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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Lise Saint-Jean, “La pauvreté des femmes : la monoparentalité féminine.” In ouvrage sous la direction de Madeleine Gauthier, Les nouveaux visages de la pauvreté. Questions de culture, no 12, pp. 19-44. Québec : Institut québécois de recherche sur la culture (IQRC), 1987, 260 pp.

[19]

Questions de culture, no 12
“Les nouveaux visages de la pauvreté.”
PREMIÈRE PARTIE
1

 “La pauvreté des femmes :
la monoparentalité féminine.”

par
Lise SAINT-JEAN

En découpant la population selon diverses variables de façon à faire apparaître différentes catégories de personnes — telles les familles ou les personnes seules, les jeunes ou les personnes âgées, les travailleurs ou les inactifs, etc. —, puis en compilant les revenus dont chacun dispose à l'intérieur de sa catégorie et en les comparant à cet étalon-pauvreté que constituent les seuils de faible revenu de Statistique Canada [1], on a pu établir quels risques, exprimés comme taux de pauvreté, encourent les individus appartenant à une catégorie donnée. Mais quel que soit le groupe ainsi observé, une constante se dégage lorsque ces données sont aussi distribuées selon le sexe : les femmes présentent toujours les taux de pauvreté les plus élevés. Vieilles ou jeunes, chefs d'une famille monoparentale ou biparentale, travailleuses ou chômeuses : de tous les groupes vulnérables, les femmes le sont toujours le plus.

Déjà en 1970 le Rapport Bird, ou Rapport de la Commission royale d'enquête sur la situation de la femme au Canada, faisait état du rapport existant entre les femmes et la pauvreté [2]. Mais le Comité spécial du Sénat sur la pauvreté, dont le Rapport sortait l'année suivante, n'avait pas vu que la pauvreté s'affichait plus souvent féminine que masculine. « Il semble que personne au Comité du Sénat n'ait eu l'idée d'additionner certains chiffres pour voir s'il y avait un lien entre le sexe et la pauvreté [3]. » Cela peut sembler aberrant de la part de membres chargés spécifiquement de faire état de la pauvreté et de suggérer des solutions mais [20] quoi qu'il en soit, c'est néanmoins sur le rapport du Comité du Sénat que s'ouvrait cette période de l'histoire sociale canadienne dite de « lutte à la pauvreté » ou, comme aux U.S.A., « guerre à la pauvreté » et qui devait durer une décennie environ. Mais si, pendant cette décennie, les taux généraux de pauvreté ont connu des baisses importantes, ce ne sont pas les femmes qui en ont profité, comme nous le verrons plus loin. Est-ce parce qu'on les avait oubliées à l'étape de la compilation des données que des solutions à leur pauvreté n'ont pu être apportées ? Ce n'est en tout cas qu'à la toute fin de la décennie que parut un premier document portant précisément sur le sujet de la femme et la pauvreté au Canada, celui du Conseil national du bien-être social [4].

À partir des compilations spéciales tirées de l'Enquête sur les finances des consommateurs, il ressortait qu'en 1975 le taux de pauvreté des femmes adultes était de 16% comparativement à 11% chez les hommes. On y apprenait aussi que ce risque de 16% n'était pas uniforme et qu'il s'élevait démesurément aux deux extrémités du cycle de vie adulte des femmes, soit pendant la jeunesse puis à la vieillesse, et que certains événements marquant le parcours de leur vie, tels une rupture volontaire d'union, un veuvage ou une maternité célibataire, les rendaient plus vulnérables à la pauvreté.

Ainsi en 1975, les femmes chefs d'une famille monoparentale ont un taux de pauvreté de 44,2%. Un taux presque identique, 44,5%, affecte les femmes vivant seules ou avec des personnes non apparentées, dans des ménages non familiaux [5]. En comparaison, ces taux respectifs sont cinq fois plus élevés que le taux de pauvreté de 8,9% affectant les épouses. S'il n'est pas faux de dire que le risque d'être pauvre est, pour les femmes, « étroitement lié à leur situation familiale [6] » ce n'est pas tant la situation familiale qui joue ici le rôle de démultiplicateur de risque de pauvreté, que l'inexistence d'un lien matrimonial. En effet, la disparité principale se joue entre celles qui ont statut d'épouses vivant encore avec leur conjoint et toutes les autres qui, soit ont vécu la rupture du lien matrimonial, soit n'en ont jamais eu.

[21]

Ces données, bien que révélatrices, datent cependant de 1975, c'est-à-dire le milieu d'une décennie pendant laquelle les taux de pauvreté n'avaient cessé de baisser [7]. Or, avec la fin de cette décennie, prit également fin cette tendance à la baisse des taux de pauvreté. Il semble même maintenant de plus en plus évident qu'un processus de paupérisation soit amorcé. Ceci ne signifie pas que la société entière soit en train de s'appauvrir, loin de là [8], mais qu'une large frange de la population dont les revenus s'étaient jusque-là situés un peu au-dessus des seuils de pauvreté n'a pas vu ces revenus croître au même rythme que le coût de la vie et est désormais passée, ou passera sous peu, sous les seuils de pauvreté. Et les familles qui, comparativement aux personnes seules, constituent le groupe dont le sort s'était amélioré pendant la décennie 1970, sont maintenant celles qui s'appauvrissent à nouveau [9]. Le tableau 1 nous permet de voir que dans l'un et l'autre cas il ne s'agit pas du même type de famille.

Dans l'ensemble des familles pauvres, les chefs masculins sont encore les plus nombreux, mais leur majorité a été largement entamée : cinq fois sur six, ils dirigeaient une telle famille en 1969 ; cette proportion s'est abaissée au cours des années 1970 jusqu'à ne plus être que deux fois sur trois. En contrepartie, la proportion de femmes chefs d'une famille pauvre s'est évidemment accrue. Elle a même doublé entre 1969 et 1980 puisqu'elle est passée de 16,6% à 35,4%. Depuis elle se maintient aux environs d'un tiers  [10].

Non seulement leur proportion dans l'ensemble des familles pauvres a-t-elle crû, mais leur taux de pauvreté a suivi la même tendance comme le montre le tableau 2. Entre 1975 et 1980, l'appauvrissement est marqué aussi bien chez les familles monoparentales que chez les femmes vivant seules. Après 1980, les taux de pauvreté restent élevés, mais ne croissent pas autant et même, pour certaines catégories, décroissent. Ainsi, le taux de pauvreté des familles monoparentales augmente encore, pour atteindre 49,1% en 1983, tandis que celui des femmes seules s'abaisse à 43,3% en 1984 [11].

