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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Claude SOUFFRANT, “Actualité de Jacques Roumain”. In revue Europe, 1er septembre 1976, pp. 64-83. [L'auteur nous a accordé le 24 mars 2016 son autorisation de diffuser ce texte en libre accès à tous dans Les Classiques des sciences sociales.]

Claude SOUFFRANT, s.j., [1933- ]

sociologue, professeur de sociologie retraité de la Faculté d'ethnologie,
de l'Université d'État d'Haïti.

Actualité de Jacques Roumain.”

In revue Europe, 54, 569 (Sep 1, 1976), pp. 64-83.

Introduction [64]
I — L'homme : indications biographiques [65]
1. L'homme : indications biographiques [65]
2. Jacques Roumain : ses idées littéraires [67]
3. Jacques Roumain : ses idées religieuses [68]
II — Gouverneurs de la rosée : Sa place dans l'œuvre de Roumain [73]

1. Le thème religieux [74]
A. Une Religion de « rogations ». [74]
B. Une religion de résignation [77]
C. Une religion contraire à l'accumulation [79]
CHRONOLOGIE DE JACQUES ROUMAIN [82]


INTRODUCTION

« La conscience d'une contradiction entre la religion et le développement social est avant tout une idée d'occidentaux. Cela leur évite d'assumer la critique de l'impérialisme et de reconnaître qu'il est l'obstacle majeur et le frein par excellence. » écrit Pierre Fougeyrollas dans son ouvrage Où va le Sénégal [1].

Le cas haïtien, étudié à travers l'œuvre d'un Jacques Roumain, invite à nuancer de telles généralisations. Haïtien, militant réfléchi et avisé, Roumain n'est pas un occidental. S'il a emprunté, adopté et appliqué à un contexte national particulier de son pays les apports de l'Occident à la science universelle, ce ne fut pas, nous le verrons dans l'analyse de son œuvre, sans discernement critique et sens aigu de la relativité des conceptions humaines.

Militant communiste, ses positions politiques, en outre, le situaient à l'opposé de l'impérialisme. Il ne l'a pas ménagé : ses écrits, ses emprisonnements et sa mort en témoignent. Il ne l'a pas sous-estimé : ses écrits politiques en sont garants.

Et pourtant, quoique ni occidental, ni pro-impérialiste, l'analyse patiente et serrée de ses œuvres montre bien [65] qu'il avait « la conscience d'une contradiction entre la religion et le développement social », parce qu'il avait perçu cette contradiction dans la réalité haïtienne.

C'est cette conscience topique, née de son expérience d'animation « révolutionnaire » des masses haïtiennes qu'il exprime, sous la forme utopique d'un roman. Comme Émile Zola, exprime une recherche topique sur les problèmes ouvriers de son époque dans un roman utopique intitulé le Travail.

Si l'on en arrive ainsi à sous-estimer certains aspects du problème du développement comme les freins religieux, si l'on en vient à se méprendre sur l'identité de ceux qui les soulignent, n'est-ce pas parce qu'on n'étudie pas assez les auteurs indigènes qui appartiennent au Tiers-Monde par leur naissance et toute leur expérience de vie et de travail ? Qu'on ne les connaît ni ne les fait connaître ? Qu'on ne prête pas une attention suffisante aux voix originaires du Tiers-Monde, celles qui parlent du dedans plutôt que du dehors ?

Mais procédons à la présentation de notre romancier, de son roman et du thème religieux. Notre lecture commentée, tentera de saisir, au-delà même de la lettre du texte, la logique profonde de la pensée de l'auteur ; le sens qui ne se découvre qu'en prolongeant, dans une ligne cohérente avec son expression, sa réflexion. Ici comme ailleurs, une lecture n'est pleinement fidèle, qu'en dépassant le texte tout en en respectant la ligne fondamentale.

Notre commentaire ne s'oriente pas vers l'analyse de la structure interne de l'œuvre. De préférence, elle se préoccupe de montrer comment tel thème du roman rejoint les observations de toute une lignée de sociologues, les notations de toute une tradition sociologique.

I — L'homme :
indications biographiques


Jacques Roumain naquit le 4 juin 1907 dans la ville de Port-au-Prince d'une famille bourgeoise et mulâtre. Il commença ses études secondaires au Collège Saint Louis de Gonzague de Port-au-Prince et les acheva en Suisse. Puis, en Espagne, il tâta de l'Agronomie, mais sa vocation était ethnologique, et c'est dans cette discipline qu'il se fixa. Il étudia à Paris, en Sorbonne, à l'Institut d'Ethnologie et à l'Institut de paléontologie humaine, devint l'assistant, au Musée de l'Homme, du Professeur Paul Rivet. En 1939, il devint membre de la société des américanistes de Paris. Ces études et ces travaux, il les poursuivit, vers 1940, à Columbia University de New York. Ce séjour aux États-Unis le mit en contact direct avec le problème et le mouvement noir américain, élargit, au-delà de son pays, ses perspectives et ses activités militantes. Dans le monde scientifique et [66] littéraire de son temps, Roumain entretenait de hautes relations. Après avoir participé au congrès des écrivains pour la défense de la culture, nous le retrouvons séjournant près d'un an à La Havane, aux côtés du grand poète Nicolas Guillén qui d'ailleurs lui consacra une élégie.

Le caractère internationaliste que nous trouverons à la pensée de Roumain s'enracine dans cette large expérience internationale.

Ethnologue, il fonda, en Haïti, en 1941, le Bureau haïtien d'ethnologie. Il donna une vive impulsion aux recherches ethnographiques en Haïti. Mais sa contribution personnelle se réduit à deux ouvrages : Une monographie, Le sacrifice du Tambour Assotor. Et une Contribution à l'étude de l'ethnobotanique précolombienne des Grandes Antilles.

Le Bureau d'ethnologie créé par Roumain avait des attributions de recherches. Et ces recherches portèrent principalement sur la religion populaire haïtienne. Comme la sociologie française naissante avec Durkheim qui s'était presque exclusivement orientée vers l'étude des « Formes élémentaires de la Religion ». Il multiplia, aidé de ses collaborateurs, des études sur le Vaudou haïtien et s'engagea dans la défense des Vaudouisants « persécutés ».

Homme politique, Roumain, dès 1934 avait fondé le premier parti communiste haïtien. Personnalité séduisante, il fut un chef de file de la Jeunesse de son temps. Président d'honneur de la fédération des Jeunesses Haïtiennes, il suscita des admirateurs passionnés et des disciples fervents parmi lesquels, le romancier Jacques Alexis. Alexis se réclame lui-même et se fait gloire de cette paternité. Il préfaça le recueil des Œuvres Choisies de Roumain publié à Moscou [2]. Il fait revivre Roumain dans ses romans. Contribuant ainsi à garder et à idéaliser cette haute et noble figure dans la mémoire collective des Haïtiens (Voir le numéro spécial d'Europe, janvier 1971).

