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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Norbert Rouland, LES LAURIERS DE CENDRE. ROMAN. (1984)
Postface: Pour un nouveau roman historique


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Norbert Rouland, LES LAURIERS DE CENDRE. ROMAN. Paris: ACTES SUD. HUBERT NYSSEN, ÉDITEUR, 1984, 447 pp. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, professeure retraitée de l'enseignement à l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi. [Autorisation accordée par l'auteur le 4 octobre 2011 de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]


[p. 419]

POSTFACE.
Pour un nouveau roman historique



Le rêve n'est jamais le même, mais je croirais volontiers constante la part de bonheur que, d'âge en âge, les hommes âprement se disputent.
G. DUBY [1]


Peu de chemins mènent à Rome. Du moins parmi ceux qu'empruntent les lecteurs de notre temps à la découverte du passé [2]. La cité antique dort à l'abri des bibliothèques universitaires, écrasée sous le poids de ses arcs de triomphe rongés par le temps, pendant que le Moyen Âge s'élance vers nous, perçant un trop long oubli de toutes les flèches de ses cathédrales. Pauvre Antiquité, perchée si haut sur les piédestaux élevés par l’humanisme classique, que nos regards ne l'atteignent plus ! À en croire un récent sondage, quarante-quatre pour cent des lecteurs (la majorité relative) déclarent, sans s'embarrasser d'un respect révolu, "ne pas l'aimer du tout" [3]. Après avoir reçu tant d’honneurs, mérite-t-elle cette indignité ? Ne sommes-nous pas en train de la jeter dans les oubliettes où nous avons si longtemps enfermé le Moyen Âge ?

Loués par cinq siècles de thuriféraires, ses appâts ont perdu de leur fraîcheur. Alors que les cathédrales jaillissent encore de la terre, qu'offre-t-elle à nos yeux aveuglés d'images ? Le miracle de Pompéi excepté, [p 420] des ruines éparses autour de la Méditerranée, désespérément indéchiffrables pour ceux qui n'ont pas le privilège d'être archéologues. Le regard s'arrête sur ces statues décapitées, ces colonnes tronquées, les quelques pavements qui subsistent des glorieuses voies antiques, tente d'imaginer les hommes qui les ont érigées et foulées, et se détourne, impuissant.

On ne s'adresse guère au passé que pour l'interroger, ou se rassurer. D'où le succès du Moyen Âge (le lecteur me pardonnera d’y revenir, mais ce phénomène est trop marquant pour ne pas signifier quelque chose de très contemporain) Un temps rural, possédé par la Nature, un temps de foi aussi, celui d'une spiritualité dont nos cieux vides conservent l'inavouée nostalgie. À ces prières, l’Antiquité semble ne pouvoir répondre qu'en offrant des mains vides à nos attentes déçues. L’homme romain, dit-on, n'aimait guère la Nature, et lui préférait la ville, aujourd'hui si décriée, mais alors ressentie comme la pointe extrême de la civilisation (ce terme même s’y réfère d'ailleurs). Quant à la religion... Celle de Rome nous paraît aussi étrange que les croyances des Dogons et des Esquimaux, sans avoir pour elle les avantages de l'exotisme. Comment ne point s'égarer dans le dédale de son panthéon peuplé de dieux si nombreux et trop humains ? Vingt siècles de christianisme nous ont tellement accoutumés à l'idée d'un dieu unique et transcendant que nous n'éprouvons à leur égard qu'un étonnement vaguement méprisant (le culte des saints ne pourrait-il cependant être interprété comme un substitut du polythéisme antique ?)

Et pourtant, par-delà cette seconde mort de l’Antiquité, on perçoit comme un frémissement : quelques livres, littérature de fiction [4] autant que de réflexion [5]. Encore rares, et au succès trop incertain pour savoir s'il ne s'agit que d'un soubresaut, ou de l'amorce d'une résurrection. Je n'étonnerai pas en écrivant que je souhaite ardemment une seconde [p. 421] Renaissance qui nous découvrirait Grecs et Romains tels qu'ils furent : ni modèles, ni seulement ancêtres, encore moins pâles ombres effacées par le temps, mais des hommes, tout simplement, qui cherchèrent comme nous le bonheur, et comme nous tentèrent de s'expliquer la souffrance et la mort avec les moyens dont ils disposaient.

