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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Rémi Savard, Le rire précolombien dans le Québec d'aujourd'hui. (1977)
Prologue


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Rémi Savard, Le rire précolombien dans le Québec d'aujourd'hui. Montréal: Les Éditions l'Hexagone-Parti-pris, 1977, 157 pp. Une édition numérique réalisé par par Diane Brunet, bénévole, guide, Musée La Pulperie, Chicoutimi. [Autorisation accordée par l'auteur le 15 novembre 2005 de diffuser la totalité de ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]

Prologue


Le présent ouvrage porte sur un village indien de moins de cent habitants : Saint-Augustin. On le trouve à près de 1500 kilomètres à l'est de Montréal, sur la basse Côte-Nord du Saint-Laurent. De la douzaine de villages présentement habités par les Montagnais, c'est le moins populeux.

Si les trois parties composant cet ouvrage sont de dimensions aussi inégales, cela tient à une démarche visant à passer progressivement du discours de l'observateur à celui de l'observé. On verra plus loin comment cette démarche me fut en quelque sorte imposée par les gens de Saint-Augustin. Elle renvoie également à ce qui s'est passé en anthropologie au cours des dernières décennies : l'objet d'antan est en voie de devenir un sujet parlant, dont le discours ne le cède au nôtre ni en rigueur ni en cohérence, mais qui se fonde sur des critères tout simplement différents. Un tel transfert ne va pas de soi et c'est peut-être surtout l'incapacité de l'accomplir qui a si longtemps enfermé la science sociale dans la dichotomie primitif - civilisé. Il exige l'utilisation de toutes les ressources de notre propre tradition de pensée, pour rendre celle-ci capable de se dilater au point de pouvoir saisir les échos d'un message issu d'une autre.

Le hasard a voulu que mes premiers contacts avec ce groupe aient lieu alors que le mien vivait sa première crise politique majeure : terrorisme, répression, électoralisme. Cette crise ayant forcé le système socio-économique canadien à se révéler au grand jour dans toute sa splendeur coercitive, je crois que loin de m'embuer la vue, elle a projeté sur le destin historique de ceux avec lesquels je me trouvais alors une lumière particulièrement vive. Attentif dans toute la mesure du possible à ce qui se déroulait en haut du fleuve, j'ai pu en bas vérifier encore une fois la justesse de ce que l'un de nos professeurs de sciences sociales s'acharnait à nous faire comprendre, à savoir que l'objectivité avec laquelle tant d'autres nous cassaient les oreilles n'est jamais le contraire de la subjectivité. La première partie du présent ouvrage, la plus courte, fait donc écho au contexte politique qui existait au moment où je m'approchais des gens de Saint-Augustin. De larges extraits de ce Carnet de voyage ont paru dans un hebdomadaire montréalais (Savard, R. 1974).

La seconde partie (D'hier à demain) fait état d'observations un peu plus prolongées et d'une exploration de la littérature consacrée soit à la région soit aux populations indiennes du Québec. Ces réflexions sont centrées sur un événement majeur ayant eu lieu à Saint-Augustin en décembre 1971 : le passage des tentes aux maisons. Au delà du simple changement technologique, un tel événement n'acquiert son véritable sens qu'à la lumière de l'histoire du groupe l'ayant vécu. Et cette histoire est ainsi faite que plus on la remonte, plus on accède à une dynamique sociale débordant de beaucoup le groupe de Saint-Augustin. Les échanges et déplacements d'un groupe à l'autre ont caractérisé l'histoire même récente de ces communautés indiennes exogames. Par ailleurs, les contacts avec les Blancs remontent beaucoup plus loin qu'on ne l'imagine parfois. Quant à l'événement de 1971 à Saint-Augustin, il s'était déjà produit en raison de la même dynamique, à La Romaine 20 ans plus tôt, à Sept-Îles 50 ans plus tôt, etc. Il y a donc peu de temps que la vie des Indiens du Québec a pris cette forme de villages permanents et relativement étanches. C'est pourquoi en préparant un ouvrage comme celui-ci, sans prétendre constituer une histoire des Indiens du Québec, on ne peut s'interdire d'en évoquer les principales lignes de force, tout en regrettant que les historiens ne nous aient pas encore fourni une telle fresque. Ce dossier a déjà fait l'objet d'un article (Savard, R. 1976).

