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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Gérald Bernier et Daniel Salée, “Les Patriotes, la question nationale et les rébellions de 1837-1838 au Bas-Canada.” Un texte publié dans l’ouvrage sous la direction de Michel Sarra-Bournet, avec la collaboration de Jocelyn Saint-Pierre, LES NATIONALISMES AU QUÉBEC du XIXe au XXIe siècle. Chapitre 2, pp. 25-36. Québec: Les Presses de l’Université Laval, 2001, 364 pp. Collection: Prisme. Le directeur général des Presses de l’Université Laval, M. Denis Dion, le 11 janvier 2016, l’autorisation de diffuser en libre accès à tous le texte de ce livre dans Les Classiques des sciences sociales. [Autorisation accordée par l'auteur le 7 décembre 2008 de diffuser toutes ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]

[25]

LES NATIONALISMES AU QUÉBEC
du XIXe au XXIe siècle.

PREMIÈRE PARTIE :
Les nationalismes de 1830 à 1920

Chapitre 2

Les Patriotes, la question nationale
et les rébellions de 1837-1838
au Bas-Canada
.”

Gérald Bernier et Daniel Salée

Nationalism is not what it seems,
and above all not what it seems to itself
.
Ernest Gellner (1983 : 56).

La mémoire collective des Québécois considère généralement les rébellions de 1837-1838 comme un grand moment d'affirmation nationale dans l'histoire du Québec. De Garneau jusqu'à nos jours, on trouve une pléthore d'historiens et d'analystes de l'histoire politique qui voient dans les rébellions et la lutte des Patriotes le combat courageux de la nation canadienne-française contre l'oppression d'un groupe ethnique conquérant. Longtemps, le mouvement insurrectionnel de 1837-1838 a alimenté l'imagination sociologique et historiographique nationalitaire ; il servira de point d'ancrage principal et implicite du discours politique nationaliste québécois pendant presque tout le XXe siècle.

L'historien Allan Greer, qui est l'auteur d'un important ouvrage sur les rébellions de 1837-1838 (Greer, 1993), enjoignait récemment ses collègues à repenser les schémas traditionnels d'interprétation de cet événement central de notre histoire nationale. À son avis, le contexte général et les circonstances politiques particulières qui menèrent aux insurrections doivent être mieux compris. Les rébellions représentent une crise révolutionnaire beaucoup plus complexe que ce que la vision durhamienne, reprise de manière non critique par la presque totalité de l'historiographie, a généralement porté à croire (Greer, 1995). C'est ce [26] que nous avons toujours implicitement soutenu, avant même que Greer en fasse la remarque (Bernier et Salée, 1992, 1995).

Jean-Paul Bernard a reconnu dans un article récent à propos de l'historiographie et de l'histoire des peuples du Canada : « Un bon pas serait fait si, comme on sait bien que tout ce qui se passe dans la ville n'est pas urbain, on voulait bien admettre que tout ce qui se passe sur le territoire national n'est pas national » (Bernard, 1995 : 352). C'est dans cet état d'esprit que nous croyons devoir aborder les rébellions de 1837-1838. Notre propre lecture de toute l'époque précédant et entourant les rébellions nous amène à penser qu'il faille relativiser le poids de la question nationale et l'expression supposée du nationalisme patriote, non seulement dans le déroulement des événements, mais aussi dans la réalité politique de la période qui va de la Conquête à l'Acte d'Union.

La présence de deux groupes nationaux et culturels différents sur un même territoire, la blessure de la Conquête ainsi que la dominante arrogance sociopolitique du conquérant ont toujours paru à presque tous ceux qui se sont penchés sur la question comme des indicateurs trop évidents pour ne pas conclure que le mouvement insurrectionnel de 1837-1838 n'était autre chose que le résultat d'un conflit ethnolinguistique. Les Patriotes pouvaient-ils représenter autre chose que l'avant-garde nationaliste d'un peuple culturellement homogène, en mal de rétribution contre des exactions sociopolitiques nourries de l'animosité culturaliste du conquérant ? Qu'elle soit sympathique ou non à la cause patriote, c'est, pour l'essentiel, l'image que l'historiographie a toujours véhiculée, toute imbue qu'elle est du regard limité qu'elle a trop souvent porté sur la question.

