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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Rémi Savard, L'algonquin Tessouat et la fondation de Montréal.
Diplomatie franco-indienne en Nouvelle-France (1996)
Avant-propos


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Rémi Savard, L'algonquin Tessouat et la fondation de Montréal. Diplomatie franco-indienne en Nouvelle-France. Montréal: Les Éditions l'Hexagone, 1996, 236 pp. Collection Essais. Une édition numérique réalisé par par Diane Brunet, bénévole, guide, Musée La Pulperie, Chicoutimi. [Autorisation accordée par l'auteur le 15 novembre 2005 de diffuser la totalité de ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]

Avant-propos

Parce que les travaux d'histoire ont tendance à refléter les besoins et les préoccupations aussi bien des producteurs d'archives que de leurs utilisateurs, la distorsion affectant les façons anciennes d'expliquer les toutes premières relations entre Autochtones et Européens se retrouve aussi dans la plupart de celles d'aujourd'hui. Si nos informateurs d'hier devaient justifier leur traitement des peuples qu'ils étaient venus dominer, nous cherchons aujourd'hui à nous sentir à l'aise aussi bien avec la représentation de notre passé qu'avec les aspects économiques et sociaux de notre situation présente.
BRIAN GIVEN [1]

En arrivant à Tadoussac, à la fin de mai 1603, Samuel de Champlain savait qu'il se trouvait au cœur du domaine des Innus [2]. Des alliés algonquins étaient justement là pour célébrer avec eux une récente victoire commune contre les Iroquois. Et Champlain savait aussi que ces Algonquins venaient d'ailleurs. Quelque part plus à l'ouest. Les terres dont ils tiraient leur subsistance étaient et sont toujours arrosées par une rivière qui, d'un lac à l'autre, n'en finit plus de tourner (l'Outaouais) [3] et par de nombreux affluents dont certains (la Lièvre, la Petite Nation et la Rouge) vont chercher leurs eaux au nord-est, pas très loin de celles qui alimentent le vaste réseau hydrographique de la rivière Saint-Maurice. Au nord-ouest, leur pays s'étendait jusqu'à la hauteur des terres séparant les eaux qui coulent dans la baie James de celles qui finissent par rejoindre le Saint-Laurent par cette longue rivière [4]. Au sud-ouest, dans l'actuelle province de l'Ontario, il comprenait les bassins secondaires de la Nation Sud, de la Rideau et de la Madawaska.

Les chroniqueurs du XVIIe siècle identifieront une douzaine de groupes dans cet immense pays algonquin ; ils s'intéresseront plus particulièrement, pour des raisons qui deviendront évidentes au chapitre 2, à « ceux de l'île ([...] dont le principal campement d'été se situait sur l'actuelle île Morrison), et [à] ceux de la nation d'Iroquet ([...] au sud de la rivière des Outaouais dans l'Est ontarien) » (Ratelle, 1993, p. 28) [5].

Une lignée de chefs, dont les archives nous permettent de suivre la trace sur un demi-siècle (1603-1654), semble avoir joué un rôle prépondérant non seulement chez les Algonquins de l'île, appelés Kichesipirinis [6]. (carte 1), mais également auprès de plusieurs autres groupes, algonquins ou non. Suivant une pratique fort répandue dans le Nord-Est américain, comme nous aurons l'occasion de nous en rendre compte, les divers maillons successifs de cette lignée se sont transmis un titre : Tessouat [7].

Il semble bien que le personnage autour duquel tourne le présent ouvrage ait été le dernier détenteur de ce titre. La chronique coloniale le mentionne explicitement pour la première fois en 1641, soit trois ou quatre ans après qu'il eut reçu ce titre à la mort de son prédécesseur. Il deviendra l'allié des Montréalistes en recevant le baptême des mains des jésuites ayant pris part à la fondation de Ville-Marie. Il est connu sous le nom de Paul Tessouat, dit le Borgne de l'île.

Carte 1.

Le pays algonquin au début du XVIIe siècle



A. Bassin de l'Outaouais (ALGONQUINS)
B. Bassin de la Saint-Maurice (ATTIKAMEKS)
C. Bassin du Saguenay (INNUS)

a. Île Morrison

d. Trois-Rivières

b. Ottawa

e. Québec

c. Montréal

f. Tadoussac



Mis bout à bout, le premier et le dernier chapitres du présent ouvrage retraceront dans l'ordre chronologique les principaux événements ayant marqué la carrière publique de cet individu, qui prit fin un an ou deux avant son décès survenu à Trois-Rivières le 8 mars 1654. Le point tournant de cette carrière mouvementée ne fut pas le baptême du personnage, comme on pourrait le penser, mais la signature du traité de Trois-Rivières (1645) auquel le dernier chapitre est entièrement consacré. L'annexe 1 contient les documents d'archives concernant cet événement important.