Le trait caractéristique de la personnalité de Roumain, celui qu'il faut retenir pour comprendre son œuvre, le rayonnement et l'actualité de cette œuvre, c'est le poète noir-américain Langston Hugues, son ami, qui l'a le mieux exprimé : « Roumain est un des très rares Haïtiens de la classe bourgeoise qui ait compris et sympathisé avec l'état désespéré des paysans opprimés dans son île et qui se soit occupé de remédier aux misérables conditions de vie de 90% de la population haïtienne exploitée par les grands monopoles du Café et par la finance étrangère (National City bank de New York) » [3].

Ce cheminement nous montre comment Roumain fut préparé à écrire son chef-d'œuvre Gouverneurs de la Rosée. Car plus encore peut-être que par son œuvre proprement scientifique, c'est par un chef-d'œuvre littéraire que Roumain a mérité sa célébrité internationale. Ce roman, publié à [67] Port-au-Prince puis à Paris après sa mort, en 1944 fut traduit en 17 langues et connut de nombreuses ré-éditions.

L'histoire même de la diffusion internationale de ce livre est significative. Gouverneurs de la Rosée parut après la mort de son auteur, en Haïti, en 1944, en pleine guerre mondiale. Ces circonstances défavorables réduisaient ses chances de dépasser le cercle national et d'atteindre le public international. Même la mort de Jacques Roumain fut annoncée avec deux ans de retard, le 22 mars 1946 par l'hebdomadaire Les lettres françaises. Mais cette même publication, dans le même numéro ajoute : « Il a laissé un dernier livre qui vient de paraître à Haïti et dont on dit qu'il est son chef-d'œuvre. Espérons le connaître bientôt en France ». Ce souhait est très vite comblé. Roumain écrivain est présenté au public français, deux mois plus tard, dans le numéro du 10 mai 1946. Gouverneurs de la Rosée est publié par les Éditeurs Français Réunis, la même année et sans cesse réédité depuis. Et une présentation du roman est publiée par Les lettres françaises le 5 février 1948.

Depuis, les rééditions se sont succédé continument jusqu'à aujourd'hui. Et les traductions en langues étrangères aussi se sont multipliées sans interruption. Traductions qui témoignent du rayonnement international de cette œuvre : et de cette figure.


2 — Jacques Roumain :
ses idées littéraires


En littérature, Jacques Roumain est un novateur. Il appartient à cette école dite indigéniste qui, en Haïti, rompt avec la littérature d'imitation servile des modèles étrangers, des thèmes français et prend pour matière de son œuvre la littérature nationale. Cette bifurcation témoigne du nationalisme de l'auteur. Et c'est ce caractère national que Jean Price-Mars, préfacier de La Montagne ensorcelée, le premier récit paysan de Roumain, souligne et loue : « C'est la note émouvante de nouveauté que la jeune littérature apporte dans notre milieu que cette préoccupation de se servir des possibilités de ce milieu pour élaborer l'œuvre d'art... Jacques Roumain est l'un des promoteurs de ce splendide mouvement ».

Jacques Roumain prend donc pour sujet de son œuvre romanesque la vie du paysan haïtien. Et cette œuvre littéraire est conçue comme service du peuple, comme arme de combat pour le développement du paysannat défavorisé : « Si sa pensée n'est pas action, écrit Roumain, le poète n'est pas libre, il ne l'est pas s'il ne s'astreint à la nécessité impérieuse de choisir. De choisir entre la démocratie socialiste et le fascisme... et plus particulièrement dans notre temps son art doit être une arme de première ligne au service du peuple. » [4]

[68]

Et cela à l'exemple de « Maïakovski qui mettait son art au service de la lutte contre le typhus ».

Roumain a expliqué jusque dans le détail comment une œuvre littéraire pouvait ainsi être mise au service du peuple. D'abord quant au fond, il souhaite que l'œuvre ait « un contenu de classe ». À ce fond, il souhaite certes « allier la beauté de la forme ». Mais une forme qui, elle aussi, témoigne d'un souci de rester en contact, de garder la communication avec le peuple. Et la langue utilisée par l'écrivain est de ce point de vue pour Roumain une pierre de touche :

La langue n'est pas étrangère à la lutte des classes. Par exemple le développement des forces sociales peut être facilement suivi depuis le XVIIe siècle jusqu'à la Révolution Française à travers l'étude, dans la poétique, des périphrases stéréotypées qui avaient pour but de fuir le vulgaire, le plébéien, le populaire et par l'exclusion ou l'inclusion de certains mots qui montraient clairement le mouvement des classes dirigeantes.

Ces positions littéraires sont merveilleusement mises en œuvre dans ce merveilleux roman populaire de fond et de forme qu'est Gouverneurs de la rosée.

Mais ce qu'il convient de souligner ici, c'est que ce souci de promotion populaire, cette préoccupation du développement va introduire dans la pensée de Roumain un nouvel élément. Au-delà de l'action de défense et d'illustration de la culture populaire injustement dénigrée, au-delà de l'action de réhabilitation des valeurs de ce monde paysan haïtien, Roumain passe à la préoccupation du relèvement économique et social de ces masses noires. Et c'est au marxisme qu'il demande une méthode d'analyse pour penser cette promotion et cette révolution qui, selon lui, en est le moyen. Là gît le dilemme même de la pensée de Roumain, et plus tard d'Alexis : Comment marier nationalisme et marxisme ? Comment concilier une théorie axée sur la race avec une théorie axée sur la classe ? L'une qui tend à replier le monde noir sur lui-même pour l'exalter. L'autre qui tend, pour le promouvoir, à ouvrir le monde noir sur le monde tout court pour l'y dissoudre ?

Voyons comment cette pensée, avec son ambigüité fondamentale va se déployer dans le domaine religieux.

3 — Jacques Roumain :
ses idées religieuses


Roumain reçut, dès sa plus tendre jeunesse, une instruction et une éducation religieuses au collège des Frères de l'Instruction Chrétienne, à Port-au-Prince où il commença ses études. De cette formation que lui est-il resté, parvenu à [69] l'âge adulte ? Quelle attitude manifeste-t-il dans son œuvre envers la religion ?

