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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Claude SOUFFRANT, “Vaudou et développement chez Jean Price-Mars.” In revue Présence Africaine 1969/3 (N° 71), pp. 9-18. [L'auteur nous a accordé le 24 mars 2016 son autorisation de diffuser ce texte en libre accès à tous dans Les Classiques des sciences sociales.]

[9]

Claude SOUFFRANT, s.j., [1933- ]

sociologue, professeur de sociologie retraité de la Faculté d'ethnologie,
de l'Université d'État d'Haïti.

Vaudou et développement
chez Jean Price-Mars
.”

In revue Présence africaine, 1969/3, no 71, pp. 9-18.

LA RELIGION, EMBLÈME NATIONAL [9]
LE VAUDOU, EMBLEME HAÏTIEN ? [10]
LE VAUDOU, OBSTACLE À L'ÉVANGELISATION ? [11]
LE VAUDOU, OBSTACLE AU DÉVELOPPEMENT ? [16]


Le Docteur Jean Price-Mars est mort le premier mars dernier dans sa résidence de Pétionville en Haïti. Cette perte affecte toute la société haïtienne. Car ce personnage était un symbole national. H fut l'initiateur et le chef de file de la résistance haïtienne à l'occupation américaine de 1915 à 1934. Résistance non plus militaire mais culturelle. Face à l'envahisseur étranger, il fallait sauver l'âme haïtienne, sauvegarder l'identité nationale, revaloriser notre patrimoine culturel.

De cette conjoncture naquit en Haïti un regain d'intérêt et de sympathie pour cette religion qu'est le Vaudou. Ainsi parla l'Oncle, l'ouvrage célèbre de Jean Price-Mars est, en même temps qu'un manifeste de l'indigénisme haïtien, une défense et une illustration de la religion vaudou [1].

LA RELIGION, EMBLÈME NATIONAL

Toute société humaine possède un certain nombre de traits communs ans membres du groupe et caractéristiques de ce groupe. Ces facteurs de cohésion et d'intégration peuvent être divers. Dans certaines communautés nationales c'est, entre autres, la religion qui joue ce rôle d'emblème national. Aussi dans les affrontements entre peuples, dans les tentatives de colonisation et de décolonisation, dans les efforts de domination et d'indépendance le facteur religieux joue-t-il un rôle non négligeable [2]. Amputer un peuple de sa religion c'est brouiller son identité,  c'est altérer sa personnalité,  c'est miner sa volonté [10] de vivre et de survivre comme groupe autonome, c'est user sa capacité de résistance aux emprises étrangères.

On sait le rôle d'idéologie mobilisatrice qu'a joué l'Islam, par exemple : « Dans le passé, écrit Maxime Rodinson, il a certes joué un rôle dans les luttes de classes, à côté de son rôle proprement religieux et de son rôle de symbole nationalitaire dans les luttes contre l'étranger. Facteur d'identité nationalitaire, il a servi de drapeau (concurremment avec d'autres facteurs) à la lutte contre l'étranger. H se réduisait alors à un mot d'ordre simple et entraînant, un mot d'ordre purement fondé sur l'identité, sans aucun recours aux dogmes ni à la foi : « Nous sommes musulmans, héritiers d'un patrimoine glorieux, » prestigieux, adhérents à une communauté qui fut bâtie sur » des principes justes, bons et sains. Nous ne devons pas nous » soumettre à d'autres qui ne nous valent pas » [3].

Ce n'est pas par hasard que les luttes nationalistes offensives ou défensives se sont portées si volontiers sur le terrain religieux. L'histoire des mouvements messianiques et des mouvements missionnaires est, dans sa trame profonde, l'histoire de compétitions nationalitaires.

LE VAUDOU, EMBLÈME HAÏTIEN ?

Une société se reflète dans le miroir de sa religion. La société haïtienne projette sa dualité fondamentale, sa cassure profonde dans sa répartition religieuse : le Vaudou, religion africaine, est l'apanage des masses ; le christianisme, religion occidentale, est l'apanage de l'élite. Ce clivage n'est certes pas étanche. Des interférences se produisent grâce à un christianisme populaire, grâce aussi à des adhésions vaudouesques jusque dans les classes élevées. Mais la ligne de démarcation, en gros, subsiste.

