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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Canada. Derrière l'épopée, les autochtones. (1982)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Rémi Savard et Jean-René Proulx, Canada. Derrière l'épopée, les autochtones. Montréal: Les Éditions l'Hexagone, 1982, 234 pp. Une édition numérique réalisé par par Gemma Paquet, bénévole, professeure de soins infirmiers retraitée du Cégep de Chicoutimi. [Autorisation accordée par l'auteur le 15 novembre 2005 de diffuser la totalité de ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]

Introduction


Le partage des compétences prévu par la Constitution de la Confédération canadienne, telle qu'approuvée par le Parlement anglais le 29 mars 1867, confiait « les Sauvages et les terres réservées pour les Sauvages » au gouvernement central (Acte de l’Amérique du Nord britannique, 30-31 Victoria, chapitre 3, article 91, no 24). En 1939, au moment où la très géercéenne [1] et célébrée conquête canadienne de l'Ouest laissait paraître des signes avant-coureurs de mutation en croisade nordique, la respectable Cour suprême de ce pays déclarait sans sourciller que le terme indien, mentionné à l'article 91 de la Constitution, devait s'appliquer également aux Inuit (ou Eskimo) (Rouland, N., 1978 : 11). Si, depuis lors, les divers gouvernements provinciaux intervinrent fréquemment en ces matières, ce fut toujours à la suite d'ententes particulières conclues avec les autorités fédérales ; ces dernières conservent donc l'entière et exclusive juridiction que leur avait confiée la Constitution de 1867.

La lecture de l'article 91, si souvent commenté dans les incessants débats constitutionnels canadiens, nous apprend que, des 29 champs d'activité confiés alors au Parlement central, seul le 24ème désigne une catégorie d'individus (« les Sauvages et les terres réservées pour les Sauvages ») ; la raison en est que, peu d'années avant la Confédération, le statut de ces gens était subitement passé de sujets normaux de Sa Majesté à celui de pupilles de l'État. La chose se fit au temps de la Province Unie du Canada. Ainsi s'explique que, en 1867, tandis que deux paliers de gouvernements se partageaient l'ensemble des charges de l'État [2], la totalité de la vie de chaque autochtone était prise en charge par un seul palier gouvernemental, qui attendra d'ailleurs jusqu'en 1960 pour lui concéder le droit de vote. Pourquoi le fédéral? L'ensemble du présent ouvrage tentera, entre autres choses, de répondre à une telle question. Retenons pour l'instant que les prétendus bienfaits du fédéralisme, n'ont jamais été accessibles aux autochtones ; de plus, l'Etat étranger et exceptionnellement unitaire qui les administrait le faisait, et le fait d'ailleurs encore, dans le cadre d'une tutelle légale exercée par le surintendant général des Affaires indiennes. Les vénérables Pères de ladite Confédération n'ont évidemment jamais envisagé un seul instant que ces peuples autochtones puissent un jour, à l'instar des collectivités eurogènes, exercer quelque contrôle que ce soit sur des domaines confiés aux provinces. Une telle anomalie s'explique bien, dira-t-on, par l'état des esprits prévalant au XIXème  siècle.  Nous en sommes alors encore là puisque, le 3 août 1977, en réponse aux projets de création de gouvernements de type provinciaux dans les Territoires du Nord-Ouest, formulés par les porte-parole de la nation dènèe et de Inuit Tapirisat of Canada [3], le bureau du premier ministre canadien (P. E. Trudeau) faisait savoir que de tels projets s'éloignaient de la politique que le gouvernement fédéral entendait suivre en ces matières ; « A moins, précisait la réponse gouvernementale, que les représentants inuit et indiens ne soient disposés à envisager l'établissement de réserves semblables à celles existant dans les régions méridionales du pays, le Gouvernement voit d'un oeil défavorable toute création de nouvelles entités politiques nordiques, dont la délimitation géographique et les structures gouvernementales seraient fondées sur des distinctions raciales, et qui impliqueraient des relations directes avec le Gouvernement fédéral » (Dene Nation, 1977 : 2, notre soulignement et notre traduction). Le message est on ne peut plus limpide ; on y retrouve à l'état pur la source permanente d'où coule le racisme canadien, institutionnel et autre, à l'endroit des autochtones. Ainsi, pour le gouvernement de ce pays, il n'a jamais existé d’autre formule que le ghetto ou le melting pot. Or, les projets de société qu'entretiennent la plupart des groupes autochtones ne correspondent évidemment ni à l'une ni à l'autre de ces deux solutions offertes par les ténors si imaginatifs de la société juste ; loin d'aspirer à un éventuel retour des descendants actuels d'anciens colons vers leur continent d'origine, ils continuent à lutter pour être reconnus a titre de partenaires égaux, et non plus comme des agrégats d'individus en probation, dont le destin consisterait à se fondre progressivement dans l'une ou l'autre des collectivités francophone ou anglophone.