[22]

Tableau 1

Répartition des familles pauvres
selon le sexe du chef et le type de famille,
Canada, 1969, 1980, 1983 et 1984

Année

Chefs féminins

Chefs masculins

Total des familles pauvres
(100%)

familles monoparentales

toutes les familles

familles monoparentales

toutes
les familles

1969

166 300

835 700

1 002 000

16,6%

83,4%

1975

168 000

(1 000 000) (1)

(16,8%)'

1980

236 900

263 700

14 900

481 300

745 000

31,8%

35,4%

2,0%

64,6%

1983

274 400

310 500

18 500

613 500

924 000

29,7%

33,6%

2,0%

66,4%

1984

337 300

669 700

1 007 000

33,5%

66,5%

1. Le nombre exact de familles pauvres nous est inconnu, mais il était à un peu moins d'un million (CNBES, 1979, op, cit., p. 9). Le pourcentage de familles monoparentales pauvres est donc approximatif et serait légèrement plus élevé si nous possédions le nombre exact de toutes les familles pauvres pour 1976.

Source : Pour 1969, 1980, 1983 et 1984 : CNBES, 1985, op. cit., p. 2, 8, tableau 1, 18, tableau 6, 25, tableau 11 ; pour 1975 : CNBES, 1979, op. cit., p. 6, tableau 1 et p. 9.

La « féminisation de la pauvreté » dont on parle beaucoup depuis quelque temps serait donc davantage le fait de la décennie précédente. Si on peut actuellement constater un ralentissement de cette féminisation cela est imputable au fait que le processus de paupérisation, en se généralisant, constitue actuellement en « nouveaux pauvres » une proportion plus grande de jeunes que de personnes âgées, de familles plutôt que de personnes seules, plus [23] d'hommes que de femmes. Mais si, depuis le début des années 1980, il y a plus d'hommes que de femmes qui s'appauvrissent, cela n'aura pas pour effet d'abaisser le taux de pauvreté des femmes — qui dépendent d'autres facteurs —, mais tout simplement de réduire l'écart existant entre elles et les hommes, particulièrement dans la catégorie des chefs de famille. Elles resteront donc proportionnellement plus pauvres que les hommes, à moins que des mesures économiques et politiques spécifiques ne soient prises pour changer la situation.

Tableau 2

Taux de pauvreté des femmes, chefs de famille et seules,
Canada, 1975, 1980, 1983 et 1984

1975

1980

1983

1984

Familles monoparentales

44,2%

48,5%

49,1%

n.d.

Nombre

168 000

236 900

274 400

n.d.

Toutes les familles à chef féminin

43,2%

43,4%

42,9%

• Chefs de moins de 65 ans

46,4%

47,1%

46,4%

• Chefs de 65 ans et +

21,2%

17,0%

22,0%

Personnes seules

44,5%

47,4%

46,6%

43,3%

Nombre

482 000

696 400

688 400

640 600

• Femmes de moins de 65 ans

36,7%

37,4%

37,9%

• Femmes de 65 ans et +

65,4%

60,6%

52,6%

Sources : Pour 1975 : CNBES, 1979, op. cit., p. 6, tableau 1 ; pour 1980, 1983 et 1984 : CNBES, 1985, op. cit., p. 18, tableau 6, 19, tableau 7, 25, tableau 11, 33, tableau 15, 34, tableau 16.

[24]

Mais quels facteurs rendent donc les femmes si vulnérables à la pauvreté ? Dans le cas des femmes âgées, il est d'usage d'invoquer la situation historique de l'exclusion des femmes du marché du travail. Cette raison ne jouant plus, surtout pour les plus jeunes, on fait alors appel à leur arrivée récente sur le marché du travail et donc à leur manque d'expérience parfois doublée du manque de qualifications. Pour les mères de familles, on invoque ces mêmes raisons mais on fait plus souvent référence à la cause « divorce ».

S'il est vrai pour les femmes chefs d'une famille monoparentale que le divorce agit comme précipitant, il n'en est probablement pas la cause, même si de façon brute — et brutale d'ailleurs, car nous ne tiendrons pas compte dans la phrase qui suit de tous les déchirements émotifs et des pertes affectives qu'une rupture d'union implique — de façon brute donc, on peut dire que le divorce est la perte de la source de revenu principale de plusieurs, et sans doute même d'une majorité de femmes. Les calculs faits par Weitzman en 1981 montrent, pour la région de Los Angeles, que dans l'année qui suit le divorce, le niveau de vie des femmes s'abaisse en moyenne de 73% par rapport à leur niveau de vie de conjointes, alors que celui des hommes s'améliore de 42% [12]. L'amélioration du niveau de vie des hommes ne veut pas nécessairement dire ici une augmentation réelle de revenu ; elle signifie plutôt que, en tenant compte du revenu d'emploi ou autres revenus dont ils disposent, du revenu d'emploi de la conjointe pendant le mariage, si elle touchait un revenu, des biens meubles et immeubles qu'il leur reste après le partage ainsi que de la diminution de leur charge familiale — la conjointe n'est plus là et très souvent ils n'ont pas la garde des enfants —, en général leurs obligations économiques représentent désormais une proportion moindre de leurs revenus qu'à l'époque du mariage. Il s'agit donc ici d'un gain relatif. Du côté des femmes, il s'agit le plus souvent d'une perte réelle : il y a un salaire de moins ou, si elles n'avaient pas d'emploi, pas de salaire du tout ; ce n'est alors que par la seule aide sociale qu'elles peuvent subvenir à des besoins économiques qui n'ont que très peu diminué, la famille [25] ne comptant qu'un seul membre de moins, le conjoint. Elles accusent donc, en sus de la perte affective, une perte économique qu'elles doivent combler pour ne pas sombrer dans la pauvreté.

De quels moyens disposent les mères seules pour maintenir leur niveau de vie au-dessus du seuil de la pauvreté ou, dans le cas contraire, quelles contraintes les en empêchent ? Dans ce dernier cas, quels moyens choisissent-elles pour remonter la pente ? C'est à cette question à triple volet que nous tâcherons maintenant de répondre. Pour ce faire nous utiliserons les données recueillies, dans le cadre des recherches dirigées par Madame Renée B.-Dandurand, auprès de 30 femmes chefs de famille, surtout des mères divorcées ou séparées, que ce soit d'une union légale ou de fait, mais aussi des mères célibataires et quelques veuves [13].

LA SITUATION ÉCONOMIQUE
DES « MÈRES SANS ALLIANCE » :
DONNÉES BIOGRAPHIQUES


En comparaison aux données canadiennes exposées précédemment, les 30 familles monoparentales de ce corpus ont un taux de pauvreté plus élevé. Les revenus de toutes sources [14] dont chacune des répondantes disposait, l'année de l'entrevue, comparés au seuil de pauvreté caractérisant chacune, permettent de constater que 18 d'entre elles vivent sous les seuils de pauvreté, soit un taux de 60% [15], alors que les 12 autres vivent de revenus les situant au-dessus des seuils.