Or le Vaudou n'a guère en Haïti, comme l'Islam ailleurs, le rôle d'emblème national et d'idéologie mobilisatrice. Certes, il est encore jusqu'aujourd'hui une réalité religieuse vivante qui concerne et affecte la grande majorité du peuple haïtien, Mais c'est une réalité décriée. Détestée. Elle est perçue et vécue, sous l'influence notamment de l'évangélisation chrétienne, comme un paganisme, une superstition, une tare personnelle à extirper, une honte nationale à cacher. En discréditant ainsi le Vaudou on a traumatisé le peuple haïtien et cassé un de ses ressorts.

Ce traumatisme religieux est à situer dans un contexte global. Il ne se comprend que comme un élément d'une situation sociale totale. Le peuple haïtien, comme les autres peuples de couleur, [11] colonisés, dominés, sous-développés, est pris dans l'engrenage de cette espèce de dialectique du Maître et de l'Esclave qu'Henri Desroche appelle judicieusement la « suzeraineté des « ants... ants » sur la vassalité des « és...és » : Développants et développés, planifiants et planifiés, enseignants et enseignés, aidants et aidés, évangélisants et évangélisés » [4].

Cette relation à sens unique, excluant la réciprocité, ne peut se fonder que sur la disqualification des hommes et des choses indigènes. Elle ne peut se maintenir que sur une large base englobant, dans le même discrédit, les différents aspects de la vie d'une nation : économiques, technologiques, linguistiques, religieux.

Le Haïtien pratique le Vaudou mais cette religion n'est pas une religion.

Il parle créole mais cette langue n'est pas une langue.

Il produit des richesses mais ces richesses ne sont pas ses richesses.

Il a ses façons de travailler mais ces techniques ne sont pas des techniques.

Ainsi vidée d'elle-même, comment une société ne serait-elle pas, pour une domination étrangère, une proie facile, pour une action nationale de récupération et de relèvement, un morceau difficile ? N'est-ce pas cette aliénation que dénonçait Jean Priée-Mars dans la préface de son Ainsi parla l'Oncle : « C'est que ceux qui ont été pendant quatre siècles les artisans de la servitude noire parce qu'ils avaient à leur service la force et la science, ont magnifié l'aventure en contant que les nègres étaient des rebuts d'humanité, sans histoire, sans morale, sans religion, auxquels il fallait infuser n'importe comment de nouvelles valeurs morales, une nouvelle investiture humaine... Dès lors tout ce qui est authentiquement indigène — langage, mœurs, sentiments, croyances — devint-il suspect, entaché de mauvais goût... »

Le problème du Vaudou, en Haïti, des religions traditionnelles dans les pays du Tiers-Monde, est au cœur même du problème du développement défini comme passage d'une société traditionnelle à une société moderne.

LE VAUDOU,
OBSTACLE À L'ÉVANGELISATION ?

Deux écoles de pensée ont,  en Haïti,  évalué le fait vaudouesque. Chrétiens et marxistes, au regard de principes et en [12] vue d'objectifs différents, aboutissent à la même conclusion que le Vaudou est, pour le développement d'Haïti, un facteur négatif. « Dans le portrait que nous essayons de faire de l'homme haïtien, dans le bilan que nous essayons d'établir de ses chances et de ses handicaps, le Vaudou apparaît comme une réalité en fin de compte négative, comme un essai maladroit et combien inefficace de résoudre, ou plutôt d'oublier les vrais problèmes » écrit l'éditorialiste de la revue Rond-Point, dans un numéro consacré au Vaudou dans la vie et les lettres haïtiennes [5].

L'école catholique a commencé par dénier au Vaudou le titre de religion. Elle y a vu un culte superstitieux, satanique. Ce culte, le clergé a entrepris de le supprimer au profit du catholicisme. De le supprimer non pas seulement par la prédication évangélique mais par la force brutale [6].

L'école marxiste a plaqué sur le Vaudou, de façon mécanique, le slogan célèbre de « l'opium ». Le Vaudou, à en croire M. Jacques Alexis, serait l'opium du paysan haïtien : « Le Vaudou est le reflet de notre infrastructure arriérée, d'une civilisation de la houe et de la machette dans un monde de tracteurs et de machines perfectionnées, le reflet du caractère semi-féodal de notre société. Le Vaudou est un opium... » [7].

