RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Claude SOUFFRANT, “Catholicisme et négritude à l'heure du Black Power.” In revue Présence Africaine, 1970/3, N° 75), pp. 131-140. [L'auteur nous a accordé le 24 mars 2016 son autorisation de diffuser ce texte en libre accès à tous dans Les Classiques des sciences sociales.]

[131]

Claude SOUFFRANT, s.j., [1933- ]

sociologue, professeur de sociologie retraité de la Faculté d'ethnologie,
de l'Université d'État d'Haïti.

Catholicisme et négritude
à l’heure du Black Power
.”

In revue Présence africaine, 1970/3, no 75, pp. 131-140.

Nous sommes à l'heure du pouvoir noir. Les intellectuels noirs sont de plus en plus nombreux à refuser l'imitation servile du Blanc, le dénigrement systématique de leurs valeurs propres, à opter pour une culture neuve, originale, authentiquement noire. Dans un ouvrage récent, Les Amériques Noires, Roger Bastide indique en ces termes, ce chemin de la négritude, en Haïti, par exemple : « À partir de là tout un mouvement s'instaure qui est non plus révolte mais bien plutôt création d'une culture neuve, d'une culture fruit des nègres de » Tropiques et que J.S. Alexis a défini admirablement du nom de réalisme merveilleux » [1].

Cette prise de conscience ethnique, cette réhabilitation de soi à ses propres yeux, cette redécouverte de son particularisme, de sa dignité ne sont pas sans susciter, chez les plus lucides d'entre les Noirs, un vaste soupçon. Soupçon au sujet de tous les apports économiques aussi bien que culturels venant du monde blanc. À cette suspicion universelle, comment la religion échapperait-elle ? La religion catholique, s'interroge le Monde noir, n'est-elle pas une religion blanche ? [2].

On n'a pas à chercher longtemps dans les œuvres des ténors du Monde noir pour trouver à cette question une réponse affirmative. Qu'il nous suffise de citer ce poème de René Depestre dans son dernier recueil, Un arc-en-ciel pour l'Occident chrétien :

« Je ne reste plus assis sous un arbre
Dans l'attente de vos miracles

[132]

Le petit Christ qui souriait en moi
Hier soir je l'ai noyé dans l'alcool
De même j'ai noyé les Tables de la Loi
De même j'ai noyé tous vos Saints sacrements
Ma collection de papillons ce sont les Monstres
Que vous avez lâchés sur mes rêves d'Homme Noir
Monstres de Birmingham monstres de Pretoria
Je collectionne vos hystéries
Je collectionne vos tréponèmes pâles.
Je m'adonne à la philatélie de vos lâchetés
Me voici un nègre tout neuf
Je me sens enfin moi-même
dans ma nouvelle géographie solaire
Moi-même dans la grande joie de dire adieu
à vos dix commandements de Dieu
à vos hypocrisies à vos rites sanglants
Aux fermentations de vos scandales !
Moi-même dans le feu de mes veine »
qui n'a jamais prié
Moi-même dans ce radium de ma couleur
qui n'a jamais plié le genou
Moi-même dans cet arbre royal de mon sang
qui n'a jamais tourné vers l'occident
Des feuilles de soumission
Moi-même dans la  géométrie  de mes  lions
Moi-même dans la violence de mon diamant
Moi-même dans la pureté de mon cristal
Moi-même dans l'allégresse de ranimer
Pour vous le volcan  de ma négrerie ! » [3]

*
*     *

Religion blanche, « ruses, tabous, histoires de Blancs » [4] en quel sens le catholicisme le serait-il ?

Ce n'est pas en dix pages qu'on peut prétendre épuiser ce sujet inépuisable. La question « se vaste et complexe. Elle peut être abordé® de divers points de vue. Pour ma part, mon propos n'est pas exégétique. Je ne m'arrêterai pas à établir que le Message évangélique  a une intention et une portée  universalistes, [133] je ne disserterai pas de l'essence du christianisme. Je ne me livrerai pas à une enquête historique pour montrer comment le judéo-christianisme s'est adapté à des cultures différentes ; quelles furent aux temps de l'esclavage et de la colonisation, les positions de la Hiérarchie catholique face au problème noir [5].