Se trouvent ainsi constitués deux niveaux de revenus, qui permettent de partager l'ensemble du corpus entre la pauvreté et l'aisance : voilà deux groupes dont l'homogénéité interne n'est pas assurée du seul fait qu'ils se situent de part et d'autre du seuil de pauvreté. Si toutes les femmes qui vivent avec des revenus se situant en deçà du seuil ont effectivement la pauvreté en partage, elles ne sont pas toutes pauvres également puisque leurs revenus varient entre 48 et 96% du seuil. Trois de ces 18 femmes ont [26] moins de 50% du seuil de pauvreté pour vivre, neuf autres vivent avec un revenu se situant entre 50 et 75% du seuil et les six dernières ont des revenus qui jouent entre 75 et 100% du seuil [16]. Du côté de l'aisance, la « richesse » est partagée bien inégalement aussi puisque les revenus des répondantes s'échelonnent entre 101 et 404% du seuil [17].

Une répartition selon le niveau de revenu nous apprend cependant peu de choses sur la pauvreté des femmes, sinon qu'elles sont nombreuses à être pauvres. Afin de mieux cerner la position sociale de ces femmes, Madame Dandurand, utilisant les données du corpus, a développé le concept de « niveaux de vie [18] » qui est le résultat d'une articulation entre les revenus — eux-mêmes établis en niveaux de revenus par suite d'une comparaison aux seuils officiels de pauvreté — et les qualifications scolaires. Apparaissaient alors trois niveaux de vie : au niveau I, des femmes vivant largement au-dessus du seuil de pauvreté (revenus équivalant à plus de 150% du seuil) et possédant généralement des qualifications supérieures (études universitaires) ; au niveau II des femmes ayant des revenus un peu au-dessus du seuil (de 100 à 150%) et dont les qualifications sont moyennes (études collégiales ou études secondaires terminées) ; au niveau III, toutes les femmes dont les revenus les situent sous le seuil de pauvreté mais dont les qualifications sont fort diverses. Pour tenir compte des qualifications, ce niveau fut scindé en niveau III A, pour celles dont les qualifications pourraient éventuellement leur permettre une réinsertion soit au niveau II, soit au niveau I ; et en niveau III B, pour celles dont les qualifications scolaires sont très faibles (études secondaires non terminées).

Le tableau 3 rend compte de la répartition des femmes du corpus en fonction de ces niveaux de vie. Nous y avons cependant ajouté le critère de la source principale de revenu, ce qui nous permet la comparaison entre les salariées, tirant leurs revenus principalement d'un emploi, et les pensionnées, qui tirent leur principale source de revenu soit d'une pension de l'État (pension de veuve ou aide sociale), soit d'une pension de

[27]

Tableau 3

Répartition des répondantes selon les niveaux de vie,
corpus 1981 et 1982

Qualifications scolaires

TOTAL

Études
universitaires

Études collégiales
ou secondaires

Études secondaires
non complétées

SALAR1ÉES

1

Nom    % du seuil

Nom       % du seuil

Nom         % du seuil

7

Colette         404
Marion         279
Hilda            269
Catherine      220
Caroline        198

Madeleine         236
Dominique        197

II

Mireille             136
Henriette           116
Françoise          102
Liette                101

Gaétane             114

5

Seuil de la pauvreté

Marie             87

Gisèle                  96
Patricia                78
Carmen               57

8

PENSONNÉES

III A

Marianne        77
Nathalie          75

José                     49
Lucie                   48

III B

Dorothée             85
Céline                  78
Gratianne            71
Nicole                 66
Lina                     58
Jocelyne              56
Danielle               54
Doris                   53
Germaine            51
Pâquerette           49

10

TOTAL

8

11

11

30


[28]

l'ex-mari. L'impact de cet ajout apparaît, au tableau 3, seulement pour le groupe du niveau III A qu'il subdivise en deux. C'est à partir de toutes les données contenues dans ce tableau que nous pourrons faire ressortir non seulement la situation socioéconomique actuelle de ces femmes, mais aussi leur position socioéconomique potentielle ou, plus précisément dans le cadre de cet article, découvrir quelles sont les perspectives, pour les femmes pauvres de ce corpus, de changer ou d'améliorer leur situation.

CES MÈRES SEULES QUI S'EN SORTENT...
POUR L'INSTANT


Aux niveaux I et II se retrouvent donc les répondantes qui vivent avec une certaine aisance économique. Toutes tirent la majeure partie de leurs revenus d'un travail salarié [19], mais la distinction principale à faire entre ces deux niveaux réside, outre l'écart de revenu, dans le fait que celles qui sont maintenant classées au niveau I avaient toutes maintenu leur insertion sur le marché du travail pendant leur union, et cela à plein temps, contrairement à celles du niveau II qui avaient opté pour la seule carrière familiale pendant leur union, sans aucun travail salarié [20]. Cette distinction, si elle s'applique très certainement à celles qui ont une formation universitaire, touche surtout ici celles dont les qualifications scolaires sont moyennes. Ainsi deux femmes (Madeleine et Dominique) se retrouvent au niveau I, alors qu'elles ont la même scolarité que celles du niveau II, et il semble bien qu'on doive imputer leur appartenance actuelle au niveau I à leur stabilité au travail pendant toute leur union. Ayant continué de cumuler les années d'expérience, elles ont ainsi bonifié ou tout simplement maintenu actives leurs qualifications scolaires, et acquis une qualification professionnelle qui leur ont permis d'obtenir des postes mieux qualifiés et mieux payés.

Au niveau II, mise à part Mireille qui accèdera au niveau I à la fin de son congé de maternité, elles doivent actuellement parcourir le chemin que les femmes moyennement qualifiées du [29] niveau I ont déjà fait par leur maintien au travail pendant leur union. Cependant, leur situation actuelle est et risque de demeurer précaire. Leur absence plus ou moins prolongée du marché du travail a eu pour effet de dévaluer en quelque sorte leurs qualifications scolaires et de rendre caduque leur expérience (ou qualifications professionnelles) antérieure. De retour sur le marché du travail, mais accusant un tel recul, elles n'ont pu trouver que des emplois peu qualifiés, offrant peu de possibilités d'avancement et dont le salaire réussit à peine à les maintenir au-dessus du seuil de pauvreté.

Elles pourraient donc facilement basculer dans la pauvreté — et il est possible que ce soit déjà fait si l'on se remémore les données déjà exposées. Pour améliorer leur situation, elles ne disposaient pas de multiples moyens.

Deux d'entre elles ne pouvaient songer à un changement réel. Leur toute récente expérience avait été acquise sur le tas et dans un domaine précis. À la rigueur, un changement ne pouvait constituer qu'un transfert d'employeur et non une réorientation dans le travail, ni même une hausse salariale. Au moment de l'entrevue, leur seule possibilité était de rentabiliser leur bénévolat : en s'inscrivant, comme employées, dans un projet de leurs associations respectives, elles acquerraient de l'expérience dans un domaine plus intéressant que leur travail actuel et, qui sait, peut-être seraient-elles un peu mieux rémunérées ?