Un épisode important de la vie de Roumain doit ici être évoqué pour éclairer cette attitude : Son acerbe polémique contre le clergé catholique « autour de la campagne antisuperstitieuse », suivant le titre de sa brochure sur le sujet. Cet épisode se situe vers 1941-1942, à la fin donc de la vie de Roumain. Et c'est cette vision de la religion qui passe dans Gouverneurs de la Rosée.

Déjà bien avant cette polémique, dans une étude intitulée : Griefs de l'homme noir, publiée dans un ouvrage collectif l'homme de Couleur, paru en 1939 à Paris, Roumain fidèle à son optique de défense et illustration des valeurs nègres, reprochait au christianisme dominant de reléguer, avec injustice et légèreté les religions populaires et traditionnelles, comme le Vaudou dans les ténèbres extérieures de la superstition. Le Vaudou, pensait Roumain, n'a rien de satanique ni de magique. Il n'est ni plus ni moins qu'une religion populaire. Une religion populaire comme il en existe partout : « L'Haïtien n'est ni plus ni moins superstitieux qu'aucun autre peuple. Les pratiques dites superstitieuses auxquelles il se livre ont un caractère universel » [5].

Il faut ici élargir le débat et montrer dans quelle problématique générale se situe la problématique religieuse de Roumain. Notre auteur était d'un pays où le monde urbain se réclame du catholicisme et impute le Vaudou au monde rural. La dévalorisation du Vaudou par le catholicisme est la variante haïtienne d'un phénomène assez général. Une religion dominante tend à perpétuer sa domination par la dévalorisation théorique des religions rivales dominées. En vertu de ce procédé, les religions populaires traditionnelles, comme les messianismes non-chrétiens sont souvent présentées comme des obstacles au développement religieux, politique et économique de ceux qui les pratiquent. Cataloguées comme superstitions, comme magies, on leur dénie toute valeur proprement religieuse. On les tient pour des dégradations des religions chrétiennes officielles comme la culture rurale est tenue non pas pour une entité originale, mais pour une dégradation de la culture urbaine. Les religions chrétiennes officielles, comme le catholicisme, soit disant pur de tout syncrétisme, étant seules tenues pour vraiment religieuses.

Quelle discrimination idéologique, quel préjugé axiologique sous-tend cette classification, on l'a bien montré : « Nous avons signalé que la religion populaire est rangée pour une part dans la catégorie des superstitions, rejetées du catholicisme comme théologiquement aberrants, ces phénomènes sont également déclarés non religieux comme relevant de la magie. Mais on peut se demander si un tel emploi du terme magie n'est pas quelquefois une forme sécularisée de l'anathème contre les superstitions. En effet, tel culte de saint guérisseur [70] peut être considéré par les théologiens comme d'essence catholique et parfaitement orthodoxe et se présenter dans la conscience de certains fidèles comme typiquement magique. Dès lors, tout en conservant la distinction classique entre magie et religion, on peut rechercher si, dans certains cas, le culte et les dévotions ne traduisent pas des croyances et attitudes magiques ou superstitieuses indépendamment des rationalisations de la théologie savante. Il est scientifiquement impossible de fixer la frontière a priori » [6]. À l'inverse, tel culte, décrété magique ou superstitieux, comme le Vaudou haïtien peut être vécu par certains de ses adeptes de manière très purement et très authentiquement religieuse. Cet arbitraire axiologique qui tranche du religieux et du non-religieux selon les patterns d'une certaine tradition méconnaît le fait que c'est au nom même de leur propre conception de la religion que certains répugnent à assujettir leur « religiosité » à la régulation de l'Église dominante. D'où cette résistance religieuse populaire à l'emprise ecclésiastique qui a été signalée en divers milieux [7]. Résistance qui s'apparente à la résistance que la « mystique » oppose certaines fois à la « théologie » [8].

Cette disqualification théorique des religions populaires devait conduire dans la pratique à un impérialisme religieux imposant par la force aux masses le modèle religieux du groupe dominant. Déjà, contre les croyances populaires métropolitaines Arnold Van Gennep déplorait des comportements agressifs : « Ces croyances et observances ont été décrites par des prêtres, non en vue d'une étude objective, comme nous le faisons maintenant mais dans un but avoué et officiellement encouragé de destruction » [9]. Ce zèle destructeur, franchissant les limites de l'Occident, se donnant carrière dans un monde nouveau, un univers étranger et donc étrange et donc suspect, se renforçant de l'appui du bras séculier, brillera en des exploits de répression dont la campagne catholique contre le Vaudou haïtien demeure un exemple éclatant.

*
* *

Frein au développement religieux (conçu comme alignement sur les conceptions religieuses des Églises Chrétiennes Officielles), les religions traditionnelles sont présentées aussi comme frein au développement de la conscience sociale des masses. Comme un opium fomentant la résignation à leur condition sociale. Comme une évasion dans l'imaginaire, dans l'irrationnel face à une réalité sociale traumatisante ». En dehors du christianisme, nous dit-on, vous trouverez partout l'homme écrasé par Dieu ou Dieu écrasé par l'homme. Les religions fatalistes, fétichistes, quiétistes écrasent l'homme sur la puissance de Dieu... seul le christianisme unit l'homme  [71] à Dieu » [10]. Cette position générale et a priori du problème est, déjà elle-même piégée, car il est bien vrai, en effet, que la prédication islamique en Côte d'Ivoire par exemple incite à la soumission [11]. Mais il est tout aussi vrai que la catéchèse catholique de la providence en France vers 1848 incitait au fatalisme [12].

On sait que certaines entreprises de développement s'évertuent à susciter dans la masse ce qu'on pourrait appeler une mentalité prométhéenne, à opérer une mobilisation psychologique [13] qui secoue la résignation de la population à sa condition actuelle, la fait aspirer à une meilleure condition sociale et la met en branle à la conquête de ce mieux-être.

Opium, les religions traditionnelles, sont accusées d'être précisément un des ferments de cette passivité à secouer : « Le messianisme, écrit Roger Bastide, a d'abord été considéré comme un phénomène pathologique. Non seulement on insistait sur les visions, les transes et tout ce qui pouvait faire juger les meneurs comme de purs déséquilibrés mais encore sur les effets de la prédication messianique ou millénariste : révoltes sanglantes, suicides collectifs, rêveries apparemment chimériques. C'est que ces premières études ont été le fait de missionnaires, d'administrateurs coloniaux et de médecins plus que d'ethnologues ou de sociologues. Le messianisme était défini comme une caricature du christianisme, un christianisme défini à son tour comme la meilleure forme d'occidentalisation des esprits ou encore comme un syncrétisme religieux entre des éléments chrétiens et des éléments païens, ce qui entraînait un retour à une mentalité archaïque et par conséquent freinait le développement intellectuel défini ici comme l'occidentalisation des peuples sous-développés. Les administrateurs y voyaient le refus ou l'impossibilité de la part des indigènes de s'intégrer à de nouvelles formes d'économie, plus productive, un refus de l'effort comme créateur de richesses » [14].

