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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Le pays de tous les Québécois. Diversité culturelle et souveraineté. (1998)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre sous la direction de Michel Sarra-Bournet, assisté de Pierre Gendron, Le pays de tous les Québécois. Diversité culturelle et souveraineté. Montréal: VLB Éditeur, 1998, 254 pp. Collection “Partis pris actuels”. Une édition numérique réalisée par Diane Brunet, guide de musée, retraitée du Musée de La Pulperie à Chicoutimi. [L’auteur nous a accordé, le 20 janvier 2016, l’autorisation de diffuser en libre accès à tous ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

[19]

Le pays de tous les Québécois.
Diversité culturelle et souveraineté
.

Introduction

À la poursuite d'un destin commun


MICHEL SARRA-BOURNET

Les propos controversés que le premier ministre Parizeau a tenus le soir du référendum de 1995 ont donné lieu à de nombreux malentendus sur le degré d'ouverture du mouvement souverainiste et ont suscité la méfiance chez de nombreux Québécois — surtout non francophones [1]. Par la suite, le gouvernement canadien a ajouté au discrédit du projet souverainiste en lançant le fameux « Plan B » et en manœuvrant pour renforcer le nationalisme canadien. Les souverainistes québécois ont compris, depuis le 30 octobre 1995, qu'il leur était indispensable d'expliquer le projet d'indépendance politique du Québec aux Québécois qui y sont les plus réfractaires. C'est dans cet esprit qu'a été réalisé cet ouvrage, le deuxième à paraître sous les auspices du regroupement des Intellectuels pour la souveraineté (IPSO).

Fondé en juin 1995, IPSO fait partie de la coalition des Partenaires pour la souveraineté, un rassemblement de groupes souverainistes issus de la société civile. Les Intellectuels pour la souveraineté se sont fixé les objectifs suivants :

— promouvoir la souveraineté du Québec par des interventions publiques, individuelles et collectives ;

[20]

— encourager l'engagement des intellectuels aux côtés des autres souverainistes ;

— contribuer à l'édification du projet national par une réflexion critique et indépendante des partis politiques ;

— stimuler le débat public et favoriser le dialogue sur la question nationale.

Le premier ouvrage collectif d'IPSO s'intitulait Manifeste des Intellectuels pour la souveraineté suivi de Douze essais sur l’avenir du Québec [2]. Il s'agissait essentiellement d'une série d'argumentaires en faveur de la souveraineté du Québec à la veille du référendum de 1995. Cette fois, IPSO a demandé à différents intellectuels, qui ne sont pas tous spécialistes de la question, de réfléchir sur les relations interculturelles dans un Québec souverain, ce qui ne préjuge en rien de leur préférence personnelle quant au statut politique du Québec. Qu'ils soient souverainistes ou pas, le nombre et la qualité de ceux et celles qui ont répondu à l'appel témoignent de l'effort de réflexion actuellement consenti par les intellectuels québécois sur cette question. En effet, plusieurs livres ont été publiés récemment sur les relations entre la culture, l'identité, la citoyenneté et le nationalisme [3], sans compter les colloques et numéros spéciaux de revues traitant du même sujet.

La délicate question à laquelle doit répondre le mouvement souverainiste québécois est : Comment atténuer ou neutraliser la polarisation linguistique qui se manifeste lors des référendums et des élections générales ? Le problème est réel et sérieux. Il y va de la réussite du projet politique souverainiste. Il ne suffit pas de gagner un référendum pour réaliser la souveraineté. Puisqu'il s'agit de bâtir un pays avec tous les Québécois, il faudra obtenir le ralliement des différentes composantes de la société québécoise.

La presse anglophone fait grand cas du problème que pose aux partis souverainistes le « vote ethnique [4] ». En fait, c'est la tendance fortement pro-canadienne des associations qui recrutent exclusivement en fonction de l'origine [21] ethnique qui est en cause. Pourtant, il a été démontré que la langue (le clivage francophone/non-francophone) était un facteur plus significatif que l'origine ethnique pour expliquer le vote des individus [5].