C'est dans ce contexte de pensée qu'il faut placer, pour la comprendre et l'apprécier, la sociologie religieuse du chef de file de l'école indigéniste d'Haïti.

D'emblée, Price-Mars revendique pour le Vaudou le titre de religion. S'appuyant sur la définition proposée par Émile Durkheim, il démontre que « le Vaudou est une religion parce que tous les adeptes croient à l'existence d'êtres spirituels qui vivent quelque part dans l'univers, en étroite intimité avec les humains dont ils dominent l'activité ». Ces êtres invisibles constituent un Olympe innombrable formé de dieux dont les plus grands d'entre eux portent le titre de Papa ou Grand-Maître et ont droit à des hommages particuliers.

Le Vaudou est une religion parce que le culte dévolu à ses dieux réclame un corps sacerdotal hiérarchisé, une société de fidèles, des temples, des autels, des cérémonies et, enfin, toute une tradition orale qui n'est certes pas parvenue jusqu'à nous [13] sans altération mais grâce à laquelle se transmettent les parties essentielles de ce culte.

Le Vaudou est une religion parce que, à travers le fatras des légendes et la corruption des fables, on peut démêler une théologie, un système de représentation grâce auquel, primitivement, nos ancêtres africains s'expliquaient les phénomènes naturels et qui gisent de façon latente à la base des croyances anarchiques sur lesquelles reposent le catholicisme hybride de nos masses populaires » [8].

On peut certes discuter les arguments de Price-Mars ; comme on peut discuter la définition durkheimienne [9]. Car il n'est, de la religion, aucune définition qui soit incontestable et incontestée. Les critères ne sont pas plus intangibles pour établir que le Vaudou est une religion que pour démontrer qu'il n'en est pas une. Une large part d'arbitraire, de conventionnel marque les définitions usuelles. On ne voit donc pas au nom de qui, au nom de quoi on peut refuser, péremptoirement, au Vaudou d'être une religion.

Dira-t-on que le Vaudou est une vulgaire superstition ? Ces jugements de valeur, ces stéréotypes bourrés d'ethnocentrisme ne assortissent pas à la science sociologique. Du point de vue où nous nous plaçons ici, une religion est une religion et les processus d'évolution des diverses religions ne sont pas, au fond, tellement dissemblables. Comme toute chose vivante, une religion naît, croît, s'emmembre et s'équipe progressivement. Le christianisme, par exemple, n'a pas toujours eu la splendide armature intellectuelle que nous lui connaissons aujourd'hui. Il a emprunté sa conceptualisation philosophique à la pensée païenne. Mais ce perfectionnement est survenu après des siècles, au fur et à mesure que, religion populaire, il gagnait les élites.

Et puis, il est courant que les religions, l'une l'autre, comme pour faire valoir chacune sa propre marchandise, se déprécient, se dénigrent. Superstition, aliénation, elles se renvoient l'une à l'autre, tour à tour, ces pieux compliments. Le Vaudou est, pour le catholicisme, superstition. Le catholicisme est, pour le marxisme, aliénation. On voit donc quels préjugés axiologiques sont sous-jacents à ces appellations.

Ces jugements téméraires s'étendent de la nature du Vaudou à son destin. Chrétiens et marxistes haïtiens font chorus pour prédire que le Vaudou mourra, qu'il mourra bientôt, qu'il mourra du développement intellectuel et industriel... « En somme, écrit le R.P. François Gayot, il y aura un dépassement du [14] Vaudou dans une montée humaine totale, dans un développement de l'homme dans toutes ses dimensions culturelles, économiques, sociales et religieuses. On a écrit que les « loas mourront le jour où l'électricité fera irruption dans les campagnes, le jour où les machines agricoles henniront dans les champs, le jour où les habitants sauront lire et écrire ». Je crois que ce n'est ni la variable économique seule ni la variable technique seule qui auront raison du Vaudou, c'est, en même temps, tout un ensemble de facteurs [10]. »

Ces pronostics sur la mort du Vaudou sont à situer dans la longue histoire des pronostics sur la mort des religions. Les matérialistes du 18e siècle ne promettaient pas longue vie au christianisme : Cette religion, selon eux, devait disparaître au fur et à mesure que disparaîtraient l'ignorance et la peur [11].

