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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Denis Szabo, “CRIMINOLOGIE ET PSYCHIATRIE.” Un article publié dans la Revue internationale de criminologie et de police technique et scientifique, vol. 53, no 2, avril-juin 2000, pp. 173-182. M. Szabo est criminologue et fondateur du Centre international de criminologie comparée (CICC), Université de Montréal. [Autorisation formelle accordée, le 25 mai 2005, par M. Szabo de diffuser tous ses travaux. Autorisation transmise par l'assistante de M. Szabo à l'Université de Montréal.]

[173]

Denis SZABO (2000) a

Criminologie et psychiatrie”. *

Un article publié dans la Revue internationale de criminologie et de police technique et scientifique, vo. 53, no 2, avril-juin 2000, pp. 173-182.

Résumé

En 1999 (RICPTS 1999, p. 461ss), nous publiions une contribution polémique de Laurent Mucchielli, critiquant parfois vertement le contenu d'un ouvrage collectif intitulé "Criminologie et psychiatrie"', publié sous la direction du psychiatre réputé Thierry Albernhe. Le ton et les conclusions de cette contribution ont suscité de vives réactions et par souci tant d'objectivité scientifique que d'esprit de justice à l'égard du directeur et des contributeurs de cette somme encyclopédique, nous reproduisons ici la préface de l'ouvrage due à notre Directeur scientifique Denis Szabo, qui survole cette impressionnante interface entre criminologues et psychiatres, en dénonçant toute entreprise de récupération idéologique ou partisane de la légitimité scientifique, et toute vue réductionniste dans un domaine où une franche approche interdisciplinaire et comparatiste est la condition du progrès scientifique, donc du progrès social. Nous invitons donc nos lecteurs à mettre en juxtaposition les contributions de MM. Mucchielli et Szabo et d'en tirer la seule conclusion utile qui s'impose : que la pluralité des opinions et des appréciations est nécessaire, en sciences sociales, au triomphe de l'objectivité intellectuelle et scientifique, elle-même condition sine qua non de l'utilité sociale des connaissances et de la recherche appliquée.

Summary

In 1999, we published a polemical contribution from Laurent Mucchielli, criticizing at times severely the content of a collective work entitled "Criminology and Psychiatry", which had been published under the guidance of the famous psychiatrist Thierry Albernhe. The style and the conclusions of this contribution rose strong reactions and, both for scientific objectivité and spirit of justice towards the director and the participants of this encyclopaedic publication, we reproduce here the forewords edited by our scientific Director Denis Szabo. It summarizes this impressive interface between crime experts and psychiatrists, while unveiling any ideological or friendly attempt for scientific legitimacy as well as any reducing view in a field where a straight forward interdisciplinary and comparative approach is the condition of the scientific progress and, accordingly, of the social progress. We therefore invite our readers to place side by side MM. Mucchielli and Szabo's contributions and draw from them the only obvious conclusion : opinions and appréciations are in social sciences a real necessity for the triumph of the intellectual and scientific objectivity, itself an absolute must of the social utility of the knowledge and of the applied research.

________________________________

La criminologie, science sociale et appliquée s'alimente aux sources des sciences pénales - juridiques - comme les sciences psychiatrique et psychologique se nourrissent à celles des sciences de l'homme. Son statut, longtemps incertain, fut clarifié et codifié par ce grand serviteur de notre discipline, maître en taxinomie, élève d'Étienne De Greeff, que fut Jean Pinatel. Dans ses écrits, et surtout, dans son Traité (1975), il mit de l'ordre dans le foisonnement d'études consacrées aux criminels (provenant des sciences psychologiques), aux crimes (venant des pénalistes) et à la criminalité (produit par les sciences sociales).