Le temps est venu de remédier à cette situation de polarisation linguistique. La nature du nationalisme s'est transformée au cours des quarante dernières années au Québec. D'un nationalisme canadien-français exclusif fondé sur l'origine ethnique et la religion, on est passé, sous l'impulsion de la Révolution tranquille, à un nationalisme québécois défini par les limites territoriales du Québec  [6]. Que les Québécois forment un peuple est un fait indéniable. Si on se réfère au Petit Robert, un peuple est un groupe de personnes « vivant en société, habitant un territoire défini et ayant en commun un certain nombre de coutumes, d'institutions ».

C'est lorsqu'on parle de nation que surgissent des difficultés. En effet, il existe plusieurs définitions de la nation. La première est d'ordre ethnique ; il s'agit, toujours selon le Petit Robert, d'un groupe de personnes auxquelles « on suppose une origine commune ». La deuxième se rapporte à la nation civique, soit un groupe « qui se caractérise par la conscience de son unité et la volonté de vivre en commun ». Enfin, il y a l'État-nation, « une communauté politique, établie sur un territoire défini [...] et personnifiée par une autorité souveraine ».

S'il est relativement facile de parler du « peuple québécois », vouloir parler d'une « nation québécoise », c'est entrer dans tout un débat. Tous l'admettront, le Québec n'est pas un État-nation, du moins pas encore. En outre, une vision ethnique nierait la possibilité d'une nation québécoise qui soit autre chose que l'ancienne nation canadienne-française. Enfin, une perspective strictement civique définirait la nation par les limites territoriales du Québec, sans égard aux valeurs communes de ses habitants et au mépris de la réalité des peuples autochtones.

[22]

En revanche, une vision culturelle de la nation semble apporter beaucoup plus de nuances. C'est en tout cas ce qui ressort chez de nombreux auteurs, dont certains collaborent à cet ouvrage, qui contestent l'opposition entre nation ethnique et nation civique et qui préfèrent définir la nation comme culturelle. Comme l'écrivait l'historien Gérard Bouchard, « entre la nation civique pure du néolibéralisme et la nation ethnique au sens courant, il y a un espace sociologique à aménager, où le Québec a déjà jeté des fondations [7] ». La démarche adoptée ici est orientée vers l'exploration d'une définition d'ordre culturel de la nation, bien qu'on y relève des arguments propres aux perspectives ethnique et civique.

Mais l'approche culturelle n'échappe pas non plus au questionnement : Y a-t-il une culture québécoise en dehors de la culture canadienne-française ? Existe-t-il une « culture publique commune » que partageraient les Québécois de toutes origines, formée des valeurs qui sous-tendent les institutions et les droits des citoyens ? Comment devrait-on composer avec la culture des Anglo-Québécois et avec les cultures immigrantes ? Devraient-elles recevoir une reconnaissance officielle ou ne devrait-on s'adresser qu'aux citoyens en tant que porteurs de culture ?

La meilleure façon de connaître la position des intellectuels québécois sur ces questions est peut-être de leur demander : « Combien y a-t-il de nations au Québec ? » Le Québec étant un lieu de débats démocratiques, les avis risquent d'être partagés. Il est donc normal que ce recueil reflète le pluralisme idéologique du mouvement souverainiste s'interrogeant sur la diversité culturelle québécoise.

Voici un aperçu des essais qui composent Le Pays de tous les Québécois. La première série de textes comprend des témoignages qui sont autant d'appels à la solidarité, au-delà des particularités culturelles. Le témoignage d'un Québécois d'origine libanaise, Jean-Pierre Chelhot, est un exemple éloquent d'intégration politique rapide. Moins de dix [23] ans après son arrivée, il a fait siennes les ambitions du peuple québécois, au point d'appuyer la souveraineté en 1995. La défaite référendaire fut aussi la sienne. Comme des milliers d'autres, il a choisi le Québec parce qu'il était « le meilleur endroit où vivre [8] » et il ne retournera pas en arrière. Il reproche aux politiques fédérales de faire obstacle au sentiment d'appartenance au Québec en enfermant les immigrants dans des ghettos ethniques et en confondant la culture québécoise avec celle de l'ethnie canadienne-française. Mais il montre aussi du doigt le manque de politiques propres à favoriser une présence accrue des membres des communautés culturelles au sein des institutions québécoises. Enfin, il prend position en faveur de l'enseignement d'une histoire nationale et d'une redéfinition du nationalisme sur une base civique et territoriale.