En France, le début de la décennie 1640 correspond dans une certaine mesure à un changement de la garde en matière de personnel politique.

Louis XIII mourait six mois après le cardinal Richelieu, décédé le 4 décembre 1642. Avant que Louis XIV n'atteignit la majorité et ne fût en mesure d'assumer lui-même les responsabilités d'un monarque, la France allait être dirigée par Mazarin et Anne d'Autriche. Cette régence fut l'occasion pour ceux qui s'étaient sentis écartés des affaires par le cardinal Richelieu, et ils étaient nombreux, de s'en rapprocher : le parti dévot, la Compagnie du Saint-Sacrement, Olier et son séminaire Saint-Sulpice de Paris. C'est dans ce reflux de la vague dévote en France que s'enracina la « Folle aventure » de Montréal. Rendue de ce côté-ci de l'Atlantique, cette vague prit la forme d'une lutte sourde entre, d'un côté, les jésuites et le gouverneur Montmagny et, de l'autre, Maisonneuve et la Société Notre-Dame de Montréal.

Pour sa part, Paul Tessouat était d'un autre monde. Sa conduite relevait d'une dynamique socioculturelle autochtone qui n'était pas exempte pour autant de calculs, d'intrigues mesquines et d'élans de générosité. Deux galaxies entraient néanmoins en contact, chacune ayant suivi sa propre trajectoire, l'une et l'autre façonnées par un ensemble de courants qui, sans être totalement disjoints, n'en fournissaient pas moins à leurs représentants des voies particulières d'exploration des possibles. Deux mondes qui semblent avoir parfois sous-estimé leurs différences les plus profondes, tout en se croyant souvent à des années de lumière l'un de l'autre justement quand ils auraient paru si semblables aux yeux d'un observateur étranger.

Les documents d'archives dont nous disposons proviennent d'une seule de ces deux sources. C'est donc dire que l'un des acteurs ne nous apparaît qu'à travers le regard de l'autre - et au surplus celui qui nous est le moins étranger, puisque nous en sommes les héritiers directs. Cette documentation est donc lourde de perceptions et d'intérêts que nous partageons dans une très large mesure avec ses auteurs, ce qui nous empêche souvent de nous interroger sur des silences qui nous échappent, et sur de la propagande que nous n'avons pas plus intérêt que les chroniqueurs du passé à définir comme telle. Mais le recul du temps, l'accès à des documents qui n'étaient pas censés nous parvenir et l'ampleur même de l'entreprise de désinformation rendent jusqu'à un certain point cette propagande vulnérable.

Plus encore, les quatre chapitres placés entre le premier et le dernier (« La dynastie Tessouat », « La résurrection des chefs », « Les rituels diplomatiques » et « Le baptême des chefs »), dans la mesure où ils ouvrent de larges fenêtres sur l'histoire et la culture américaines dont Paul Tessouat était à la fois le produit, l'héritier et le producteur, contribueront à éclairer des situations dont les acteurs d'alors ne pouvaient, semble-t-il, percer l'opacité. La prise en considération des arrière-plans historiques et culturels respectifs de chacun des acteurs de ce drame américain donnera du relief, espérons-nous, à des tableaux historiques unidimensionnels face auxquels l'historiographie contemporaine semble éprouver beaucoup de difficulté à prendre du recul. Unidimensionnalité réductrice dans laquelle pataugent avec une belle unanimité les commentateurs chevronnés, les politiciens à la petite semaine, les membres de la secte du G7, les vendeurs de projets de société, les caricaturistes à la mode et tous ceux et celles qui croient avoir enfin trouvé une orientation politique dans la dénonciation de la politically correctness.



[1] À moins d'avis contraire, les traductions de l'anglais sont les miennes.

[2] Terme au moyen duquel se désignent ceux que nous avions alors pris l'habitude d'appeler « Montagnais ».

[3] Carte 1, page 11. Les Français l'avaient baptisée « rivière des Algonquins ».

[4] Les Algonquins l'appelaient Kiche sipi, la Grande Rivière (variante locale du toponyme algonquien mississippi).

[5] Nous reviendrons plus loin sur ces inventaires de groupes algonquins de la première moitié du XVIIe siècle.

[6] Les gens de la Grande Rivière (kiche : grande ; sipi : rivière ; irini : gens).

[7] « Teswehat (Besouat, Tesouat, Tesouehat, Tesouëhat, Tesouhat, Tessouat, Tessouehat, Tessoueatch, Tesswehas, Tesswehats, Teswehat, Teswëhat, Teswesatch). » (RJ [Thwaites, 1959] vol. 73, p. 368)



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 2 août 2009 7:29
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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