[174]

Jean Pinatel travailla en concorde avec ce grand comparatiste que fut Marc Ancel, qui a redéfini le champ de la politique criminelle humaniste au lendemain du deuxième conflit mondial. Suivant les indications de Jean Pinatel, nous construisions jusqu'à la fin des années 70, des cadres de références théoriques et pragmatiques de la criminologie. Celle-ci était destinée à former des criminologues, chercheurs et intervenants spécialisés dans le vaste champ que constitue la justice pénale, la sécurité publique, son administration, le traitement et la prévention de la criminalité. Nous collaborions étroitement avec la descendance de Marc Ancel telle que Mireille Delmas-Marty ou Christine Lazerges. Nous nous pénétrions des écrits de Jean Carbonnier, de Roger Bastide et d'autres encore qui approfondirent la problématique socio-anthropo-juridique. Sans oublier leur descendance à eux, telle que Norbert Rouland et ses compagnons dont l'œuvre en anthropologie juridique s'impose brillamment sur la scène intellectuelle.

Survint alors le temps des troubles au cours de la décennie de 70-80. Ses effets furent gravement perturbateurs. D'importantes œuvres résultèrent des mouvements d'idées et sociaux radicaux post-soixante-huitards, appelés aussi "post-modernes". Les intellectuels doués, portés par l'esprit du temps visaient la remise en question radicale des fondements mêmes de l'ordre social. Leurs écrits furent amplifiés par les médias dans le vent. Des auteurs tels que Michel Foucault, Pierre Bourdieu, Gilles Deleuze, Jean Lapassade ou Félix Guattari pour ne mentionner que les plus connus occupèrent les devants de la scène. Ils ont jeté de graves troubles dans l'esprit de maints chercheurs dans les sciences des comportements. Ils tentaient aussi à délégitimiser la criminologie, "pseudo-science" subordonnée aux pouvoirs, simples sous-produits des aléas de la procédure pénale à qui revient la responsabilité de définir, de "construire" le crime et le "criminel".

Les épigones heidegeriens, lacaniens, et marxistes ajoutaient au foisonnement des idées, provoquant des débats contradictoires, lançant des défis et, surtout, des excommunions semant ainsi une grande confusion dans les milieux thérapeutiques comme criminologiques. La France n'avait point l'exclusivité de ces débats : ils faisaient rage dans les pays occidentaux des deux côtés de l'Atlantique. Les Drs Basaglia en Italie, Laing en Angleterre, Szasz aux Etats-Unis sont notés parmi les leaders de la "nouvelle psychiatrie" ou de la "nouvelle criminologie". C'est dans ces années que l'on ferme l'Ecole de criminologie de l'Université de Californie à Berkeley, à la vive satisfaction de la droite comme de la gauche universitaire et politique. La relative sérénité des années 60 et 70 appartenait définitivement au passé (A. Bloom, 1987).

Les bases de la légitimité démocratique des pouvoirs publics (législatifs, judiciaires) furent mises en question. Les bases de la connaissance de l'homme (la médecine psychosomatique) furent sévèrement contestées. L'homme résultait d'une construction à partir de relations sociales commandées par des relations de pouvoir. Tout l'édifice, appuyé sur ces évidences jadis incontestées - l'État de droit démocratique, le Vivant dans ses dimensions bio-psychosociales - fut soumis à des critiques radicales et dévastatrices. Il s'est agi de la [175] redéfinition de l'homme, celle de la société, de tous leurs attributs et finalités. Le pouvoir de procéder à cette opération fut mis au centre de la plupart, sinon de tous les intérêts de l'investigation intellectuelle, dans les universités, dans les ministères, dans les organismes comme les Nations Unies ou l'Unesco.