Ensuite, le journaliste Mathieu-Robert Sauvé souligne que l'histoire du Québec est à jamais marquée par la présence de l'autre « peuple fondateur » et que la paix avec la communauté anglophone est nécessaire, quel que soit l'avenir constitutionnel du Québec. Selon lui, les francophones du Québec sont beaucoup plus anglo-saxons qu'ils ne le croient généralement. Il faut donc dès maintenant s'employer à adoucir les colères que pourrait susciter le processus d'accession à la souveraineté. Les membres des minorités linguistiques craignant de devenir des citoyens de seconde classe, les souverainistes doivent leur tenir un discours rassembleur, pacifiste et pluraliste. Il faut leur rappeler qu'ils font partie du « nous » et que le Québec souverain sera le pays de tous les Québécois.

Interpellant ses concitoyens immigrants, Claude Corbo, professeur de sciences politiques à l'UQAM, présente pour sa part un plaidoyer pour une nouvelle compréhension des rapports entre Québécois de toutes origines, avant qu'un prochain référendum ne repose l'inévitable question du statut politique du Québec. Selon lui, un changement est nécessaire et souhaitable pour que soit assurée la [24] pérennité de la société québécoise, d'autant que celle-ci est capable d'apporter une contribution originale au patrimoine de l'humanité. Il soutient que l’affirmation du nationalisme québécois au nom d'une identité française ne menace pas la sécurité, la liberté et la prospérité de ceux et celles qui ont choisi de vivre au Québec. Quoi qu'en disent les détracteurs de la société québécoise qui l'accusent d'autoritarisme, d'intolérance et de sectarisme, on peut faire confiance au peuple québécois pour mettre ce que Claude Corbo nomme les biens politiques essentiels — sécurité, liberté et prospérité — au-dessus des valeurs linguistiques, culturelles et identitaires. En réalité, la protection du français, le rejet du multiculturalisme officiel et la promotion de l'identité québécoise peuvent s'associer pour lui à la sauvegarde de la sécurité, de la liberté et de la prospérité. Enfin, M. Corbo fait appel aux nouveaux Québécois pour qu'ils appuient les aspirations constitutionnelles du peuple qui les a accueillis, car celui-ci fait preuve d'un grand attachement aux valeurs démocratiques et aux biens politiques essentiels.

Pour Pierre Gendron, chercheur associé au Centre de recherche en droit public de l'Université de Montréal, la souveraineté du Québec est une fin, parce qu'il croit, comme Fernand Dumont, à la vertu des petits peuples, car elle permet de concrétiser une forme inédite de solidarité humaine. Mais pour que la souveraineté améliore les perspectives d'un projet de société original, celui-ci doit être défini par la société civile. D'où l'engagement de l'auteur au sein du regroupement des Intellectuels pour la souveraineté afin de promouvoir une certaine idée du pays à construire. Un Québec dans lequel on s'enracine, certes, mais qui permet à ses citoyens d'être encore plus ouverts sur le monde. Pour Pierre Gendron, la souveraineté n'est pas un repli sur soi, mais un passage à l'universel.