C'est dans cette perspective de dénigrement facile et presque systématique des religions traditionnelles qu'il faut placer des assertions comme le « fatalisme musulman » [15]. Ou comme cette observation rapportée par Roger Bastide : En Haïti, l'« élite urbaine voit dans le Vaudou de la masse rurale l'un des plus gros obstacles au Développement Économique et Social de l'Ile » [16]. Et c'est cette perspective de dénigrement que Roumain combat.

Mais Roumain ethnologue, ethnologue haïtien de l'École Indigéniste, se situe aux antipodes de ce courant de dénigrement. Il en prend le contrepied. Et sa position se définit comme une position de revalorisation par antithèse au mouvement de dévalorisation. Il est de cette génération qui a vu naître chez les peuples dominés la réaction contre l'aliénation culturelle. La revendication libertaire d'un Dieu qui soit leur Dieu. La préoccupation de ce que nous appellerions [72] aujourd'hui le développement. Mais d'un développement qui ne soit pas décalque servile de modèles étrangers. Non plus que culture sur brûlis. Mais réalisation originale utilisant les ressources du terroir. Mettant à profit les moyens du bord [17].

Dans cette optique, les religions traditionnelles vont apparaître sous un tout autre jour, un jour plus positif. Au plan religieux, les religions populaires seront vues non comme des dégénérescences du Christianisme. Mais comme de véritables religions. Le Vaudou est-il une superstition ? écrit Roumain. Au point de vue de l'orthodoxie religieuse, il passe pour tel, mais en réalité, qu'on lui refuse ou non cette qualité, le Vaudou représente un syncrétisme catholico-Vaudou exprimant une conception religieuse précise du monde. Dans ses pratiques, il ne faut pas voir une imitation des rites ou une caricature des Saints du catholicisme : Il s'agit bien plus de superposition, de greffe, de symbiose » [18]. On reconnaît, dans cette revendication de Roumain, la revendication dans le monde noir d'un Jean Price-Mars et de son ouvrage Ainsi parla l’oncle qui y trouva un si fort écho [19]. Ou tout au moins ces religions populaires seront tenues pour des cultes pré-chrétiens. Dés étapes, des tremplins, des échelons vers le christianisme. Et Roumain ne comprenait pas que les théologiens de son époque les combattent avec violence au lieu de les amener progressivement vers ce qu'ils estimaient leur plerome. Il faut naturellement débarrasser la masse haïtienne de ses entraves mystiques. Mais on ne triomphera pas de ses croyances par la violence ou en la menaçant de l'enfer. Ce n'est pas la hache du bourreau, la flamme du bûcher, les autodafés qui ont détruit la sorcellerie. C'est le progrès de la science, le développement continu de la culture humaine, une connaissance chaque jour plus approfondie de la culture de l'univers ». Des théologiens aujourd'hui, à l'heure de l'« œcuménisme » envers les religions non chrétiennes rejoignent Roumain. N'est-ce pas le R.P. Chenu qui écrivait : « Je pense en effet, que le lien intelligible, le lien humain de ce messianisme — qui est un cas excellent — c'est l'expérience des hommes dans cette immense vague messianique, multiforme et qu'il y a là une espèce de préfiguration, de sorte que le messianisme chrétien, au lieu de combattre comme il l'a fait trop souvent les autres messianismes, y trouve, au contraire, une préparation » [20].

*
*     *

Au plan social, les « mouvements religieux des peuples opprimés » seront perçus non plus comme opium mais au contraire comme une première forme de résistance à l'oppression. Une forme de résistance très rationnelle mais adaptée à une conjoncture déterminée. Bien loin de dédaigner cette [73] forme de résistance, on tentera de l'utiliser et de développer sa puissance en la dotant d'un équipement moderne. Cet effort de revalorisation s'est étendu à des domaines divers. Ainsi tente-t-on de greffer la coopérative moderne sur des formes spontanées d'associations paysannes comme le Combite Haïtien ou les ejidos mexicains [21]. D'apprivoiser les trémoussements et les déhanchements frénétiques des « possédés » en des chorégraphies artistiques et folkloriques [22]. Voilà la perspective favorable, optimiste, presque apologétique dans laquelle Roumain envisage la religion du paysan haïtien.

II — Gouverneurs de la rosée :
Sa place dans l'œuvre de Roumain


Ce n'est pas par hasard que nous avons choisi, dans l'œuvre de Roumain, comme document à analyser, Gouverneurs de la Rosée. Ce choix est motivé par la richesse de cet ouvrage et sa représentativité dans l'œuvre générale de Roumain. Au jugement de Léopold Sédar Senghor, dans son Anthologie de la poésie nègre et malgache de langue française, Roumain fut « conteur peut-être plus que poète » [23]. Encore que ses « poèmes au souffle généreux soient parmi les plus beaux » de la littérature haïtienne du 20e siècle, c'est dans ses contes, nouvelles, et romans qu'il donne toute la mesure de son talent. Avant Gouverneurs de la Rosée, Roumain publia trois ouvrages en prose : La Proie et l'ombre (1930), La Montagne ensorcelée (1931) et les Fantoches (1931). Mais ces trois publications apparaissent à la lecture comme des essais du chef-d'œuvre final. Tout se passe comme si l'auteur s'y faisait la main. Y amorçait les grands thèmes que plus tard, avec brio, il orchestrera. Y préludait à l'exécution finale.

Mais ce n'est pas seulement la manière de l'écrivain qui, dans Gouverneurs de la Rosée est à son zénith. C'est aussi le talent de l'ethnologue qui y atteint son acmé. Il est difficile de séparer chez cet homme aux dons si divers, l'œuvre littéraire de l'œuvre scientifique. Ses observations ethnographiques sont consignées en bonne et due forme dans ses ouvrages catalogués scientifiques. Mais toutes ces observations ethnographiques et ses réflexions ethnologiques, dans leur substance, et sous une forme adéquate, passent dans son roman et l'enrichissent de cette matière qui en fait un admirable document sociologique. Roumain « avait fait œuvre d'ethnologue dans son court roman paysan : « La montagne ensorcelée ». Ce jugement d'Alfred Métraux s'applique éminemment à Gouverneurs de la Rosée.

Roumain mort en pleine maturité à 37 ans, nous laisse un ouvrage posthume où il a mis le meilleur de lui-même et comme écrivain et comme ethnologue. Son livre est d'emblée le chef-d'œuvre du roman paysan en Haïti.