Une troisième femme, pour laquelle sa longue expérience de travail en usine n'était plus d'aucune utilité — sa santé physique ne le lui permettant plus —, a opté pour le travail clandestin comme moyen de survie. Ayant accepté de travailler 40 heures pour un salaire hebdomadaire de 50$, on peut considérer cette exploitation comme le prix à payer pour acquérir une expérience qu'elle pourra peut-être faire valoir auprès d'un employeur non clandestin.

Pour toutes ces femmes, un autre moyen d'améliorer leur condition consisterait évidemment à compléter leur formation. [30] Deux d'entre elles y pensent, mais elles anticipent les difficultés, sans compter la fatigue liée au travail actuel. Viendraient s'ajouter les cours le soir, les tâches ménagères en fin de semaine et les enfants en tout temps.

CELLES QUI SONT PAUVRES
ET LE RESTERONT DANS CERTAINS CAS


Au niveau III B, pour sept femmes, la principale source de revenu est l'aide sociale ; une huitième travaille à temps partiel et son salaire est complété par l'aide sociale ; quant aux deux dernières, elles vivent principalement de la pension versée par l'ex-conjoint. Bien que leurs enfants aient atteint un âge qui permettrait à plusieurs d'entre elles de prendre un emploi sans avoir beaucoup de frais de gardiennage à débourser, elles ont de si faibles qualifications que les salaires qui leur seraient versés compenseraient à peine la perte de l'aide sociale. Certaines ont tenté le coup : plongeuse, serveuse dans un snack-bar, femme de ménage dans les bureaux ou les maisons privées, vendeuse en magasin, etc. Par un simple calcul, elles ont constaté la non-rentabilité de la situation. De tels emplois ne peuvent pas générer des revenus suffisant à assurer la survie d'une famille, même petite, à moins qu'il n'y ait au moins un autre gagne-pain dans le ménage.

Comme assistées sociales elles peuvent, sans pénalité, augmenter leurs revenus de 40$ par mois auxquels peuvent s'ajouter 5$, pour chacun des enfants vivant avec elles ; certaines le font par le biais du gardiennage ou d'entretien ménager pour des voisines. Au-delà de ces sommes le revenu généré est acquis illégalement et elles risquent d'être pénalisées pour travail clandestin. Deux d'entre elles, mères de trois et cinq enfants, se sont adonnées au travail clandestin et ont été dénoncées. Il arrive parfois à quelques-unes de le faire encore, mais elles vont chercher à peine plus que ce qui leur est permis. Une autre encore s'est entendue avec son ex-conjoint pour qu'une partie de la pension soit versée [31] « sous la table [21] ». Mais toutes ces tentatives pour augmenter leur revenu ne permettent pas de modifier vraiment leur situation économique et surtout pas de l'élever au-delà du seuil de pauvreté.

À moins d'acquérir elles aussi une formation (recyclage scolaire ou apprentissage technique), elles n'ont pas de moyens ou que des moyens dérisoires, comme « tricher » l'aide sociale, pour les faire espérer une amélioration de leur condition.

Si la position actuelle des femmes du niveau III B peut se comprendre par leur manque de qualifications, on voit que tel n'est pas le cas au niveau III A où les qualifications scolaires vont de moyennes à supérieures. La différence entre ces huit femmes du niveau III A et celles des niveaux I et II, qui ont des qualifications comparables, réside, pour les quatre d'entre elles qui sont salariées, dans le fait qu'elles travaillent à temps partiel [22], alors que les quatre autres vivent des prestations de l'aide sociale, à l'exception d'une femme qui est à compléter sa formation universitaire en vivant de prêts et bourses.

Pour expliquer une présence partielle ou un retrait total des femmes du marché du travail, on avance la raison « personnelle » ou « familiale », ce qui signifie généralement « présence de jeunes enfants ». Et c'est exactement le cas des femmes du niveau III A de notre corpus. Même si toutes ces femmes ont de jeunes enfants [23], on peut constater au tableau 4 que l'âge moyen du plus jeune enfant de la famille est, pour elles, beaucoup moins élevé que pour les femmes des autres niveaux.

Comparées aux femmes des niveaux I et II, on voit qu'à qualification équivalente, les femmes du niveau III A sont actuellement handicapées, sur le plan économique, par leur charge parentale qui les maintient dans la pauvreté en jouant de contrainte et de frein à l'actualisation de leur potentiel professionnel. Et celles d'entre elles qui ne sont même pas inscrites sur le marché du travail à temps partiel, risquent de voir leur « capital humain », selon l'expression des économistes, se dévaluer, comme ce fut le [32]

Tableau 4
Charge parentale des femmes selon leur niveau de vie,
corpus 1981 et 1982

Niveau de vie

Nombre
d'enfants

Moyenne
d'enfants
par famille

Âge moyen
du plus jeune

Âge moyen
des femmes 1

Niveau 1
N = 7

10

1,4

8,6

35,1

Niveau II
N = 5

10

2,0

7,4

34,8

Niveau III A
N - 8

14

1,8

4,8

32,8

Niveau III B
N = 10

19

1,9

7,1

34,3 (2)

N = 30

53

1,8

6,8

34,2


1. Pour la constitution d’un corpus, les répondantes ne devaient pas avoir moins de 25 ans, ni plus de 44 ans : 16 ont entre 25 et 34 ans, 14 ont entre 35 et 44 ans.

2. Trois des quatre mères célibataires du corpus se trouve ici et elles ont toutes 25 ans. La moyenne d'âge des autres femmes du niveau III B est de 38,3 ans.


cas pour les mères du niveau II qui restèrent à domicile pendant leur union.

*
*     *

[33]

On peut dire des femmes appartenant aux deux niveaux extrêmes (I et III B) de notre corpus que leur position économique est en quelque sorte fixée. Au niveau I, elles ont atteint un certain rythme de croisière et, si elles n'améliorent pas encore leur situation, du moins ont-elles ce qu'il faut pour la maintenir. Au niveau III B, il faut s'en inquiéter, car elles n'ont pas de raisons de voir un jour leur situation s'améliorer, du moins par le biais d'une insertion au travail salarié. Qu'on ne s'y méprenne pas toutefois : ce n'est pas tant, à notre avis, que l'aide sociale soit désincitative au travail ; il faut plutôt regarder la faiblesse des salaires dans certaines catégories d'emploi — les salaires qu'en tirent les femmes, en particulier, et les travailleurs au salaire minimum, en général — qui porte en soi la désincitation à aller s'épuiser pendant 40 heures pour un salaire qui ne peut faire vivre qui que ce soit de façon décente, surtout quand on est le gagne-pain unique de la famille [24]. Les emplois non qualifiés offrent déjà de minces salaires aux hommes et ils sont encore plus minces lorsque les femmes les détiennent. En 1981, dans les 20 professions les moins rémunérées [25], la proportion de femmes était de 58,1% (elle était de 51,8% en 1971), soit près de 1,2 million de travailleuses. Le plus haut et le plus faible salaires annuels moyens marquant les limites de ce qui leur fut payé en 1980 dans ces 20 catégories d'emploi étaient de 8 607$ et 2 640$, soit respectivement 67,3% et 61,3% de plus haut et plus bas salaires payés aux hommes dans ce même type d'emplois [26]. Pour l'ensemble des 20 professions les moins rémunérées, les femmes gagnent 64% du salaire des hommes (ou 74% si l'on tient compte du nombre d'heures travaillées) [27]. Mais à ces niveaux de salaire qui, même en détenant un emploi à temps plein, ne leur permettrait pas de vivre, comme famille monoparentale, au-dessus du seuil de pauvreté, on peut facilement imaginer que même si ce salaire représente une proportion de 74% plutôt que de 64%, c'est encore trop peu.