Le texte de Jacqueline Hekpazo, membre du Comité de solidarité populaire avec les immigrants, termine cette première [25] partie. L'auteure s'y intéresse à la nouvelle source d'immigration québécoise qu'elle explique par l'inégalité grandissante entre les pays du Nord et ceux du Sud. Elle établit alors un parallèle entre les relations internationales et les rapports interculturels. Selon elle, les inégalités sociales entre les Québécois de toutes origines doivent être combattues tout comme le manque d'équité à l'échelle planétaire. La tâche nous incombe de poursuivre notre destin commun par-delà les différences culturelles, ce qui suppose la détermination de nos intérêts et de nos besoins matériels, affectifs et intellectuels communs. Une telle entreprise s'inscrit dans un paysage culturel québécois en pleine mutation du fait de l'apport constant des nouveaux arrivants qu'il faut considérer comme des partenaires égaux dans la construction de notre pays et non pas dans une perspective de rapport de force. Il devrait en être de même entre les nations qui bâtissent le monde de demain.

La deuxième partie traite de la langue et de la culture, que les auteurs abordent en tant que vecteur d'un projet de société commun.

Le démographe Michel Paillé nous livre d'abord une analyse de la diversité de la population québécoise francophone, qu'il décrit à l'aide de trois variables : la langue maternelle, l'origine ethnique et le lieu de naissance. Ainsi, selon les données du recensement canadien de 1991 et d'autres sources, ceux et celles qui utilisaient habituellement le français à la maison représentaient 82,3% de la population du Québec. Parmi ceux-ci, 2,6% n'avaient pas le français pour langue maternelle, 2,9% n'étaient pas nés au Canada et 10,8% étaient d'origine ethnique autre que française. Au total, et en tenant compte des recoupements, 12,3% de la population d'expression française était d'origine diverse. Selon M. Paillé les politiques linguistiques adoptées au cours des années soixante-dix vont nécessairement accentuer davantage la diversité de la population d'expression française. Les politiques de francisation et [26] d'intégration des immigrants, quant à elles, contribuent à la diversification de la population qui fait usage du français dans la vie publique. À plus long terme, elles influent sur le choix de la langue qui sera parlée à la maison. Ce « transfert linguistique » est déjà perceptible quand on compare le choix des immigrants arrivés avant 1976 au choix de ceux qui sont arrivés depuis : chez les premiers, les deux tiers ont opté pour l'anglais, et chez les seconds, la proportion est la même, mais en faveur de la langue française.

Daniel Latouche, professeur à l'INRS-Urbanisation porte sa réflexion sur la pertinence de la Charte de la langue française. Selon lui, la loi 101, adoptée en 1977, ne ferait pas l'objet d'un véritable consensus au Québec. Par ailleurs, en accordant ainsi une telle importance à la langue française, on contribue à ethniciser encore davantage le Québec et à donner de lui une image d'intolérance, même si tel n'est pas le cas. En effet, même si la loi 101 en est venue à symboliser le caractère français du Québec, elle met les francophones sur le même pied que les immigrants en restreignant leur accès à l'école anglaise. M, Latouche soutient en outre que cette législation linguistique, qui serait un obstacle à la souveraineté, deviendrait inutile dans un Québec souverain, car le Québec disposerait alors des instruments nécessaires pour que la « régularisation » linguistique s'opère naturellement. D'où sa question : doit-on abolir la loi 101 avant ou après le prochain référendum ? L'adoption du français comme langue commune n'en serait pas affectée, car l'idée d'une langue de la citoyenneté ne peut se réaliser que si une citoyenneté a des assises juridiques.

Louise Laurin commente, au nom du Mouvement national des Québécoises et des Québécois (MNQ) qu'elle a présidé de 1994 à 1996, l'évolution du nationalisme québécois par rapport au pluralisme culturel grandissant de la société québécoise et trace un parallèle entre sa définition territoriale et civique et les positions prises par le MNQ. [27] Tout en reconnaissant que le projet de souveraineté comporte une certaine dimension ethnique — limitée à l'apport plus grand des Canadiens français quant aux traits distinctifs du peuple québécois que sont sa langue, son histoire et sa culture —, elle affirme que le projet de société souverainiste se fonde sur le lien civique entre les citoyens d'un État démocratique et pluraliste. Dans la foulée de la Révolution tranquille, dans les années soixante, les francophones du Québec ont abandonné leurs référents identitaires au profit de la communauté politique québécoise, en s'appuyant sur l'État québécois et les institutions laïques du Québec. Le MNQ a participé à ce mouvement, lui qui associe depuis longtemps l'ensemble des Québécois aux célébrations de la fête nationale chaque 24 juin et qui a lancé, à la veille du référendum de 1995, une réflexion sur la citoyenneté québécoise, laquelle appelle une participation de tous à la démocratie québécoise peu importe les distinctions sociales, ethniques ou religieuses. Dans ce contexte, selon Mme Laurin, le français, libéré de ses ancrages ethniques, devient la langue commune, l'outil indispensable à la délibération démocratique. Mais le respect des droits de la minorité nationale anglophone doit être assuré. De plus, la citoyenneté et la langue favorisent l'intégration des Québécois issus de l'immigration, en dépit des politiques fédérales qui entretiennent chez eux la confusion.