Reste que l'Église Catholique est une réalité sociologique. Elle existe, en 1969, différente, dans des pays différents qui s'appellent le Cameroun, les États-Unis, Haïti. Elle y existe avec un personnel ecclésiastique qui est tel, avec une pratique missionnaire qui est telle, avec une doctrine qui est à tel moment de son évolution. C'est cette Église Catholique-là, celle que voilà hic et nunc sur le terrain que le monde noir, en combat aujourd'hui pour son émancipation, affronte. C'est celle-là qui nous juge et que nous jugeons.

On peut discuter pour savoir si les Noirs ont eu raison ou tort de se détourner des dieux de leurs pères et d'adopter, pour guide, la Bible. Mais acceptons comme un fait accompli l'existence de millions de Noirs qui se réclament du catholicisme et voyons si et de quelle façon ils peuvent y imprimer leur marque et leur coloration.

Les idées, même religieuses, ne sont pas indépendantes du milieu socio-culturel qui leur a fourni leur sol et leur terrain privilégie d'implantation. Sans verser dans ce réductivisme sociologique qu'on prête au marxisme et prétendre que la religion « se borne à traduire en un autre langage les formes matérielles de la société et ses nécessités vitales immédiates » [6], il est bien évident que les conceptions religieuses d'une collectivité humaine se ressentent de son histoire, de sa géographie [7], de sa technologie [8], de son économie, de sa stratification sociale, de sa structure professionnelle [9].

C'est déjà le cas de la Bible dont les exégètes nous assurent que ses représentations religieuses reflètent les conditions d'une [134] époque et d'un milieu : « Viciâmes du préjugé selon lequel la Bible, livre « édifiant », ne doit contenir de la religion que les manifestations les plus pures, écrit à cet égard le R.P. Jacques Guillet, nous oublions qu'elle est le livre d'un peuple tout entier et qu'il lui appartient au contraire de recueillir sous des formes effectivement pures d'illusions, mais non de réactions humaines, toutes les attitudes vraiment religieuses de l'homme devant Dieu, des plus grossières aux plus héroïques. Les psaumes comportent la gamme complète de la prière et l'appel le plus simple du primitif, du moment qu'il est une prière authentique y trouve sa place » [10].

L'élaboration doctrinale qui a découlé de cette source biblique obéit à la même loi d'enracinement et d'interaction dialectique. Combien l'enseignement social des Églises chrétiennes est en symbiose avec l'histoire et la conjoncture sociale de l'Occident, Érnst Troeltsch l'a bien montré. On connaît son monumental ouvrage, chef-d'œuvre de sociologie historique : Les enseignements sociaux des Églises chrétiennes et des groupes chrétiens [11]. En une vaste fresque qui va de l'Évangile jusqu'au XVIIIe siècle, Troeltsch, au dire de Gabriel Labras, « nous propose une analyse des relations entre les fait » sociaux et les idées à chaque moment grave où le christianisme et le monde se rencontrent avec éclat... Cette pensée chrétienne qui dépend de facteurs sociologiques interprète diversement les dogmes — Trinité ou Rédemption — dans chacun des trois types où elle s'incarne » [12].

Ainsi donc le catholicisme, n'est pas cette doctrine monolithe et immuable que d'aucuns imaginent. Il est très largement tributaire de ses milieux d'implantations. Dans cette perspective la requête de la négritude est que le catholicisme refasse aujourd'hui dans le monde noir ce qu'il a fait hier dans le monde blanc. En marge de certaines formulations et de certaines codifications rigides qui se veulent universelles, la sequela christi, semble pouvoir se donner, dans les conditions différentes des différents pays noirs, des expressions inédites. Un christianisme noir n'est donc pas inconcevable.

*
*    *

[135]

Mais quel est donc ce monde noir auquel il faut que le catholicisme colle et comment ?

À l'encontre des idéologies universalistes et unitaristes masquant la domination d'un groupe par un autre, il faut avouer les particularismes. L'homme ne naît pas un ce homme » mais français ou camerounais, américain ou haïtien, bourgeois ou ouvrier, noir ou blanc. On appartient toujours à quelque groupe.