Or, nous l'avons vu, c'est ce type d'emploi et de salaire que les femmes du niveau III B pourraient obtenir sur le marché du travail avec les qualifications qui sont les leurs. Et si leurs qualifications [34] sont si minimes, on ne peut certes pas aujourd'hui leur reprocher d'avoir jadis accepté le projet de vie qui était si fortement suggéré aux femmes : se marier (c'est-à-dire avoir un mari qui assurerait la rentrée de revenus) et avoir des enfants.

Quant aux femmes des niveaux II et III A, leur sort est fixé de façon moins définitive que celui des deux groupes précédents. Les salariées du niveau III A, qui travaillent déjà à mi-temps, ont peut-être les meilleures chances d'améliorer et de stabiliser leur situation quand, les enfants étant plus âgés, elles décrocheront un emploi à temps plein. Pour les autres (les pensionnées du niveau III A et les salariées du niveau II), leur situation est caractérisée par un état d'équilibre instable. Chez les pensionnées du niveau III A, la pauvreté semble temporaire — mais le sera-t-elle ? — surtout si elles se réinscrivent d'ici peu sur le marché du travail et font valoir leurs qualifications scolaires ; chez les autres du niveau II, c'est leur position actuelle au-dessus des seuils de pauvreté qui semble temporaire à cause de la précarité de leurs emplois.

C'est en pensant spécifiquement à ces femmes de notre corpus dont le sort n'est pas fixé et à toutes les autres qui, comme elles, dérivent entre pauvreté et bien-être, que nous conclurons en regardant comment les changements survenus sur le marché du travail ont affecté, et affectent encore, la vie des femmes.

LA FÉMINISATION DE LA PAUVRETÉ,
UNE CONTRADICTION DE LA FÉMINISATION
DU TRAVAIL ?


S'il est juste d'examiner la situation matrimoniale, en l'occurrence la monoparentalité féminine, pour saisir une certaine spécificité de la pauvreté des femmes, nous nous rendons vite compte des limites que ce point de vue nous impose. Étant donnée la nécessité de faire constamment appel à leur rapport au travail, celui-ci étant le principal moyen de générer des revenus, nous sommes forcément entraînés vers une perspective plus générale : l'examen de la position des femmes par rapport au marché du travail dans notre société.

[35]

Il est vrai que les divorces et les séparations — auxquels s'ajoutent en nombre croissant les maternités célibataires —, ont contribué à l'accélération du processus de féminisation de la pauvreté, en faisant augmenter la monoparentalité féminine et même le nombre de femmes seules (si elles étaient sans enfant ou n'en avaient pas la garde après le divorce). Mais si, comme le disent Cœ, Duncan et Hill, « divorce is the strongest single predictor of poverty » pour les enfants [28], il n'en va pas de même pour les femmes. Il faut plutôt voir le processus de féminisation qui a eu cours pendant la décennie 1970 comme une conséquence directe de la position duale des femmes par rapport au travail salarié dans les sociétés industrielles : travailleuses salariées sous-payées et/ou travailleuses domestiques non payées.

Nul ne conteste que la pauvreté actuelle des femmes âgées soit le résultat des conditions historiques qui excluaient les femmes du marché du travail ou même, en pensant entre autres aux collaboratrices, du salariat. Mais peut-être faudrait-il se demander si l'exclusion de jadis n'existe pas encore malgré les apparences numériques qui nous donnent à penser que la situation des femmes a beaucoup changé et qu'elle va en s'améliorant. Il est au moins permis de douter de cette amélioration quand on regarde en quels lieux et à quels niveaux les femmes ont « progressé ».

Pour les emplois au bas de l'échelle, nous avons vu précédemment que leur nombre et leur proportion a augmenté, alors que pour les emplois les mieux rémunérés, c'est la stagnation.

Ce n'est plus une grande révélation de dire que le salaire des femmes représente une portion du salaire des hommes : 53% chez les professionnelles œuvrant dans les 20 professions les mieux rémunérées en 1980 et 64% dans les 20 professions au bas de l'échelle [29]. Et même si ces proportions augmentent quand on tient compte de l'incidence du temps partiel, il faut encore parler d'une proportion. N'oublions pas que le travail à temps partiel est une composante importante de l'insertion des femmes au marché du travail, même si ce n'est pas toujours leur choix [30].

[36]

Alors qu'il apparaît de plus en plus évident qu'une large portion de la population des familles a besoin de deux revenus pour se maintenir à un niveau de vie décent, c'est dans les emplois à temps partiel qu'on ouvre actuellement des postes et qu'on offre aux femmes le plus de travail dans ce genre d'emploi. Si le temps partiel peut parfois s'avérer suffisant, mais c'est de moins en moins vrai, ce n'est sûrement pas le cas pour la majorité des femmes seules ou chefs de famille. La contrainte du temps partiel a surtout pour effet de contenir dans certaines limites la marge d'autonomie économique des femmes et de les maintenir, quoi qu'elles en pensent ou quoi qu'elles veuillent, dans cette dualité du travail domestique et du travail salarié.

Une analyse de Smith souligne ce fait et montre aussi que l'accroissement de la main-d'œuvre féminine, son orientation massive dans certains secteurs moins prometteurs pour les femmes (dont les services), son orientation marquée vers les emplois à temps partiel font partie d'une stratégie de restructuration de l'emploi et de façon plus générale d'une restructuration de l'économie [31]. On peut ajouter que le rôle que les femmes y jouent actuellement est celui de créer une pression à la baisse des niveaux de salaires qui, si elle a pour effet de maintenir ou d'augmenter les niveaux de profits, a aussi pour effet de provoquer une baisse des salaires des hommes [32].