Une telle attitude n'étonnera personne, de la part d'un personnel politique du type de celui dont les variantes rouge et bleu se succèdent aux commandes de l'État canadien depuis 1867. Les intérêts que ces gens représentent, consciemment ou non, ont toujours impliqué l'ethnocide. Il n'y a là rien d'accidentel ; la chose était et est encore inscrite, à titre de corollaire obligé, dans leur version de l'aventure canadienne. Quant à l'opinion publique en général, aux journalistes et universitaires en particulier, l'histoire qu'on leur a apprise, et qu'on persiste largement à enseigner aux jeunes générations, s'est très généralement limitée à la concurrence, aux succès et aux revers des descendants de ces boucaniers et boat people qui, à l'orée du XVIIème siècle, s'agrippèrent au nord-est américain ; les divers peuples qu'ils y rencontrèrent, et qu'il a pourtant bien fallu déposséder de leurs terres, n'apparaissent le plus souvent qu'en toile de fond de cette très blanche et héroïque histoire, à titre d'alliés plus ou moins loyaux de tel ou tel établissement colonial. À quelques exceptions près, l'historiographie canadienne a ainsi systématiquement négligé de prendre acte du poids considérable des nombreux peuples autochtones habitant ce coin du monde depuis, dans certains cas, quelque 400 siècles ; elle s'est le plus souvent contentée d'hommages posthumes ou d'un chapitre d'introduction hâtivement consacré aux premiers habitants du pays. Or ceux-ci ont continué à faire partie du tableau, même si les chapitres suivants n'en font guère mention. Leur présence n'a cependant pas échappé aux administrations de tutelle, précisément parce que l'établissement de l'État canadien passait par l'appropriation de leurs terres et la neutralisation d'une résistance qui, de nos jours, prend un nouvel élan.