Nous offrons une autre interprétation des événements de 1837-1838. Il s'agit d'une lutte, dont les enjeux sont d'abord et avant tout de nature sociale, qui s'actualise à travers une volonté d'émancipation coloniale. Ces deux aspects se distinguent de l'image de conflit ethno-linguistique généralement retenue pour caractériser la question nationale sous-jacente aux insurrections. Les affrontements de 1837-1838 traduisent un profond malaise du rapport de force social et économique qui marque alors la société bas-canadienne [1]. Nous ne nions pas qu'une [27] problématique nationalitaire ait pu se profiler en filigrane de la mouvance insurrectionnelle ; elle ne nous apparaît pas cependant comme le moteur de la démarche des Patriotes. En fait, loin d'avoir modulé la résistance patriote, la question nationale et le nationalisme présumé des Patriotes nous semblent avoir été marqués par la conjoncture sociale et la configuration des rapports sociaux propres à l'époque. En d'autres mots, ce n'est pas parce qu'ils auraient été d'abord animés d'un projet nationaliste que les Patriotes se sont lancés dans l'aventure insurrectionnelle, mais bien parce qu'ils auraient été motivés par un ensemble de raisons liées au contexte l'entourant. Le discours nationaliste, si tant est qu'on veuille bien admettre qu'il ait pu y en avoir un, apparaît beaucoup plus comme un épiphénomène qu'un déterminant fondamental des rébellions.

Notre lecture approfondie des journaux et des documents gouvernementaux de l'époque, de documents d'archives ainsi que des travaux historiques récents sur les facettes les plus diverses de la vie sociale, culturelle et économique du temps, nous a amené à croire qu'il y avait plus derrière les rébellions de 1837-1838 que ce que les apparences donnent à penser. Nous avons d'abord été mis sur la piste d'un pareil raisonnement à partir d'indices qui contredisent l'image rigide peinte par l'historiographie d'un clivage ethnolinguistique supposément à l'origine de l'action patriote. L'engagement direct et non équivoque de membres en vue de la communauté anglophone dans la cause patriote en est un premier. Que l'on pense seulement aux John Neilson, Edmund Bailey O'Callaghan, Thomas Storrow Brown, Robert et Wolfred Nelson, Daniel Tracey et William Scott dont l'histoire se souvient. L'existence de journaux et de publications de langue anglaise appuyant les Patriotes en est un autre ; The Vindicator, à Montréal, le British Colonist, le Missiskoui Post et le Township Reformer dans les Cantons-de-l'Est propageaient au sein de la communauté anglophone le programme sociopolitique patriote. Toutefois, l'indice le plus probant reste encore l'absence virtuelle d'une problématique ethnolinguistique au sein du discours véhiculé par les ténors du mouvement patriote. En fait, l'idée même de nation, au sens d'une communauté imaginée, composée essentiellement de francophones, semble pratiquement absente du corpus langagier et politique des Patriotes (Bernier et Salée, 1995 : 177 et sq.).

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*   *

[28]

Pour bien comprendre le mouvement insurrectionnel de 1837-1838 et la logique sociopolitique qui l'anime, il faut porter plus loin le regard analytique, au-delà même des apparences formelles et des idées reçues sur la question. L'étude du cadre sociétal global révèle en effet la prégnance d'une configuration lourde à la fois d'un système particulier de relations sociales et d'un écheveau correspondant de pratiques légales et politico-administratives qui, lorsqu'ils sont décodés, expliquent avec une plus grande justesse le sens profond de l'action des Patriotes.

Nous avons effectué ailleurs ce décodage (Bernier et Salée, 1995). Nous ne le reprendrons pas ici. Qu'on rappelle simplement que, dans la première moitié du XIXe siècle, le Québec demeure essentiellement une société d'Ancien Régime :

1. Au plan économique, l'agriculture domine et donne lieu à des rapports sociaux de nature féodale, et ce, quel que soit le mode de tenure foncière (seigneurial et franc et commun soccage) à l'intérieur duquel évoluent les agents sociaux ;

2. Au plan politique, l'occupation des postes administratifs, juridiques et politiques, est liée directement à la grande propriété foncière. Le type de gouverne auquel cela donne lieu rappelle à plusieurs égards l'absolutisme européen ;

3. Au plan social et idéologique, la vision de la société généralement promue et défendue par des grands propriétaires fonciers et des marchands domine. Elle reprend pour l'essentiel les grands thèmes des sociétés absolutistes européennes : hiérarchisation des rapports sociaux, conception organiciste du social, société d'ordres.

