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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte du Père Éric de ROSNY, “La vie de l’Église. Mission terminée ? Essai.” in revue Études, revue de culture contemporaine, mai 1970, no 5, pp. 737-747. Une édition numérique réalisée à partir d’un facsimilé de la Bibliothèque nationale de France. [Autorisation accordée par l'auteur le 27 décembre 2011 de diffuser tous ses livres dans Les Classiques des sciences sociales, autorisation retransmise par Jean Benoist, un ami personnel du Père de Rosny.]

[737]

Éric de ROSNY

jésuite et anthropologue, professeur d'anthropologie de la santé
à l'Université catholique de l'Afrique centrale (UCAC)

“Vie de l’Église.
Mission terminée ? Essai.”

in revue Études, revue de culture contemporaine, mai 1970, no 5, pp. 737-747. Une édition numérique réalisée à partir d’un facsimilé de la Bibliothèque nationale de France.

Introduction [737]
LES LIMITES DU « MISSIONNAIRE » [737]
Le missionnaire et la population (aspect sociologique) [737]
Le missionnaire promoteur du développement (aspect économique) [739]
Le prêtre étranger et l’africanisation (aspect culturel) [740]

LES RISQUES À SURMONTER [742]

L'ambiguïté du sens du sacré [742]
L’ambiguïté du développement [743]
Les limites de l'africanité [744]
Éducateurs de la foi [745]
Des prêtres étrangers, mais à quelles conditions ? [746]


Introduction

Un mot de Paul VI à Campala, adressé à la foule des chrétiens et plus particulièrement aux évêques qui n'en avaient pas dit tant, n'est pas passé inaperçu : « Africains, vous êtes désormais vos propres missionnaires » [1]. Le mot est lancé quand beaucoup de prêtres étrangers s'interrogent sur l'opportunité de leur présence, du moins s'ils travaillent dans des diocèses où la hiérarchie africaine est constituée et le clergé local relativement nombreux [2]. Bien des raisons peuvent expliquer leurs hésitations : la fin d'un contrat, la crise de leur propre pays, le découragement ou même l'expulsion. Ce ne sont pas les plus sérieuses, car elles ne concernent que les individus, un par un. Mais il est une question plus radicale, qui atteint tout le monde : à un moment où, avec les encouragements de l'Église universelle, appuyées sur les textes de Vatican II, les communautés chrétiennes en Afrique cherchent leur personnalité propre, après avoir vu si longtemps leurs cultures aliénées, la présence active de prêtres étrangers, venant des pays anciennement colonisateurs, ne va-t-elle pas freiner cette mutation capitale ?

C'est là un problème de croissance : il concerne directement différents pays d'Afrique centrale, où la population fait preuve de vitalité chrétienne en se donnant un clergé nombreux ; mais il intéresse aussi d'autres zones du continent dans la mesure où le chiffre des vocations augmente.

LES LIMITES DU « MISSIONNAIRE »

Le missionnaire et la population
(aspect sociologique)


Le missionnaire n'est pas exactement un Blanc, c'est un Père. Quand un enfant crie par exemple Makala (le Blanc), sur son passage, il est souvent repris par les adultes. Au moment des indépendances, les maquisards ont essayé de provoquer une assimilation des Blancs et des missionnaires, en attaquant ces [738] derniers, mais ils n'ont pas obtenu de la population un changement d'esprit à leur égard. Les gens savent bien que les pères sont compatriotes des Blancs, mais il les considèrent comme appartenant à une catégorie à part. Il suffit de faire deux voyages en train pour s'en rendre compte, l'un en civil, l'autre en soutane. Notons que la distinction ne joue pas autant à l'intérieur du corps sacerdotal, où le jeune clergé africain serait porté, pour des motifs que nous aborderons plus loin, à resituer les missionnaires parmi les Blancs : apparition du vocable « prêtre étranger ».