Certains problèmes auxquels nous sommes confrontés étaient les leurs. C'est un des buts de ce livre que de le laisser à penser. Similitude, mais point identité cependant. Quand un Romain voulait signifier que le ciel était pur, il ne disait pas "Le ciel est bleu", mais "Le ciel est serein". D'une certaine façon, tout est là. Il y a entre eux et nous des coïncidences, mais aussi d'innombrables altérités et divergences. Rome conserve une part irréductible, qui est son exotisme : les Romains sont nos pères, ils sont aussi, et peut-être surtout, des Bororos [6]. Comment tenter d'en convaincre le lecteur ?

Plusieurs voies s'offrent, qui correspondent à un itinéraire personnel. Les travaux scientifiques, tout d'abord. Universitaire, je connais l'intérêt... et les aléas de ce type de littérature Bien des résultats acquis par la recherche récente (sait-on que depuis les années soixante la littérature savante sur l’Antiquité s'est largement renouvelée ? Il n'est besoin que de consulter les bibliographies des thèses récentes pour s'en convaincre) passionneraient le grand public si la forme revêtue par ces ouvrages ne les condamnait à n'être goûtés que par un sénat d'initiés. Pour accéder à un second genre, celui de l'essai ouvert à une plus large audience, la difficulté n'est pourtant que de forme... et de mentalité. La complexité du langage ne prouve pas a priori la richesse de la pensée. Il existe toujours une façon simple d'exposer des problèmes compliqués, sans pour autant les dénaturer en une vulgarisation de bas étage. Des historiens comme G. Duby en ont apporté la preuve pour le Moyen Âge, et il n'existe aucun mystère [p. 422] propre à l’Antiquité qui la rendrait rebelle à ce type de tentative, auquel je me suis moi-même essayé dans un livre récent [7]. Encore faut-il le vouloir, car telle attitude n'est pas sans danger pour celui qui l'adopte. À être clair, on risque de montrer ses failles, ou de perdre le pouvoir dont l'ésotérisme investit ses tenants. Ce second type de littérature est en tout cas concevable qui toucherait un plus large public que les thèses et les revues érudites et confidentielles : une vulgarisation de bon niveau, dans des ouvrages de réflexion dépouillés des rugosités et lourdeurs du style universitaire. N'entretenons cependant pas d'excessives illusions : ce type de livre demande lui aussi un effort, que tous les lecteurs ne sont pas disposés à fournir.

Reste un troisième genre : celui du roman historique. Favori du public, il n'a pas bonne presse parmi les historiens. Reconnaissons-le, souvent à juste titre. La jalousie (inavouée, bien sûr) des auteurs savants à l'égard des gros tirages n'explique pas tout car trop de romanciers sacrifient l’Histoire à l'intrigue, ou, travers plus grave, pèchent par chronocentrisme, attribuant à des personnages d'une époque déterminée des attitudes mentales et des comportements qui sont le propre de la nôtre. Pire encore, ils peignent parfois une époque comme par avance l'imagine le lecteur. Dans les deux cas, le passé n'en devient que plus opaque. Sans doute valables en tant qu’œuvres de divertissement – je ne peux que me rallier à leur sujet au jugement porté par G. Duby [8] –, ces romans-là ne méritent que peu le qualificatif d"'historiques", et rendent un mauvais service à l'idée qu'on peut se faire d'une authentique culture populaire, tout en donnant des alibis à ceux qui confondent démocratisation du savoir [9] et histoire au rabais.

C'est pourquoi, disons-le nettement, il faut inventer un "nouveau roman"... historique. Celui-ci ne doit pas être infidèle à Clio, ce qui requiert l'observance de certaines conditions, à laquelle je me suis [p. 423] efforcé de soumettre le récit qui précède. Tout d'abord – et c'est le minimum – ne point trahir la chronologie et les faits avérés. Ensuite, ne pas faire dire aux personnages historiques plus que ce que le sources nous livrent sur eux, ou dépasser les limites de ce qu'une raisonnable interprétation en permet. Imaginer avec le plus de précautions possible, mais ne pas inventer (nous verrons plus loin que l’historien, lui aussi, se trouve contraint d'imaginer, lorsqu'il pose des hypothèses). Quant au langage, sa restitution pose des problèmes difficiles au romancier, surtout s'agissant de l’Antiquité. Il est impossible de faire s'exprimer tous les personnages d'un roman à la manière de Cicéron, car la lassitude gagnerait vite le lecteur. De plus, ce serait encore perpétuer une image fausse – dans son exclusivisme – de l’Antiquité : dans la vie courante, on ne parlait pas ainsi. C'est pourquoi le lecteur ne doit pas s'étonner de ne point retrouver dans la bouche de mes personnages les longues périodes solennelles en lesquelles nous croyons – à tort – que s'exprimaient les Romains. Bien que nous connaissions fort mal la langue latine parlée [10], il est probable que le langage de Subure et du Forum était aussi différent de celui pratiqué sur les Rostres et à la Curie par les orateurs que la conversation quotidienne l'est de nos jours des discours tenus à l’Assemblée Nationale. Relisons Plaute, Pétrone, et la correspondance privée du même Cicéron : les Romains nous apparaîtront moins marmoréens, beaucoup plus familiers.