À la lecture des doléances rapportées par les journaux de l'époque et des problèmes traités par les documents parlementaires et gouvernementaux, il apparaît clairement que les insurrections de 1837-1838 participaient beaucoup plus de la volonté de renverser cet ordre socio-économique que de la problématique nationalitaire au sens propre. Le mouvement de contestation socio-politique amorcé vers la fin des années 1820 et dont les rébellions constituent l'apogée était en fait une critique en règle des institutions, des rapports sociaux, des structures politiques, des rapports de pouvoir et des pratiques de contrôle social d'Ancien Régime qui, de tout temps, avaient dominé la société bas-canadienne et continuaient de le faire.

L'Angleterre, en tant que puissance coloniale, et ses représentants locaux sont visés par cette critique, car ils incarnent et maintiennent un [29] ordre social jugé de plus en plus inacceptable. Ce n'est pas la population anglophone du Bas-Canada qui est prise à partie ; c'est le joug colonial et l'exploitation concomitante et indue de la paysannerie qui posent problème aux yeux des Patriotes. Lorsque le discours patriote et la colère populaire interpellent l'anglophone, ce n'est pas à cause de son appartenance au groupe ethnolinguistique anglais, mais bien à cause de son rôle d'agent d'un ordre socio-économique décrié. C'est le grand propriétaire terrien qui est montré du doigt : le spéculateur, le monopolisateur foncier et le seigneur qui n'a que faire de la coutume de Paris régissant le régime seigneurial. Un francophone logeant à cette enseigne fait tout autant l'objet des foudres patriotes et révolutionnaires.

Pour l'essentiel, le discours patriote a en fait peu à voir avec la question nationale, au sens conventionnel du terme. Il s'agit dans l'ensemble d'un discours d'émancipation qui couvre une foule de revendications sociopolitiques au sein desquelles la question nationale occupe, somme toute, une place marginale.

Parmi les revendications sur lesquelles les Patriotes insistent de manière plus particulière, on note :

1. La démocratisation des institutions politiques : frustrés par la tendance fâcheuse du Conseil législatif à bloquer systématiquement les projets de loi émanant de la Chambre d'Assemblée, les Patriotes veulent le rendre électif ;

2. L'imputabilité de l'Exécutif ;

3. L'instauration du vote secret pour l'élection des membres de la Chambre d'Assemblée ;

4. La décentralisation administrative et la création d'institutions locales ;

5. La démocratisation de l'accès aux postes de la fonction publique coloniale ;

6. La question foncière et plus particulièrement l'abolition (ou mini-malement la réforme) du régime seigneurial ;

7. L'abrogation du système de monopoles fonciers et l'élargissement de l'accès à la propriété foncière ;

8. L'abrogation du monopole commercial exercé par la Grande-Bretagne et l'instauration du libre-échange avec les États-Unis ;

9. La réforme de l'enseignement primaire.

[30]

Le discours patriote est, en définitive, beaucoup plus remarquable pour ses aspirations démocratiques et ses ambitions de changement social et politique que pour ses visées nationalistes. L'espoir de procéder à l'avènement d'un nouvel ordre socio-économique constitue le motif principal qui amènera les insurgés à prendre les armes.

Les insurrections de 1837-1838 traduisent, à proprement parler, une volonté révolutionnaire [2]. Elles s'inscrivent globalement dans le processus de transformation civilisationnelle qui caractérise alors l'Occident. Ce processus est lui-même alimenté par une dynamique de transition qui s'échelonnera sur l'ensemble du XIXe siècle et qui est marquée à la fois par l'obsolescence progressive des pratiques sociales et économiques d'Ancien Régime et la mise en place d'une culture sociopolitique propre au capitalisme. Le mouvement insurrectionnel constitue dans le contexte du Bas-Canada un premier coup de bélier contre l'Ancien Régime. En cela réside le sens profond des rébellions. Un premier coup de bélier infructueux, certes, mais qui n'ébranla pas moins l'ordre social précapitaliste et prédémocratique sur lequel repose alors le Québec. Bien que les tenants de l'Ancien Régime eussent gagné la guerre, il ne leur était plus possible de gérer les destinées de la [31] colonie selon les paramètres qui avaient été les leurs jusqu'à la fin des années 1830. La suite de l'histoire, au moins jusqu'à la Confédération, ne sera qu'une longue tentative d'ajustements plus ou moins heureux menée par les élites en réponse à la frustration populaire de 1837 et 1838.

*
*   *

Faut-il conclure que l'épaisseur de la problématique sociale et la volonté d'émancipation coloniale éclipsent en quelque sorte la problé-matisation de 1837-1838 au sens d'une question nationale aux relents ethnolinguistiques ? La question ne se pose pas nécessairement en ces termes. La chose est plus complexe. À la limite, c'est s'engager dans un faux débat que d'essayer de poser la primauté du social sur le national, ou vice versa. Il semble plus juste de parler du maillage, de l'imbrication de l'un et de l'autre.

Les rébellions de 1837-1838 ainsi que tout le mouvement de contestation patriote participent d'une dynamique sociale globale dont les procès contradictoires de domination et de résistance se conjuguent de pair avec un vif désir de libération du joug colonial ; désir qui, en raison de la configuration ethnoculturelle propre au Bas-Canada, n'est pas sans laisser croire parfois à l'expression de velléités ethnicistes. La réalité coloniale que subissent les Patriotes les amène nécessairement à se définir par rapport à un « Autre » et un « ailleurs » qui sont sources d'oppression, d'où l'impression rétrospective que leur projet fut une intention d'affirmation d'un groupe ethnolinguistique particulier. Mais il faut bien comprendre aussi que cette réalité coloniale est porteuse d'une réalité sociopolitique, d'une configuration interne de rapports sociaux et de pouvoirs que refusaient les Patriotes. Du fait du colonialisme donc, leur lutte sociale s'abouche du même souffle à un projet de construction de la nation. En effet, l'émancipation sociale ne pouvait se faire sans remettre en cause les structures coloniales. Or, à terme, cette remise en cause ne pouvait qu'impliquer la création d'un espace politique souverain propre aux habitants du Bas-Canada et donc propre au développement d'une nouvelle nationalité.

La question nationale ne vient donc ni avant ni après la question sociale ; toute hiérarchisation déterministe à cet égard porte à faux. Elle est sous-jacente à l'entreprise plus large et plus fondamentale de reconfiguration de l'espace public et politique bas-canadien que tentent d'amorcer les Patriotes, notamment la libération de la tutelle coloniale. [32] Cette nuance analytique est importante. Attentive à la réalité du cadre sociétal avec lequel ces derniers composent, elle saisit avec plus de justesse le sens réel de la réponse patriote à l'égard de la question nationale. On néglige trop souvent que, malgré l'expérience de la Conquête, le Bas-Canada reste à bien des égards une formation sociale encore largement proto-nationalitaire. Sans être totalement absents, la conscience d'un vécu partagé, le désir renanien d'un « vouloir vivre ensemble » une certaine communauté de culture, de coutumes et de langue y sont moins développés par comparaison à la situation qui s'instaurera à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle.

C'est ce qui explique que les appels des Patriotes à la solidarité collective transcendent les frontières ethnolinguistiques et n'ont rien de ce nationalisme qui n'interpellerait que les membres d'un même groupe partageant des traits culturels et linguistiques communs. À nouveau, il faut se rappeler que la démarche des Patriotes est une démarche d'émancipation et de libération. La nation qu'elle articule ressemble peu à celle que les diverses variantes du nationalisme québécois traduiront à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle et au cours du XXe siècle, très souvent fondées sur l'exclusion de l'« Autre ». Contrairement à ce que l'on suppose généralement, le discours patriote ne s'adresse pas a priori aux seuls descendants des conquis de 1760. Il s'adresse à tous les citoyens, quelle que soit leur origine ethnique, linguistique ou culturelle, désireux de participer à la construction de pratiques socio-économiques et d'institutions politico-administratives nouvelles. Si tant est qu'il soit possible de qualifier ce discours de nationaliste, il n'est pas encore imprégné des termes de référence isolationnistes et revanchards qui caractérisèrent le nationalisme québécois après 1840, alors que les élites francophones imposèrent le repli culturel comme seule stratégie d'action collective.