Pour le sociologue Gary Caldwell, l'existence même de la culture publique commune est sérieusement menacée par la nouvelle culture politique qui domine l'Occident : la primauté absolue des droits individuels et le néolibéralisme. Avec l'entrée dans nos mœurs politiques des Chartes des droits et libertés, seuls les tribunaux peuvent garantir les droits et libertés des citoyens, et non plus les Parlements. Dès lors, les droits ne sont plus interprétés en fonction de circonstances historiques, car ils sont devenus absolus et universels. Et puisque le Bien est immuable, la société ne peut plus définir le bien commun en fonction de ses traditions [28] et de ses groupes sociaux historiques, comme le Québec l’avait fait avec la loi 101. Les lois, lorsqu'elles résistent à la dissection pratiquée par les juges, se fossilisent, et le changement devient impossible. De toute façon, l'État est désormais au service de l'individu, et non plus de la collectivité. Devenue anhistorique, notre société civile s'érode graduellement. Comment peut-on rêver d'une culture publique commune, alors même qu'on nous présente la culture comme tout à fait relative et qu'on enseigne aux élèves que l'histoire est une construction qu'ils peuvent refaire à leur guise ? Dans ces circonstances, la culture publique commune que proposera l'école commune (non confessionnelle) de demain sera appauvrie par l'absence d'imaginaire collectif.

Selon Pierre Noreau, professeur de sciences politiques à l'Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, la culpabilisation des souverainistes au lendemain des dérapages rhétoriques entendus le 30 octobre 1995 au sujet du comportement électoral de certaines minorités ethniques est allée trop loin. Elle en a conduit plusieurs à accentuer l'évacuation du contenu culturel du nationalisme québécois et à s'attacher à une définition utilitaire de la nation. Ce faisant, ils ont succombé aux pressions du manichéisme de certains de leurs adversaires qui opposent le bon nationalisme civique (canadien) au mauvais nationalisme ethnique (québécois). Comment, dès lors, justifier la quête d'un Québec souverain si rien ne distingue le projet québécois de celui du Canada ? Peut-on réduire cette différence à la seule langue française ou à une « culture » dont le contenu serait mal défini ? Le choix d'un pays est fondé sur l'identité qu'un peuple souhaite affirmer et sur la définition qu'il donne de lui-même. Alors, le prochain référendum devrait être l'expression des valeurs et des engagements auxquels nous convions les autres, et l'accession à la souveraineté, la traduction politique de notre communauté de destin.

[29]