Ils le seront plus encore si le romancier allie le talent à la rigueur, et en cela rejoint ce que certains historiens sont, et que beaucoup s'obstinent à ne pas devenir. Car restituer l'intégralité de la vie devrait être la nostalgie de tous ceux qui, à un titre ou à un autre, "font de l’histoire". Projet romantique et condamné à ne jamais s'achever ? Je le veux bien. Il n'empêche que, par-delà les fichiers et les monographies, c'est sur [p. 424] ce point que nous serons jugés. Ne nous y trompons pas, ce que demandent les lecteurs à l’Histoire n'est plus de l'ordre de la commémoration, "... ce dont ils jouissent [...] c'est de l'assurance qui leur est donnée en miroir que ce qu'ils vivent c'est une vie, que cette poussière de tressaillements innombrables, de tropismes insaisissables, tous ces regards inaccomplis, ces mouvements inachevés, ces paroles éphémères qui ne leur appartenaient pas et qui ont bouillonné sur leurs lèvres, toute cette multiplicité anonyme en quoi se dissout la durée d'une journée écoulée, pareille à toutes les autres où elle se fond, avant que ne s'ouvre le livre laissé pour le soir, que tout cela, comme dans le livre, quelque part, quelque jour, trouvera son unité, pour faire, même si elle n'a pas de sens, une vie, pourtant, qui se raconte, un destin." [11]

N'est-ce-point, pourtant, trop demander à l’Histoire ? Les sources dont nous disposons se tarissent au fur et à mesure que nous remontons dans le temps. L'Antiquité semble pour toujours celée dans la froideur de ses marbres et la sécheresse des fastes consulaires. Parviendra-t-on jamais à écrire pour elle les histoires de l'odorat, de l’ouïe, de la vue, que réclamait déjà L. Febvre, un des pères de la "Nouvelle Histoire" ? Peut-être pas. Mais on peut en tout cas s'essayer à d'autres genres que l'épopée, tenter de restituer une partie au moins de cette vie – la leur et la nôtre – qui file entre nos doigts. C'est là qu'intervient l'imagination, que le romancier partage avec l'historien.

Il serait vain et malhonnête de le nier : l’histoire "scientifique", elle aussi, comporte sa part de fiction. Les documents sont lacunaires, ou nous font parfois totalement défaut. Le lecteur doit savoir que pour évoquer un siècle, l’historien de Rome ne dispose parfois pas de plus de dix textes... De surcroît, nous les interrogeons à partir de nos propres valeurs, en [p. 425] fonction de nos craintes et espérances, qui sont celles non seulement de nos individualités, mais de notre époque. Ni l'anthropologue ni l’historien ne pourront jamais totalement s'abstraire de l'objet de leur étude. L'histoire ne peut donc être "objective". Elle suppose toujours une part de reconstruction, comme le reconnaissent les meilleurs des historiens [12]. G. Duby et P. Veyne n'ont d'ailleurs pas hésité à souligner les liens existant entre le livre d’histoire et le roman [13]. Accorder sa part à l'imaginaire sans l'amplifier au détriment de ce qui, dans le passé, est avéré, telle est la mesure que l’historien "scientifique" comme celui qui s'essaie au roman doivent faire leur.