Le missionnaire jouit d'une considération spéciale, pour de multiples raisons convergentes. Deux d'entre elles s'avèrent plus importantes. Il est l'homme de Dieu et, de ce fait, il est investi de tout le prestige et de toute la force mystérieuse du Sacré, D'autre part, il est celui qui a forgé des institutions très fréquentées, parallèles à celles de l'ancienne administration coloniale et à celles de la nouvelle fonction publique. Il représente une résistance à la laïcité. Aussi la considération dont il jouit est faite d'un mélange de respect affectueux et craintif en raison de ses fonctions saintes, de reconnaissance pour son œuvre éducatrice (même si ses méthodes sont contestées) et d'admiration amusée pour son intransigeance et son savoir-faire.

Ce statut privilégié ne peut faire oublier au missionnaire qu'il demeure un étranger. À l'arrivée, il est sans doute frappé de la qualité de l'accueil et s'étonne d'être si peu dépaysé. Mais, à la longue, il s'aperçoit que ce qui avait paru lui faciliter la connaissance de la mentalité, c'est-à-dire un comportement de type européen, est en réalité un obstacle à une véritable intelligence du pays. De vieux missionnaires qui ont reçu des noms dans les villages au même titre que les anciens m'ont avoué se trouver parfaitement chez eux et être pris de court par les réactions à leurs yeux surprenantes de fidèles qu'ils croyaient connaître de longue date.

Comment expliquer pareille distance psychologique ? Il me semble que l'obstacle est avant tout culturel. L'étranger de bonne volonté qui arrive aujourd'hui manque du minimum d'outils de renseignements qui pourraient lui donner l'intelligence profonde de ceux avec lesquels il va vivre. Entre les premiers missionnaires et les ethno-sociologues de ces toutes dernières années il y a un vide intellectuel de près de cinquante ans [3].

Les Africains eux-mêmes ne sont pas toujours d'un grand secours, car ceux avec qui le contact est le plus aisé, grâce aux affinités culturelles européennes, semblent éprouver la même difficulté à s'expliquer et à se comprendre. Et les anciens des villages ne sont pas faciles d'accès ; ceux qui les ont interrogés [739] systématiquement ces dernières années [4], découvrent tout un monde cohérent, qui a perdu la plus grande partie de ses signes visibles, mais qui anime et inspire les Africains de la plus jeune génération, sans qu'eux-mêmes s'en rendent toujours compte. L'immense travail de reconstitution commence à peine dans des régions sociologiquement bouleversées depuis des dizaines d'années. N'est-ce pas déjà trop tard ?

Ce mauvais état des connaissances explique, me semble-t-il, pourquoi le missionnaire demeure au seuil. Il se fie principalement à l'expérience accumulée, à ses relations personnelles, et à une certaine sensibilité acquise grâce à de grandes amitiés, pour franchir le pas. Faute d'une initiation culturelle objective, il risque d'ignorer longtemps les ressorts du comportement et de se tromper.

Le missionnaire promoteur du développement
(aspect économique)


Le développement est un phénomène irréversible. Il ne s'est pas imposé par la douceur. Du jour où les colons et les missionnaires, quel que soit leur respect des traditions et des coutumes, ont fait irruption, ils déclenchaient par le fait même le processus assez violent du développement. Maintenant, les équipes africaines qui ont pris la relève cherchent à activer le mouvement et à modeler les esprits jusque dans les couches dites « arriérées » de la population. On provoque des rassemblements de Pygmées et on leur offre des pelles et des socs pour qu'ils sortent de la forêt et travaillent à ciel ouvert. On force les Kirdis à s'habiller. Personne n'échappe à ce courant : encouragement des « écoles sous l'arbre » où les mamans apprennent le français, obligation de construire le toit en tôle dans certaines villes, parades militaires et populaires pour ancrer dans les mentalités l'idée d'unité et de nationalisme.

Les Églises, catholiques et protestantes, apparaissent, dans ce contexte, comme les religions du développement, ou au moins l'un de ses accès les plus sûrs [5]. Les pères et, dans une certaine mesure, les prêtres du pays qui ont pris dans l'esprit des gens la même image, apportent une garantie et rassurent. Le développement a quelque chose d'effrayant et de fascinant. À la mission, grâce à la présence et à la direction des pères, on envoie ses enfants pour qu'ils entrent dans l'engrenage de la scolarité, avec moins de crainte. Les écoles et les collèges de la mission connaissent un grand succès populaire. Dès le début de l'évangélisation, les missionnaires ont franchement opté pour le développement, avec les moyens du bord : scolarisation, hôpitaux, dispensaires, routes, constructions durables. Le drame est que l'Église est de cette façon solidaire d'un développement contestable, d'une scolarité à outrance mais sans débouchés. Qu'a-t-il été fait pour l'évolution de l'agriculture ? Les missions et leurs alentours immédiats comptent parfois parmi les plus belles plantations, mais les paysans n'ont guère été initiés et stimulés à les imiter. Les jeunes prêtres sont très conscients [740] de cette carence et tentent diverses expériences de coopératives. Le dommage est qu'elles restent exemplaires sans déclencher la vague attendue [6].