[74]

Le roman décrit la dure condition du paysan haïtien. Le personnage principal en est Manuel Jean Joseph.

Manuel est un paysan natif du village de Fonds-Rouge. Comme tant de paysans haïtiens, Manuel émigré à Cuba. Il y reste 15 ans. Quinze années astreint au dur travail de couper la canne à sucre « tous les jours, du lever du soleil à la brume du soir ». Logeant dans le batey de la centrale sucrière, « une baraque empuantie où le soir venu il couchait pêle-mêle, après une journée épuisante, avec ses camarades d'infortune » « qui vivaient et mouraient comme des chiens » écrasés, au surplus, par le mépris, les brocards et les insultes des indigènes du pays d'accueil : « Haitiano maldito, negro de mierda ».

Mais du fait de cette émigration, les horizons de Manuel se sont élargis ; il a secoué sa torpeur : participant à une grève de travailleurs et même tuant un policier trop brutal.

De retour dans son village natal, Manuel rapporte un peu d'argent mais surtout une foi. Une foi inébranlable : Les paysans peuvent s'en sortir. Ils peuvent briser les chaînes que leur imposent la nature et la société. Ils peuvent vaincre la sècheresse de la terre, conquérir l'eau devenir maîtres de la nature, « Gouverneurs de la Rosée ».

C'est en développant ce canevas que Jacques Roumain nous livre ses vues sur les causes de la détresse rurale haïtienne. Or pour l'auteur de Gouverneurs de la Rosée, la misère des campagnes haïtiennes n'est pas sans lien avec la religion. Défendant la religion populaire du paysan haïtien contre un dénigrement outrancier, Roumain n'en estimait pas moins nécessaire de « débarrasser la masse haïtienne de ses entraves mystiques ». Il nous montre ici comment joue et pèse ces entraves mystiques.

1 — Le thème religieux

A — Une Religion de « rogations ».

Le titre même du livre est suggestif. Il évoque un thème fondamental de l'ouvrage : La maîtrise de l'eau. Maîtrise de l'eau qui est le symbole de la domination de l'homme sur la nature. Décrire comment une communauté paysanne passe ou pourrait passer d'une conformité résignée à la nature à la domination de la nature, c'est le thème du roman. Manuel le personnage principal de l'œuvre est l'homme de l'initiative, de l'initiative inventive qui secoue l'apathie de la communauté et l'entraîne à la conquête de l'eau :

Manuel secoua la tête avec impatience. C'est traître la résignation. C'est du pareil au même que le découragement, ça vous casse les bras : On attend les miracles et la Providence, [75] chapelet en main, sans rien faire. On prie pour la pluie, on prie pour la récolte, on dit les oraisons de saints et des loas. Mais la Providence, laisse-moi te dire, c'est le propre vouloir du nègre de ne pas accepter le malheur, de dompter chaque jour la mauvaise volonté de la terre, de soumettre le caprice de l'eau à ses besoins. Alors la terre l'appelle Cher Maître et il n'y a pas d'autre providence que son travail d'habitant sérieux, d'autre miracle que le fruit de ses mains.

Roumain romancier, rejoint ici maint sociologue du développement. C'est, de fait, un trait de mentalité souvent relevé par eux, chez les hommes de civilisation traditionnelle que l'attitude de conformité à la nature. Le développement, au contraire, implique « une attitude de domination, de conquête, une volonté de transformation. Et toute société moderne est une entreprise de domination de la nature » [24].

Maîtrise de la nature par des moyens humains, techniques. Au lieu de recourir à des moyens religieux, magico-religieux. Roumain revient souvent sur ce trait :

Vous avez offert des sacrifices aux loas, vous avez offert le sang des poules et des cabris pour faire tomber la pluie, ça n'a servi à rien. Parce que ce qui compte c'est le sacrifice de l'Homme. C'est le sang du nègre... pour que la vie recommence, pour que le jour se lève sur la rosée.

Il arrive en milieu rural européen que le curé de campagne désigne l'épizootie comme un signe de la colère divine. Et organise la procession aux rogations pour obtenir la pluie. À cette même fin, le paysan haïtien offre le sang des poules et des cabris.

Le processus que Roumain décrit en nous présentant un Manuel ne comptant plus, pour la domination de la nature, que sur le sacrifice de l'homme, n'est-ce pas cela même qu'en sociologie religieuse nous appelons le processus de sécularisation : « mouvement par lequel nos sociétés annexent de plus en plus à la sphère profane maint domaine auparavant réputé religieux » [25]. L'avènement de la modernité, de l'urbanisation s'accompagne en effet de ce phénomène par lequel les hommes assument de plus en plus largement la responsabilité de l'aménagement de leur vie sans référence au surnaturel.

Mais le paysan de Roumain n'en est pas encore là et sa religion est une religion de rogations appelant Dieu, d'ailleurs vainement, à suppléer à son impuissance technique. Ce thème revient dans le roman comme un leitmotiv. Nous n'en finirions pas de citer tous les passages qui l'expriment. Il apparaît dès la première page du livre où l'auteur nous présente la mère de Manuel, la vieille Délira :

[76]

La poussière monte de la grand-route et la vieille Délira est accroupie devant sa case, elle ne lève pas les yeux, elle remue la tête doucement : son madras a glissé de côté et on voit une mèche grise saupoudrée, dirait-on, de cette même poussière qui coule entre ses doigts comme un chapelet de misères : Alors elle répète : Nous mourrons tous. Et elle appelle le Bon Dieu. Mais c'est inutile, parce qu'il y a si tellement de pauvres créatures qui hèlent le bon Dieu de tout leur courage que ça fait un grand bruit ennuyant et le Bon Dieu l'entend et il crie : Quel est foutre ce bruit et il se bouche les oreilles. C'est la vérité et l'homme est abandonné.

Cette prière impétratoire qui nous est décrite ici si fidèlement par Roumain est, effectivement, un trait frappant de la religion du paysan haïtien. Et c'est dans l'exercice du pèlerinage, par exemple que cette prière manifeste le mieux sa nature et ses fonctions sociales. L'Église Catholique Haïtienne entretient des lieux célèbres de pèlerinage qui drainent chaque année des dévots des quatre coins du pays. Le plus célèbre de ces hauts lieux est un pèlerinage mariai Notre-Dame du Mont-Carmel de Ville-Bonheur. L'ethnologue haïtien Jean Price-Mars à consacré à ce pèlerinage une remarquable étude : « Ville-Bonheur attire une foule invraisemblable de pèlerins » [26]. C'est que les nuisances de la vie quotidiennes sont là qui taraudent et qui demandent à être conjurées. Or, pour les Haïtiens, comme pour tous les hommes religieux, le lieu de pèlerinage est le lieu sacré de l'imploration où l'on vient se libérer du tourment humain :« Le geste conjuratoire demeure, nécessité des groupes humains qui veulent leurs lieux d'imploration. En dépit de tout un travail mental adverse, le pèlerinage thérapeutique tient. Il faut des lieux qui guérissent. .. des lieux où aller pour guérir » [27]. Religion de rogations où le peuple implore Dieu de boucher les trous de notre science et de notre technique !