Sur le plan des pratiques, la confusion et la désorientation furent grandes. De quel côté se trouve-t-on ? Auprès de qui se trouve-t-on ? Au nom de qui prend-on la parole ? Quelle est la finalité de la sanction et comment distinguer la victime du coupable ? Mille questions furent posées, et des milliers de réponses forcément contradictoires, souvent confuses, furent proposées. Les lois, l'origine de leur légitimité, étaient entachées par le doute. Le droit était considéré comme simple résultante d'un compromis négocié par des pouvoirs dans des temps révolus et en présence d'autres enjeux entre représentants de pouvoirs, jadis importants. Ce compromis entre défenseurs ou dépositaires d'autres valeurs et d'autres intérêts, ce droit peut-il encore servir de point de référence aux agents chargés d'intervention, de respect des lois, de l'ordre et de la sécurité publiques ? En ont-ils la légitimité ? On devine la réponse d'une majorité bruyante, soutenue par une presse complaisante.

En ce qui concerne l'homme, ne s'est-il pas justement libéré des servitudes de son bagage biologique, héréditaire et génétique ? N'est-il pas, enfin, libéré aussi des forces sociales oppressives, aliénantes ? Ne devient-il pas, enfin, le sujet d'un mouvement dont l'objectif est de refaçonner l'homme ? Comment ? En lui rendant enfin sa liberté pour se redéfinir, en légitimant enfin la transformation de ses désirs en besoins, socialement encouragés, consacrés et légalement autorisés. La cascade de révolutions technologiques ont effectivement transformé, parfois radicalement, les structures et les organisations sociales. Elles provoquèrent un impact profond sur les genres de vie, les aspirations des populations, les dispositions normatives et les orientations aux valeurs. Si les sciences de l'homme ont perdu, dans ces conditions, quelque peu leur boussole, seuls des êtres vivant hors du temps pourraient s'en étonner ou s'en scandaliser.

Les conséquences pratiques de ces vastes mouvements d'idées n'ont pas manqué d'affecter gravement le fonctionnement des institutions. Écoles, hôpitaux, tribunaux, prisons, familles : l'autorité fut contestée de l'intérieur comme de l'extérieur, par des patients comme par des professionnels. Tous étaient devenus soit des victimes, soit des bourreaux. Il n'y avait plus que des « dominants » et des « dominés ». Une nouvelle branche du droit s'est constituée pour traiter de ces problèmes dont le nombre s'accroît chaque jour.

Tous ces bouleversements, qui eurent lieu dans le monde des idées, n'affectèrent que fort superficiellement les drames qui se déroulaient chaque jour sur les théâtres d'opérations de la vie quotidienne. Vols, cambriolages, assassinats, fraudes, corruptions, abus de pouvoir et sexuels - on peut énumérer toute la nomenclature du Code pénal - continuèrent à affliger nos concitoyens. Dans un premier temps, ils furent troublés par les échos parvenant des médias et de la grande presse. Des débats confus se déroulaient d'abord dans des cénacles intellectuels feutrés, puis débordèrent devant le grand public. Parfois, ils touchèrent des milieux professionnels. D'un autre côté le public, inquiet et [176] secoué, a rapidement demandé des comptes aux pouvoirs publics chargés de sa protection. Le problème de la sécurité intérieure devenait aussi important, aux yeux de l'opinion, que celui de la sécurité extérieure. Or, les moyens disponibles pour faire face aux deux types de danger ne se comparèrent guère favorablement au profit de la sécurité des personnes et des biens des payeurs de taxes. Les rapports Delmas-Marty, Cartier, Rassat, la mission, plus récemment confiée au magistrat Truche, ont largement puisé dans l'arsenal conceptuel de la politique criminelle toutefois, sans résultat apparent jusqu'à présent. Le public attend des faits, exige des résultats concrets. La « redéfinition », des problèmes, la recherche d'« alternatives » la révision des « normativités », de leur histoire tortueuse et sinueuse, voire même la dénonciation des injustices, des "affaires", des iniquités de toute sorte, ne satisfont plus une population de plus en plus exaspérée, exigeant la restauration des conditions élémentaires de sécurité et de liberté. La poursuite légitime des idées de la justice sociale, la restauration incontournable des valeurs et des vertus républicaines, le respect indispensable des droits de l'Homme dont la Charte fut paraphée par la France à Strasbourg, ne peuvent plus servir d'excuse dans la faillite des mesures pour assurer la sécurité des personnes et des biens des citoyens. L'aspiration à la décence des dirigeants responsables, pratiquant des vertus simples, est profondément ancrée dans la population.