Lucius, le héros de ce récit, ne figure ni dans le Gaffiot, id dans le De Viris illustribus : en tant qu'individu, il n'a jamais existé. Et pourtant, bien plus que moi, ses auteurs sont la Rome réelle, les destins singuliers de milliers d'hommes puissants ou obscurs qui y ont aimé ou souffert, en lesquels sa vie se reflète. Si, à travers les lignes qui précèdent, le lecteur n'a plus seulement perçu de Rome ses statues hiératiques, ses temples figés dans une fausse éternité, mais plutôt les doutes et l'arrogance d'un homme, la puanteur de Subure et les rêves de gloire des habitants du Palatin, la chaleur d'une peau et la tendresse d'un regard, les vibrations de la lumière de l'été et l'apaisement des couchants, alors, j'aurai le sentiment de n'avoir pas, en écrivant ce livre, cessé d'être historien.

N. ROULAND

Aix-en-Provence, mars 1984.



[1] G. Duby - G. Lardreau, Dialogues, Flammarion, 1980, 191.

[2] Cf. N. Rouland, Un Désir d’Histoire : identité et exotisme, Cahiers Pierre-Baptiste 3, Actes-Sud, 1984.

[3] Cf. Les résultats du sondage publié par la revue Historia (Historia, octobre 1982, p. 21).

[4] Cf. les romans cités par C. Aziza, "Rêves d'Antiquité", Le Monde (4 nov. 1982), et, plus récemment : M. Waltari, Le Secret du royaume (O. Orban, 1983) ; J. Schmidt, Mémoires d'un Parisien de Lutèce (Albin Michel, 1984) ; J. L. Curtis, Le Mauvais Choix (Flammarion, 1984). On lira également avec un plaisir et un intérêt particuliers : R. Ben Sapin, Le Dernier Gladiateur (Alta, 1980).

[5] Cf. Le Point, 494 (8 mars 1982), 121-125 ; G. Suffert, Tous les chemins mènent à Rome, Le Point, 554 (2 mai 1983), 132-133. On y ajoutera le récent livre de M. Serres, Rome, le livre des fondations (Grasset, 1983), et les premiers titres de la nouvelle collection "Realia" lancée par les éditions des Belles-Lettres, entièrement consacrée, d'après ses directeurs, à susciter l'intérêt de l'amateur d'histoire pour "... une civilisation qu'il n'appréhende le plus souvent qu'à travers une série de lieux communs ou de souvenirs douloureux des thèmes et versions de sa scolarité".

[6] "Il y a une poésie de l'éloignement. Rien n'est plus loin de nous que cette antique civilisation ; elle est exotique, que dis-je, elle est abolie, et les objets que ramènent nos fouilles sont aussi surprenants que des aérolithes. Le peu qui est passé en nous de l'héritage de Rome est en nous à des doses combien diluées, et au prix de quelles réinterprétations ! [...] C'est pourquoi l'histoire romaine est intéressante : elle nous fait sortir de nous-mêmes, et nous oblige à expliciter les différences qui nous séparent d'elle" (P. Veyne, L’inventaire des différences, Le Seuil, 1976, 13). Dans le même sens : "Rome, c'est à la fois quelque chose d'extrêmement loin, de complètement mort, autant que pourrait l'être l'ethnographie. On pourrait d'ailleurs, pour ressentir cette expérience de l'altérité radicale, aller chez les Amazoniens ou chez les Papous. [...]. Les Romains, si je puis dire, sont complètement autres et complètement cons. Mais ils demeurent exemplaires dans la mesure où ils restent pour nous l'exemple clef, la référence suprême. Une référence non réelle, mais absolument classique" (P. Veyne, Comment on écrit Rome, Le Magazine Littéraire, 199 (1983), 85).

[7] Cf. N. Rouland, Rome, démocratie impossible ? Actes-Sud, 1981.

[8] "Vous ajoutez une pincée de romantisme issu du XIXe siècle. Vous mélangez avec de la violence et de l'amour courtois et vous obtenez quantité de récits plaisants. Et d'autant plus dangereux qu'ils le sont. C'est le cas des livres de Jeanne Bourin et de Régine Pernoud. Ils présentent un Moyen Âge rassurant, mièvre, et le maintiennent dans l'illusion confortable. Parler de la promotion de la femme au XIIe siècle à propos d'Aliénor d'Aquitaine ou d'Héloïse est aliénant, démobilisant parce que c'est faire croire que les aspirations féministes peuvent trouver satisfaction dans le cadre d'un christianisme à l'eau de rose et d'une société crispée, que l'urgence n'est pas de lutter contre des structures misogynes dont tous les documents prouvent qu'elles étaient encore plus solides au XIIe siècle qu'aujourd'hui" (G. Duby, Le Magazine littéraire, 189 (nov. 1982), 25).