On observe un courant de rogations, une chaîne de pèlerinages coïncidant avec le courant de l'émigration haïtienne en République Dominicaine et aux États-Unis. La vogue même du pèlerinage de Ville-Bonheur date du « jour où la République Dominicaine avait fermée ses portes au peuple des croyants qui venaient tous les ans en adoration de l'Alta-gracia dans la fameuse grotte d'Hyguey. » Ce n'est qu'alors que « la dévotion haïtienne se déversa vers l'humble bourgade où se fit l'apparition de la bienheureuse du Mont-Carmel ». Le catholicisme haïtien à New York accuse ce même goût révélateur des pèlerinages. En témoigne la revue Le Messager, organe de l'Organisation Chrétienne de la Communauté haïtienne à New York. Dès le premier numéro est relaté un pèlerinage à Notre-Dame du Cap en date du 18 août 1967. Le 30 septembre 1968, nouveau pèlerinage à Washington, de nouveau en décembre 1969. Sans doute dans [77] ces nombreux pèlerinages, il faut faire la part, chez les pèlerins, du désir de voir du pays, de faire du tourisme. Et chez les organisateurs, du goût du lucre. Reste cependant que cette forme de dévotion fait recette. C'est donc qu'elle répond à l'attente de la clientèle haïtienne. Et pour cause. Car dans ce nouveau milieu urbain le pèlerinage n'a pas perdu sa raison d'être et sa signification socio-religieuse. De nouvelles nuisances attendent et assaillent l'immigrant. De l'implantation même en milieu moderne naît un surcroît d'angoisse favorable à la rémanence de ce type de religion. Type de religion que la Ville n'élimine donc pas automatiquement. C'est Pierre Fougeyrollas qui notait : que « face à l'hyper-rationalité des techniques, le recours au magique devient l'un des traits de notre temps. Car les pays en voie de développement n'ont nullement aujourd'hui le monopole des croyances superstitieuses et des pratiques magiques » [28].

B — Une religion de résignation

Autre caractéristique delà religion du paysan haïtien selon Roumain : elle est une religion de résignation. Déjà dans une citation précédente nous avions vu Roumain prendre acte de l'existence de cette religion :

C'est traître la résignation, c'est du pareil au même que le découragement. Ça vous casse les bras : On attend les miracles et la Providence, chapelet en main, sans rien faire.

Mais ici l'éclairage porte sur l'effort de dépassement de cette attitude. Manuel, le personnage principal, travaille à l'éveil social de ses camarades du village de Fonds-Rouge. L'auteur nous peint l'éveil d'un paysan au cours d'une conversation de « conscientisation » :

II s'était comme essoufflé à suivre Manuel. Une ride marquait sur son front l'effort de la méditation. Dans le retrait le plus inarticulé de son esprit accoutumé à la lenteur et à la patience, là où les idées de résignation et de soumission s'étaient formées avec une rigidité traditionnelle et fatale, un rideau de lumière commençait à se lever.

Pour bien saisir la portée de ce passage, il faut savoir que Manuel, c'est un peu Roumain. Cette action d'animation sociale, Roumain, militant communiste l'a exercée par la parole et par les écrits. En prose comme en vers, à l'instar de maints écrivains noirs africains ou américains préoccupés de l'animation sociale de leur peuple, Roumain poursuit un même dessein : « arracher le nègre à l'image stéréotypée de la soumission » [29]. Cet aspect de l'œuvre de Roumain [78] a été bien vu par Claude Vauthier qui écrit dans son ouvrage L'Afrique des Africains. Inventaire de la négritude : « Ce sont bien sur les poètes haïtiens, les compatriotes de Toussaint Louverture qui seront les premiers à la faire. C'est Jacques Roumain pour qui le nègre est colporteur de révoltes » [30]. Faire passer le noir de la soumission à la révolte ! Ce thème est courant dans la littérature nègre. Et nous touchons bien là à un thème commun en corrélation avec un problème social commun à Haïti et à tout le monde noir. Roumain le suggère dans son poème Bois d'ébène :

Nous ne leur pardonnerons pas car ils savent ce qu'ils font.
Ils ont lynché John qui organisait le syndicat
Ils l'ont chassé comme un loup hagard avec des chiens à travers bois
Ils l'ont pendu en riant au tronc du vieux sycomore
Non, Frères, camarades
Nous ne prierons plus
Notre révolte s'élève comme le cri de l'oiseau de tempête au-(dessus du clapotement pourri des marécages
Nous ne chanterons plus les tristes spirituals désespérés
Un autre chant jaillit de nos gorges
Nous déployons nos rouges drapeaux
Tachés du sang de nos justes
Sous ce signe nous marcherons
Sous ce signe nous marchons
Debout les damnés de la terre
Debout les forçats de la faim [31].

*
*    *

Ce cheminement de la soumission à la révolte est entravé selon Roumain par l'opium religieux. Ce terme « religieux » il faut en préciser le sens. Pour Roumain, il s'agit de toutes les religions indistinctement et donc aussi des Églises Chrétiennes et notamment de l'Église Catholique. De cette institution qui se réclame de Jésus-Christ mais qui en se « constantinisant » en a occulté et escamoté la force de frappe messianique et contestataire. Comme maints grands socialistes, comme Cabet, Fourier, Saint-Simon, Proudhon et même Engels, Roumain salue un Jésus-Christ révolutionnaire confisqué par une Église réactionnaire :

Oh Judas ricane :
Christ entre deux voleurs comme une flamme déchirée au sommet du monde
allumait la révolte des esclaves
Mais Christ aujourd'hui est dans la maison des voleurs
 Et ses bras déploient dans les cathédrales l'ombre étendue
Du Vautour

[79]

Et dans les caves des monastères le prêtre compte les intérêts des trente deniers
Et les cloches des Églises crachent la mort sur les multitudes (affamées [32].

*
*     *

Donc, le grief majeur de Roumain contre cette Église, c'est qu'elle conforte par sa prédication la mentalité de résignation du peuple. Qu'elle constitue le meilleur état à l'esprit populaire de soumission.