Pour être moins mécaniciste, le matérialisme dialectique de Karl Marx n'est guère plus optimiste sur l'avenir de toute religion, y compris la religion chrétienne : « En général, le reflet religieux du monde réel ne pourra disparaître que lorsque les conditions du travail et de la vie pratique présenteront à l'Homme des rapports transparents et rationnels avec ses semblables et avec la nature. La vie sociale, dont la production matérielle et les rapports qu'elle implique forment la base, ne sera dégagée du nuage mystique qui en voile l'aspect, que le jour où s'y manifestera l'œuvre d'hommes librement associés, agissant consciemment en maîtres de leur propre mouvement social. Mais cela exige dans la société un ensemble de conditions d'existence matérielle qui ne peuvent être elles-mêmes le produit que d'un long et douloureux développement [12]. »

Le développement donc, le développement omni-latéral de l'homme sera mortel à la religion. Tel est, sur l'avenir du Vaudou, le sentiment du chrétien. Tel est aussi, sur l'avenir du christianisme, le sentiment du marxiste.

L'avenir dira ce que valent ces vues eschatologiques, ces anticipations utopiques. L'actualité historique nous montre d'ores et déjà que les croyances religieuses, les manifestations, les expressions, les justifications de la religion, chez les individus comme chez les collectivités, changent, se transforment, se réinterprètent, au fur et à mesure que se hausse le niveau de développement culturel,  ce Les dieux montent en même temps [15] que leurs fidèles », observait au Brésil M. Roger Bastide [13].

Ce développement culturel se reflète même dans le passage d'une religion à l'autre, d'une religion « intellectuelle » à une religion « populaire », du Vaudou au catholicisme. Car, ainsi que le notait Karl Marx : « Les religions respectives sont divers degrés de développement de l'esprit humain. »

Ce qui est douteux c'est que le progrès du savoir élimine toutes les croyances et toutes les pratiques vaudouesques. Dans les pays industrialisés, en effet, subsistent et prolifèrent superstitions, sectes, devins, mages, voyants, cartomanciens [14]. On a enregistré même une recrudescence née (suprême chance du Vaudou) du vide spirituel créé par la grand'ville... [15].

Reste qu'on observe en civilisation urbaine une récession de la pratique religieuse et une folklorisation des cérémonies du culte. Cela est vrai pour le Vaudou dans les villes haïtiennes. Mais cela est tout aussi vrai pour le catholicisme dans plusieurs grandes villes [16].

On voit donc avec quelle circonspection il faut parler du dépérissement des religions et de la disparition du Vaudou. C'est que rien n'a la vie plus dure qu'une religion. Malgré des décades de persécution, le communisme russe n'est pas parvenu à tuer la foi religieuse au cœur du paysan soviétique. Malgré la persécution anti-vaudouesque de 1941, l'Église catholique n'est pas parvenue à tuer le Vaudou au cœur du paysan haïtien. Et si l'Église d'Haïti a succombé à la tentation de la violence, c'est que sa prédication anti-vaudouesque est longtemps demeurée prédication dans le désert.

Cet échec ne tient-il pas pour une part à ce refus hautain de considérer le Vaudou pour ce qu'il est : Une religion, dont les valeurs religieuses sont considérables. En tout cas adaptées à la mentalité et à la société paysanne d'Haïti.

Contre le mariage survenu entre le catholicisme et la culture paysanne en Haïti, on a poussé de hauts cris, au nom de la pureté du catholicisme. Mais enfin, qu'est-ce qu'un catholicisme pur ? Est-ce la première fois que la religion chrétienne, dans un pays, emprunte aux religions indigènes, à la culture locale ? [16] Le catholicisme pur qu'on voudrait importer est-il si pur de tels emprunts ? Le problème n'est donc pas que le catholicisme emprunte. Il est que ces emprunts ne soient pas anarchiques, arbitraires mais sélectifs. Le critère de la sélection étant la compatibilité avec la foi chrétienne. Le syncrétisme catholico-vaudou, en Haïti, pose, fondamentalement, le même problème que le modernisme ou que le progressisme défini comme collusion entre christianisme et marxisme. Qu'il y ait, dans le catholicisme haïtien, intrusion d'éléments étrangers, incompatibles avec la foi chrétienne, il faut le prouver. Le prouver pour des points précis et par des études sérieuses.