Les criminologues d'aujourd'hui, comme d'ailleurs leurs collègues psychiatres, doivent lutter sur deux fronts. Au gré des vicissitudes de l'histoire, un front éclipse parfois l'autre. On peut avoir l'illusion momentanée qu'il n'existe plus. Il n'est pourtant que provisoirement occulté. Ce n'est qu'à nos risques et périls que nous nous permettons de l'ignorer. Il s'agit plutôt d'une illusion d'optique. Le front ne manque jamais de s'ouvrir à nouveau.

Le premier front, c'est la lutte pour la justice sociale, contre les exclusions injustifiées, pour la préservation de nos droits individuels et collectifs encadrés par un minimum de solidarité collective. Il s'agit là d'une tâche prioritaire. Elle est "co-naturelle" de notre condition d'intellectuel, de citoyen républicain. Nos règles de la procédure pénale doivent être des remparts par excellence dans la défense de ces droits et de ces libertés. Leur respect ne peut souffrir d'exception. D'ailleurs, les juridictions européennes, à Strasbourg et à Luxembourg, veillent à l'application scrupuleuse de ces dispositions. La condamnation des manquements français à cette législation ne sont pas rares.

Mais, le second front est tout aussi important : il n'existe pas de hiérarchie entre les deux ! La criminalité doit être combattue, grâce à raffinement constant des méthodes préventives, répressives et curatives, mises au point par la criminologie appliquée. Allant main dans la main avec la politique criminelle humaniste, la criminologie appliquée doit expérimenter constamment de nouvelles méthodes d'intervention, instaurées par des recherches en cours dans ses laboratoires, dans ses instituts universitaires. Les écrits qui émanent du jeune « Institut des hautes études judiciaires de Paris », ainsi que des études publiées par l'« lnstitut des hautes études de la sécurité intérieure », illustrent bien l'esprit de cette orientation nouvelle.

[177]

Dans mon esprit, il n'existe pas de contradiction dans la poursuite de nos efforts sur les deux fronts simultanément. Les objectifs tactiques diffèrent. Les problèmes à résoudre sont différents. Les objectifs stratégiques sont cependant les mêmes. Le tout est complémentaire. La réinsertion de la victime dans le procès pénal, l'équipement des services pour restaurer victimes et accusés dans leur dignité d'homme est tout aussi indispensable et prioritaire, pour la criminologie appliquée, que la mise au point de dispositions permettant l'extension des procédures d'arbitrage, de conciliation, de mesures alternatives à l'incarcération, etc. Les nouvelles expériences de la police communautaire, la volonté de rapprocher l'appareil judiciaire des citoyens a de l'importance pour toutes les victimes potentielles que nous sommes. L'aménagement des conditions de détention pour les rendre aptes à préparer les dispositions assurant le déclenchement d'un processus de résipiscence, s'impose de plus en plus. Une telle catharsis, pour le condamné, est une condition indispensable à l'apparition d'une aptitude à réintégrer, en citoyen responsable, la société. Tout doit être fait pour stimuler les synergies favorisant l'inclusion au détriment des passions poussant vers l'exclusion.

Présentés tels quels, nos propos n'invitent pas, espérons-le, à la contradiction. Qui peut s'opposer à l'aide « aux veuves et aux orphelins » ? ! Notre thèse rend compatible la vocation intellectuelle du criminologue, avec ses fonctions de service, d'aide technique ou scientifique, accomplis dans les services publics ou privés. Fonction critique, relation d'aide, collaboration au maintien de l'ordre et de la paix sociale, sauvegarde des libertés publiques, les criminologues deviennent les garants de la dignité de l'homme, de la liberté des citoyens.

