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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Guy Rocher, “Etre sociologue-citoyen. La dynamique des pratiques de l'action et de l'interprétation.Conférence de clôture du colloque “Présence d'un sociologue” tenu le 24 février 2006. [Le 16 août 2006, M. Guy Rocher nous donnait sa permission de diffuser tous ses articles dans Les Classiques des sciences sociales.].

Guy Rocher

Etre sociologue-citoyen. La dynamique des pratiques
de l’action et de l’interprétation


Conférence de clôture du colloque “Présences d’un sociologue”,
tenu le 24 février 2006.


La sociologie est une vaste, très vaste demeure, aux pièces multiples. Chaque sociologue peut y faire sa place, y trouver sa nourriture, y entretenir son identité intellectuelle ou professionnelle. La vaste demeure, par son existence et ses frontières, nous procure une certaine unité, ou peut-être seulement l’illusion nécessaire d’une unité de la discipline. En revanche, les subdivisions de la demeure ouvrent sur la diversité, une diversité créée et entretenue par ceux-là même qui l’habitent.

Cette vision de notre discipline m’est apparue dès mes premiers contacts avec l’appareil conceptuel et théorique de la sociologie. Et j’ai assisté à l’agrandissement apparemment indéfini de notre immeuble intellectuel. Si je remonte aux débuts de ma carrière, je constate que chacun de nous, le Père Georges-Henri Lévesque, Jean-Charles Falardeau, Léon Dion, Fernand Dumont, Yves Martin, Jo Martin, Gérald Fortin, Roger Chartier et moi, a adhéré à la discipline sociologique par des voies différentes, y a cherché son bien, s’y est installé chacun dans son fauteuil et y a travaillé à sa manière et selon des intentions scientifiques et axiologiques variées. La pratique de la sociologie est infiniment plus diversifiée que celle du droit, de la médecine. Et dans cette adhésion de chacun à la sociologie, la dynamique entre la pratique et la théorie varie passablement, et elle peut varier dans le temps  pour chacun de nous. Je voudrais évoquer celle que je perçois avoir été la mienne au cours de ma vie. Je souligne avec force que ce n’est en rien mon intention de la proposer comme exemplaire, mais je veux plutôt la «raconter» comme un aperçu sur une «histoire de vie» d’un sociologue.

J’emploierai ici le terme «pratique» dans le sens que je viens d’évoquer : la pratique de la sociologie. J’utilise «pratique» dans le sens de «manière concrète d’exercer une activité» (dictionnaire Larousse). Or, chez moi, la pratique de la sociologie a été marquée par du va-et-vient presque incessant entre ce que j’appellerai, d’une part, la pratique de l’action et, d’autre part, la pratique de l’interprétation. Cette pratique de l’interprétation, c’est la sociologie qui me l’a fournie, depuis le moment où je l’ai découverte comme discipline intellectuelle de connaissance, d’observation, de «compréhension» et d’explication (à la manière de Max Weber). L’appareil épistémologique, méthodologique, conceptuel et théorique que nous offre la sociologie a été pour moi la source intarissable de la pratique de l’interprétation. Mais la recherche d’un modèle conceptuel d’interprétation dans la sociologie a été à l’origine et à différents moments engendrée, motivée et nourrie par les appels, les exigences, les frustrations inhérentes à la pratique de l’action.

Je voudrais expliciter cette dynamique entre les deux pratiques, celle de l’action et celle de l’interprétation, en disant que le lien qui les a soit réunis, soit mis en face à face, et qui a entretenu cette dynamique, c’est «l’énigme du changement social», à la fois énigme à interpréter et énigme à vivre. Le besoin de comprendre et d’expliquer le changement social et l’exigence d’y participer à l’occasion, de manières variées, est, me semble-t-il, l’axe qui traverse ma pratique de la sociologie.

