » dans les lycées et les universités ne peuvent être compris sans référence à ce monde du symbole. Enfin, certains adolescents, à cause d'inhibitions de toutes sortes, ne peuvent s'intégrer ni dans les sous-cultures de crime organisé, ni dans les sous-cultures de violence ; ils constituent une sous-culture résiduelle « retraitiste », organisée autour d'activités telles que la consommation de l'alcool, de drogues, etc.

 

La désorganisation sociale, l'anomie, n'expliquent donc pas toutes les manifestations de la conduite criminelle ; si on les retrouve à l'origine du développement de la sous-culture, en ce qui concerne le crime organisé, des conduites précises sont prescrites et sanctionnées, qui n'ont rien d'anomique.

 

En réaction contre la tradition mertonienne qui oriente les recherches vers l'explication de la déviance en terme de conduite déviante individuelle résultante d'une pression des structures socio-culturelles, certains sociologues reviennent à une tradition durkheimienne plus orthodoxe [26]. Durkheim affirmait que le crime n'est rien d'autre que ce que la société définit comme tel : par conséquent il faut rechercher dans la réaction sociale suscitée par un acte s'il est déviant, non conformiste ou criminel. De ce point de vue, la déviance n'est pas une propriété « inhérente » à certaines formes de comportement. C'est une caractéristique conférée à celles-ci par les milieux qui sont en leur présence. Il s'ensuit que la variable stratégique importante n'est pas la personne accusée de déviance, mais bien la réaction des collectivités aux dits actes. En effet, ce sont ces collectivités qui décideront si tel ou tel acte va être considéré comme proscrit ou dangereux : la déviance n'est pas une « qualité » de l'acte mais la conséquence de l'application de sanctions (les « règles » des autres) au « délinquant ». Le déviant est donc celui qui est étiqueté comme tel, la conduite déviante est celle qui est stigmatisée comme telle par la collectivité [27].

 

'accent étant mis sur l'interaction entre celui qui commet une « infraction » et celui ou ceux qui y réagissent, on redécouvre l'importance des relations entre le « criminel » et sa « victime ». En effet, peut-on donner une explication satisfaisante de l'acte de prostitution sans aborder le problème du client ? N'est-ce pas le statut sociologique du « criminel » ou du « déviant » défini par la collectivité qui déterminera l'action de celui qui est ainsi stigmatisé, de la même manière que les autres statuts sociologiques déterminent la conduite individuelle ?

 

Mais alors, si le déviant est à l'intérieur de sa sousculture un conformiste, voire un honnête homme, et si par ailleurs son comportement est en partie réglé par les attentes de la société globale qui lui propose un statut, que devient la notion même de déviance ? Quelle est la spécificité du criminel ? On le voit, la démarche sociologique débouche sur des considérations d'ordre éthique.


[1] Cf. Louis Chevalier, “Classes laborieuses et classes dangereuses”. Un article publié dans Déviance et criminalité. Textes réunis par Denis Szabo avec la collaboration d'André Normandeau, pp. 166-174. Paris : Librairie Armand Colin, 1970, 378 pp. Collection U2. Source : Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIXe siècle. Paris : Plon, 1958, pp. III-VII, 465-468.

[2] FERRI, E., La Sociologie criminelle, Paris, Rousseau, 1893. [Texte disponibles dans les Classiques des sciences sociales. JMT.]

[3] Cf. Émile Durkheim, “Le crime, phénomène normal”. Un article publié dans Déviance et criminalité. Textes réunis par Denis Szabo avec la collaboration d'André Normandeau, pp. 72-82. Paris : Librairie Armand Colin, 1970, 378 pp. Collection U2. Source : Les règles de la méthode sociologique, pp. 64-72. Paris : P.U.F., 14e édition, 1960. [Texte disponible dans les Classiques des sciences sociales. JMT.]