L'Homme noir n'est certes pas un bloc monolithe. Au cours d'une ce longue marche » historique, il s'est différencié au hasard des implantations géographiques et des croisements culturels. Le Martiniquais n'est pas le Sénégalais comme l'Anglais n'est pas le Suédois. Mais surtout l'homme noir est en train de se différencier socialement. Il se disloque en bourgeois et en prolétaires.

D'où crise du concept même de négritude. À l'époque où la dialectique du maître et de l'esclave jouait principalement entre le colonisateur blanc et le colonisé noir, il était possible de mobiliser les Noirs indistinctement sur le thème de la négritude. Mais voici les indépendances, voici les Noirs au pouvoir, voici, à l'intérieur des pays noirs, la naissance et la formation des classes sociales, voici, jouant entre noirs désormais, la dialectique du maître et de l'esclave. Du coup, la négritude, en Haïti [13], aussi bien qu'en Guinée [14] est dénoncée comme une idéologie qui masque la divergence et l'opposition des intérêts économiques entre noirs, comme « une vaste nuit où tous les chats sont gris » [15].

Cette sous-estimation du facteur racial est courante chez les théoriciens noirs d'inspiration marxiste. Qu'on relise le passage consacré à l'analyse du concept de négritude dans l'ouvrage, par ailleurs remarquable de Mr. Ahmed Sekou Touré, L'Afrique et la Révolution. De cette analyse l'inspiration marxiste est évidente et évident aussi un refus complet de prendre en considération le facteur racial. On voit pourquoi. On connaît la théorie marxiste des rapports entre infrastructure et superstructures. On sait comment le marxisme a été aplati en déterminisme économique. On sait que des commentateurs et des adeptes ont, à l'encontre même de la pensée authentique du Maître, érigé l'économique en facteur prédominant [16], reléguant le reste au rang d'épiphénomènes négligeables.

[136]

Certains marxistes noirs comme René Depestre par exemple, sont plus soucieux d'intégrer leur négritude à la grille du marxisme classique. « On sait que Marx, écrit l'auteur du Minerai Noir, tout en déniant aux dogmes spirituels un rôle décisif dans le processus historique d'une société déterminée, les tient toutefois pour des réalités sociales qui, si elles n© peuvent changer le cours général de l'Histoire ont la possibilité d'en modifier les contours, le rythme, les modalités. C'est pourquoi la question de couleur, l'idéologie coloriste est une réalité sociale qui, en tant que telle, a influé sur le développement de notre Histoire Nationale et dans certains moments de grave crise sociale, a modifié le rythme et les modalités de la lutte des classes dans le pays » [17].

Du coup, le jeu des éléments à prendre en compte, leur enchevêtrement, leur imbrication, leur chassé-croisé n'en devient que plus complexe et plus subtil. Le particularisme racial, le particularisme noir doit-il s'effacer sans plus devant la solidarité de classe et la solidarité de religion ? « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous », cette consigne doit-elle jeter sans réserve le prolétaire africain dans les bras du prolétaire français ? Si oui, n'est-ce pas maintenir l'un sous la coupe de l'autre ? « Il n'y a plus ni juif, ni grec, ni esclave, ni homme libre, ni homme, ni femme ; en Jésus-Christ vous ne faites tous qu'un » [18]. Cette maxime chrétienne doit-elle jeter le prêtre noir, sans réserve, dans les bras du missionnaire blanc ? Si oui, n'est-ce pas maintenir l'un aux postes de commande et l'autre en seconde zone ?

Quelque soucieux que soient les catholiques et les communistes noirs d'assurer au sein de leurs organisations respectives l'union qui fait la force, ils ne peuvent méconnaître qu'à l'heure actuelle, le monde noir, dans son ensemble et dans chacun de ses membres, pâtit, en tant même que noir, d'une situation spécifique, particulière. Quoi qu'il en soit, au plan des définitions savantes du concept de race, quoi qu'il en soit du bien-fondé des prétentions d'un groupe ethnique à s'estimer supérieur à un autre, la situation de fait existe d'une discrimination basée sur la couleur. De la traite des Noirs à l'assassinat du Pasteur Luther Kong, il y a tout au long de l'histoire un rude chemin de croix qui est très proprement le calvaire d'une race. René Depestre, encore lui, a égrené en strophes finement ciselées le chapelet de misères :

[137]

« La traite des Noirs n'a pas eu lieu. C'est l'invention d'un historien dément. Il n'y a pas en Afrique une petite plage nommée Ouidah d'où partaient vers l'Amérique des cargaisons de bétail noir...