C — Une religion contraire a l'accumulation

Outre l'attentisme surnaturaliste, Jacques Roumain voit à notre religion paysanne un autre inconvénient social. Il fait oublier au peuple sa misère. Il le saoule de fêtes, de chants et de danses :

Le sacrifice de Legba était terminé ; le Maître des chemins avait regagné sa Guinée natale par les voies mystérieuses où marchent les loas. Cependant la fête se poursuivait, les habitants oubliaient leur misère. La danse et l'alcool les anesthésiaient, entraînaient et noyaient leur conscience naufragée dans ces régions irréelles et louches où les guettait la déraison farouche des dieux africains (p. 76).

Ces fêtes ne sont pas seulement une occasion d'évasion, mais aussi, mais surtout de dépenses ruineuses :

Les après-midi, Manuel tressait sur la galerie des chapeaux de paille de Manier. On les vendait trente centimes pièce au bourg voisin. La cérémonie Vaudou avait dévoré le peu d'argent qu'il avait rapporté de Cuba.

Ces festivités traditionnelles, Jacques Roumain l'a bien vu et ici le note clairement ne sont pas sans incidences économiques. Et même elles sont révélatrices d'une mentalité ou plutôt d'une absence de mentalité économique où l'argent et les biens matériels seraient valorisés. La sociologie historique nous montre bien que l'estime de l'argent, « le désir d'amasser » est une valeur qui s'est éclos lentement et progressivement en Occident, par exemple, en France [33].

En civilisation traditionnelle, une certaine attitude devant l'argent, un certain système de valeur place haut dans l'échelle des budgets les postes religieux, les dépenses de fête. Le système de valeur est différent dans une civilisation urbaine où les biens matériels acquièrent un plus haut niveau de désirabilité, où les éléments du confort matériel sont plus [80] enviés. D'une civilisation à l'autre on juge que l'argent est mal dépensé parce qu'on n'a pas les mêmes normes de dépenses, ni la même hiérarchie de besoins. Ici, ce sont les frais prodigués à l'occasion des cérémonies religieuses, dépenses de prestige, qui accaparent l'avoir paysan au détriment d'investissements plus rentables économiquement. De la prodigalité de l'homme traditionnel aux valeurs de régularité au travail, d'épargne et de non-endettement qui marquent le comportement de l'homme moderne, il y a un retournement de l'esprit analogue à une conversion religieuse. De cette métanoia culturelle, on voit l'importance dans un contexte de lutte contre le sous-développement où sont primordiaux les facteurs de capitalisation, d'épargne, d'accumulation [34]. Aussi s'explique-t-on que dans certains pays en voie de développement comme le Sénégal l'État intervienne pour contrecarrer, par des mesures juridiques, ces coutumes ruineuses.

*
*     *

Religion de rogations, de résignation, contraire à l'accumulation, voilà donc les grands traits de l'image que Roumain nous trace de la physionomie religieuse du paysan Haïtien. Traits d'une mentalité qui freine le développement.

Poser, ainsi que le fait Roumain, les freins au développement dans l'esprit même des sous-développés, c'est reconnaître des facteurs internes au sous-développement, mais ce n'est pas exclure des facteurs externes comme l'impérialisme de nations riches ou l'exploitation par une bourgeoisie nationale. Dans une vue dialectique des choses, facteurs internes et facteurs externes ne sont pas exclusifs, ils sont complémentaires. Ils sont son interaction. La domination ne va pas sans marquer le dominé lui-même de traits qui le rendent encore plus aisément dominable par le dominateur. On est pauvre, on ne s'en sort pas de la pauvreté parce que, entre mille autres raisons, on est, soi-même résigné. Mais on n'est si résigné que parce qu'on a été abruti par une trop longue oppression extérieure. Parce qu'on occupe telle position dans tel type de rapports sociaux, parce qu'on est victime de certaines conditions sociales.

La religion intériorisée par le sous-développé, peut jouer, Roumain nous le montre dans un cas haïtien, comme un frein interne au développement.

On voit donc comment l'œuvre de Roumain aborde et éclaire des questions que la sociologie actuelle du développement n'a pas fini de débattre et de tirer au clair. On voit aussi l'intérêt et l'actualité de cette œuvre qu'on réédite aujourd'hui.

Claude SOUFFRANT.

[81]

NOTES

Les notes en fin de texte ont toutes été converties en notes de bas de page dans cette édition numérique afin d’en faciliter la lecture. JMT.

[82]

CHRONOLOGIE
DE JACQUES ROUMAIN

1907

Naissance à Port-au-Prince (4 juin).

1919

Études au collège à Zurich, Suisse.

1927

Après ses études à l'étranger, retour en Haïti.

1929

Emprisonnement.

1930

Nommé chef de service au ministère de l'Intérieur.
La proie et l'ombre.

1931

La Montagne ensorcelée Les Fantoches.

1933

Emprisonnement.

1934

Fondation du Parti Communiste Haïtien.
Analyse schématique 1932-1934.
Emprisonnement de décembre 1934 à juillet 1937.

1937

À Paris participe au 2e congrès des écrivains pour la défense de la culture (16-17 juillet).

1938

Séjour en France (Hiver).

1939

Voyage aux États-Unis.
Griefs de l'homme de couleur.

1941

Retour en Haïti.
Fondation du Bureau d'ethnologie.

1942

Autour de la campagne antisuperstitieuse.
Contribution à l'Étude de l’Ethnobotanique des grandes Antilles.

1943

Le sacrifice du Tambour Assotor.

1944

Ambassadeur au Mexique.
Meurt d'une cirrhose du foie (18 août).

1946

Gouverneurs de la Rosée aux Éditeurs Français Réunis.

1972

La Montagne ensorcelée aux Editeurs Français Réunis (Le volume comprend Prose de Jeunesse, La Montagne ensorcelée, Griefs de l'homme noir et un choix de poèmes).


ÉDITIONS FRANÇAISES DE
« GOUVERNEURS DE LA ROSÉE »

1944 Parution à Port-au-Prince.

1946 

1ère édition aux Éditeurs Français Réunis à Paris.

1962

2e édition.

1963

3e édition.

1964

4e édition

[83]

1965

5e édition.

1968

6e édition.

1971

7e édition.


PRINCIPALES TRADUCTIONS
EN LANGUES ÉTRANGÈRES
DE « GOUVERNEURS DE LA ROSÉE »

(par ordre chronologique)

Américaine

Juin 1947

Hollandaise

Juin 1950

Allemande

Juin 1959

Hongroise

Juin 1963

Roumaine

Juin 1964

Grecque

Juin 1966

Américaine (II) 

Juin 1971

Chilienne

Juin 1972

Russe

Date inconnue.