[4] Durkheim, Émile, Les Règles de la méthode sociologique, Paris, P.U.F., 1950, 2e édition. [Texte disponibles dans les Classiques des sciences sociales. JMT.]

[5] Cf. Karl Marx, “Bénéfices secondaires du crime”. Un article publié dans Déviance et criminalité. Textes réunis par Denis Szabo avec la collaboration d'André Normandeau, pp. 84-85. Paris : Librairie Armand Colin, 1970, 378 pp. Collection U2. Source : Karl Marx, Theorien über den mehrwert, vol. I, pp. 385-387. Édité par Karl Kautsky, 1905-1910. Traduit par André Normandeau. [Texte disponibles dans les Classiques des sciences sociales. JMT.]

[6] Cf. Émile Durkheim, “Le crime, phénomène normal”. Un article publié dans Déviance et criminalité. Textes réunis par Denis Szabo avec la collaboration d'André Normandeau, pp. 72-82. Paris : Librairie Armand Colin, 1970, 378 pp. Collection U2. Source : Les règles de la méthode sociologique, pp. 64-72. Paris : P.U.F., 14e édition, 1960. [Texte disponibles dans les Classiques des sciences sociales. JMT.]

[7] Cf. Henri Lévy-Bruhl, “Évolution du crime et de la peine”. Source : Henri Lévy-Bruhl, “Problèmes de la sociologie criminelle” in ouvrage publié sous la direction de Georges Gurvitch, Traité de sociologie, tome II, pp. 207-226. Paris : PUF., 3e édition, 1968, 466 pp.

[8] Cf. Edwin E. Sutherland, “Le voleur professionnel”. Un article publié dans Déviance et criminalité. Textes réunis par Denis Szabo avec la collaboration d'André Normandeau, pp. 308-330. Paris : Librairie Armand Colin, 1970, 378 pp. Collection U2. Source : Le voleur professionnel, Paris : Spes, 1963, pp. 141-162.

[9] Sutherland, Eward H., « Crime and business », Annals of the American Academy of Political and Social Science, septembre 1941, 217, pp. 472-486.

[10] Cf. à ce sujet le texte d'André Normandeau, “Les « déviations en affaires » et les « crimes en col blanc »”. Un article publié dans Déviance et criminalité. Textes réunis par Denis Szabo avec la collaboration d'André Normandeau, pp. 332-351. Paris : Librairie Armand Colin, 1970, 378 pp. Collection U2. Source : “Les diviations en affaire et le crime en col blanc” in Revue internationale de criminologie et de police technique, no 4, 1964, pp. 247-258. [Texte disponible dans Les Classiques des sciences sociales. JMT.]

[11] DE GREEF, E., Introduction à la criminologie, Bruxelles, Vandenplas, Vol. 1, 1946.

[12] JEFFERY, C.R., « An Integrated Theory of crime and criminal behaviour x, Journal of Criminal Law, Criminology and Police Science, 1959, vol. 49 (6), pp. 533-552.

[13] Par exemple KINBERG, O., Les Problèmes fondamentaux de la criminologie, Paris, Cujas, 1960.

[14] WEST, D.J., The Habitual Prisoner, London, MacMillan, 1963.

[15] Cf. Texte d'André Davidovitch, “Statistiques criminelles descriptives. Les niveaux de réalités du phénomène criminel et les modalités de leur expression statistique”. Un article publié dans Déviance et criminalité. Textes réunis par Denis Szabo avec la collaboration d'André Normandeau, pp. 354-367. Paris : Librairie Armand Colin, 1970, 378 pp. Collection U2.

[16] Sellin, Th. et WOLFGANG, M.E., The Measurement of Delinquency, New York, Wiley, 1965.

[17] Pinatel, Jean. Traité de droit pénal et de criminologie (avec BOUZAT, P.) Tome III, Criminologie, Paris, Dalloz, 2e éd. 1970.