Par ailleurs, les membres de la fonction publique, qui sont les anciens des lycées, des séminaires et des collèges confessionnels, c'est-à-dire en partie les enfants de la mission, voient avec de plus en plus de réserve l'Église jouer le rôle de maîtresse de développement. Ils ont hérité de l'administration coloniale le sens de la laïcité, ou bien sur les bancs des collèges missionnaires le sens de la responsabilité en matière profane. La fonction publique entend progressivement tenir les rênes. Qui dit développement, quel que soit celui qui parle, prêtre ou professeur laïc, favorise la croissance d'un monde profane. Or, devant les réussites visibles des missionnaires (avec lesquels elle ne peut pas toujours rivaliser d'efficacité, dans le domaine scolaire par exemple), elle montre une grande susceptibilité. Le développement est de son ressort, et on entend dire sous cape qu'il est de son ressort exclusif. L'Église et l'État laïque se mesurent.

Ainsi la position du missionnaire devient délicate. En brousse, il faisait tout et avait souvent plus d'influence que le sous-préfet et le maître d'école. Cette hégémonie sera de moins en moins tolérée ; elle est encore supportée, faute de mieux, par l'administration, dans des régions difficiles d'accès, où seul il a les capacités de demeurer et l'appui de la population. Mais en ville et dans les zones mieux desservies, le missionnaire doit s'attendre à ce que l'administration lui conteste bien des rôles humanitaires.

La population garde une grande reconnaissance au missionnaire pour ce qu'il a fait dans le cadre de la scolarisation et du développement, mais les responsables du pays lui limiteront sans doute ces charges dès que cela sera devenu possible politiquement et économiquement [7].

Le prêtre étranger et l’africanisation
(aspect culturel)


Le clergé africain est peut-être le plus conscient de tous les groupes sociaux de la dépersonnalisation qui est provoquée par cette course parfois inconsidérée mais inéluctable vers le développement. Il est lucide sur les conséquences du heurt de la vieille civilisation et du monde technique, qui entraîne ce que l'on appelle « l'acculturation », C'est le choc du pot de terre contre le pot de fer. Le monde de la ville est particulièrement touché ; mais, par choc en retour, le monde de la brousse et du village l'est aussi : l'exode vers quelques grandes cités, le chômage, la perte du contrôle de la jeunesse, les plantations abandonnées aux herbes folles, l'éclatement en trois du mariage (coutumier, puis légal, puis religieux), la dévaluation du langage, qui est peut-être Tune des plus tristes conséquences, [741] quand on sait combien précise et efficace était la parole dans la société traditionnelle... on n'en finirait pas d'établir la liste des catastrophes causées par cette rencontre violente des deux cultures [8].

L'Africain se tire d'une aussi périlleuse situation par la jovialité, une certaine résignation, l'intérêt qu'il porte à la minute présente, sans trop penser aux incertitudes du lendemain, et grâce au refuge offert par la famille. La « grande famille », si pesante et tentaculaire soit-elle, demeurera pour longtemps la société de base en Afrique. Il faudrait d'autres réussites de développement pour qu'elle perde de son utilité. Elle est une position de repli pour chacun, qu'il soit collégien en chômage ou ministre en place. Et elle sait faire payer de retour la sécurité qu'elle assure.

Les clercs africains sentent que, malgré les risques d'aliénation, la famille et ses prolongements raciaux peuvent sauver l'âme de leur peuple en sérieux danger. Aussi mettent-ils comme une sorte de préalable à tout travail en profondeur la connaissance des coutumes traditionnelles, de ses principes sociaux, de ses ressorts psychologiques. Avec un certain ressentiment ils regrettent que les missionnaires n'aient pas mieux saisi les valeurs que ces coutumes représentaient et leur capacité d'intégration du message chrétien.