Montréalais d'adoption, le philosophe Kai Nielsen, professeur émérite de l'Université de Calgary, veut rassurer les anglophones et les allophones qui craignent un changement au statut politique du Québec et qui croient, avec certains penseurs libéraux de gauche, que le nationalisme et le libéralisme sont inconciliables. Selon lui, il est faux de prétendre que tous les nationalismes ne sont préoccupés que par les intérêts collectifs des membres de la nation à l'exclusion de tous les autres, même si cela s'est produit plusieurs fois dans l'histoire. En effet, les nationalismes qu'on observe actuellement en Belgique, en Écosse, dans le pays de Galles et au Québec sont pacifistes, démocratiques et libéraux. M. Nielsen soutient que la seule distinction essentielle oppose non pas la nation ethnique à la nation civique, mais le groupe ethnique (comme les groupes immigrants) à la nation (dont ils adoptent la culture publique). Toute nation doit avoir une culture publique. Une nation qui serait simplement civique n'exigerait qu'un engagement commun envers la démocratie et la liberté. Or, une telle nation est un mythe : même dans les pays où le néolibéralisme et l'individualisme règnent en maîtres, la nationalité suppose la connaissance de la langue, de l'histoire, des lois et des coutumes du pays. Bref, le nationalisme civique n'existe pas : il est toujours culturel. En revanche, le nationalisme culturel n'est pas, quant à lui, toujours ethnique. M. Nielsen conclut que, s'il est vrai que le Québec est une nation et que cette nation est un État démocratique et libéral, son gouvernement favorisera la langue et la culture communes, mais pas au détriment des droits des citoyens et des minorités. La croyance selon laquelle le Québec et le nationalisme québécois sont intolérants est, selon lui, dénuée de fondement.

C'est autour du concept de citoyenneté que s'articulent les textes de la dernière partie de cet ouvrage. Selon Bjarne Melkevik, professeur à la faculté de droit de l'Université Laval, l'exemple de l'accession de la Norvège à la souveraineté [30] en 1905 est un modèle et une source d'enseignements pour le Québec d'aujourd'hui. M. Melkevik résume les événements qui, à partir de 1814, devaient mener le pays à proclamer son indépendance. Il souligne que l'indépendance politique de la Norvège fut décidée dans l'espace public norvégien, en vertu de la légitimité d'un processus par lequel les citoyens se prononcèrent sur leurs propres institutions démocratiques, libérales et pluralistes. Un des ingrédients importants de cette réussite fut l'établissement d'une légitimité nationale propre. Au cours du XIXe siècle, la population norvégienne s'est investie dans une appropriation de l'identité démocratique. La Constitution norvégienne est alors devenue le symbole de la nation norvégienne. Ainsi, une constitution interne permettrait-elle au Québec de fonder son espace public, de cristalliser la citoyenneté québécoise et d'expliciter les droits des citoyens. À défaut de cela, M. Melkevik soutient que le Québec se condamne à une infériorité symbolique à l'égard du nationalisme pancanadien.

Selon le constitutionnaliste Yves Nadeau, la souveraineté du Québec laisse entrevoir de nouvelles possibilités pour l'épanouissement de l'ensemble des citoyens du Québec. L'élaboration d'une constitution interne permettrait au Québec d'établir un régime constitutionnel adapté à sa réalité, un avantage qui n'est pas uniquement symbolique ou identitaire. Par exemple, ce serait l'occasion rêvée de commencer à doter le Québec d'une démocratie administrative, par l'enchâssement dans cette nouvelle constitution des pouvoirs d'un protecteur du citoyen et par l'élargissement de son mandat. Ainsi, ce médiateur pourrait-il mieux surveiller l'exercice du pouvoir par l'appareil administratif et mieux protéger les citoyens. La responsabilité des fonctionnaires serait alors doublement contrôlée, par les députés et par le protecteur du citoyen.

Pour Micheline Labelle, professeure au département de sociologie de l'Université du Québec à Montréal, la diversité [31] culturelle ne peut être ignorée dans l'analyse de l'inégalité sociale et civique. Au Québec comme ailleurs, il existe des barrières quant à l'accès à l'emploi et à la représentation politique des membres des communautés culturelles. Elle note que le contexte post-référendaire a mis en lumière une facette particulière de l'exclusion : la fragmentation de notre citoyenneté, attribuable aux entraves à la délibération démocratique. La difficulté de promouvoir et d'édifier une citoyenneté proprement québécoise et de faire en sorte que les nouveaux citoyens adhèrent à l'identité nationale québécoise provient, selon elle, de l'insensibilité des leaders souverainistes à l'égard des membres des minorités culturelles et des nouveaux citoyens et des manœuvres d'intimidation des forces fédéralistes ; de la concurrence entre les politiques fédérales et provinciales face à la diversité, les secondes étant le plus souvent tenues pour suspectes ; de l'alignement des leaders des communautés culturelles avec les fédéralistes ; et de la sous-représentation des personnes issues de ces communautés dans la sphère publique (partis politiques et administration publique). Dans un Québec souverain, plusieurs obstacles politiques seront écartés. Toutefois, le sentiment d'être citoyens à part entière dépendra de la façon dont on déterminera l'accès à la citoyenneté et dont on assurera la représentation des minorités ethniques dans les instances qui édifieront l'État-nation. Ce travail peut être entrepris dès à présent par la reconnaissance de la diversité du peuple québécois et par l'élaboration d'un projet inclusif axé sur les relations entre les citoyens. Mme Labelle suggère quelques moyens d'y parvenir.