De son côté, Gagnon considère que la féminisation de la main-d'œuvre et les changements survenus dans l'appareil économique sont des processus allant de pair, même si le premier terme joue sur le second de façon différente selon les secteurs économiques observés : la féminisation aurait servi de support à la prolétarisation en agriculture ; dans le secteur secondaire de la production, elle faciliterait la prise en charge par du capital monopoliste des entreprises non encore monopolisées et jouerait à la baisse sur les salaires des hommes dans les secteurs déjà monopolisés ; quant au secteur des services, qu'ils soient de gestion ou collectifs, la croissance même de ce secteur serait attribuable aux femmes [33].

[37]

D'un côté, Smith dit que le maintien de la dépendance économique des femmes et de leur pauvreté élevée (notamment par les faibles salaires et le temps partiel) ont constitué la base des changements ayant marqué l'économie ces dix dernières années et qu'ils ont été les prémisses nécessaires à la croissance rapide de certains secteurs économiques [34] ; de l'autre, Gagnon précise que la logique même de son hypothèse veut que là où la féminisation aura permis d'actualiser les enjeux du capital, le retrait de cette main-d'œuvre devrait ensuite se produire [35].

Si ces thèses sont exactes, il faut se demander ce que sera la future place des femmes comme travailleuses et, par conséquent, ce que sera leur sort économique. Faut-il prévoir que de plus en plus d'hommes, chômeurs depuis longtemps ou, comme les jeunes, n'ayant pas encore trouvé à s'insérer sur le marché du travail, accepteront des emplois où leurs salaires auront été ramenés à de faibles niveaux ? Elles sont déjà majoritaires dans les emplois à temps partiel et (ou) faiblement rémunérés, mais assisterons-nous maintenant à un retrait progressif des femmes du marché du travail ? Constaterons-nous, après coup, que la main-d'œuvre féminine aura été utilisée comme main-d'œuvre stratégique tout comme elle avait été utilisée comme réserve pendant la guerre ?

Qu'adviendrait-il alors de ces femmes ? Devraient-elles se replier sur le mariage et céder la place aux hommes ? Un sondage effectué par Décima Research en 1983 montre que si les femmes étaient encore à ce jour moins nombreuses que les hommes à penser que « les hommes chefs de famille devraient avoir priorité sur les femmes mariées », celles qui s'opposaient à une telle affirmation dépassaient à peine 40% et cela uniquement chez les plus jeunes et les plus scolarisées. Chez les hommes, le plus haut pourcentage d'opposition à cette affirmation était de 32% chez les plus scolarisés et de 24% chez les plus jeunes [36]. On plaçait évidemment la question dans le contexte de la crise économique, mais si cette crise, qui prend forme de transformation de l'économie et de restructuration de l'emploi, a pour effet, comme le soulignent Lion et Maclouf, d'exclure certains groupes sociaux et [38] ainsi de provoquer une « recomposition générale des rapports sociaux [37] », il faut se demander dans quel sens l'exclusion des femmes, même partielle, affecterait la recomposition des rapports hommes-femmes.

Ainsi donc les femmes, par leur travail, contribueraient à l'expansion économique, mais les conditions qui leur sont faites pour assurer cette expansion assurent aussi le maintien de leur dépendance et de leur pauvreté, deux synonymes. Une phrase de Blanquart résume bien ce processus : « C'est par la croissance et pour elle que se crée aujourd'hui la pauvreté [38]. »

La féminisation de la pauvreté, loin d'être une contradiction de la féminisation du travail comme le pense Smith [39], en serait une composante importante, même essentielle, puisque, en fixant la dépendance économique des femmes, elle les maintiendrait à coup sûr dans la dualité du travail domestique et du travail salarié.

[39]

NOTES

[40]

[41]

[42]

[43]

[44]



[1] D'autres seuils de faible revenu, ou seuils de pauvreté, sont en usage, mais ceux élaborés par Statistique Canada sont les plus fréquemment utilisés. Pour une nomenclature et une critique des différents seuils existants, lire en ces pages l'article de Simon Langlois.

[2] Information Canada, Ottawa, p. 349-374.

[3] Conseil national du bien-être social (CNBES), La femme et la pauvreté. Rapport du Conseil national du bien-être social, CNBES, Ottawa, 1979, p. 1.

[4] Op. cit.

[5] Ces taux cachent aussi des risques différents selon le statut. Dans l'ensemble des femmes seules, le groupe des célibataires n'ayant jamais été mariées, ont un taux de pauvreté de 33,9% alors que les femmes séparées, divorcées ou veuves sans enfant à leur charge ont un taux de 53,7%. Pour l'ensemble des femmes chefs d'une famille monoparentale, celles dont la situation est issue d'une séparation, d'un divorce ou du veuvage sont pauvres à 41,6% tandis que les mères célibataires sont les plus vulnérables à la pauvreté, avec un taux de 75,9%. (Les différents taux de pauvreté ont été calculés à partir des données apparaissant au tableau 1 du document du CNBES, op. cit., p. 6.)

[6] Op. cit., p. 7.

[7] Le taux canadien de pauvreté était passé de 23 à 15% entre 1969 et 1980. La pauvreté des personnes seules avait cependant diminué de façon beaucoup moins notable que celle des familles : de 43 à 40% chez les premières et de 21 à 12% chez les secondes (CNBES, Profil de la pauvreté 1985. Rapport du Conseil national du bien-être social, Approvisionnements et Services Canada, Ottawa, 1985, p. 8, tableau 1). La différence marquée dans la baisse de ces taux de pauvreté favorisant surtout les familles n'est pas, à notre avis, essentiellement imputable aux politiques sociales mises de l'avant pendant cette décennie, mais serait surtout la conséquence de l'augmentation du taux d'activité des femmes mariées, augmentation qui a eu pour effet de faire croître le nombre de ménages à deux revenus. En effet, alors qu'une femme mariée sur trois était active en 1971, en 1981 c'était le cas d'une sur deux ; pendant ce temps, la proportion de familles à deux revenus passait de 49 à 60% (Statistique Canada, Coup d'œil sur les revenus des Canadiens de 1951 à 1981, Approvisionnements et Services Canada, Ottawa, 1984, p. 8 et 10). Les femmes mariées, sans enfants de moins de 16 ans, ont fait passer leur taux d'activité de 41 à 50%, tandis que celles avec des enfants de 6 à 15 ans sont passées de 40 à 59% ; même celles ayant des enfants d'âge préscolaire, dont la probabilité d'être sur le marché du travail fut toujours plus faible, ont fait grimper leur taux d'activité de 27 à 48% entre 1971 et 1981 (J.-A. Boulet et L. Lavallée, L'évolution de la situation économique des femmes. Une étude préparée pour le Conseil économique du Canada, Approvisionnements et Services Canada, Ottawa, 1984, p. 8, tableau 2-6).

