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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Les organisations populaires en Haïti.
Une étude exploratoire de la zone métropolitaine de Port-au-Prince. (1998)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Luc Smarth, Les organisations populaires en Haïti. Une étude exploratoire de la zone métropolitaine de Port-au-Prince. CRESDIP (Centre de recherches sociales et de diffusion populaire) et CIDIHCA (Centre international de documentation et d'information haïtienne, caraibéenne et afro-canadienne), 1998, 143 pp. Une édition numérique réalisée par Rency Inson MICHEL, bénévole, étudiant en sociologie à l'Université d'État d'Haïti. [Autorisation formelle accordée par l’auteur le 17 avril 2017 de diffuser ce mémoire, en accès libre dans Les Classiques des sciences sociales.]

[7]

Introduction


"Elle [l'activité politique] fait voir ce qui n'avait pas lieu d'être vu, fait entendre un discours où seul le bruit avait son Heu, fait entendre comme discours ce qui n'était entendu que comme bruit."
Jacques Rancière, La Mésentente
"Il faut une science politique nouvelle à un monde tout nouveau."
Alexis de Tocqueville, La Démocratie en Amérique

Le moment est passé, me dira-t-on, pour la publication d'un pareil document. En effet, le leitmotiv des organisations populaires, à savoir la contestation nationale et la mobilisation de masses, n'existerait plus. Nous sommes à l'heure de la lutte en vue de la construction et l'institutionnalisation du pays Les organisations populaires sembleraient donc ne plus être à l'ordre du jour. Elles auraient tout au moins opéré un retrait visible.

En réalité, le moment ne me paraît pas si inadéquat. Tout d'abord, s'il est vrai que la présence des organisations populaires a nettement diminué depuis le retour au pays de l'ex-président Aristide en octobre 1994, il n'est pas moins vrai que de temps à autre elles font entendre fortement leur voix. (Par exemple, pour s'opposer au projet d'ajustement structurel du gouvernement actuel, pour protester contre la cherté du coût de la vie, pour exiger des mesures sévères contre les anciens militaires et macoutes et la révocation d'un maire pour cause de corruption, pour demander la construction d'une route). Les partis politiques, les institutions étatiques, continuent, même si dans une mesure beaucoup moindre, à maintenir des rapports avec elles et même à les "courtiser". Dans les élections des collectivités territoriales à venir, de même que dans l'œuvre de décentralisation, elles auront probablement à jouer un rôle non négligeable.

D'autre part, et surtout, la raison qui a principalement motivé notre recherche demeure inchangée. Il s'agit de l'incompréhension manifeste par rapport au phénomène des organisations populaires. Telle incompréhension s'appuie, dans certains secteurs de la société, sur une sorte de dévalorisation politique de celles-ci, et dans d'autres sur un rejet pur et simple desdites organisations, rejet mêlé de mépris et de peur à la fois.

[8]

Dévalorisation de la part de ceux, militants politiques pour la plupart, qui croient et luttent pour la modernisation du système politique haïtien archaïque et moribond. L'avenir de la démocratie, estiment-ils, repose indubitablement en grande partie sur la structuration et l'organisation de la société civile.

Quant aux mépris, hostilités et craintes, ils sont alimentés par un certain désarroi face à l'avenir provoqué par la situation de crise que connaît le pays depuis le 7 février 1986. Afférés au statu quo, inquiets devant le moindre signe de changement, ils - en particulier les secteurs aisés des couches moyennes - s'opposent à tout ce qui se situe en marge de l'habituel et représente une menace à la "paix sociale". Les "marginaux", considérés gens indisciplinés de nature, tumultueux et "ordinaires" des quartiers populaires et bidonvilles qui composent les organisations populaires ne sont, à leur avis, que des porteurs de violence et de "désordre social".

En revanche, certains secteurs gauchistes, y compris des militants et sympathisants des organisations populaires, ont tendance à surestimer le rôle de ces organisations dans le processus de transformations sociales que vit actuellement Haïti par rapport aux autres acteurs et partisans du changement dans le pays.

Notre objectif premier est justement de jeter un peu de lumière sur cette énigme que continuent de représenter les organisations populaires et de frayer des pistes d'analyse pour un champ de recherche que nous estimons prometteur des points de vue sociologique, politique et social. Pour que cet objectif soit atteint, le lecteur devra souscrire à cette exigence première d'ordre méthodologique : considérer les organisations populaires comme un type d'organisation de genre nouveau, qui est encore à l'état embryonnaire, en formation, et qui réponde à des problèmes d'ordre nouveau, situés dans un monde différent.