Qu'attendent-ils alors de leurs collègues missionnaires ? La parole est, en effet, en priorité aux fils du pays qui ont des attaches familiales, une connaissance du milieu et des langues, avec lesquels un prêtre étranger ne peut rivaliser qu'après des dizaines d'années de présence [9]. Les vieux missionnaires sont de moins en moins écoutés quand il s'agit de rechercher une pastorale, d'établir un langage théologique, de proposer une liturgie qui reposent sur des bases culturelles autochtones, même s'ils sont passés maîtres dans le maniement des langues. Les évêques africains n'aiment pas que l'on emploie le qualificatif d'étranger pour un missionnaire. Le prêtre est partout chez lui dans le monde. Ils craignent sans doute que l'épithète malsonnante ne décourage les bonnes volontés, car la marche des diocèses et des institutions exige un grand nombre de collaborateurs. Mais les membres du clergé qui ont moins d'inquiétudes immédiates ne répugnent pas à appeler les missionnaires des « prêtres étrangers ». Dans l'optique culturelle où ils se placent à l'heure actuelle, cette distinction correspond en effet à la logique.

Nous voyons ainsi, depuis quelques années, une évolution s'amorcer, qui change assez radicalement le statut du missionnaire ; une mutation lente sans doute, retardée par le nombre encore très insuffisant des prêtres du pays, par une certaine résistance de la population chrétienne et des évêques, et par la charité due au vieux serviteur missionnaire. Mais elle est acquise en principe, et proclamée sans fards, dans certaines [742] villes où la proportion des jeunes prêtres du pays est plus forte. L'Église doit avoir un visage africain. Certains pensent que désormais le prêtre d'origine étrangère devrait se considérer comme un auxiliaire provisoire du clergé local.

LES RISQUES À SURMONTER

Les analyses précédentes ont tenté de montrer le degré de considération dont jouissait le missionnaire. Ce point de vue, qui a fait ressortir un malaise, est symptomatique mais non déterminant Le prêtre est rarement là pour plaire et, si Ton se réfère à l'histoire de l'Église, sa présence a souvent provoqué des remous qui n'ont pas automatiquement entraîné son départ, même s'il se sentait impopulaire. Il me semble que l'opportunité de sa présence doit être mesurée encore en fonction des besoins réels des croyants. Se demander quelles sont les faiblesses de l'Église pour la mieux servir, telle est la seconde question qui vient tout naturellement à l'esprit. Nous reprendrons dans cette optique les catégories qui ont permis de cerner l'opinion que l'on se fait des missionnaires : le sens du Sacré, la course au développement, le regain d'intérêt pour les coutumes.

L'ambiguïté du sens du sacré

Il est évidemment difficile, lorsque l'on n'est pas africain, de se rendre compte de ce que la mission évoque et provoque dans le cœur des chrétiens. La mission n'est pas seulement le missionnaire, mais tout un ensemble de constructions où l'on se rend, parfois de loin, pour la messe, les sacrements, le catéchisme. C'est le haut-lieu de Dieu, profondément respectable, situé jusqu'à ces derniers temps à distance et non pas au centre des villages. Les pères sont les maîtres de ces lieux, où leur règne n'est pas discuté. C'est en partie pourquoi ils jouissent d'une grande considération. En ville, où les Missions sont à proximité ou même intégrées aux quartiers, cette conception de l'espace sacré demeure [10].

Les gens, dans l'ensemble, désirent que le prêtre, européen ou africain, soit un homme à part. Ce n'est pas seulement une habitude, mais la conséquence de la place qu'ils donnent à Dieu dans leur vie. Dieu demeure l'Etre Tout-Puissant qui a créé toutes choses, comme le dit le catéchisme. Les questions religieuses que l'on récolte dans les milieux populaires tournent souvent autour de la prédestination, de l'efficacité de la prière, de l'enfer et du paradis. Tous ces thèmes religieux, sans doute proches de ce que les gens pensaient de Dieu, ont été retrouvés dans le christianisme et y ont pris parfois une place disproportionnée.