Quoi de plus banal que de tels propos ! Et, pourtant, il existe un conflit vif et profondément ancré qui sépare deux publics. D'une part, il y a la vaste cohorte des intervenants hospitaliers, para-hospitaliers ou ambulatoires, des criminologues engagés en tant que professionnels ou exécutant des recherches commanditées par les services publics. D'autre part, il y a tous ceux qui, épousant l'histoire, recherchent la « généalogie » des normes morales qui commandent les normes socio-judiciaires actuelles. Ils considèrent ces dernières comme résultant des jeux ou des luttes de pouvoir entre forces socio-économiques antagonistes, faisant écho d'évidentes réminiscences marxistes. Ils observent par conséquent une attitude plus que réservée et critique à l'égard de la gestion quotidienne de l'appareil de sécurité et de l'administration de la justice. Ce dernier point de vue, qui a conduit jusqu'à l'occultation du terme "criminologie" du vocabulaire courant (Robert, 1986), a causé un dommage considérable à la cause de la réforme socio-judiciaire. Les défenseurs de l'immobilisme, de la manière forte, y ont trouvé amples justifications à leur position. La criminologie appliquée, ainsi occultée dans les milieux intellectuels dominants dans l'Hexagone, a perdu son rôle de critère ou de pôle de référence dans les débats publics.

Jetons un coup d'œil instantané à l'histoire. Tout a commencé au XVIIe siècle lorsque Hobbes, puis Leibnitz, suivis au XVIIIe par Holbach, Helvetius et [178] de la Mettrie ont assimilé l'homme comme la société aux objets constitutifs de la Nature. Ils postulaient aussi que les lois qui gouvernent celle-ci sont universelles. Elles s'étendront à la nature physique, psychique et sociale. Les biologistes prennent les devants de la scène à partir du XVIIIe et du début du XIXe siècles. Ils ont assoupli cette position, cette hypothèse inspirée de la "physique sociale". Ils ont compris plutôt l'homme et la société comme une anatomie "sociale", dont il a fallu scruter les lois et qu'il fallait traiter en conformité avec celles-ci. On expliquait des cas d'espèces, des individus souffrants ou des sociétés en crise comme étant des espèces déviantes, déviant du modèle « anatomique » universel. Les lois gouvernant celui-ci avaient une validité universelle. Elles s'exprimaient, en fin de compte, dans l'idée d'une civilisation -moderne - et universelle. Leur prospérité était due aux bienfaits de la science de la médecine en particulier. Les savants dans leur laboratoire poursuivent inlassablement des expériences, gages de progrès nouveaux. Les réalisations foudroyantes de la technologie, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, semblaient leur donner amplement raison.

L'application des connaissances scientifiques universelles exigeait cependant des aptitudes personnelles, aptitudes affinées et développées au contact avec les réalités : avec des patients, avec des institutions, avec des victimes et des délinquants. Comme en médecine, en science sociale (en criminologie), la connaissance scientifique de l'homme postulait la connaissance concrète du sujet. Finalement, la médecine est autant un art qu'une science ; on peut en dire autant de la pratique de l'intervenant criminologue.

Or, ceux qui s'alignaient sur le premier front furent tributaires d'une épistémologie, inspirant des hypothèses qui appréhendaient la réalité par des méthodes déductives (mathématiques-physiques) ou inductives (sciences biologiques). Ils raisonnaient en termes de "modèles" et cultivaient des niveaux d'abstraction élevés. Il faut admettre que les sciences sociales - dont la criminologie - sont des enfants de ce grand espoir implicite dans des épistémologies holistiques : la capacité d'appréhender des parties à partir du tout. De Darwin à Marx, de Saint-Simon à Comte et Spencer, on anathémisait l'intuition, la sensibilité au singulier, le rôle de la volonté d'un individu en face des forces de son destin, en face du déterminisme qui l'accable. L'individu fut dominé par son anatomie physique, son héritage génétique, chimique, individuel et social. Hormis un miracle, on n'en réchappait pas. Désormais, l'intelligence, informée, fonctionnait suivant le canon de la méthodologie des sciences. Celle-ci éclairait la lanterne du praticien, qu'il soit médecin, soignant des individus, criminologue, soignant des sociétés, comme des particuliers, voire des nations. Ils appelaient cela "la politique scientifique" ; son dérivé est la "politique criminelle".

