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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Norbert Rouland, DU DROIT AUX PASSIONS. (2005)
À propos du triomphe de la Justice


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Norbert Rouland, DU DROIT AUX PASSIONS. Aix-en-Provence: Les Presses universitaires d’Aix-Marseille, 2005, 254 pp. collection: Isegoria. [Autorisation accordée par l'auteur le 14 janvier 2011 de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

[13]

DU DROIT AUX PASSIONS

À propos du Triomphe de la Justice… [1]


1765 : Jean-Jacques Rousseau vient de publier L’Emile et Le contrat social ; en Allemagne commence la période du Sturm und Drang. Rien de tout ceci ne transparaîtra dans l'exécution de la commande que confient alors les Messieurs du Parlement de Rouen à Louis Jacques Durameau (1733-1796) : Le triomphe de la Justice [2]. Il entrera l'année suivante à l'Académie. C'est un artiste encore jeune (trente-trois ans en 1765), mais assez vite on le considérera comme un homme du passé. À sa mort, tous l’avaient oublié. Son tableau ne connaît pas un meilleur sort. D'abord placé dans la Chambre criminelle du Parlement de Rouen, on l’attribue par erreur en 1842 à un autre peintre, J.-B.Deshays. On le retrouve en 1969, en mauvais état, dans le couloir du premier étage du Palais de Justice. Il est restauré en 1974 et se trouve aujourd'hui dans la salle des Audiences correctionnelles du Tribunal de grande instance de Rouen.

Convenons qu'il n'est pas inoubliable : une oeuvre simplement moyenne. Assistée à sa gauche par la Force, la Justice s'apprête à couronner l’Innocence, qui foule aux pieds la Cruauté et l'Envie. En 1767, Diderot porte sur l'oeuvre un jugement mitigé : la Justice est trop raide, l'Innocence bien fade ; les passions vaincues sont plus réussies, mais l'ensemble fait un peu fatras...

Sans préjuger de l'opinion du philosophe et critique d'art, détournons un peu ce tableau pour commencer nos réflexions sur les passions et les femmes. Laissons la Justice sur son trône, avec ses attributs familiers, qui sont ceux du droit : après tout, la rigueur lui sied bien. L'Innocence est plus attrayante, et incontestablement féminine, même si sa longue chevelure blonde ne plaît pas à Diderot [3]. Décidons qu'elle représente les femmes. Elle les idéalise ? Sans doute : c'est une des fonctions de l'art. Restent les passions, dont il sera beaucoup question ici. Dans le détail du tableau que nous avons choisi de citer, on ne les aperçoit guère. Mais n'est-ce pas mieux ainsi ? Ce sont des passions mauvaises : la Cruauté, l’Envie, la Fraude. Et de toute façon, vaincues.

[14]

Au milieu du XVIIIe siècle pourtant, nous le verrons, les passions étaient à la hausse par rapport au siècle précédent. Mais il s'agit d'une commande d'un Parlement : si de tout temps les juristes on su trouver des excuses  aux passions, ils n'oublient pas qu'ils sont là pour les contrôler, au besoin pour les vaincre. Car les passions ont suscité de vastes débats, chez les juges, les moralistes, les philosophes... Et les artistes. Ce livre s'en fera largement l'écho dans sa première partie.

Pourquoi l'intituler Du droit aux passions ? Entre autres choses, pour le placer sous le signe d'une volontaire ambiguïté. On peut tout d'abord entendre le terme droit dans sa sonorité-sa clameur ?- subjective : notre époque y porte, qui voit l'inflation des droits subjectifs. Il y a certainement un droit à la culture, peut-être au bonheur, pourquoi pas aux passions ? Le législateur et le juge ne les réprouvent pas par principe, surtout lorsqu'elles modulent dans la tonalité plus douce des sentiments. Ils entendent seulement contrôler leur expression, puisque le droit, pour permettre la vie en société, vise une certaine prévisibilité des comportements et le dénouement pacifique des conflits. Nous pourrons d'ailleurs discerner dans l'histoire sinon un sens, du moins un mouvement, qui tend à déculpabiliser les passions. Il y a peu de temps encore, la justice était indulgente pour ceux qui tuaient par passion et invoquaient l'amour pour ce faire.

Mais ce titre indique aussi un trajet, placé sous le signe du miroir. Les arguments des moralistes, des clercs, des prudents et des philosophes se font souvent écho, se renforçant ou se contrariant : pour juger les passions, il faut écouter des témoins bigarrés et s'essayer à leur métissage.

Parmi ces passions, celles qui inspirent le plus d'inquiétudes sont liées à la sexualité, et plus précisément aux femmes, censées en déborder, au point, souvent, d'affoler les hommes. Et c'est un fait que la sexualité constitue bien un des principaux moteurs de l'être humain, comme l'a démontré Freud. Dans son acharnement à  la contraindre, l'Eglise l’avait bien compris : contrairement au proverbe, la chair n'est pas faible, mais terriblement forte... Il reste que les femmes pâtiront pendant des siècles de l'association opérée par les hommes entre elles et le sexe. L'histoire des arts le montre bien, comme nous le verrons dans une deuxième partie qui traitera de la situation des femmes peintres à la fin du XVIIIe siècle.



[1] Illustration de couverture.

[2] Cf. Anne Leclair, Louis Jacques Durameau, (1733-1796), Paris, Éditions Arthena, 2002 ; du même auteur : Louis Jacques Durameau et l'art de son temps, L’Estampille-L'objet d'art, nº 383, septembre 2003, 70-80.

[3] Il  la qualifie assez méchamment de « long paquet de filasse jaune ».



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 28 juin 2011 11:34
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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