En outre, comme je l'évoquais précédemment, les gens de Saint-Augustin ne sont pas demeurés passifs devant cet étrange voyeur circulant parmi eux et cherchant maladroitement à démêler l'écheveau de leur destin. Je raconte, au début de la troisième partie (Le rire exorcisme) comment ils en vinrent rapidement à m'imposer un long propos, qu'il suffira évidemment à certains de qualifier de mythe pour en arriver, croiront-ils, à le mieux disqualifier comme discours. C'est surtout qu'ils auront beaucoup de mal à accepter le diagnostic qu'il porte sur leur propre société. Car, mieux que toutes mes observations antérieures et ultérieures, ce texte dit en clair le difficile destin des Indiens du Québec, qui les a conduits dans ce qu'il faudrait appeler des camps de réfugiés, si la bonne réputation internationale du Canada ne permettait de masquer cette réalité sous l'euphémisme de réserve. Parti à la recherche du secret de ce groupe, comme je le raconte en première partie, j'en revenais avec une image de ma propre société. C'est que les gens de Saint-Augustin n'ont d'autres secrets que celui de chercher à résister à cette pression de plus en plus brutale que les miens font peser sur eux depuis un bon moment. Pour se mettre efficacement à l'écoute d'un tel propos issu d'une tradition de pensée si différente de la nôtre, il faut consentir des efforts toujours gigantesques, souvent maladroits, parfois impuissants. Car si la subjectivité et l'objectivité ne constituent pas une alternative, le laxisme ou une certaine spontanéité de mauvais aloi conduisent toujours en ces matières à une paresseuse et navrante réduction de l'autre au moi., Quant à mes amis montagnais, ils sauront pardonner, en recourant à la dose d'humour dont je les sais capables, les gaucheries inhérentes à un effort de ce genre. Pour la traduction de ce texte j'ai pu compter sur la compétence de mon amie José Mailhot, spécialiste de la langue montagnaise. Elle y a travaillé durant de longues heures en compagnie de Joséphine Bacon, dont le montagnais est la langue maternelle. Mais la collaboration de José Mailhot ne s'est pas limitée à cette tâche ardue de traduction. Ensemble, nous avions ébauché un premier commentaire soumis à un groupe de spécialistes de l'analyse de textes, réunis à Paris au printemps de 1974, dans le cadre d'un atelier présidé par le professeur Jean Cuisenier.

N'y a-t-il pas contradiction, sinon indécence, à coiffer du titre Le Rire... un ouvrage relatant par ailleurs un des aspects les plus tragiques de la vie de ce peuple ? Le « mythe » auquel aboutit l'enquête se présente cependant comme une œuvre hautement comique, que les Indiens écoutent en riant aux larmes. À ce titre, d'ailleurs, cette œuvre s'inscrit dans une longue tradition de l'esprit, grâce à laquelle les Indiens ont toujours combattu par le ridicule ce qui leur paraissait menacer le plus leur existence. Le Jésuite Lejeune en faisait déjà la remarque à ses supérieurs il y a près de 350 ans : « le ne croy pas qu'il y aye de nation sous le soleil plus mocqueuse et plus gausseuse que la nation des Montagnais » (Lejeune, P. 1634 : 30). Ceux qui ont fréquenté plus récemment les Montagnais savent qu'ils n'ont rien perdu de ce trait. C'est la mauvaise conscience des Blancs, convaincus de la disparition éventuelle des Indiens, qui avait produit ce stéréotype du Peau-Rouge au visage dépressif, écrasé au sommet d'une montagne désertique à contempler son feu mourant. Ne pouvant encore se résoudre à une aussi sombre prédiction, on comprendra les Indiens de continuer à lancer contre elle ces grands éclats de rire forgés au cœur des Amériques, avant même qu'aucun Blanc n'y ait mis le pied. Dans un ouvrage polémique paru en 1969, l'Indien américain Vine Deloria déplorait entre autres choses que l'humour indien n'ait jamais retenu l'attention des observateurs. « La déception des Indiens a toujours été grande, écrivait-il alors, de constater que les spécialistes des cultures indiennes n'ont jamais fait état du côté humoristique de nos modes de vie. Ce que la mythologie américaine s'est plutôt employée à propager, c'est cette image d'un peau rouge grognon au faciès de granit » (Deloria jr., V., 1969 : 146).

Ouvrage d'anthropologie religieuse, recherche en anthropologie économique ou politique, essai sur l'idéologie d'un groupe, analyse de contacts inter-ethniques ? Il y a déjà un bon moment pourtant que ce genre de grille par trop solidaire d'une certaine tradition d'analyse sociale, s'est avérée impuissante à rendre compte, de la vie de tel ou tel groupe humain indien ou autre. Au tout début du siècle, Marcel Mauss avait dénoncé une autre application naïve de cette axiomatique, en tentant de désamorcer la manie des monographies à tiroir. « ... le donné, écrivait-il, c'est Rome, c'est Athènes, c'est le Français moyen, c'est le Mélanésien de telle ou telle île, et non pas la prière ou le droit en soi » (Mauss, M., 1966 : 276). Tout se ramène à une pulsion dont est impuissante à rendre tout à fait compte même la distinction individu-société : durer encore. La remarque de Mauss ne permet même pas d'éliminer le contexte dominant-dominé caractérisant tous les rapports entre Indiens et Blancs, pas plus d'ailleurs que le type d'insertion que l'observateur blanc peut avoir dans sa propre société.

La partie historique du présent ouvrage a nécessité la consultation de vieux registres paroissiaux conservés dans les archives des diverses missions de la Côte-Nord, ce qui fut rendu possible grâce à la bienveillance des Oblats Alexis Joveneau (copie du registre de Musquaro), Joseph Blouin (registre de Saint-Augustin), Alfred Proulx et Paul Langlois (copies de divers registres de la Côte-Nord conservées à Lourdes-de-Blanc-Sablon). Une subvention du Conseil des Arts du Canada a permis de défrayer la recherche. Je suis particulièrement reconnaissant à Alexis Joveneau de m'avoir introduit dans le groupe de Saint-Augustin, de m'avoir initié à son histoire récente et d'avoir suivi avec un intérêt particulier l'élaboration du présent ouvrage. Aux hommes et aux femmes de Saint-Augustin, qui m'ont entraîné prudemment dans les dédales de leur pays, de leur histoire et de leur vision du monde, je transmets mes plus chaleureuses salutations.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 29 juillet 2009 18:27
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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