[743]

Mais qui est Jésus-Christ pour les chrétiens ? Souvent des prêtres m'ont dit avoir l'impression que les gens ne font pas assez le lien entre Dieu, auquel ils croient, présent et agissant, et Jésus-Christ, dont il est cependant continuellement question dans les catéchismes et la prédication. L'Incarnation a été évidemment annoncée, et intellectuellement reçue. A-t-elle été toujours vitalement intégrée ? La proximité de Dieu est constamment comprise comme celle d'un maître souverain. Que ce maître ait été enfant, ait pu souffrir, servir, est bien connu, mais difficile à juste titre à allier avec cette expérience si forte d'un Dieu Tout-Puissant, Que va-t-il se passer si la mentalité « sacrée » disparaît comme un brouillard ? H est vrai que le cadre familial et coutumier, qui semble apte à durer malgré l'évolution, entretiendra encore longtemps cet esprit ; cependant, surtout parmi les étudiants, les professeurs et les responsables évolués, le sens persistant du sacré semble se vider de son contenu le plus riche, c'est-à-dire d'une véritable relation personnelle à Dieu, au risque de ne garder que les éléments périphériques : la superstition et la magie moderne.

On voit ce que cache le prestige dont jouissent les membres du clergé, local ou étranger. La croyance en Dieu est enracinée dans la coutume, elle a été nourrie par une catéchèse marquée par la théologie du xixe siècle. Aussi le problème demeure, comme partout ailleurs, de la référence vitale à Jésus-Christ Dieu fait homme.

L’ambiguïté du développement

Les journalistes ou les touristes sont parfois frappés de l'importance des édifices religieux et de la puissance apparente de l'Église. Selon leurs conceptions personnelles, souvent liées à leurs pays d'origine, ils applaudissent ou critiquent. Un élément leur échappe souvent. Sous des régimes à tendance unitaire, l'Église est la seule organisation qui puisse, par ses institutions, protéger quelque peu les individus contre un contrôle excessif des libertés et de l'expression. Elle freine l'uniformisation systématique qui pourrait s'imposer. Or, dans les pays où cela lui est possible, elle y parvient grâce à ses écoles, ses collèges, ses mouvements de jeunesse, ses aumôneries et un vaste corps clérical.

Mais l'on voit vite les conséquences de cette attitude, pourtant nécessaire en un sens, sur la mentalité religieuse. Malgré bien des apparences contraires, l'Église est considérée comme riche et puissante par la population. C'est la transposition sur le plan du développement de l'idée que l'on se fait de Dieu et des missions en langage sacramentel : la Toute-Puissance. Aussi la tendance, la plupart du temps inavouée et même inconsciente, car l'on n'a pas toujours une idée de rechange sur l'Église, est de profiter au mieux des avantages qu'elle offre et de lui en être reconnaissant.

[744]

Cette puissance se manifeste surtout dans le domaine, pour elle privilégié, de l'éducation scolaire. On fait de meilleures études, ceci est une idée répandue, dans les écoles de la mission, et Ton est mieux tenu dans les collèges et les séminaires. Un malentendu se glisse parfois entre éducateurs d'une part et famille et enfants d'autre part. Les premiers entendent mettre l'accent sur l'éducation de la foi à l'occasion des études et des examens à conquérir. On a souvent l'impression que les bénéficiaires sont prêts à passer par les exigences religieuses imposées pour gagner le diplôme espéré. Question d'accent ? Mais ce chassé-croisé peut amener l'enfant, si l'on n'y prend garde, à jouer la comédie religieuse pour plaire à ses éducateurs. On constate parfois avec inquiétude que le destinataire de l'éducation donne tout son sens à sa foi chrétienne aussi longtemps qu'il cherche l'accès de ce baccalauréat magique.