Toute l'histoire du XXe siècle est une démonstration tragique des conséquences non anticipées de cette démarche. Elle résulte d'une erreur qui découle d'une position épistémologique erronée. Les anticipations produites par déduction ou par induction, s'avérèrent erratiques sinon fausses et leurs conséquences, souvent désastreuses. Le prix à payer pour le choix de stratégies [179] mauvaises déduites ou inspirées à partir de la science fut terrifiant. Ses effets, sur les esprits, bien décourageants, bien démoralisants.

En science sociale et politique, le recours indiscriminé à la méthode déductive connut une faillite retentissante. On prétendait en déduire une loi générale. À partir de celle-ci, existeraient des lois régissant des situations historiques particulières.

Que penser maintenant des résultats provenant de l'application de la méthode inductive ? Etablir des règles basées sur un très grand nombre d'observations et en déduire des lois s'est avéré un exercice aussi futile et dommageable que la démarche précédente. Toute l'histoire de la gestion des vastes services de l'Etat providence, édifié entre la fin du XIXe siècle et celle du XXe, subit une crise qui s'aggrave à partir de la fin du XXe siècle. L'exercice est là pour illustrer une méthode de gestion basée sur des prévisions "scientifiques", recueillies par des techniques inductives. L'examen des résultats dans la gestion de l'emploi, de la santé publique, de l'économie industrielle ou financière n'est pas non plus probant. On a tendance à oublier que l'empirie ne peut point générer des "normes".

Quelles leçons tirer de ces expériences des deux derniers siècles, alors que l'on aborde le troisième millénaire ? La prudence s'impose, bien évidemment chaque fois qu'on suppute l'avenir. Il apparaît cependant de plus en plus nettement qu'il faut comprendre l'homme, le patient, le prévenu, le condamné, la victime, comme un acteur au sein de situations sociales secouées par des crises, des bouleversements, parfois violents et révolutionnaires. Ils sont fortement tributaires de constellations qui sont uniques, exceptionnelles. Elles résultent toutes de circonstances ou de conjonctures historiques singulières.

Les mécanismes déclenchant des passages à l'acte, individuels ou collectifs, relèvent largement de l'accident, du hasard, des opportunités diverses. Ils n'obéissent pas aux déterminismes imposés ou inspirés par un modèle général universel. Il n'y a pas de place pour la "pensée unique".

Le gestionnaire, le clinicien, le diagnosticien, l'homme d'étude comme l'homme de l'art - l'intervenant - réussira dans l'accomplissement de ses tâches dans la mesure où il est à même d'appréhender tous les éléments qui composent une situation ou qui caractérisent un processus complexe. Ce qui est principalement requis ici, ce n'est pas le brio de l'analyste, du manipulateur de concepts théoriques abstraits. La condition d'une réussite consiste dans la capacité d'intégrer, d'amalgamer un ensemble de détails, de faits, d'observations, d'expériences diverses dans une synthèse. Celle-ci alimentera une intuition d'autant plus sûre qu'elle est informée correctement et abondamment. Sans ce don, sans cette capacité de synthèse doublée d'une juste intuition, il est illusoire d'espérer influencer les destinées individuelles ou collectives. Or, c'est bien là l'objectif des sciences psychiatriques comme des sciences criminologiques.