[9] Je ne peux ici encore que citer les justes propos de G. Duby : "– La vulgarisation de l’histoire que vous prônez ne présente-t-elle pas également des risques de manipulation ? Dans le même ordre d'idée, comment jugez-vous l'actuelle floraison du roman historique dont une majeure partie s'inspire du Moyen Âge ? – Le contact avec le plus large public est souhaitable. L'histoire ne gagne rien à être écrite uniquement pour des professionnels ; l'historien ne gagne rien à n'écrire que pour des confrères et pour ses élèves. À partir du moment où on estime que l'histoire doit servir à une compréhension lucide du présent, il faut répandre son savoir le plus largement possible en usant de tous les moyens, de l'édition, de la télévision, du cinéma. À cette réserve près d'éviter toute complaisance [...] de plus en plus, cette histoire-là a du succès, comme en rencontrent aussi l'archéologie et l'ethnologie" (G. Duby, ibid. 24).

[10] Cf. P. Veyne, L'Élégie érotique romaine, Le Seuil, 1983, 217, n. 33.

[11] G. Lardreau, op. cit., supra n. 1, 7.

[12] "... Je ne crois pas qu'il reste beaucoup, parmi les historiens actuels, d'hommes qui adoptent encore le point de vue du positivisme d'il y a cinquante ou soixante ans, lorsque, dans l'essor des sciences exactes, le sentiment s'affermissait qu'il était possible d'atteindre une connaissance scrupuleusement vraie de ce qui s'est passé autrefois, qu'il était possible de construire une histoire "scientifique". Vraiment, je suis persuadé de l'inévitable subjectivité du discours historique ; du mien, en tout cas, tout à fait. [...] Ce discours est le produit d'un rêve, d'un rêve qui n'est cependant pas absolument libre, puisque les grands rideaux d'images dont il est fait doivent obligatoirement s'accrocher à des clous, qui sont les traces dont nous avons parlé. Mais, entre ces clous, le désir s'insinue [...] finalement, nos sources ne sont qu'une espèce de support, ou plutôt de tremplin. Pour s'élancer, pour rebondir, pour, avec la plus grande souplesse, construire une hypothèse, valable, étayée, sur ce qu'ont pu être des événements, ou des structures" (G. Duby - G. Lardreau, op. cit., 44-45).

[13] "...l'historien ne doit pas se méprendre. Ce qu'il énonce, lorsqu'il écrit l'histoire, c'est son propre rêve, il y a bien sûr entre l'histoire et le roman cette très grande différence qui tient au fait que la fiction historique doit s'accrocher à quelque chose qui a vraiment été vécu ; mais la démarche n'est au fond pas tellement différente" (G. Duby, "Aujourd'hui, l'historien", Le Magazine littéraire, 164 (1980), 21). Cf. également : "Inscrire l'histoire dans le roman, c'est seulement une façon de relativiser les façons de dire l'histoire qui se veulent scientifiques. C'est en fait une phrase agressive : ça ne vaut pas mieux qu'un roman ; ça relève de la même tentative d'interprétation" (P. Veyne, Comment on écrit Rome, op. cit., 88). Dans un livre écrit il y a quelques années (Mémoires de T. Pomponius Atticus, Les Belles-Lettres, 1976), P. Grimal lui-même n'a pas craint de donner un exemple de littérature où la fiction s'allie à l'histoire tout en la respectant. Dans une démarche qui rappelle celle de M. Yourcenar lorsqu'elle écrivit les Mémoires d’Hadrien (Plon, 1958), l'auteur a imaginé les mémoires d'Atticus, le vieil ami de Cicéron. Roman, livre d'histoire ? Sans doute les deux à la fois, et c'est tant mieux.

L'anthropologue que je suis ne peut s'empêcher de faire remarquer que l'anthropologie elle aussi pourrait s'enrichir au contact du genre romanesque. On citera à cet égard le chef-d'œuvre de V. Segalen, Les Immémoriaux (rééd. Plon, 1982), et on se prend à rêver en songeant que Tristes Tropiques a failli être un roman...



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 28 novembre 2011 10:25
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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