Il est difficile de remarquer les signes de ce grave malentendu tant que les enfants sont sous la coupe des prêtres ou des sœurs. Mais, une fois qu'ils sont sortis du primaire pour accéder au lycée, ou des séminaires et des collèges confessionnels pour entrer à l'université, les masques tombent. A quoi sert la religion ? Dans l'enseignement supérieur où le pourcentage des anciens des écoles de la mission (catholiques et protestantes) dépasse sans doute la moitié des effectifs, ce changement d'attitude par rapport aux Églises est notable. On constate soit une certaine nostalgie (souvenir des maîtres d'autrefois), soit un désintéressement pour des Églises qui n'ont plus guère leur mot à dire dans leur cheminement intellectuel. Un bon nombre d'étudiants continuent à vivre en fonction de leur foi chrétienne, mais l'on sent naître chez eux un profond ébranlement face à une Église qui n'est plus en position de puissance vis-à-vis d'eux. A Kinshasa, où l'université est cependant catholique, un étudiant a porté ce jugement sur ses camarades qui appartenaient à des mouvements chrétiens : « Après le séminaire ou le collège, ils s'inscrivent aux organisations chrétiennes parce qu'il leur semble peu prudent de couper les ponts d'avec le monde de leur jeunesse. » Cette boutade pessimiste ne vaut pas pour un bon nombre d'étudiants, mais elle révèle le visage sous lequel l'Église apparaît à quelques-uns, une Force qui peut être utile à certains moments de la vie. On se doute que cette vision persiste chez ceux-là une fois qu'ils détiennent l'autorité. Un monde profane est ainsi né, qui risque de devenir étranger à l'Église.

Les limites de l'africanité

Voici, simplifiés dans le cadre d'un article court quelques risques de malentendus entre la population, le clergé, la fonction publique. Peuvent-ils être dissipés par ce courant culturel qui a la faveur, comme nous le constations, de beaucoup de membres du clergé africain : le souci d'un retour aux coutûmes ? [745] Nous avons souligné son importance vitale pour l'équilibre de chacun et pour le modelage d'un visage africain de l'Église. Mais n'a-t-il pas aussi ses risques ?

II n'y a pas de coutume africaine, mais de multiples foyers de culture, qui ont autant de différences entre eux que de ressemblances. Aussi, logiquement, redonner de l'importance aux traditions d'un groupe précis, c'est le mettre en valeur et peut-être réveiller des rivalités. Parfois la compétition est heureuse. Ainsi, depuis quelques années, nous assistons à une luxuriante floraison de chants liturgiques que le Concile a brusquement libérée. Chaque paroisse chante enfin dans sa langue devant Dieu. Il s'ensuit une belle émulation entre villages. Cette rivalité peut porter parfois sur les nominations aux charges ecclésiastiques et amener quelques troubles. On trouve pour des raisons semblables de grandes difficultés à faire avancer la cause de l'œcuménisme [11].

Ce danger d'éparpillement et de rivalités amène, par voie de conséquence, une tendance au renforcement de l'autorité. La coutume veut que celui qui est légitimement investi d'une fonction l'exerce avec grande fermeté, L'évêque est un chef, le prêtre est un chef. Ceci permet de comprendre en partie la réaction des évêques africains au Synode, qui rappelaient le rôle du Pape, chef suprême et garantie, contre d'inquiétantes mises en question, de l'obéissance dans l'Église. Ceci explique aussi le mode de contestation de quelques jeunes prêtres africains au sein de leurs diocèses. Ils demandent essentiellement, me semble-t-il, une participation plus évidente au pouvoir de l'évêque. Mais les laïcs, surtout les responsables du pays ou ceux qui sont appelés à le devenir, vont-ils supporter ce renforcement du pouvoir de leurs prêtres ? Leur réaction ne sera sans doute pas de protester à leur tour, mais de prendre leurs distances si les clercs ne leur donnent pas plus de place dans l'assemblée du Peuple de Dieu.

Ces réactions en chaîne ne sont que les conséquences difficilement évitables d'une tendance heureuse : la récupération des coutumes et des traditions, trop longtemps suspectées, pour donner à l'expression chrétienne des bases africaines — un préalable qu'il est dommage de voir mis en valeur si tard. Mais répond-il aux besoins les plus urgents de la foi du peuple et de ses responsables ?