De toute évidence, à l’origine, le besoin d’une sociologie est né en moi d’une pratique de l’action. En effet, mon adolescence et ma jeunesse ont été très profondément marquées par mon implication dans les mouvements de jeunesse de mon époque, le scoutisme, mais surtout la Jeunesse étudiante catholique (qu’on appelait couramment la JEC), qui était la section étudiante des mouvements d’Action catholique dont faisaient aussi partie la JOC (ouvriers), la JAC (agriculteurs), la JIC (indépendants). Les mouvements d’Action catholique de la décennie ’40 ont été dans ma vie une rencontre déterminante. Ils présentaient quatre caractères qui  m’ont marqué. Ils étaient d’abord institutionnels, en ce sens qu’ils étaient intégrés à l’Église catholique, par la foi religieuse et par leur attachement à l’autorité ecclésiastique qui leur déléguait une mission. En second lieu, à l’intérieur de cette Église, les mouvements d’Action catholique adoptaient une attitude critique et contestataire. Ils contestaient en particulier l’excessive autorité ecclésiastique, la prédominance du clergé et réclamaient une place active pour le laïcat chrétien. Troisièmement, ils proposaient une action ou des actions pour amener des changements à l’intérieur de l’Église en même temps que dans nos milieux de vie. Enfin, à cette fin, ces mouvements nous enseignaient à d’abord observer la réalité sociale, à connaître notre milieu, à en évaluer les rapports de force, dans le but d’opérer des changements nécessaires. Le chanoine Cardijn, fondateur de l’Action catholique, résumait cette méthodologie en trois verbes : voir, juger, agir.

Ce fut ma première prise de conscience du changement social, celui en cours et observable dans son milieu de vie et que l’on veut contribuer à orienter. L’Action catholique a joué dans ma vie le rôle d’une pré-sociologie : elle servit à m’ouvrir les yeux sur mon environnement social, pour y porter un regard interrogateur et critique et par la suite à me motiver à contribuer à son bien-être ou à son mieux-être matériel et spirituel.

Après avoir milité dans l’Action catholique pendant mes années de collège, je consacrai ensuite quatre années (1943-1947) comme un des dirigeants permanents de la JEC. Ce fut une période d’intense pratique de l’action qui a laissé chez moi des empreintes indélébiles, par suite de la richesse des relations humaines dont j’ai bénéficié. Mais cette vie d’action s’accompagnait d’une frustration croissante : je ressentais vivement la pauvreté de l’appareil intellectuel dont je disposais alors pour observer et interpréter d’une manière un peu plus systématique le milieu social et l’énigme de ses transformations. J’ai mis un certain temps avant de découvrir ce que les sciences sociales pouvaient m’apporter. La découverte de la sociologie à la fin des années ’40 a été la deuxième rencontre déterminante de ma vie, et sans nul doute la plus déterminante à long terme.

Mais je dois à la vérité dire qu’entre la science sociologique que je m’efforçais d’assimiler à l’Université Laval d’abord, puis à Harvard et l’expérience de la pratique de l’action, l’accord fut loin d’être facile et évident dans mon esprit et dans ma vie. En tant que pratique d’interprétation, la sociologie qui s’ouvrait à moi dans les cours et les livres, celle de Comte, Marx, Weber, Durkheim, Parsons, me paraissait de prime abord bien peu en rapport avec ma pratique de l’action et par conséquent trop peu utile pour lui servir d’interprétation systématique. Une muraille me paraissait s’élever entre les études sociologiques, auxquelles je prenais par ailleurs un grand plaisir et qui me passionnaient intellectuellement, et la pratique de l’action que j’avais connue. Pire encore : au sein même de la sociologie, il ne me paraissait exister aucun raccord entre la théorie que j’assimilais à l’École de Harvard et les recherches empiriques, les monographies par ailleurs intéressantes, que menaient les sociologues à l’École de Chicago.