Un tel silence systématique et prolongé, de la part des historiens de la Confédération, ne pouvait conduire qu'à l'exclusion, hors du champs de la réflexion politique contemporaine, de tout ce qui ne se situe pas dans le prolongement de la concurrence coloniale des siècles passés. D'où la difficulté, pour les hommes et les femmes des cités et des campagnes canadiennes, de saisir la dynamique socio-économico-politique dont l'Amérique du Nord est le théâtre depuis près de quatre siècles. Ainsi condamnés à ne lire ce passé qu'en fonction d'une grille partielle et partiale, il leur devient presqu'impossible d'envisager les événements contemporains et les perspectives d'avenir en toute connaissance de cause. Mal informée, l'opinion publique blanche n'accorde qu'une attention distraite aux incidents secouant périodiquement l'opinion publique autochtone. Toute réaction de la part de celle-ci apparaît le plus souvent comme tout à fait inadéquate, quand elle n'est pas simplement attribuée à une sorte de racisme à l'envers, alors que personne ne s'émeut outre mesure d'apprendre qu'un jeune Indien vient d'être abattu à bout portant par un policier de la région montréalaise, ou encore que la représentation autochtone dans la population carcérale canadienne dépasse de beaucoup le chiffre correspondant au pourcentage des autochtones par rapport à la population eurogène [4]. Heureusement que les autochtones n'ont pas attendu un quelconque sursaut du public canadien. Une telle somnolence de l'opinion publique permet évidemment aux administrations de tutelles de poursuivre en toute quiétude leur oeuvres ethnocidaires. Mais malgré toute 1’énergie consacrée à cette fin, comme nous aurons l'occasion de le voir, on n'est jamais parvenu à éteindre ce goût de liberté vissé au coeur des peuples d'Amérique, issu d'une tradition philosophique tout à fait étrangère à celle que nous associons généralement à la conquête des libertés. Le refus délibéré et persistant de reconnaître même les dépositaires d'une telle tradition américaine nous empêchera, sans doute encore longtemps, de comprendre qu'on ne dispose pas facilement de peuples aussi solidaires d'une terre-mère contenant les ossements de multiples générations d'ancêtres. Il n'est cependant peut-être pas très loin le jour où l'opinion publique mondiale prêtera à ce dossier une attention égale à celle suscitée par les derniers bastions du colonialisme blanc en Afrique [5]. Les Canadiens et les Québécois risquent alors d'avoir des réveils douloureux, eux qui se sont si longtemps laissés bercer par un discours historiographique tronqué, et endormir si douillettement par cette étrange réputation de Blancs sans passé colonial.

Pour commencer à comprendre comment nous avons pu en arriver là, dans quelles conditions se sont développés à notre insu et en notre nom les rapports entre l'État canadien et les peuples autochtones, quelle est la véritable portée des éléments d'un glossaire administratif si étrange aux oreilles de plusieurs d'entre nous (réserve, émancipation, traités, Indien sans statut, etc.), et quelle est la nature du cadeau que s'apprête à nous léguer le pouvoir central, il faut consentir l'effort de reprendre tout ce dossier à ses débuts. Car la Confédération canadienne n'est qu'un épisode relativement récent d'une histoire dont les racines remontent à la découverte européenne des Amériques ; elle a hérité d'une approche des problèmes, de pratiques coloniales et de techniques répressives mises au point bien avant 1867. Le but du présent ouvrage est de contribuer au rapatriement, dans un discours historiographique jusqu'ici silencieux à cet égard, d'un ensemble d'éléments permettant d'entrevoir les principales articulations de la dynamique géo-politique globale ayant prévalu dans cette région du monde depuis près de quatre siècles. Seuls souhaitent continuer à nous en cacher les véritables rouages, ceux qui de tous temps ont cherché à l'infléchir dans le sens de leurs intérêts particuliers, ce qui inclut bien des spécialistes de l'ingénierie sociale orbitant de près ou de loin, savamment et en toute respectabilité, autour des pouvoirs à vocation ethnocidaire.



[1] G.R.C. : Gendarmerie Royale du Canada.

[2] Vg, la milice, le service militaire, le service naval et la défense du pays au fédéral ; les institutions municipales et la célébration des mariages au provincial.

[3] La nation dènèe habite une vaste région baignée par le fleuve Mackenzie, tandis que I.T.C. est une fédération regroupant les diverses associations régionales inuit de l'Arctique canadien.

[4] « Environ neuf pour cent des prisonniers sont indiens ou autochtones, alors que ces groupes ne constituent que trois à 3,5 pour cent de la population nationale » (Canada, 1980 : 39). Cette statistique tient compte des prisons fédérales et provinciales.

[5] Comme l'indiquent déjà la conférence tenue à Genève par les Nations Unies sur la discrimination envers les peuples autochtones (1977), ainsi que les audiences du IVème Tribunal Russell à Rotterdam (1980).



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 1 août 2009 5:41
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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