Tel objectif s'adresse de façon spéciale aux militants mêmes des organisations populaires. Nous serions heureux si le présent travail les aide dans leur pratique de militants, s'il les pousse à en renforcer les côtés positifs et à en corriger les points faibles. Mais nous nous donnerons pour grandement satisfait s'il parvient seulement à les faire réfléchir sur cette pratique, sur sa portée politique, sociale, humaine.

[9]

D'autre part, le lecteur du présent dossier devra s'en tenir aux avertissements suivants. Premièrement, le traitement de l'information et la rédaction du texte furent effectués dans la période du coup d'État. Le contenu de la recherche en porte assurément la marque. Les informations fournies par nos interviewés et les réflexions que nous avons émises au sujet des organisations populaires doivent donc pour pouvoir être productives se situer dans ce cadre historique. Car la nouvelle conjoncture politique initiée avec le retour au pays de l'ex-président Aristide en octobre 1994 a fait surgir de nouveaux défis qui influenceront probablement l'orientation politique et le comportement des organisations.

Un exemple. Le principe d'opposition et d'indépendance vis-à-vis de l'État, si cher aux militants, sera sans doute révisé par plus d'un. Quelques organisations participent actuellement de l'appareil d'État (cette situation existait déjà durant la période de gouvernement d'Aristide d'avant le coup d'État). De même l'attitude de méfiance et de déconsidération à l'endroit des partis politiques : plusieurs organisations populaires maintiennent des liens organiques avec la coalition de partis dénommée "Bô Tab la", noyau politique du présent gouvernement.

Néanmoins, nous nous aventurons à penser que s'il est vrai que telle situation peut apparaître comme un "écart" par rapport à l'image qu'elles ont projetée, au moins tout au long de notre recherche, la vocation qui, selon nos informateurs, anime profondément les organisations populaires, à savoir "changer l'État", revendiquer et défendre les droits et intérêts des classes opprimées, peut toutefois ne pas en être sérieusement entamée. Tout au moins, une bonne partie d'entre elles se maintient encore en marge de l'appareil d'État, et des partis politiques. D'ailleurs, le fait de travailler avec l'État n'empêche pas certaines organisations de continuer à l'attaquer publiquement et à exiger en même temps de lui qu'il réponde aux doléances des secteurs opprimés.

Deuxièmement, le style même du dossier doit être replacé dans l'atmosphère du coup d'État, atmosphère chargée d'aversion, de tiraillement, d'amertume. Si c'était aujourd’hui que j'avais à produire le document, le ton en serait, très probablement, moins polémique.

Par ailleurs, le document fut rédigé "par saccades", interrompu plusieurs fois pour être repris beaucoup plus tard (le premier jet fut terminé vers septembre 1994 ; les corrections prirent fin pas longtemps [10] avant la publication du document final). La conséquence en est une inégalité dans le style, avec des chapitres moins bien écrits et des passages plus convaincants que d'autres.

Ajoutons pour terminer que la nature du travail elle-même a été modifiée. Celle-ci fut tout d'abord une recherche réalisée entre février 1990 et octobre 1991 par CRESDIP sous le patronnât de CERLAC (Centre de Recherche sur l'Amérique Latine et la Caraïbe) de York University de Toronto, Canada, sur les organisations de base dans plusieurs pays de la région. L'idée est venue par la suite de développer et d'approfondir la recherche initiale.

Quelques indications sur la méthodologie. L'étude se limite aux organisations populaires de la capitale exclusivement. Elle ne comprend pas les organisations populaires des autres villes du pays. (De toutes façons, apparemment il n'existe pas de différences importantes entre les deux types).

Vu l'absence quasi totale de documentation en la matière au moment où nous avions entrepris l'étude, nous avons jugé bon de commencer par des entrevues avec des personnes-ressources de centres d'éducation populaire ou indépendantes qui maintiennent un contact étroit avec les organisations de base. Le but d'une telle démarche était de nous doter d'un minimum d'information susceptible de nous orienter dans les entrevues à réaliser auprès des leaders des organisations populaires. Ces entrevues représentent en réalité notre quasi unique source d'information. Les rares documents internes des organisations, tels que statuts, notes de presse, prises de position face à telle conjoncture politique, n'ont pas apporté une contribution substantielle à notre niveau de connaissance.