Marie Mc Andrew, du Centre d'études ethniques de l'Université de Montréal, aborde la question des rapports entre pluralisme, égalité et cohésion sociale sous l'angle de tendances lourdes telles que la mondialisation des marchés, l'inégalité entre le Nord et le Sud et la négociation de plus en plus fréquente d'espaces communs entre des populations éloignées les unes des autres sur le plan culturel et religieux, [32] cela dans un contexte de crise économique généralisée. Tout cela contribue à intensifier les conflits sociopolitiques qui prennent, pour Mme Mc Andrew une couleur « ethnique ». Selon elle, la gestion des rapports interculturels appelle l'invention de nouveaux modèles qui maintiendraient un équilibre entre le respect des libertés de la personne, la solidarité sociale et l’égalité des individus et des groupes. Quelle contribution le Québec peut-il apporter à ce débat ? Pourra-t-il résister à la tentation jacobine d'une « citoyenneté unitaire », par opposition aux « citoyennetés multiples » qui se déploient ailleurs en ce moment ? Pour répondre à ces questions, Mme Mc Andrew propose des solutions qui supposent rétablissement d un contrat social définissant les droits et obligations des Québécois de toutes origines ; la reconnaissance des droits collectifs de la minorité nationale anglophone et des nations autochtones ; l'adhésion aux principes de base de la démocratie libérale sociale-démocrate ; l'adoption du français comme langue commune dans la vie publique ; la distinction entre la culture civique telle qu'elle est codifiée dans les lois et les constitutions et le patrimoine collectif qui fonde la spécificité québécoise dans le concert des nations ; et, enfin, la reconnaissance de la liberté des citoyens de construire ou non leur identité en fonction de leur origine ethnique.

Michel Seymour, professeur au département de philosophie de l'Université de Montréal et président d'IPSO, se penche sur les conceptions de la nation et examine le nationalisme à la lumière de la diversité culturelle qui caractérise aujourd'hui la société québécoise. Selon lui, le Québec forme une nation sociopolitique, à la fois civique et pluriculturelle, dans laquelle cohabitent la majorité nationale franco-québécoise, la minorité nationale anglo-québécoise et des individus ayant d'autres origines nationales. Tout en se prononçant en faveur du maintien de la langue et de la culture d'origine des immigrants, il préconise leur insertion dans la communauté québécoise par une politique d'intégration relative à la langue et à la culture publique [33] communes. Il faudrait aussi accepter la coexistence de différents nationalismes sur le territoire québécois et, reconnaissant des droits collectifs à la communauté anglophone et aux nations autochtones, s'employer à répondre à leurs demandes. Il s'agirait de permettre à la première de conserver un lien avec le Canada, grâce à certaines modalités d'un éventuel partenariat entre le Québec et le Canada, et de négocier avec les secondes des accords d'autonomie gouvernementale au sein d'un Québec souverain.