[18] Cf le texte de Robert K. Merton, “Structure sociale, anomie et déviance”. Un article publié dans Déviance et criminalité. Textes réunis par Denis Szabo avec la collaboration d'André Normandeau, pp. 132-154. Paris : Librairie Armand Colin, 1970, 378 pp. Collection U2. Source : Robert K. Merton, Social theory and social structures. New York, Free Press, 1949. Traduction d'Henri Mendras, in Éléments de théorie et de méthode sociologique. Paris : Plon, 1964, pp. 167-191.

[19] Cf. Louis Chevalier, “Classes laborieuses et classes dangereuses”. Un article publié dans Déviance et criminalité. Textes réunis par Denis Szabo avec la collaboration d'André Normandeau, pp. 166-174. Paris : Librairie Armand Colin, 1970, 378 pp. Collection U2. Source : Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIXe siècle. Paris : Plon, 1958, pp. III-VII, 465-468.

[20] Cf. à ce sujet le texte d'André Normandeau, “Les « déviations en affaires » et les « crimes en col blanc »”. Un article publié dans Déviance et criminalité. Textes réunis par Denis Szabo avec la collaboration d'André Normandeau, pp. 332-351. Paris : Librairie Armand Colin, 1970, 378 pp. Collection U2. Source : “Les diviations en affaire et le crime en col blanc” in Revue internationale de criminologie et de police technique, no 4, 1964, pp. 247-258. [Texte disponible dans Les Classiques des sciences sociales. JMT.]

[21] CLOWARD, R.A., et OHLIN, L.E., Delinquency and Opportunity. A Theory of Delinquent Gangs, New York, The Free Press of Glencoe, 1960.

[22] Cf. Ouvrage cité supra.

[23] Cf. Edwin E. Sutherland, “Le voleur professionnel”. Un article publié dans Déviance et criminalité. Textes réunis par Denis Szabo avec la collaboration d'André Normandeau, pp. 308-330. Paris : Librairie Armand Colin, 1970, 378 pp. Collection U2. Source : Le voleur professionnel, Paris : Spes, 1963, pp. 141-162.

[24] Cf. Philippe Robert, “La formation des bandes délinquantes”. Un article publié dans Déviance et criminalité. Textes réunis par Denis Szabo avec la collaboration d'André Normandeau, pp. 238-257. Paris : Librairie Armand Colin, 1970, 378 pp. Collection U2. Source : Philippe Robert, Les Bandes d'adolescents, pp. 183-198. Paris : Les Éditions ouvrières, 1966.

[25] Cf. Mustafa Hijazi, “Le vol de voitures”. Un article publié dans Déviance et criminalité. Textes réunis par Denis Szabo avec la collaboration d'André Normandeau, pp. 258-272. Paris : Librairie Armand Colin, 1970, 378 pp. Collection U2. Source : Mustafa Hijazi, Délinquance juvénile et réalisation de soi, pp. 234-252. Paris : Masson, 1966.

[26] Cf. Émile Durkheim, “Définitions du crime et fonctions du châtiment”. Un article publié dans Déviance et criminalité. Textes réunis par Denis Szabo avec la collaboration d'André Normandeau, pp. 88-99. Paris : Librairie Armand Colin, 1970, 378 pp. Collection U2. Source : Émile Durkheim, De la division du travail social, pp. 35-39, 43-48, 64-68. Paris : PUF., 12e édition, 1960. [Texte disponible dans Les Classiques des sciences sociales. JMT.]

[27] Cf. BECKER, Howard S., Outsiders, New York, The Free Press, 1963, p. 9. ERIKSON, Kai T., « Notes on the Sociology of Deviance », Social Problems, 1962, 9, p. 308. KITUSE, John I, « Societal Reaction to Deviant Behaviour Problems of Theory and Method », Social Problems, 1962, 9, p. 253.


Retour au texte de l'auteur: Denis Szabo, criminologue, Université de Montréal Dernière mise à jour de cette page le mercredi 7 juin 2006 14:04
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cegep de Chicoutimi.
 
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