[8] L'écart entre les plus riches et les plus pauvres de la société s'est élargi et cela non seulement parce que la part de revenu que se partagent les plus pauvres a diminué, mais aussi parce que pendant que celle-ci rétrécissait, celle des plus riches augmentait. Divisée par quintile, la population des familles qui se partageait, au quintile inférieur, 6,2% du revenu total des familles en 1980 n'en a plus que 5,9% en 1984, alors qu'au quintile supérieur leur part, qui était de 38,4% est passée à 40,1% (CNBES, 1985, op. cit., p. 68, tableau 50). Et quand on regarde pour ces mêmes années la baisse générale qu'a connue le revenu familial moyen, on constate que les 1000$ perdus au quintile supérieur (de 72 846$ à 71 855$, en dollars constants de 1984) représente une perte de 1,3%, mais maintient tout de même leur revenu constant, tandis que les 1 200$ perdus au niveau inférieur (de 11 762$ à 10 577$) représente 10,1% de moins et peut signifier le passage sous le seuil de pauvreté (ibid., p. 60, tableau 43). Selon les seuils de pauvreté de 1980, avec 11 762$, on pouvait vivre, sans être considéré comme pauvre, dans une famille ne dépassant pas quatre personnes, si on habitait en région rurale, ou à deux dans un grand centre urbain ; en 1984, avec un revenu de 10 577$, seule une famille de deux personnes en milieu rural ou une personne seule en milieu urbain pourrait vivre sans être comptabilisée au nombre des pauvres.

[9] Le taux de pauvreté de toutes les familles qui était de 20,8% en 1969, s'était abaissé à 12,2% en 1980. Il était remonté à 15,0% en 1984. Les personnes seules passaient de 42,8% à 39,6%, puis à 38,4% pendant ces mêmes années (CNBES, op. cit., p. 8, tableau 1).

[10] En comparant les nombres absolus du tableau 1, on constate que les familles monoparentales constituent près de 90% de toutes les familles pauvres dirigées par une femme (236 900 sur 263 700 en 1980 et 274 400 sur 310 500 en 1983), alors que chez les familles pauvres dirigées par un homme, ces familles ne sont monoparentales que dans 3% des cas pour ces mêmes années.

[11] Cette baisse peut cependant n'être que conjoncturelle. De l'avis du CNBES, cette amélioration serait attribuable à l'amélioration du supplément de revenu garanti dont ont bénéficié les personnes âgées (1985, op. cit., p. 26). Les données du tableau 2 permettent en effet de constater une baisse importante du taux de pauvreté des femmes seules et âgées alors que celles de moins de 65 ans ont connu une légère hausse. On constate le même impact chez les hommes seuls : les plus âgés ont abaissé leur taux de 51,9% à 43,6% pendant que ceux de moins de 65 ans passaient de 24,6% à 30,5% (ibid., p. 34, tableau 16).

[12] Renée B.-Dandurand et Lise Saint-Jean, Des mères sans alliance, manuscrit à paraître à l'Institut québécois de recherche sur la culture, Québec, p. 463-464.

[13] Ce corpus a été constitué en deux temps : une douzaine de femmes ont d'abord été interviewées à Montréal en 1981 par madame Dandurand dans le cadre de sa thèse de doctorat en anthropologie (Famille, monoparentalité et responsabilité maternelle ; contribution à l’étude des rapports sociaux de sexe, thèse de doctorat en anthropologie, Université de Montréal, 1982). Pour les 18 autres, les entrevues ont été faites en 1982, lors d'une recherche réalisée sous la direction de madame Dandurand, à l'Institut québécois de recherche sur la culture, et pour laquelle un manuscrit a été déposé pour publication en 1986 (op. cit.). Ce sont les données pertinentes à l'étude de la situation économique de ces femmes que nous utiliserons ici.

[14] Ont été pris en compte les revenus monétaires comme le salaire, la pension du conjoint, les allocations familiales, l'aide sociale, la rente de veuve, l'allocation de formation, les prêts et bourses, les crédits d'impôt pour les enfants, la pension payée par un enfant ou un chambreur et, le cas échéant, le revenu d'un travail clandestin. Ont été ajoutés ensuite les revenus non monétaires comme par exemple, l'usage gratuit, ou à un loyer moindre que le coût du marché d'une maison ou d'un logement dont le conjoint ou un parent était propriétaire. Dans de tels cas, rares cependant, la somme ainsi économisée était considérée comme un revenu et inscrite à titre de « pension du conjoint » ou « revenus d'autres sources ».

[15] Comparé au taux canadien de 48,5%, cet écart de 11 points ne peut s'expliquer par le seul fait que les taux de pauvreté québécois sont généralement un peu plus élevés que la moyenne canadienne. Il peut être dû en partie au hasard de la composition du corpus mais à notre avis, deux autres facteurs ont pu jouer. Premièrement, les répondantes ayant entre 25 et 44 ans forment donc un groupe jeune dont les taux sont généralement plus élevés. Deuxièmement, à l'inverse de ce qui est l'usage à Statistique Canada, nous n'avons pas pris en compte le revenu « familial », car bien que certains des enfants parmi les plus âgés aient eu des revenus, cet argent n'était pas à l'usage des autres enfants, ni de la mère, sauf lorsqu'une portion lui était versée sous forme de pension. Le concept de revenu familial vient fausser la situation économique réelle des individus dans une famille en gonflant artificiellement les revenus auxquels on leur suppose un accès et c'est ce que nous avons voulu éviter en ne tenant compte que des sommes d'argent réellement utilisables.

[16] En 1982, la totalité des mères seules vivant sous les seuils de pauvreté, distribuées en fonction du pourcentage du seuil que représentait leur revenu, se répartissaient ainsi : moins de 50% du seuil, 24,7% ; entre 50 et 75%, 46,3% ; plus de 75% du seuil, 28,9% (CNBES, 1985, op. cit., p. 8 graphique B). La répartition des 18 femmes pauvres de notre corpus est un peu différente : 16,7%, 50,0% et 33,3% pour chacune des trois « classes » de pauvres ainsi formées.

[17] Selon Statistique Canada, les personnes vivant avec l'équivalent de 400% et plus du seuil sont considérées comme « riches » alors que celles vivant avec un revenu de 60 à 100% du seuil sont « pauvres » et celles ayant moins de 60%, « très pauvres » (R. Wilkins, « Données sur la pauvreté à Montréal », Santé Société, 1986, vol. 8, n° 1, p. 45-46). Selon ces critères, une seule femme de notre corpus est riche et les 18 pauvres sont, pour la moitié d'entre elles, très pauvres. Précisons que les très pauvres du corpus vivent dans un grand centre urbain, les pauvres étant installées dans les petites villes. Cette distribution nous apparaît « normale » si l'on considère que les seuils de pauvreté établis tiennent compte du fait qu'il en coûte plus cher de vivre dans une grande ville comme Montréal que dans une petite ville, cependant que l'aide sociale néglige cet aspect.