Comment désigner cette qualité, cette capacité d'intervention auprès des individus comme auprès des sociétés ? Comment s'assurer des chances de succès pour porter remède à des situations individuelles ou collectives [180] "déviantes", "criminelles", crimino- ou victimogènes, causant manifestement des dommages et des souffrances à la collectivité comme aux sujets eux-mêmes ? Isaiah Berlin (1996), historien et essayiste anglais réputé, qualifie cette qualité de "sagesse pratique". Il s'agit d'un sens informé pour établir un diagnostic et de faire appel à des "remèdes" qui conviennent, en discernant et en écartant ceux qui ne conviennent pas. Cette qualité (de sagesse pratique), requiert davantage de qualité pour établir des synthèses qu'un esprit analytique pénétrant, brillant pour l'analyse. C'est le même genre de connaissance qu'ont des parents de leurs enfants, des chefs d'orchestre de leurs musiciens, des médecins de leurs patients.

Berlin dénonce cette puissante tentation d'omnipotence, d'omniscience qui imposa à partir du XVIIIe siècle la tendance à accepter le modèle unique de références, déductivement ou inductivement vérifiées, "prouvées". Bien qu'elles soient les fruits de la puissance de l'esprit scientifique, elles ne sont pas qualifiées pour appréhender et pour rendre compte de l'homme et de la société en vue de la diriger. L'influence de ces modèles fut grande dans les sciences de l'homme, de la sociologie à la médecine. Pour ce qui concerne la pratique, l'auteur égrène comme un chapelet la liste des catastrophes qui furent les conséquences directes de cette volonté de diriger l'homme - voir l'eugénisme par exemple - comme les sociétés - voir la planification centrale des dictatures totalitaires, par exemple.

Il s'élève contre la "vivisection" de l'homme et de la société. Il condamne l'expérimentation "in vivo", justifiée par des théories qui, telles quelles, ne sont pas applicables au caractère complexe, souvent évanescent, que constituent les réalités humaines et sociales.

Comment ne pas voir dans les critiques d'I. Berlin un avertissement pour le respect des limites de l'application inconsidérée des méthodes scientifiques à la complexité subtile des relations ou des situations impliquant l'homme ? (Veuillez noter le "h" minuscule). Comment ne pas s'apercevoir que l'accent doit être placé sur l'homme : on doit être attentif à ses particularismes. Ceux-ci le rendent unique parmi les espèces. Ils ne manifestent qu'en second lieu des qualités qui en font des variantes évidentes du "vivant", de l'Homme avec, cette fois-ci, une franche majuscule !

On ne peut pas ne pas être frappé par la dureté de l'attaque de Berlin contre les abus du "scientisme positiviste", tout comme contre les abus de la "modélisation", insinuant une abstraction excessive des relations sociales complexes. Il estime qu'il y a là encouragement et incitation au relativisme qui prévalu dans les sciences humaines au cours des dernières décennies, et auquel la criminologie aussi a payé un lourd tribut. On oubliait, ou plutôt on ignorait le célèbre mot de l'anthropologue Clifford Geertz (1996) : "l'être humain est comme un animal suspendu au milieu d'une toile de significations dont l'enchevêtrement est sa propre œuvre...".

Conclusion : la complémentarité est réelle entre science et art dans le travail du clinicien, alimenté constamment par les apports des sciences humaines, qui modulent son intervention. Un maximum d'informations en filtre. Celles-ci [181] éclairent, à travers sa propre expérience, son talent d'homme de l'art, de diagnosticien et de thérapeute.

C'est bien ce constat qui justifie le foisonnement étourdissant des sujets qui sont traités en criminologie comme en psychiatrie, et qui ont inspiré à Thierry Albernhe le choix des contributions qui composent sont fort volume sur "Criminologie et psychiatrie". Il a ressenti sans doute qu'après deux décennies de traversée de désert, de l'éclipse de la psychiatrie (comme de la criminologie d'ailleurs), au profit d'écrits prophétiques, de cataclysmes épistémologiques, annonçant régulièrement la fin de tout, on touche à sa fin ? Nous fûmes submergés d'écrits littéraires ou historiques parfois laborieux, souvent éblouissants. Le militantisme éphémère et généreux qu'ils inspirent ne compense guère cependant la coupure radicale avec la réalité judiciaire, carcérale, dont les problèmes continuent à affliger notre société. Car les vieux besoins, toujours insatisfaits, sont toujours là, panachés par des nouveaux. La surcharge croissante de l'appareil judiciaire, policier et carcéral finit par frapper de paralysie les autorités suprêmes de l'Etat. Le désordre qui en résultait était à l'origine de la tragédie des pédophiles en Belgique. La légitimité de l'Etat de droit démocratique s'ébranle. La crise belge doit nous servir à tous d'avertissement.