« On n'a pas fait d'eux une race de cuisiniers, de coupeurs de canne, de balayeurs, de palefreniers, de cireurs, de vidangeurs, de garçons et de filles de mille emplois subalternes. On ne les a pas condamnés à être des bras à tout faire, à tout décrotter, à tout niveler, à tout rincer ; à tout frotter, à tout faire briller pour le bien-être des Blancs !

« On ne les a pas relégués à l'arrière des trains et des autobus. On ne leur a pas fermé au nez les Églises, les écoles, les magasins, les restaurants, les cinémas, les salons de coiffure, les jardins publics, les piscines, les plages, les bibliothèques... » [19].

Le facteur racial ne se laisse donc pas réduire au facteur social et culturel. La promotion du Noir, en tant que noir, est un problème spécifique qui requiert des dispositions et des dispositifs particuliers.

C'est pour faire face à cette situation et la redresser que les Noirs veulent se reprendre en main et reprendre en main tous les leviers qui commandent leur promotion ou leur stagnation. Et l'un de ces leviers c'est la religion.

*
*     *

On sait, en effet, le rôle social de la religion comme agent d'attestation, de contestation ou de protestation. N'est-ce pas l'objet de cette science qu'est la sociologie religieuse que d'étudier ces facteurs non-religieux de la religion ? C'est en certains cas, par et à travers la religion qu'un groupe social prend conscience de sa solidarité et renforce sa cohésion. Or il est piquant de noter que, dans certains pays noirs, même après des siècles de catholicisation ce n'est pas la religion catholique qui joue ce rôle intégrateur et mobilisateur mais bien les vieilles religions indigènes, populaires, nationales, celles-là mêmes que  l'orthodoxie  chrétienne  nomme  hérétiques ou  païennes.

Dans des moments de crise et d'effervescence nationale où le groupe noir s'agglomère, se resserre dans une communion plus étroite, se recueille pour puiser dans son fonds le plus profond de quoi bander ses énergies, ce sont les religions traditionnelles qui fournissent le ressort souhaité. Ce n'est pas le catholicisme, ce superficiel vernis d'emprunt, bien au contraire. [138] La méfiance vis-à-vis de lui redouble car il est étranger. Étranger dans son état-major, étranger dans son personnel, étranger dans ses apports et ses appuis économiques, étranger dans son langage et sa problématique, étranger d'une étrangeté que ne suffisent pas à lever deux ou trois éléments noirs triés par les Blancs, selon des critères blancs et fonctionnant comme la courroie de transmission du système.

Le cas d'Haïti est, à cet égard, exemplaire. On connaît le rôle galvanisateur du vodou dans la mobilisation des niasses pour la guerre de l'indépendance d'Haïti. Dans son ouvrage, Les mouvements religieux de Liberté et de Salut des peuples opprimés, Vittorio Lanternari n'a pas manqué de retenir cet exemple suggestif entre tous [20].

À une autre date clé de l'histoire d'Haïti, à l'époque de l'occupation américaine de 1915, face à l'Anglo-Saxon-protestant, c'est moins par notre culture française et notre religion catholique que nous nous sommes définis, que par notre culture haïtienne dont le vodou est l'ingrédient religieux. H n'est, pour s'en rendre compte que de relever les thèmes majeurs de la littérature indigéniste qui a fleuri dans le sillage du manifeste de l'haïtianisme que fut à cette époque l'ouvrage du Docteur Price-Mars, Ainsi parla l'Oncle.

Si telle est la fonction des religions traditionnelles dans des pays noirs, ne convient-il pas de reconsidérer certaines attitudes négatives prises à leur égard ?