Tchèque

Date inconnue.

Italienne

Date inconnue. (adaptation théâtrale).

Cubaine

Date inconnue. (adaptation cinématographique).

Suisse

Date inconnue. (adaptation radiophonique).


Une adaptation cinématographique française de Maurice Failevic a été diffusée en 1975 par la télévision française.

Claude SOUFFRANT.



[1] Fougeyrollas (Pierre) Où va le Sénégal. Paris. Anthropos. 1971. p. 187.

[2] Roumain (Jacques) Œuvres choisies. Moscou. Éditions du Progrès. 1964.

[3] Hugues (Langston). Un appel de Langston Hugues, Commune. Paris. Janvier 1935 p. 538.

[4] Roumain (Jacques) La poésie comme arme. Cahiers d'Haïti. P.-au-P. Novembre 1944 p. 40.

[5] Roumain (Jacques) Autour de la campagne antisuperstitieuse. P.-au-P. Imprimerie de l'État 1942. p. 4.

Hertz (Robert) Saint Besse in Sociologie Religieuse et Folklore. Paris. Puf. 1970 (réédition).

Melville Herskovitz. Life in A Haitian Valley. New York. Alfred Knoph 1937. p. 128.

[6] Maître (Jacques), Sociologies du Catholicisme. Cahiers Internationaux de Sociologies. Janvier-Juin 1958. p. 120.

[7] Isambert (F.) Christianisme et Classe Ouvrière. Paris. Op. 236 et suiv.

[8] Beaume (Joseph, Mystique et Théologie in Lumière et Vie. Lyon. Nov-Déc. 1970. N° 100. p. 113 et suiv.

[9] Cité par J. Maitre op. cit. p. 120.

[10] Cité par Henri Desroche. Ô Terre Enfin Libre. Paris. Économie et Humanisme. 1947. p. 9.

[11] Debiel (Raymond) De La Savane à la Ville. Paris. Aubier 1968, p. 174-177.

[12] Lubac (Henri de) Proudhon et le Christianisme. Paris Seuil 1947.

[13] cf. Henri Desroche. Idéologies Religieuses et Développement, op. cit. p. 181.

[14] Bastide (Roger). Le Prochain et le lointain. Paris. Cujas. 1970. p. 276-277.

[15] Cf. Andrée Michel. Les Travailleurs Algériens en France. Paris. C.N.R.S. 1956. p. 88.

[16] Bastide (Roger). Les Amériques Noires. Paris. Payot. 1967 p. 7.

[17] Là-dessus voir par exemple Michel Leiris. Communication au Congrès Culturel de La Havane, in Cinq Études d'Ethnologie. Paris. Gonthier 1969. p. 139 et suiv.

[18] Cité par J. Maître, op. cit., p. 120.

[19] Price-Mars (Jean). Ainsi Parla l'Oncle. Essais d'Ethnographie. Paris. 1928.

Cf. aussi pour la dévalorisation : Roumain (Jacques). Griefs de l'homme Noir, in l'homme de Couleur Paris, Plon 1939, pour revalorisation : Senghor (45) Ce qu'apporte l'homme Noir in l'homme de Couleur.

[20] Cité par Henri Desroche. Dieux d'hommes. Introduction au Dictionnaire des Messianismes et Millénarisme de l'Ère Chrétienne. Paris. Mouton. 1969. p. 5.

C'est la théologie des « pierres d'attente » mise en œuvre dans un ouvrage comme des prêtres noirs s'interrogent. Paris. Cerf, 1957. Aujourd'hui, on reste insatisfait de cette problématique du moindre mal ou du demi-bien qui fonde une attitude de tolérance. Au-delà de cette condescendance face à un partenaire qu'on dissout dans l'inconsistance, il y a la position franchement relativiste reconnaissant dans une société pluraliste des familles religieuses différentes coexistant dans le respect mutuel et l'échange des valeurs spirituelles. D'où, entre religions, la nécessité du dialogue, de l'échange, de dons et de contre-dons. Nous sommes là très loin de l'attitude manichéenne et impérialiste qui attend, immuable sur ses positions la réédition inconditionnelle de l'autre. Dans les milieux de religions traditionnelles, cette attitude suppose qu'on aide les gens à s'assumer sans traumatisme et à être librement ce qu'ils veulent être.

[21] cf. Henri Desroche. Coopération et Développements. Mouvements Coopératifs et Stratégie du Développement. Paris. P.U.F. 1964. p. 132.

[22] C'était déjà le processus adopté dans le cas de la danse Shaker : cf. Henri Desroche. Les shakers américains, p. 114-115. Pour les danses vodouesques on connaît la thèse et l'action de Catherine Dunham. Voir par exemple Vaudou au Théâtre Lutèce, in Les Lettres Françaises. Paris. N » 929, 31 mai-6 juin 1962, p. 6 et Catherine Dunham. Les Danses d'Haïti. Paris, Fasquelle Éditeurs. 1950. Et aussi Louis. Jean (Antonio). La crise de possession et la possession dramatique. Ottawa. Éditions Leméac (coll. Caraïbes) 1970.

[23] Senghor (Léopold Sédar). Anthologie de la Nouvelle poésie nègre et malgache de langue française. Paris P.U.F. 1969. p. III.

[24] Calvez (Jean-Yves). Aspects politiques et sociaux des pays en voie de développement. Paris. Dalloz. 1971, p. 141-142.

[25] Maitre (Jacques) Les Prêtres Ruraux. Paris. Centurion, 1967, p. 29.

[26] Price Mars (Jean). Ainsi parla l'oncle. Essais d'ethnographie. New York. Parapsychology Foundation. 1954. (réédition) p. 170. Voir aussi 168-188.

[27] Dupront (Alphonse). Tourisme et pèlerinage. Réflexions de Psychologie collective. Communications. Paris, Seuil, 1967. No 10 p. 110-1 II.

[28] Fougeyrollas (Pierre). O.C. p. 193.

[29] Wauthier (Claude) L'Afrique des Africains. Inventaire de la Négritude. Paris Seuil. 1964. p. 158.

[30] Wauthier. O.C. p. 159.

[31] Cité par Senghor. (L.S.) Anthologie O.C.

[32] Cité par Wauthier. o.c. p. 222-223.

[33] Cf. Deniel (Raymond). Une image de la Famille et de la Société sous la Restauration. Paris. Les Éditions Ouvrières. 1965 PP. 48-51.

[34] Fougeyrollas (Pierre) o.c. n. 126.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 25 juin 2017 10:49
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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