Éducateurs de la foi

Le lecteur reconnaîtra sans doute à travers cette description la situation de l'Église dans son propre pays. Sous des jours différents est-ce que ce ne sont pas les mêmes problèmes sous-jacents ? Le sens du sacré, la course au développement, la recherche d'une expression africaine sont les mots qui ont paru les mieux convenir aux pays dont il est question ici, mais sous d'autres cieux, avec un léger déplacement de vocabulaire, on retrouverait les mêmes problèmes de fond. Comment sortir [746] du dilemme du sacré et du profane, l'un ou l'autre, l'un contre l'autre ? C'est un vieux débat que le Christ était pourtant venu régler.

J'ai rencontré de nombreux africains et africaines qui semblent avoir dépassé, pour leur part, cette opposition, et qui, de ce fait, sont devenus des éducateurs de la foi des autres. Ils n'appartiennent pas à un seul milieu de la société, on ne saurait les rapprocher autrement que par une certaine ressemblance due à une foi commune. S'il fallait leur trouver une caractéristique, je dirais qu'ils ont acquis une certaine harmonie. Ils ne s'attardent pas à remarquer que vous êtes blanc ou noir, prêtre ou laïc. Ils ont d'emblée une connaissance de vous plus pénétrante. Ils ne sont pas à l'écart des problèmes que nous avons évoqués, mais ils les ont, jusque dans leur existence concrète, dépassés. Cela leur donne une étonnante liberté d'action [12], une manière de vivre dont le ressort (à l'image du Christ et par la grâce de Dieu) est le don de soi pour le salut des autres. Vie vertigineuse, car ni le sens du sacré ni le culte du développement n'y portent de soi. Cependant, pour qui en fait sérieusement l'expérience, la prière comme l'intelligence se trouvent comblées.

À ce niveau, me semble-t-il, la nationalité de la personne est un aspect secondaire. On le voit bien en France, quand des pères africains assument provisoirement une charge pastorale et que les fidèles les voient repartir chez eux avec regret. De même, un prêtre étranger sera le bienvenu dans un diocèse africain si l'on pressent chez lui cette même harmonie de la foi.

Des prêtres étrangers,
mais à quelles conditions ?


Une fois ce principe acquis, il faut encore accepter des conditions, celles qui découlent naturellement des analyses précédentes. C'est à ne pas les respecter que l'on connaît des désillusions. Il n'est pas si rare de rencontrer des prêtres et des laïcs missionnaires envoyés par des diocèses et qui présentent, à première vue, les caractéristiques du bon éducateur Et ces hommes ou femmes errent dans le pays, quelque peu désemparés, car ils n'ont pas trouvé, ou on ne leur a pas préparé de point d'insertion. Ils sont alors rappelés par leur diocèse d'origine qui ne comprend pas non plus que de telles perles ne soient pas reconnues à leur juste valeur.

Ces conditions sont liées au style de relations que l'on noue avec la population, les responsables et le clergé du pays. La première est de l'ordre de la connaissance et de l’apprentissage. Aussi longtemps que Ton n'est pas entré en conversation avec les vieilles gens, Ton reste à la superficie de la société, tant les anciens ont encore d'influence sur les mentalités. Les écouter suppose la connaissance d'une langue. Faute de laboratoires [747] linguistiques, la seule issue est de demander l'hospitalité d'un village ou d'un quartier, et d'apprendre en balbutiant. C'est une méthode coûteuse, mais bienfaisante parce qu'elle ouvre l'accès à une sagesse que Ton ignorait et qu'elle révèle l'existence d'admirables chrétiens. Certains pères étrangers sont ainsi devenus fils d'un village, et ont lié des amitiés qui les tiennent au pays plus que n'importe quelle mission. Pour une pareille initiation les prêtres africains sont les meilleurs introducteurs, parce qu'ils connaissent les tenants et aboutissants, et sont les enfants des uns et les confrères des autres.