On voit tout d'abord qu'on ne peut sans discernement et a priori leur appliquer la catégorie marxiste de l'opium. Leur conviendrait peut-être davantage ce que Marx dit des sectes : « La première phase dans la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie est marquée par le mouvement sectaire... Ces sectes, leviers du mouvement à leur origine, lui font obstacle dès qu'il les dépasse ; alors elles deviennent réactionnaires. Enfin, c'est là l'enfance du mouvement prolétaire, comme l'astrologie et l'alchimie sont l'enfance de la science » [21]. Ainsi donc, dans la perspective marxiste, les religions traditionnelles peuvent être tenues aussi bien pour frein que pour moteur de la Révolution et du développement. Pour calmant aussi bien que pour excitant. Tout dépend des cas concrets. Le marxisme peut certes, en cette matière, nous fournir des hypothèses mais il ne nous dispense pas d'études empiriques sur des dossiers précis pour évaluer l'impact d'une religion sur le progrès social. Bien plus, [139] l'histoire nous incline vers des vues plutôt optimistes sur les rapporte entre religions « païennes » et animation populaire. N'est-ce pas Henri Lefèvre qui écrivait : « Historiquement on peut se demander si le matérialisme a représenté la philosophie des classes opprimées, révoltées ou révolutionnaires ; une étude plus attentive semble montrer que les mysticismes ou les hérésies ont, beaucoup plus et beaucoup mieux que le matérialisme, stimulé et orienté les masses » [22].

Pour longtemps encore peut-être, le problème se posera, dans des pays noirs, de la coexistence et de la compétition entre catholicisme et religions indigènes. Cette compétition est, pour une part, l'une des formes de la compétition entre le patrimoine national et les forces étrangères. Un catholique a droit au respect de ses croyances et de ses pratiques religieuses. Un protestant également. Pourquoi le vodouisant n'aurait-il pas droit aux mêmes égards ? Pourquoi 1© catholicisme face au vodou n'abdiquerait-il pas l'esprit de croisade et d'inquisition pour adopter l'esprit œcuménique qu'on admire aujourd'hui dans ses rapports avec le protestantisme ? L'Irénisme, qui n'est pas syncrétisme, n'interdit pas cet échange et ce dialogue qui visent à un enrichissement mutuel, à la proposition respectueuse et pacifique d'une vérité religieuse qu'on estime plus haute. Mais la mission est une véritable agression culturelle et religieuse contre l'âme d'un peuple quand des missionnaires blancs ou blanchis envahissent un pays et saccagent ses traditions religieuses sous prétexte d'y briser les idoles et d'en extirper l'erreur. Si l'histoire de la campagne catholique contre le vodou haïtien était écrite, on serait stupéfait de constater à quel mépris de l'homme et de sa liberté religieuse, à quel viol armé de la conscience des gens peut conduire', en toute bonne foi, un certain zèle missionnaire. On croira peut-être que je pousse le tableau au blanc, au sens précis où les blancs diraient que je le pousse au noir. Qu'on se réfère au roman de Jacques Stéphen Alexis, Les arbres musiciens. Quel documentaire poignant de ces déprédations tragiques !

Au rebours de cette fureur iconoclaste, on rêve d'une pédagogie religieuse qui se placerait à l'enseigne de Socrate et de sa maïeutique [23]. Qui respecterait les Noirs et leur acquis religieux. Qui les aiderait, dans leur ligne propre, à partir de leur propre fond, à croître, à grandir, à se dépasser. N'est-ce pas réalisme de penser que cette maïeutique ne sera pratiquée [140] sans réticence que par des pédagogues noirs eux-mêmes ? [24].

La liberté et la fierté de soi recouvrées dans la sphère religieuse, aspireront, par osmose, à se revendiquer dans d'autres domaines.

Ce respect de la personnalité de l'autre ne se recommande pas seulement au titre de je ne sais quel vague moralisme. C'est une affaire d'efficacité. Les croyances, les croyances religieuses ne s'inculquent ni ne s'extirpent par la force. Engels ne saurait être soupçonné, en ce domaine, de sentimentalité. Son but avoué (cf. La critique du Programme de Gotha et d'Erfurt) était non pas de tolérer toutes les sortes possibles de liberté de conscience religieuse, mais bien de libérer les consciences de la fantasmagorie religieuse. Pourtant, ce même Engels se moque de la naïveté de ceux qui pensent supprimer la religion par ordre du Muphti.

En outre, le respect du terrain, de ses conditions particulières, de ses caractéristiques socio-culturelles est une condition du succès de toute implantation, quelle qu'elle soit. Le catholicisme aussi bien que le marxisme, aussi bien que le « développement » ne peuvent prendre dans un milieu s'ils lui tombent dessus comme un bloc erratique. Ils ne prennent que s'ils épousent les conditions propres de ce milieu.