Ce foisonnement d'idées, d'expériences des plus diverses, suggèrent des recoupements multiples, trans- et inter-disciplinaires, trans- et interprofessionnels. Le praticien qui réfléchit au fond de sa bibliothèque ou de son laboratoire tirera des informations justes et sages (Berlin), pour intervenir auprès des victimes, auprès des marginalisés, des exclus, auprès des serviteurs du public, fonctionnaires ou bénévoles qui, souvent au risque de leur vie, ont vocation de nous protéger dans nos personnes et dans nos biens. Et, par dessus tout, dans nos libertés. Notre liberté de vivre sans crainte pour nous et les nôtres dans une société qui a payé son juste tribut à la solidarité et à la justice sociale ne peut faire l'objet d'aucun marchandage, ni d'expérimentations hasardeuses. Sa protection est la raison d'être et la justification finale de l'Etat de droit libéral et démocratique, trésor de la civilisation occidentale.

La zone grise qui couvre les larges plages de notre ignorance de scientifiques et de thérapeutes ne peut justifier des mesures (des alibis) qui, au-dessus d'un seuil raisonnable, mettent en péril la sécurité des citoyens. Notre besoin d'assurer notre sécurité ne justifie cependant en rien l'atteinte portée aux droits de quelque citoyen que ce soit, fût-il accusé. La dignité de l'homme est d'être préservé de toutes les menaces. C'est bien la base du droit commun européen (ou mondial) dont parle la juriste Mireille Delmas-Marty. Et cette défense ne peut souffrir de concession. Dans nos débats publics, peu de résistances sont relevées au niveau des principes. Presque toutes sont cependant cachées - en compagnie du diable - dans les détails, camouflées par les "manques de moyens", qualifiées de "bavures" non sanctionnées, sortes de petites lâchetés qui relèvent de la non assistance à personnes en danger. Voir, encore une fois, l'écœurant déballage d'irresponsabilités devant la Commission d'enquête parlementaire belge, suite à l'affaire Dutroux.

[182]

Réaliser tout cela est sans doute le plus important résultat des lentes mais indispensables retrouvailles de la médecine (psychiatrique), de son art comme de sa science, avec la criminologie, appliquée et empirique, alimentée par les recherches de toutes les sciences sociales et politiques.

Bibliographie

BENDER Th., Politics Intellect and the American University, 1945-1995, in Daedalus, Winter 97.

BERLIN I., On Political Jugement, in The N. Y. Times Review of Books, January 1996, pp. 26-30.

BLOOM A. (1987), L'Ame désarmée, Julliard.

DELMAS-MARTY M. (1995), Pour un droit commun, PUF, Paris.

PINATEL J. (1975), "Traité de droit pénal et de criminologie", Tome M, Criminologie, Dalloz.

ROBERT Ph. (1986). L'état des sciences sociales en France, La Découverte, février 1997, p. 309.



a Professeur honoraire, Président de l'AICLF, Montréal.

* Texte légèrement remanié de la préface à l'ouvrage collectif du même titre, publié sous la direction de Thierry ALBERNHE, aux Editions ellipses, Paris, 1997, p. 15ss.



Retour au texte de l'auteur: Denis Szabo, criminologue, Université de Montréal Dernière mise à jour de cette page le jeudi 5 juin 2014 7:49
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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