C'est bien par ce mariage, cette fécondation mutuelle, cet enrichissement réciproque avec la culture ambiante, avec les hommes et les choses du cru que le catholicisme, dans un pays, s'incarne, prend visage national. Le leader du mouvement indigéniste haïtien n'en demandait pas plus. « Beaucoup de mes compatriotes, écrivait à cet égard Jean Price-Mars, sont trop fiers ou trop paresseux pour lire une œuvre scientifique écrite par un Haïtien. C'est parmi ce groupe que s'est créée la légende bête que je préconise un retour vers l'Afrique, parce que j'ai cherché les origines de mon peuple et de ses croyances sur la terre où s'érigent les pyramides et où le métissage des races produisit les plus inextricables des problèmes ethnographiques [17]. »

H ne s'agissait donc pas pour Price-Mars de détourner les Haïtiens d'embrasser une religion prétendue étrangère. Car les choses étrangères peuvent, à certains égards et à certaines conditions, être enrichissantes. D'ailleurs, en cette ère de planétisation, en ce monde moderne marqué par la rapidité des moyens de communication, l'extension des moyens de diffusion, l'internationalisation des circuits commerciaux, la généralisation des échanges culturels, les particularismes nationaux se font de plus en plus anachroniques. Quelle muraille de Chine peut aujourd'hui empêcher un Haïtien de rencontrer et de rallier le catholicisme ou le marxisme ?

Dans l'optique de Jean Price-Mars, la réhabilitation du Vaudou n'est pas une protestation contre l'évangélisation mais contre une certaine manière d'évangéliser.

LE VAUDOU,
OBSTACLE AU DÉVELOPPEMENT ?


Le problème des rapports entre religion et développement [17] doit être étudié dans une perspective non pas statique mais dynamique ; non pas abstraite mais concrète.

Au vrai, il n'existe pas de religion en général. Non plus que de religion qui serait, en soi, opium ou ferment. C'est une affaire de cas, d'époque, de milieu, de circonstances. Tout dépend de l'utilisation qu'on fait d'une religion comme moteur ou comme frein. Tout dépend de la direction du mouvement qu'on lui imprime : révolutionnaire ou réactionnaire. Le Vaudou n'est, en soi, pas plus paralysant que stimulant. Il peut être l'un et l'autre, l'un ou l'autre selon les gens qui le manipulent, selon les conjonctures où il est vécu.

Ainsi à l'époque de la guerre de l'indépendance d'Haïti, le Vaudou fut le ressort des combattants. Aussi est-on étonné que les communistes haïtiens, dans leurs efforts ouverts ou clandestins de mobilisation populaire, aient négligé de tirer parti de ces « terribles points de résistance paysanne » [18] que sont les Hounforts. À une telle utilisation, un marxisme, non dogmatique mais adapté à la paysannerie haïtienne et à son niveau actuel de conscience, ne s'opposerait peut-être pas... Du moins en première étape. N'est-ce pas Henri Lefèvre qui écrivait : « Historiquement on peut se demander si le matérialisme a représenté la philosophie des classes opprimées, révoltées ou révolutionnaires ; une étude plus attentive semble montrer que les mysticismes ou les hérésies ont beaucoup plus et beaucoup mieux que le matérialisme stimulé et orienté des masses [19]. »

En réalité, dans l'état actuel des choses, les croyances et les pratiques vaudouesques sont-elles, dans le paysannat haïtien, un frein au développement socio-économique ? La réponse à cette question ne peut être fournie que par des recherches empiriques, des enquêtes sociologiques, des monographies montrant, en fait, dans telle région donnée, à telle époque précise, compte tenu de l'ensemble des facteurs sociaux, l'influence du Vaudou sur le développement en Haïti. De telles études manquent.

Des analyses de Jean Price-Mars sur les sentiments religieux des masses haïtiennes [20], on peut dégager l'hypothèse suivante : Le village haïtien est, dans certains cas, un milieu sacral. La religion est pratiquement la seule action culturelle qui s'y exerce. Pas d'écoles. Pas de journaux. Pas de syndicats. [18] Pas de coopératives. Pas de parti politique... Pas de foyers d'éducation agricole ou sociale. Le monopole du religieux est presque absolu. Même les services sociaux, quelquefois, passent par la médiation du religieux. Le temporel n'y est donc que le canal profane, l'ombre du religieux. Ce temporel n'a ni autonomie ni consistance, son efficacité propre est masquée par un halo mystique.