Les organisations furent sélectionnées de la manière suivante :

  • Les 9 plus grandes organisations populaires de la capitale. Sept d'entre elles furent interviewées avant le coup d'État du 30 septembre 1991. Les deux autres le furent après l'entrée en fonction de Jean-Bertrand Aristide comme Président de la République le 7 février 1991, ce qui nous a permis d'obtenir des informations intéressantes concernant l'orientation idéologique et politique des organisations, en particulier les rapports entre les organisations populaires et l'État.

    Ces organisations furent considérées les plus importantes pour ces [11] raisons : elles eurent une productivité politique assez visible ; elles s'étaient maintenues actives sur le terrain avant le coup d'État du 30 septembre 1991 ; elles étaient dotées d'une structure organisationnelle relativement stable et une base militante plus ou moins large et très active :

  • 2 organisations populaires qui avaient déjà cessé d'exister lors des entrevues,

  • 2 organisations de femmes,
  • le père Jean-Bertrand Aristide.

Cette entrevue fut réalisée au mois d'août 1990, avant la proclamation de sa candidature à la présidence de la République au mois d'octobre 1990. Aristide fut l'un des premiers fondateurs des organisations populaires, il avait travaillé avec elles, les connaissait bien et était considéré comme un de leurs idéologues :

  • 2 organisations communautaires. Cette catégorie d'organisations fut choisie parce qu'elle permettait de faire ressortir quelques traits caractéristiques des organisations populaires, vu qu'elle partage avec elles plusieurs de ces traits et s'en différencient sur plusieurs autres,

  • 1 comité de quartier, pour les mêmes raisons,

  • la Fédération Nationale des Etudiants Haïtiens (FENEH). Elle a travaillé très étroitement avec les organisations populaires et partage leur orientation idéologique,

  • 1 organisation syndicale, pour les mêmes raisons.


Les entrevues, 21 au total (y compris 4 avec les personnes-ressources), furent réalisées de façon individuelle, avec une durée moyenne de 90 minutes, sur cassettes. Seulement deux d'entre elles furent collectives ; y participèrent plusieurs dirigeants et quelques militants de la base. D'autre part, elles eurent, dans la totalité des cas un caractère très ouvert, prenant dans la majorité des cas la forme de discussions franches et fructueuses pour les deux parties. Toutefois, elles suivirent toutes un plan bien établi, sur la base d'un questionnaire qui comprend ces éléments d'analyse : le processus de formation et l'histoire de l'organisation ; ses caractéristiques spécifiques ; la composition sociale des leaders ; des militants de base et des sympathisants ; ses activités les plus courantes ; ses rapports avec les autres organisations de masses, avec les partis politiques ; sa position face aux élections, face à l'État, face à la prise du pouvoir politique ; sa structure organisationnelle, le degré de démocratie interne, le comportement des dirigeants et des militants de base vis-à-vis des femmes ; la place des
[12] femmes dans la hiérarchie interne ; le rôle des organisations populaires en général dans le mouvement populaire national ; les points forts et les faiblesses dudit mouvement ; les perspectives immédiates et à long terme des organisations populaires.

Signalons pour finir que la recherche du CERLAC prévoyait une étude conjointe pour l'île d'Haïti. À telle fin nous avons effectué deux rencontres avec les responsables de la recherche en République Dominicaine. Nous y avons discuté de la méthodologie à suivre et établi des échanges d'opinion sur les caractéristiques essentielles des organisations populaires des deux pays, sur leurs similarités et leurs spécificités.

Nous tenons à prévenir le lecteur de ne pas considérer le présent travail comme une étude approfondie sur les organisations populaires. En toute sincérité nous le considérons comme une première approximation, à travers un minimum de références d'ordre méthodologique et théorique, d'opinions et de réflexions, à la connaissance d'une nouvelle réalité qui défie la logique de maints politiciens, politologues et sociologues, et les prédictions - et les souhaits - de plusieurs simples citoyens pour lesquels les organisations populaires ne pouvaient - et ne devaient - avoir qu'une vie très éphémère et aucun impact réel sur la vie politique et sociale du pays. Nous désirons ardemment qu'il représente une sorte de stimulus pour des recherches futures, qui seraient réalisées avec plus de détention et de rigueur.

Décembre 1996



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 3 juillet 2018 8:37
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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