Il y a un modèle français du socialisme. Il y a une voix chinoise du marxisme. Il y aurait peut-être aussi, mutatis mutandis une façon, camerounaise, sénégalaise, ou haïtienne d'être catholique, de suivre Jésus-Christ.

Claude SOUFFRANT

Sociologue haïtien.



[1] Roger Bastide, Les Amériques Noires, Paris, Payot, 1967, p. 223.

[2] Cf. Meinrad Hebga, « Un malaise grave », in Personnalité Africaine et Catholicisme, Paris, Présence Africaine, 1963, pp. 7 à 15.

[3] René Depestre, Un arc-en-ciel pour l'Occident chrétien, Paris, Présence Africaine, 1967, pp. 13-14.

[4] René Depestre, op. cit., p. 12.

[5] Pour l'aspect proprement théologique de la question, je renvoie au petit ouvrage, excellent, du R.P. Congar : L'Église catholique devant la question raciale, Paris, U.N.E.S.C.O., 1955, 63 p.

Cf. aussi : Des prêtres noirs s'interrogent, Paris, Éditions du Cerf, 1956 ; surtout les études de Meinrad Hebga et de Gérard Bissainthe.

Sans oublier le brillant travail d'Engelbert Mveng : « Structures fondamentales de la prière négro-africaine », in Personnalité africaine et Catholicisme.

[6] Émile Durkheim : Les formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, Alcan, 1912, p. 605.

[7] Cf. Roger Bastide : Éléments de sociologie religieuse, Paris, Colin, 1935, en. 7 : « Conditions géographiques de la vie religieuse. »

[8] Cf. Eugène Dupréel : Sociologie générale, Paris, P.U.F., 1948, pp. 206 à 224 : « Religion et technique. »

[9] Cf. Roger Bastide : Éléments,.., ch. 8 : « Les conditions sociales de la vie religieuse. »

[10] Jacques Guillet : Thèmes bibliques, Paris, Aubier, 1950, p. 81.

[11] Die Soziallerren der christlichen Kirchen und Gruppen, 1912. Traduction anglaise : The Social Teaching of the Christian Churches, 1931. Aucune traduction française encore.

[12] « Christianismes sociaux et sociologie du christianisme chez Ernst Troeltsch », avant-propos par Gabriel Lebras, Archives de Sociologie des Religions, janvier-juin 1961, p. 5.

[13] René Depestre : « Jean Price-Mars et le mythe de l'Orphée noir ou les aventures de la négritude », in L'homme et la société, revue internationale de recherches et de synthèses sociologiques, janvier-mars 1968, pp. 171 à 181.

[14] Cf. Ahmed Sékou Touré : L'Afrique et la Révolution. Paris, Présence Africaine (sans date) : « Au sujet de la négritude », pp. 188 à 195.

[15] René Depestre : Op. cit., p. 177.

[16] Cf. Henri Desroche. « Dernière instance et premier rôle », à propos de l'ouvrage de Louis Althusser : Pour Marx, in Archives de Sociologie des Religions, janvier-juin 1967, pp. 153-157.

[17] René Depestre : Op. cit., p. 178.

[18] Saint Paul : Épitre aux Gatates, 3, 28,

[19] René Depestre : Un arc-en-ciel pour l'Occident chrétien, pp. 115-117.

[20] Vittorio Lanternari, Les mouvements religieux des peuples opprimés, Paris, Maspero, 1962, pp. 177-180.

[21] Cf. Henri Desroche, Socialisme et sociologie religieuse, Paris, Cujas, 1955, p. 205.

[22] Henri Lefèvre : La somme et le reste, Paris, La Nef, 1959, 2 vol., p. 83.

[23] Nous nous référons ici au portrait de Socrate-éducateur tracé par Henri Bergson dans Les deux sources de la morale et de la religion, Paris, Félix Alcan, 1934 (seizième édition), pp. 59-61.

[24] Pour un plus ample développement sur toutes ces considérations, nous renvoyons à l'ouvrage d'Henri Desroche, Sociologies religieuses, Paris, P.U.F., 1968, ch, 7 : « Sociologie religieuse et sociologie du développement. »



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 25 juin 2017 10:51
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
Commanditaires




Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref