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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Céline Saint-Pierre, “L’interculturalisme. Une approche de recomposition du lien social dans les sociétés pluralistes.” In revue SociologieS, numéro mis en ligne le 26 mai 2015, p. 2-6. Discussion de l’ouvrage de Gérard Bouchard, L’Interculturalisme. Un point de vue québécois, Montréal, Éditions Boréal, 2012 [Autorisation accordée par Mme Saint-Pierre le 14 juillet 2003 de diffuser toutes ses publications en libre accès dans Les Classiques des sciences sociales].

Céline Saint-Pierre

Sociologue, professeure émérite de l’UQÀM

L’interculturalisme. Une approche
de recomposition du lien social
dans les sociétés pluralistes
.”

In revue SociologieS, numéro mis en ligne le 26 mai 2015, p. 2-6.

Discussion de l’ouvrage de Gérard Bouchard, L’Interculturalisme. Un point de vue québécois, Montréal, Éditions Boréal, 2012

Au moment où de nombreux sociologues font le constat d’une décomposition du social dans les sociétés dominées par le capitalisme financier, il devient impératif de travailler à repérer les indices de sa recomposition et sinon à cerner les bases possibles de sa reconstruction (Touraine, 2013). La compréhension de l’évolution des sociétés pluralistes, dont la croissance de la diversité ethnoculturelle est une caractéristique majeure, pourrait constituer un champ pertinent de ce travail à faire. C’est ce à quoi s’emploie l’historien et sociologue Gérard Bouchard, dans ce livre qu’il publie sur l’interculturalisme, à partir d’un point de vue québécois.

Pour bien comprendre la stratégie d’élaboration de son argumentaire, on ne peut faire l’économie d’une référence au contexte sociopolitique qui a mené à sa production. Co-président avec le philosophe Charles Taylor de la « Commission consultative sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles » et à la lumière des audiences et des travaux qui ont entouré la production de leur rapport Fonder l’avenir. Le temps de la conciliation, déposé au Gouvernement du Québec en 2008 (Bouchard & Taylor, 2008), Gérard Bouchard a voulu écrire ce livre et partager le fruit de ses réflexions en tant « qu’intellectuel et universitaire, mais aussi comme citoyen, comme Québécois qui partage les inquiétudes et les rêves qui définissent cette nation » (Bouchard, 2012, p. 11). S’appuyant sur le constat formulé par la plupart des acteurs politiques et sociaux et des chercheurs, à savoir que le modèle d’intégration socioculturelle prévalant au Québec depuis 1970 pose problème, il en dégage la nécessité de le repenser en prenant en compte les nouvelles réalités du pluralisme dans leurs liens avec la conjoncture sociohistorique de la société québécoise.

L’interculturalisme, un nouveau modèle d’intégration
et de gestion de la diversité ethnoculturelle


Son objectif est donc d’élaborer une proposition globale de l’interculturalisme comme modèle d’intégration et de gestion de la diversité ethnoculturelle à privilégier pour le Québec actuel. Ainsi pensé, son modèle est aussi conçu comme contre-proposition au modèle du multiculturalisme, particulièrement le multiculturalisme canadien et au modèle fondé sur l’assimilation. Le Grand résumé témoigne de la démarche adoptée par l’auteur pour cristalliser sa proposition globale. Il a choisi de définir l’interculturalisme à partir de ses traits distinctifs par rapport à d’autres modèles de gestion du pluralisme et d’en expliciter la pertinence au regard de la société qui lui sert de référence centrale, soit la société québécoise.

Son modèle comporte des composantes structurantes, fondements de sa spécificité. Sa mise en œuvre se doit, cependant, d’être flexible et de ne pas être pensée comme une panacée applicable telle quelle à toutes les formes de sociétés pluralistes. Ce qui exige, en conséquence, de la part de chaque nation « qu’elle le conçoive en accord avec ses héritages, ses institutions, ses contraintes, sa sensibilité, ses inquiétudes et ses aspirations» (Ibid., p. 12). D’un point de vue pragmatique, une question se pose, à savoir jusqu’où ce modèle est-il transférable à d’autres sociétés ? Cette proposition va-t-elle au-delà du cas de figure, de l’étude de cas ? Il faut savoir, par ailleurs – et il en a été fait état dans diverses publications, mais aussi dans divers colloques, dont l’un s’est tenu en 2011 à Montréal, avec la collaboration de représentants du Conseil de l’Europe – que plusieurs pays, étant à la recherche d’une troisième voie face à l’échec constaté du communautarisme et du multiculturalisme, se sont montrés très intéressés par le modèle québécois d’interculturalisme qui fait l’objet de ce livre.

Ce modèle et l’analyse qui accompagne son élaboration soulèvent plusieurs questions pertinentes pour qui s’intéresse à la recomposition du lien social aux divers paliers de la société. Que nous révèle cette étude sur la transformation des sociétés pluralistes et sur la recomposition du lien social ? Quelle contribution apporte-t-elle à la théorie sociologique des rapports sociaux aux niveaux macrosocial et microsocial ? Tant ses composantes que ses finalités en font-elles un modèle susceptible de résoudre les impasses rencontrées par les autres modèles de gestion de la diversité ethnoculturelle ? Ce commentaire ne prétend pas répondre à ces questions fort complexes, mais il ouvre dans cette voie.

Le paradigme central de l’analyse :
la dualité majorité-minorités


Le cadre de référence choisi par l’auteur, soit la nation québécoise en tant que terre d’accueil d’immigrants d’origines multiples, conditionne son choix du paradigme de la dualité à partir duquel il élabore un modèle de l’interculturalisme susceptible, selon lui, d’être plus fécond que le multiculturalisme et l’assimilationnisme pour résoudre les tensions émergeant de ce rapport duel. S’il l’applique à la société québécoise, il croit en son efficacité pour toutes sociétés qui fonctionneraient sur la base de ce paradigme. Le rapport entre la culture de la majorité et les cultures des minorités s’installe dans le modèle proposé comme rapport social dominant structurant les représentations sociales sous forme de polarisation entre le « eux » et le « nous ». Un rapport qui conditionne à la fois les comportements des individus et les politiques de gestion des institutions et de l’État en la matière. C’est dans ce terreau que prend racine un modèle d’interculturalisme dont la finalité découle de ce que l’auteur désigne par la notion de pluralisme intégrateur. L’enjeu pour la réussite de ce modèle au niveau sociétal est double.

Au-delà des rapports ethnoculturels,
introduire les rapports de classes


D’abord, cette proposition exige de procéder à l’identification de points d’équilibre dans la dynamique des rapports ethnoculturels. Un équilibre qui se situe entre « l’impératif du pluralisme et celui de l’inclusion » (Ibid., p. 58) et « qui entend tracer une voie entre l’assimilation et la segmentation et qui, dans ce but, met l’accent sur l’intégration, les interactions et la promotion d’une culture commune dans le respect des droits et de la diversité » (Ibid., p. 51). À mon avis, ce repérage doit déborder les rapports ethnoculturels et embrasser l’ensemble des rapports sociaux entre la majorité et les minorités d’une société donnée. L’analyse est certes complexifiée, mais elle enrichira les connaissances nécessaires à l’élaboration de pratiques et de politiques publiques plus efficaces. Il est donc impérieux d’y introduire l’analyse des rapports politiques et économiques entre ces groupes sociaux. L’auteur intègre ces rapports dans sa problématique générale sans en expliciter les incidences dans l’identification des points d’équilibre. Pour lui, le paradigme de la dualité aurait un avantage sur ceux des autres modèles en ce sens qu’il « donne une grande visibilité à un rapport de pouvoir fondamental entre la majorité et les minorités ». C’est ici que la notion d’accommodement raisonnable trouve toute sa légitimité en venant baliser son exercice dans le domaine des relations ethnoculturelles. Une légitimité parfois difficile à reconnaître par l’un ou l’autre pôle du rapport duel, compte tenu de la position occupée dans ce rapport de pouvoir.

Par ailleurs, au-delà d’une insistance sur le volet ethnoculturel des rapports sociaux entre majorité et minorités, l’analyse les présente comme des blocs monolithiques agissant chacun dans leur propre cohérence et dans une même direction. Notons ici que, depuis les années 1990, les recherches menées en sciences sociales sur la diversité ont privilégié l’étude des minorités ethnoculturelles et se sont intéressées aux différences de positionnement sociopolitique de ces minorités. En contrepartie, on dispose de peu d’études sur la structuration des groupes majoritaires et sur leur action dans l’évolution des sociétés pluralistes au cours des dernières décennies. Il est utile pour notre propos de rappeler que les recherches réalisées dans les décennies 1960-90 sur les mouvements nationalistes ont traité du rapport politique et social entre majorité et minorités en utilisant un cadre théorique faisant davantage place aux rapports de classes. Elles ont cependant négligé les rapports entre cultures alors qu’aujourd’hui, nous sommes dans une situation inverse, les rapports de classes ne figurant plus, ou rarement, au premier plan des modèles explicatifs des tensions entre majorité et minorités. Afin d’enrichir la compréhension des réalités actuelles que recouvre la dynamique des sociétés pluralistes traversées par un rapport de dualité entre majorité et minorités, il m’apparaît opportun d’élargir le cadre d’analyse au jeu des rapports de classes. D’abord, aux rapports de classes à l’intérieur de chaque bloc (majorité et minorités) et d’autre part, aux rapports sociopolitiques entre les communautés minoritaires elles-mêmes. L’application de ce cadre théorique ne devrait pas faire perdre de vue la cible visée mais venir l’éclairer dans ses angles obscurs. L’objectif étant que la mise à jour du jeu de ces rapports contribue à « supprimer les obstacles systémiques à l’intégration et à l’équité et [à] lutter contre l’exclusion et la discrimination » (Ibid., p. 169). L’auteur tient à préciser que « le modèle [de l’interculturalisme] n’est pas et n’entend pas être une théorie générale des inégalités, de la structure des relations de pouvoir et des rapports de classes dans une société, bien qu’il propose des moyens efficaces pour les réduire » (Ibid., p. 183). Tout en respectant son intention, on ne peut qu’admettre qu’une approche élargie des rapports sociaux contribuerait à mieux identifier les moyens concrets à adopter à cet égard tout en approfondissant la compréhension des transformations en cours dans les sociétés pluralistes occidentales.

La place de l’État et de la société civile
dans la gestion des relations ethnoculturelles


Le deuxième enjeu pour la réussite de ce modèle est celui de l’obtention d’une adhésion consensuelle des parties sur l’identification de points d’équilibre à instituer entre, d’une part, le respect du pluralisme et, d’autre part, l’objectif d’inclusion/intégration des membres des minorités culturelles dans une perspective se situant « dans la continuité du passé (en l’occurrence celui de la société québécoise) et en accord avec les impératifs du présent, à savoir un double objectif d’union et de respect des différences ». Un consensus aussi à créer sur les modes de gestion à favoriser tant au niveau macrosocial que microsocial, en laissant toute la place « au débat démocratique et à un mélange de fermeté » (Ibid., p. 87). Se pose ici la question : au-delà de l’application de règles juridiques comme instance de recours pour arbitrer les différends entre les parties, quel rôle revient à la société civile et à l’État ?

Si on peut davantage concevoir le rôle interventionniste de l’État dans la gestion ethnoculturelle par l’adoption de politiques publiques soucieuses d’équité et de protection des droits de la personne, le modèle d’interculturalisme proposé reconnaît une importance majeure à la société civile dans la construction d’un vivre ensemble reposant sur la conciliation et le dialogue au niveau microsocial. La médiation culturelle est une voie préconisée par ce modèle et déjà plusieurs pays en Occident – et notamment au Québec – y ont recours. Elle fait appel à l’exercice de droits et devoirs de la part d’individus capables de se percevoir en tant que sujets responsables en mesure de débattre, de délibérer et d’arbitrer des choix à faire pour résoudre les tensions émergeant de l’incompréhension mutuelle entre personnes d’origines culturelles différentes, que ce soit dans la vie quotidienne ou dans les organisations dans tous les secteurs de la société.

Assiste-t-on à la naissance d’un nouveau rôle social trouvant sa pertinence dans la chaîne de valorisation de ce modèle d’interculturalisme ? On pourrait penser que c’est effectivement le cas. Les pratiques en cours sur le terrain au Québec montrent que l’exercice de la fonction de médiation requiert la maîtrise de « compétences interculturelles ». Des universités proposent des programmes de formation de médiateurs culturels, un rôle et une profession en développement dans les grandes organisations, tant dans les entreprises privées que dans les institutions publiques. Au-delà des habiletés mentionnées précédemment, les médiateurs doivent disposer de connaissances sur les cultures en présence mais aussi d’un cadre de référence formel les guidant dans leur fonction. Selon les secteurs concernés, les médiations sont plus ou moins constantes et de nombreux dirigeants d’institutions publiques, surtout dans les secteurs hospitalier et scolaire, mais aussi d’entreprises privées, ont exprimé le besoin de disposer d’un cadre de référence explicitant les valeurs et les normes de comportements à respecter de la part des membres des personnels. Un cadre qui établirait la zone du « non-négociable » permettant de baliser les accommodements demandés, plutôt que de fonctionner au cas par cas. Souhaiter que « chaque citoyen puisse prendre en charge et conduire à son terme cet arbitrage » dans la vie de tous les jours, comme le souhaite l’auteur, relève d’un idéal certes, mais il faut reconnaître la difficulté de sa mise en œuvre. Interviennent ici le rôle de la culture commune comme référent de l’action au niveau microsocial et la nécessité d’identifier des mécanismes de gestion des relations ethnoculturelles, autres que judiciaires, pour soutenir les acteurs qui œuvrent dans les organisations et les institutions.

Le rôle-clé de la culture commune
et de l’école comme institution de transmission


On aura compris le rôle-clé de la culture commune dans une société pluraliste. Une culture qui doit être acquise et partagée par toutes ses composantes et servir de cadre de référence dans la gestion des rapports interculturels aux niveaux macrosocial et microsocial. C’est l’école qui se voit assigner la fonction de sa transmission et d’apprentissage du vivre ensemble (Delors, 1996) et, en ce sens, elle joue un rôle stratégique majeur dans l’atteinte de la cohésion sociale souhaitée à tous les registres de la vie en société. Dans plusieurs sociétés, dont la nation est en situation de majorité fragile – et c’est le cas du Québec – la définition du curriculum d’études au primaire et au secondaire – notamment du contenu des matières composant le noyau de la culture commune – se transforme en enjeu politique.

Tout en reconnaissant le rôle central de l’école et de l’éducation et l’exemplarité de ce qui se fait sur le terrain, l’auteur – et nous le déplorons – ne propose aucune analyse des enjeux spécifiques à relever par cette institution pour faire face au nouveau rôle attendu. Il y aurait aussi un intérêt certain, du point de vue de la recherche et pour les acteurs du terrain, à produire et à diffuser les pratiques existantes et les meilleures pratiques des institutions scolaires qui illustrent le pluralisme intégrateur dont se réclame le modèle proposé (McAndrew, 2010; Saint-Pierre, 2001).

Un appel à la recherche sur les nouvelles formes du lien social

Avec l’auteur, force est de reconnaître que nous manquons de données et de recherches sur plusieurs des nouvelles réalités recouvertes par le pluralisme culturel des sociétés occidentales. Des études qui contribueraient à solidifier ce modèle d’interculturalisme dans ses fondements théoriques et dans son efficacité empirique. Plusieurs pays s’interrogent sur le modèle à privilégier, compte tenu de l’échec constaté des modèles existants. L’interculturalisme pensé comme pluralisme intégrateur et comme pragmatique orientée vers l’atteinte d’une certaine cohésion sociale en attire plus d’un et il pourrait devenir la voie à suivre. À cet égard, les sciences sociales – et notamment la sociologie – ont beaucoup de travail à faire pour mieux cerner, par la production d’études empiriques et le renouvellement de la pensée théorique dans ce domaine de connaissances, les nouvelles formes du lien social qui émergent de l’après-crise du social. Au-delà des études de cas et des spécificités historiques et culturelles des sociétés pluralistes, y a-t-il place pour un nouvel universalisme ?

Bibliographie


Bouchard G. (2012), L’Interculturalisme. Un point de vue québécois, Montréal, Éditions Boréal.

Bouchard G. & C. Taylor (2008), Fonder l’avenir. Le temps de la conciliation, Rapport de la Commission consultative sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles, Bibliothèque et Archives nationales du Québec,.

Delors J. (1996), L’Éducation, un trésor est caché dedans, Rapport à l’UNESCO de la Commission internationale sur l’éducation pour le vingt et unième siècle, Paris, Éditions Odile Jacob.

McAndrew M. (2010), Les Majorités fragiles et l’éducation, Belgique, Catalogne, Irlande du Nord, Québec, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal.

Saint-Pierre C. (2001), « Éduquer autrement pour un monde complexe et pluraliste », dans Mercure D. (dir.), Une Société-monde ? Les dynamiques sociales de la mondialisation, Québec, Les Presses de l’Université Laval et De Boeck Université.

Touraine A. (2013), La Fin des sociétés, Paris, Éditions du Seuil.

Céline Saint-Pierre

Professeure émérite de sociologie, Université du Québec à Montréal, Qc. Canada

st-pierre.celine@uqam.ca


Le Grand résumé de l’ouvrage par son auteur est disponible à l’adresse : https://sociologies.revues.org/5092 et la discussion par Luc Turgeon à l’adresse : https://sociologies.revues.org/5096



Retour au texte de l'auteur: Céline Saint-Pierre, sociologue Dernière mise à jour de cette page le mercredi 15 novembre 2017 9:45
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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