Enfin, dans le dernier chapitre, je me base sur mon expérience d'historien et de conseiller politique pour conclure que les lois linguistiques ne suffiront pas pour faire du français la langue commune au Québec, que l'absence d'une véritable citoyenneté québécoise sur le plan juridique joue en faveur de l'identité et de l'unité canadiennes et que seule la souveraineté pourra rallier l'ensemble des non-francophones en consacrant le français comme langue « majoritaire » et en instituant une véritable citoyenneté québécoise. Toutefois, je me demande si le symbolisme de l'État-nation — qui joue actuellement en faveur du Canada — sera en mesure de susciter un fort sentiment d'appartenance au Québec après qu'il sera devenu souverain. Les souverainistes devraient se tourner dès maintenant vers leurs concitoyens anglophones, allophones et autochtones et tâcher de faire naître ce sentiment d'appartenance par la promotion du français et des valeurs attachées à notre culture politique, par l'enseignement de l'histoire du Québec, par la mise en valeur des droits et privilèges attachés à la résidence au Québec, par une présence accrue des Québécois de toutes origines dans les instances politiques et par l'élaboration d'une constitution québécoise exemplaire. Bref, il faut faire passer le message que le Québec souverain se fera avec tout le monde.

Les personnes qui ont collaboré à cet ouvrage sont toutes à la poursuite de ce qui définit le destin commun des Québécois, même s'ils ne s'entendent pas nécessairement sur la [34] façon dont il s'accomplira et sur la façon d'interpréter la situation actuelle et de définir l'idéal à réaliser. Néanmoins, à travers toutes leurs nuances, leurs réflexions convergent vers la nécessité pour les Québécois de toutes origines de concevoir ensemble un projet national Pour que le Québec de l'avenir soit véritablement le pays de tous les Québécois, il faut que tous ses citoyens soient associés à l'élaboration de son projet de société.

J'en profite pour exprimer ma reconnaissance à Ginette De Repentigny pour la retranscription de certains textes et à Jocelyne Dorion pour la révision du manuscrit. Je veux également souligner la contribution du Comité national des relations ethnoculturelles du Parti Québécois qui a apporté son concours financier à la publication de cet ouvrage.

[35]

Les notes en fin de texte ont toutes été converties en notes de bas de page dans cette édition numérique afin d’en faciliter la lecture. JMT.



[1] Alors qu'il avait dit « On a été battus, au fond, par quoi ? Par l'argent et des votes ethniques », la traduction anglaise de son discours lui fait dire « le vote ethnique ». Comparez « Mes amis, on se crache dans les mains et on recommence » (cité dans Le Soleil, 31 octobre 1995) avec « We won't wait another 15 years », (Globe and Mail, 1er novembre 1995).

[2] Sous la direction de Michel Sarra-Bournet, Manifeste des Intellectuels pour la souveraineté suivi de Douze essais sur l'avenir du Québec, Montréal, Fides, 1995.

[3] Pour n'en citer que quelques-uns, mentionnons : Marc Brière (dir.), Le Goût du Québec. L’après-référendum 1995, Montréal, Hurtubise HMH, 1996 ; Laurier Turgeon et autres, Les Espaces de l'identité, Québec, Presses de l'Université Laval, 1997 ; Fulvio Caccia, La République Métis, Montréal, Balzac-Le Griot, 1997. Le sujet est également très populaire en littérature : voir Louise Gauthier, La Mémoire sans frontières, Québec, Presses de l'Université Laval, 1997.

[4] Voir Rhéal Séguin, « Ethnic vote still eludes the PQ », Globe and Mail, 11 mars 1997 et Irwin Block, « Anybody but Bloc, ethnic press says », The Gazette, 29 mai 1997.

[5] Pierre Serré, « La souveraineté, le PQ et les immigrants : du rejet total à la progression soutenue ? », L'Action nationale, vol. 86, n° 1, janvier 1996, p. 18-25.

[6] Voir Michel Sarra-Bournet (dir.), Les Nationalismes au Québec, XIXe et XXe siècles, à paraître chez Québec/Amérique en 1998.

[7] Gérard Bouchard, « Ouvrir le cercle de la nation. Activer la cohésion sociale », L’Action nationale, vol. 87, n° 4, avril 1997, p. 135.

[8] Luc Chartrand et Carole Beaulieu, « Ils ont choisi le Québec », L’Actualité, janvier 1998, p. 14



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 5 juillet 2017 11:29
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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