Cette hypersacralisation des structures détermine, par contrecoup, une hypersacralisation des mentalités. Le paysan est polarisé vers l'au-delà et le divin. Ses préoccupations, son espoir désertent l'ici-bas et l'humain pour se projeter dans le surnaturel. Le bas niveau de vie, les intempéries qui gâchent les récoltes sont expliqués par des causes surnaturelles. L'efficacité agricole ou médicale est demandée, de préférence, à des personnages religieux mettant en œuvre des moyens surnaturels. Le développement, la promotion économique et sociale sont peu désirés et mollement recherchés, les choses ne pouvant s'arranger que dans l'au-delà.

C'est donc par défaut et par carence du secteur social que le secteur religieux est, dans la campagne haïtienne, ce qu'il est : pléthorique, aliénant.

Claude SOUFFRANT

Licencié en philosophie.



[1] Jean Price-Mars : Ainsi parla l'Oncle, Essais d'Ethnographie, Paris, Compiègne, 1929.

[2] Ce rôle est bien mis en relief dans l'ouvrage de Marcel Merle : L'Anticolonialisme Européen de Las Casas à Marx, Paris, Armand Colin (Coll. U), 1969.

[3] Maxime Rodinson : Islam et Capitalisme, Paris, Seuil, 1966, p. 237.

[4] Henri Desroche :  Sociologies Religieuses, Paris,  P.U.F.,  1968, pp. 172-173.

[5] Revue Rond-Point, Port-au-Prince, juin-juillet 1963, n° 8, « Le Vaudou dans la vie et les lettres haïtiennes ».

[6] Ici il faudrait se référer à la vaste littérature catholique anti-vau-douesque. Mais ces positions, dans l'ensemble et pour l'essentiel, se trouvent exprimées dans l'ouvrage collectif : Robert Montilus et autres, Études sur le Vaudou, Mexico-Cuernavaca. Cidoc 1966, 164 p.

[7] Jacques Alexis, cité par Alain Ramire : « Pour une culture populaire haïtienne », in Frères du Monde, Bordeaux, 1966, nos 43-44 (Haïti enchaînée), p. 68.

[8] Jean Price-Mars : Ainsi parla l'Oncle, p. 32.

[9] Cf. Hervé Carrier : Psycho-sociologie de l'appartenance religieuse, Rome, Université Grégorienne, 1960, pp. 3642.

[10] François Gayot in Études sur le Vaudou, p. 91.

[11] Là-dessus, cf. par ex. Pierre Naville : D'Holbach et la philosophie scientifique au 18e siècle, Paris, Gallimard, 1967.

[12] Karl Marx, Friedrich Engels : Sur la Religion, Paris, Éditions sociales, 1968, pp. 136-137.

[13] Roger Bastide : Les Religions Africaines au Brésil, Paris, P.U.F., 1960, p. 459.

[14] Cf. Émile Pin : Pratique Religieuse et Classes Sociales, Paris, Spes, 1956, pp. 400405.

Pour une présentation plus générale de ce sujet, voir Joseph Folliet : « Naissance et mort des Religions », in Histoire des Religions, Paris, Bloud et Gay, tome 5.

[15] Cf. Roger Bastide : Les Amériques Noires, Paris, Payot, 1967, p. 229.

[16] Cf. Henri Desroche : « Société Industrielle et Pratique Religieuse », in Socialisme et Sociologie Religieuse, Paris, Cujas, 1965, pp. 367-377.

[17] Jean Price-Mars, cité par Pradel Pompilus et les Frères de l'Instruction Chrétienne, Manuel illustré d'Histoire de la littérature haïtienne, Port-au-Prince, Henri Deschamps, 1961, p. 563.

[18] Jacques  Alexis : Les Arbres Musiciens, Paris, Gallimard,  1957, p. 78.

[19] Henri Lefèvre : La Somme et le Reste, Paris, La Nef, 1959, 2 vol.,

[20] Jean Price-Mars : Ainsi parla l'Oncle, chap. 6,  « Les  sentiments religieux des Masses Haïtiennes ».



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 25 juin 2017 12:32
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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