Le rapport à la nation qu'entretiennent les Patriotes peut être difficile à cerner avec précision du fond de notre XXe siècle ; tout marqués que nous sommes par les évocations ethnicistes tantôt implicites, tantôt explicites, tantôt délibérées, tantôt démenties du nationalisme québécois contemporain. Soumis aux aléas d'une conjoncture politique polarisante qui pose trop souvent les débats publics en termes de binarité ethnolinguistique, nous concevons difficilement qu'il ait pu en être autrement à d'autres époques de notre histoire nationale. La tendance à interpréter le passé avec les yeux du présent est un réflexe naturel auquel nous résistons avec d'autant plus de difficulté que ce même passé peut sembler offrir quelque justification — parfois abusive — au présent.

[33]

L'intelligibilité du nationalisme patriote et du sens que l'on donnait à la nation au Bas-Canada ne peut s'énoncer à la lumière de l'expérience contemporaine du nationalisme québécois. Dans la mesure où l'on admet que la contestation patriote exprimait d'abord un refus de l'ordre socio-économique dominant et procédait d'un mouvement d'émancipation coloniale, le nationalisme que l'historiographie et la mémoire collective ont accolé aux Patriotes prend un tout autre relief. Ces derniers cherchent d'abord et surtout à construire un espace civique nouveau, à susciter une culture sociopolitique qui s'inscrit aux antipodes de la culture alors dominante. En vertu de ce projet, la nation dont rêvent les Patriotes diffère du sens où la parole publique contemporaine l'entend ; elle émane d'une rationalité citoyenne, éminemment pluraliste, c'est-à-dire d'un peuple d'égaux, volontaires et libres. Un extrait d'un texte éditorial paru le 21 mai 1831 dans Le Canadien, l'organe idéologique du Parti patriote à Québec, est à cet égard fort éloquent :

Il n'y a pas que nous sachions, de peuple français en cette province, mais bien un peuple canadien, un peuple religieux et moral, un peuple loyal et amoureux de la liberté en même temps (sic) et capable d'en jouir ; ce peuple n'est ni Français, ni Anglais, ni Écossais, ni Irlandais, ni Yanké, il est Canadien... Le peuple du Canada ne sera jamais un peuple ni Français ni Anglais ; le Canada embrassant une vaste partie de l'hémisphère américain a bien une autre destinée devant lui.

Cette vision des choses n'a rien d'unique ou de marginal. Elle émaille les textes éditoriaux des journaux patriotes et se reflète dans les résolutions votées lors d'assemblées publiques au cours des mois précédant les insurrections (Bernier et Salée, 1995 : 180-81). La nation des Patriotes, c'est le peuple ; les deux termes sont synonymes et interchangeables

*
*   *

L'impression tenace de Lord Durham, qui voyait dans les affrontements civils de 1837 et 1838 une lutte à finir entre deux groupes nationaux, n'est pas tout à fait sans fondement. Paradoxalement, s'il faut parler d'un discours ethniciste et étroitement nationaliste au cours de la période menant à l'Union, c'est beaucoup plus du côté anglophone qu'il faut se tourner pour en trouver la manifestation. En effet, évoluent au sein de la population anglophone plusieurs éléments liés à l'administration coloniale et qui se posent en défenseurs acharnés de l'ordre social établi. La peur qu'inspirent chez eux les positions patriotes [34] se traduit le plus souvent par une hargne typiquement ethniciste et raciste. Pour eux, la démarche patriote n'est que le fruit d'une élite canadienne-française assoiffée de pouvoir, cherchant à perpétuer en Amérique les institutions de l'Europe féodale. Leur opposition aux positions des Patriotes s'exprime essentiellement par un mépris évident pour tout ce qui est canadien-français.

La hargne des conservateurs anglophones à l'égard des Canadiens français s'exprime en des termes souvent extrémistes qui n'ont pas d'équivalent au sein de la presse patriote. Ce sont eux qui, en dernière analyse, polariseront la dynamique politique des années 1830 en un conflit interethnique. Leur action, beaucoup plus que celle des Patriotes, contribuera à alimenter l'impression indélébile que retiendront Lord Durham et les historiens des générations suivantes [3].

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L'échec des rébellions laisse le champ libre à la domination de l'espace politique québécois par des forces sociales essentiellement conservatrices. Bien que le mouvement insurrectionnel force les élites coloniales et leurs alliés au sein du bloc au pouvoir (marchands, seigneurs, propriétaires fonciers, Église catholique) à adapter la nature de leur gouverne aux nouvelles réalités sociales et politiques qu'incarnent en quelque sorte les Patriotes, ces derniers n'en ont pas moins perdu la bataille.