On ne comprendrait pas non plus qu'un prêtre ne fasse tout ce qui est en son pouvoir pour favoriser le développement du pays. Mais les analyses précédentes ont montré combien délicat était un engagement permanent. S'il vient à titre d'expert, le temps d'une enquête, il ne trouvera pas d'obstacles. S'il prend des initiatives à long terme, hors de l'espace de la mission, il risque de heurter la susceptibilité d'un fonctionnaire, jaloux de sa responsabilité en ce domaine. S'il travaille sous le drapeau d'un organisme étranger, il sera assimilé à la Coopération. Il peut encore offrir ses services à la fonction publique, mais Ton pressent combien son titre d'étranger lui rendra la tâche difficile. Le seul secteur de développement où il trouvera à s'employer pleinement avec l'accord de tous, est l'enseignement, là où la mission a des collèges secondaires. Mais c'est lui, peut-être, qui ne le désirera pas ! On attend de toutes manières qu'il favorise le développement du poids de son autorité morale qui est grande parce qu'il est prêtre. Son exemple, l'orientation de ses prédications, les conversations avec les responsables sont loin d'être des appuis négligeables. Le développement est aussi une affaire de mentalité et, dans ce domaine, ses interventions peuvent être déterminantes.

Le rôle du prêtre étranger devrait être de plus en plus discret. Il y eut un temps où, pour obtenir de l'aide de l'extérieur, des évêques ont pu faire miroiter des postes importants, comptant que les supérieurs religieux n'enverraient leurs rares éléments disponibles que si l'enjeu en valait la peine. Jamais, sans doute, y aura-t-il assez de prêtres pour répondre à l'attente des chrétiens, et leur manque se fait cruellement sentir même dans les diocèses privilégiés, mais on comprendra de plus en plus mal qu'un étranger prenne un poste représentatif qui puisse être assuré par un fils du pays. Les laïcs apprécient une présence sacerdotale discrète. Je vois une place pour des prêtres dont la surface officielle serait réduite, mais dont le réseau de relations personnelles serait très étendu, leur permettant de vivre, sans grande référence aux titres et aux institutions, comme un prêtre parmi ses amis, en croyant, parmi d'autres croyants.

Eric de Rosny


[1] Cf. Documentation catholique, 7 septembre 1969, p. 763.

[2] Pour faire court, l'étiquette « prêtre étranger » désignera aussi les religieux. Les remarques faites ici peuvent s'appliquer aussi bien aux frères, aux sœurs et aux « laïcs missionnaires ».

[3] Les ouvrages généraux de Lévi-Strauss, Mircea Elude ou Gusdorf m'ont plus aidé à comprendre » si étrange que cela paraisse, le comportement des collégiens et des étudiants, que les quelques articles précis mais rares traitant des us et coutumes au Sud-Cameroun.

[4] Cf. les nombreuses thèses de « troisième cycle » en Sociologie et Linguistique rédigées par des universitaires africains ou étrangers.

[5] Les problèmes de fond touchés ici se retrouvent dans les Églises protestantes, où les pasteurs se posent les mêmes questions. Cependant les difficultés sont moins apparentes parce que les institutions sont plus légères, les écoles moins nombreuses.

[6] Selon une récente enquête (à paraître) menée par R. Deniel à Ouagadougou, une forte majorité de la population scolaire chrétienne estime que l'Église joue un rôle dans le développement du pays. Mais, comme l'auteur l'explique ensuite » encore faut-il savoir ce qu'est ce rôle et en quoi consiste le développement.

[7] Dans la République du Congo (Brazzaville), l'Église s'est vue retirer le soin des écoles.

[8] L'étonnant est que le pourcentage des suicides soit l'un des moins élevés du monde, et le nombre des cas de folie relativement bas.

[9] On ne remplacera jamais le fait d'avoir vécu deux ans sur le dos d'une maman.

[10] Des étudiants m'ont dit préférer se rendre dans une de ces églises, plutôt que de venir à la messe au Centre catholique, où la grande salle qui sert de sanctuaire le dimanche est aussi utilisée pour des réunions profanes.

[11] Ainsi, les Allemands, à l'origine de la colonisation du Cameroun, avaient fait a priori un découpage de la carte chrétienne, en attribuant telle ethnie aux missionnaires protestants et telle autre aux missionnaires catholiques. Avec le temps, les aires sont quelque peu brouillées, mais l’étiquette demeure.

[12] Une personnalité politique, au cours d'un voyage en Russie, encourage ses hôtes ébahis à s'informer de la doctrine sociale de l'Église ; un collégien camerounais, rencontrant un soir trois jeunes congolais sans logement, les invite à s'installer chez lui ; un prêtre demande à son évêque d'être envoyé dans la mission la plus déshéritée du diocèse, etc.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 24 avril 2018 5:57
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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