[18] « Définir la position sociale des femmes : le statut matrimonial et le niveau de vie », texte inédit, s. d., 33 pages.

[19] Une exception au niveau II : une femme qui combine transferts gouvernementaux et travail clandestin à plein temps. Nous y revenons plus loin.

[20] Il y a bien sûr toujours des exceptions dont la fonction est, paraît-il, de mieux confirmer la règle. Au niveau I, l'exception est celle d'une femme qui, avec ses qualifications universitaires, n'a toutefois pas travaillé à plein temps, mais prenait occasionnellement des contrats. Au niveau II, il s'agit d'une femme qui devrait se trouver au niveau I : comme les autres de ce niveau, elle a travaillé pendant toute son union et son revenu normal lui permettrait d'y être si elle ne subissait cette année une perte de revenu due à un congé de maternité.

[21] Les assistées sociales recevant une pension voient la somme d'aide sociale à laquelle elles sont éligibles déduite du montant de la pension versée. Cette façon de faire incite-t-elle certains ex-conjoints à ne pas verser de pension alimentaire pour leurs enfants ? Impossible à dire. Le seul constat qu'on puisse faire ici c'est que chez les femmes de ce corpus, celles qui vivent principalement des transferts gouvernementaux d'aide sociale, ne reçoivent de pension que dans une proportion d'une sur trois, alors que celles qui sont des travailleuses salariées reçoivent des pensions dans une proportion de trois sur quatre. Évidemment, les sommes versées en pension sont très inégales : chez les assistées sociales, elles oscillent entre 40$ et 125$ par mois, par enfant (pour une moyenne de 85$) ; chez les travailleuses salariées, elles vont de 100$ à 440$ (220$ en moyenne).

[22] Leur salaire, calculé sur une base de plein temps, porterait effectivement leurs revenus au-dessus du seuil de la pauvreté.

[23] Pour la constitution du corpus, un des critères était qu'il y ait au moins un enfant de moins de 12 ans.

[24] Au taux de 4$ l'heure depuis 1981 au Québec, le salaire minimum ne permet plus depuis 1982 à une personne seule résidant dans une ville de 100 000 habitants et plus de vivre au-dessus du seuil de la pauvreté. 4$ x 40 heures x 52 semaines - 8 320$. À l'automne de 1986, il sera haussé à 4,35$, ce qui portera le salaire annuel à 89,5% du seuil de pauvreté dans une ville de 100 000 habitants et à 84,8% du seuil dans un grand centre comme Montréal. (Calculs faits à partir des seuils de faibles revenus estimatifs de 1986, dans Les seuils de pauvreté de 1986, CNBES, Ottawa, 1986, p. 10 tableau 1.) Quelque 120 000 travailleurs et travailleuses du Québec sont rémunéré(e)s à ce taux (Nouvelles CSN, n° 240, 16 avril 1986, p. 20).

[25] Sur un total de 201 professions répertoriées par Statistique Canada et classées par ordre décroissant du salaire moyen de chacune des professions. On trouve ce tableau dans Boulet et Lavallée, 1984, p. 58-63, tableau A-7. Le tableau a été fait sur une base comparative entre 1970-1971 et 1980-1981, mais à partir de la classification de 1971. On constate en 1981 que la proportion de femmes dans les 20 professions les mieux rémunérées serait passée de 12,9 à 20,7%. Cependant, si l'on tient compte de la nouvelle classification des professions en 1981, on se rend compte que dans les 20 professions les mieux rémunérées, elles ne représentent encore que 12,9% de tous les professionnels de ce niveau, exactement comme en 1971.

[26] Calculs faits à partir de J. A. Boulet et L. Lavallée, op. cit., p. 21, tableau 2-14.

[27] Ibid., p. 20.

[28] M. Corcoran, C. J. Duncan et M. S. Hill, « The économic fortunes of women and children : lessons from the Panel Study of Income Dynamics », Signs, 1984, vol. 10, n° 2, p. 244.

[29] Boulet et Lavallée, op. cit., p. 20.

[30] Dans l'ensemble des employé(e)s à temps partiel, 69,5% étaient des femmes en 1975 et ce pourcentage était rendu à 72,0% en 1981 (J. David-McNeil, « L'évolution de la condition économique de la main-d'œuvre féminine canadienne », dans Pour un partage équitable. Compte rendu du colloque sur la situation économique des femmes sur le marché du travail, novembre 1984, Approvisionnements et Services Canada, Ottawa, 1985, p. 5, tableau 1-6). Mais 23,6% de ces femmes travaillant à temps partiel le faisaient contre leur gré en 1982 alors que ce n'était le cas que de 10,8% en 1975. Chez les divorcées, séparées et veuves, le pourcentage de celles travaillant à temps partiel contre leur gré est passé de 15,0% à 34,3% (Boulet et Lavallée, op. cit., p. 12 tableau 2-7).

[31] Smith, « The paradox of women's poverty : wage-earning women and economic transformation », Signs, 1984, vol. 10, n° 2, p. 291-310.

[32] Le fait que le salaire moyen des femmes soit passé à une proportion plus élevée du salaire des hommes semble davantage lié, depuis 1977 du moins, à une diminution du salaire moyen des hommes qu'à une augmentation du salaire des femmes. C'est ce qui ressort quand on regarde l'évolution des salaires selon le sexe quand ils sont exprimés en dollars constants (cf. CNBES, 1985, op. cit., p. 62, tableau 45 et 63, tableau 46). À partir des données de Statistique Canada, Ruth Rose-Lizée constate que « entre 1977 et 1982, les gains moyens en dollars constants des femmes (ayant travaillé à temps plein) ont augmenté de moins d'un demi-pour-cent. Ceux des hommes ont diminué de 2,6% (David-McNeil, op. cit., p. 212-213, note 78).

[33] D. Gagnon, « L'impact de la féminisation du marché du travail sur les développements récents de la structure industrielle québécoise », La morphologie sociale en mutation au Québec, Actes du Colloque de l'ACSALF de 1985, Cahiers de l'ACFAS 1986, n° 41, Montréal, p. 37-59.

[34] Op. cit., p. 309.

[35] Op. cit., p. 47.

[36] S. Burts, « Les questions féminines et le mouvement féministe au Canada depuis 1970 », A. Cairns et C. Williams, coordonnateurs de la recherche, Les dimensions politiques du sexe, de l'ethnie et de la langue au Canada, vol. 34 de la Commission royale sur l'union économique et les perspectives de développement du Canada, Approvisionnements et Services Canada, Ottawa, 1986, p. 146.

[37] L'insécurité sociale. Paupérisation et solidarité, Les Éditions ouvrières, Paris, 1982.

[38] Lion et Maclouf, op. cit., p. 65.

[39] Op. cit.



Retour au texte de l'auteur: Fernand Dumont, sociologue, Université Laval Dernière mise à jour de cette page le mardi 17 avril 2018 8:21
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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