[35]

Le primat des forces socio-économiques d'Ancien Régime s'atténue progressivement avant la fin du XIXe siècle, mais le système particulier de normes et de valeurs qui permettait leur domination perdure devant le vide postinsurrectionnel créé au sein des forces progressistes. Cette persistance module en des termes qui resteront foncièrement conservateurs et mitigés les avancées de la démocratie au Québec et au Canada au cours de la seconde moitié du XIXe siècle.

Dans la foulée, le caractère émancipateur du discours patriote disparaîtra du paysage idéologique québécois. Après les soubresauts réformistes et libéraux des rouges, le nationalisme d'émancipation qui s'était imposé depuis la fin des années 1820 cède la place à un nationalisme de conservation aux antipodes de la vision plus globale du devenir de la société québécoise qu'entretenaient les Patriotes. On passe désormais à un discours étroit, axé sur la défensive, sur la survivance ethnoculturelle. Il n'y a plus de projet de société, mais une vision désarticulée qui repose sur la préservation de la langue, des institutions et de la religion catholique. Les idéaux démocratiques et pluralistes des Patriotes font place à une conception rétrécie des possibles qui servira à alimenter jusqu'aux années 1950 une mentalité d'état de siège. Après 1840, l'idée de nation au sein du lexique politique québécois se désim-prègne de la rationalité citoyenne qu'envisageaient les Patriotes pour se confondre de plus en plus avec le groupe ethnolinguistique francophone. La question nationale et le nationalisme qui en résultent deviennent intimement et irrémédiablement associés à la dimension ethnoculturelle de la problématique nationalitaire. Ce biais conceptuel continue, encore de nos jours, de marquer la définition de la nation québécoise, au grand dam bien souvent des tenants modernes du nationalisme québécois.

Les Patriotes proposaient une conception territoriale, civique, voire républicaine de la nation québécoise, une conception que de nombreux nationalistes d'aujourd'hui voudraient voir triompher (Legaré, 1994). L'histoire, à travers la faillite des insurrections de 1837-1838, en a décidé autrement. L'insuccès des Patriotes aura enferré le Québec dans une ontologie binaire de la nation (« Nous » contre « Eux ») dont il est devenu aujourd'hui extrêmement difficile de se libérer (Létourneau et Ruel, 1994). La mesquinerie des propos malheureux sur la (non) appartenance à la « Nation » proférés dans l'amertume de la défaite référendaire de 1995 nous le rappelle péniblement.

L'échec des rébellions est un drame. Non pas tant parce qu'il aura rouvert la blessure, jamais pansée, de la Conquête, mais parce qu'il [36] aura empêché que s'enracine chez nous une image riche, large et généreuse de la nation.

Bibliographie

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BLANCHETTE-LESSARD, Lucie et Nicole DAIGNEAULT-SAINT-DENIS, 1975, Groupes sociaux, patriotes et rébellions 1837-1838. Idéologies et participation, mémoire de maîtrise, Histoire, UQAM.

GELLNER, Ernest, 1983, Nations and Nationalisms, Oxford, Basil Blackwell.

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LEGARÉ, Anne, 1994, « La souveraineté : nation ou raison ? », dans Alain G. Gagnon (dir.), Québec : État et société, Montréal, Québec/Amérique.

LÉTOURNEAU, Jocelyn et Jacinthe RUEL, 1994, « Nous Autres les Québécois. Topiques du discours franco-québécois sur Soi et sur l'Autre dans les mémoires déposés devant la Commission Bélanger-Campeau », dans K. Fall, D. Simeoni et G. Vignaux (dir.), Mots représentations. Enjeux dans les contacts ethniques et interculturels, Ottawa, Presses de l'Université d'Ottawa.

RYERSON, Stanley B., 1972, Le capitalisme et la Confédération, Montréal, Parti pris.

LES AUTEURS :

Gérald BERNIER est professeur au département de science politique à l'Université de Montréal.

Daniel SALÉE, politologue, est professeur à l'École des affaires publiques et communautaires à l'Université Concordia (Montréal).



[1] Nous n'avons pas la prétention d'être les premiers à voir dans les insurrections de 1837-1838 autre chose qu'un conflit ethno-linguistique. Jean-Paul Bernard (1983) et ses étudiants (Lessard-Blanchette et Daigneault-Saint-Denis, 1975) ont souvent fait mention des aspects sociaux sous-jacents à la lutte des Patriotes, notamment la question foncière. Stanley Ryerson (1972) pour sa part, fidèle à l'orthodoxie marxiste qui l'animait, voyait dans 1837-1838 les premiers soubresauts de la révolution ouvrière. Malgré ces travaux, l'image du conflit ethnolinguistique reste tenace. Notre propre démarche a essentiellement tendu à relativiser cette image.

[2] La déclaration d'indépendance de 1838 est à cet égard fort éloquente. Elle exprime clairement une profonde volonté de changement social qui appelle au bouleversement des structures existantes de même qu'un désir non équivoque de libération nationale. En voici des extraits qui parlent d'eux-mêmes :

« ...NOUS, au nom du Peuple du Bas-Canada, adorant les décrets de la Divine Providence qui nous permet de renverser un Gouvernement, qui a méconnu l'objet et l'intention, pour lequel il était créé, et de faire choix de la forme de gouvernement la plus propre à établir la justice, assurer la tranquillité domestique, pourvoir à la défense commune, promouvoir le bien général, et garantir à nous et à notre postérité les bienfaits de la Liberté civile et religieuse ; DÉCLARONS SOLENNELLEMENT

I) Qu'à compter de ce jour, le Peuple du Bas-Canada est ABSOUS de toute allégeance à la Grande-Bretagne et que toute connexion politique entre cette puissance et le Bas-Canada CESSE dès ce jour.

4) Que toute union entre l'Église et l'État est déclarée abolie, et toute personne a le droit d'exercer librement la religion et la croyance que lui dicte sa conscience ;

5) Que la Tenure Féodale ou Seigneuriale, est, de fait, abolie, comme si elle n'eût jamais existé dans ce pays ;

II) Qu'il y aura liberté pleine et entière de la liberté de Presse dans toutes les matières et affaires publiques ;

17) Que toutes les terres dites de la Couronne, ainsi que celles appelées réserves du Clergé et celles qui sont nominalement en possession d'une certaine compagnie de spéculateurs en Angleterre, appelée Compagnie des terres de l'Amérique britannique du Nord, deviennent de plein droit la propriété de l'État du Canada, sauf telles portions des dites terres qui peuvent être en possession de cultivateurs qui les tiennent de bonne foi, pour lesquelles nous garantissons des titres en vertu d'une loi qui sera passée afin de légaliser la possession de tels lots de terre situés dans les Townships, qui sont maintenant en cultures. » (Latouche, 1977 :79-80).

[3] Dans un ouvrage méconnu sur le journal The Montreal Gazette entre 1835 et 1842, André Lefebvre a bien analysé cette réalité. La presse et certains groupes parapolitiques anglophones conservateurs entretenaient à l'égard des Patriotes des sentiments emplis d'une animosité et d'une méfiance qui prenaient ancrage dans la différence ethno-culturelle qu'affichaient la majorité des Patriotes. The Montreal Gazette ne manque pas de souligner « the total incapacity of the majority of the inhabitants to exercise the powers of a free représentative System of government, the incapacity and the incapability of the French Canadians governing them-selves or others on the principles of the British Constitution ». Pour The Montreal Gazette, la république du Bas-Canada instaurerait la dictature de démagogues mandataires d'une masse ignorante (Lefebvre, 1970 : 56). Dans le même esprit, la Montreal Constitution Association soutenait que c'était « with the view of bowing down the neck of every Briton that the Patriots clamour for purely elective institutions ». Ses sympathisants craignaient que les Patriotes, « under the specious guise of popular institutions, would sever wisdom from power, and respect from intelligence, and consign us to unendurable bondage ». Ceux-ci sont saisis d'horreur à la pensée d'une république canadienne fondée sur « an illiterate peo-ple, opposed to improvements, and uninformed population striving for domination, and seeking to perpetuate in America the institutions of feudal Europe ». Ils soutiennent que le peuple est animé d'une « deep rooted hostility excited by the French leaders against those of different origin » et que le Conseil législatif ne doit pas devenir électif— une revendication fondamentale des Patriotes — parce qu'il constitue « a check on popular violence and précipitation where, unhappily, ignorance and prejudice characterize the majority,... the barriers that defend us against French tyranny » (Lefebvre, 1970 : 70-71).


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 13 mai 2017 8:35
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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