Qui m’ouvrît une brèche dans cette muraille? Je m’étonne encore moi-même en me rappelant que ce fut Alexis de Tocqueville, qu’il me fallut attendre mes études à Harvard pour connaître. Son analyse de la démocratie en Amérique, datant pourtant de 1835, complétée par celle qu’il fit de la fin de l’Ancien régime français, m’est apparue à bien des égards riche d’enseignement pour l’analyse de la société contemporaine, précisément parce qu’elle mettait l’accent sur la dynamique d’une évolution en cours, sur les rapports de pouvoir dans cette évolution, sur la force symbolique des institutions et des valeurs dans l’évolution des mœurs en même temps que l’influence déterminante de celles-ci sur la structuration sociale. En réalité, De la démocratie en Amérique est une œuvre qui se situe à mi-chemin entre la théorie et l’empirie, elle n’est ni systématiquement théorique, ni rigoureusement empirique. Mais peut-être grâce à ce statut ambigu, elle fut le premier regard sociologique sur une société en mutation qui capta mon attention, parce qu’elle apportait à mes yeux un certain éclairage sur l’énigme du changement social. Il se trouvait aussi que le thème de l’implantation d’une démocratie avait de vives résonances pour qui avait vécu la Deuxième guerre mondiale et les leçons que l’on voulait alors en tirer en vue d’une plus authentique démocratisation des sociétés occidentales.

J’ajoute que, paradoxalement, la sociologie empirico-inductive de Tocqueville m’a aussi aidé à entrer dans les arcanes de la sociologie théorique de Talcott Parsons. En effet, une lecture attentive de l’œuvre de Parsons alors en pleine gestation me révélait que celle-ci, de manière sans doute discrète et subtile, était en réalité une théorie sociologique de la société démocratique face aux sociétés totalitaires fascistes et communistes. Parsons construisait sa théorie en s’inspirant de la démocratie étatsunienne en même temps qu’il pouvait avoir le dessein de révéler cette société démocratique à elle-même. Malgré tout ce que l’on a dit et trop redit sur l’œuvre de Parsons, elle m’apparut comme une certaine manière de franchir le pont entre la pratique de l’action et la pratique de l’interprétation. Cette manière d’appréhender l’œuvre de Parsons, que je n’entrevoyais alors que d’une manière hésitante, a été récemment amplement confirmée par notre collègue allemande Uta Gerhardt [1]. Bien sûr, j’aurais aimé que la théorie parsonnienne m’apportât davantage pour éclairer l’énigme du changement social et qu’elle soit aussi plus critique de la démocratie étatsunienne. Cela explique à la fois ma fidélité à l’œuvre de Parsons en même temps que la distance que j’ai toujours gardée à son endroit.

Il résulte de ce que je viens d’évoquer que l’épistémologie et la méthodologie sociologiques que j’ai pratiquée ont généralement été associées à la pratique de l’action et que la pratique de l’action a sans cesse fait appel à une certaine pratique de l’interprétation sociologique. Qu’il s’agisse du changement de la société québécoise, ou qu’il s’agisse de l’éducation, du droit ou du système de santé, les démarches d’interprétation sociologique que j’ai entreprises étaient inspirées, motivées et guidées par une forme ou  l’autre de provocation ressentie à l’occasion d’actions sociales diverses dans lesquelles je m’étais engagé ou dans lesquelles j’aurais voulu m’engager. Bref, je dirais que le citoyen a toujours accompagné, souvent précédé et aussi suivi, le sociologue. Ils ont toujours en moi dialogué, sans toujours bien s’entendre, mais cherchant sans cesse à se réconcilier avec plus ou moins de succès. Le citoyen a généralement provoqué la curiosité du sociologue et le sociologue entretenait la motivation du citoyen. On trouve ici, je crois, l’explication du fait que je ne me suis pas employé à développer la théorie sociologique ou une théorie sociologique, malgré le fait qu’une grande partie de mes lectures aient toujours porté sur l’évolution de la théorie sociologique. J’ai eu besoin d’une sociologie mobilisée, mobilisable et mobilisante. Ce qui fait que  j’ai le sentiment de n’avoir jamais été un sociologue, mais d’avoir toujours été en train de le devenir!

Une grande partie de ce que j’appelle ma pratique de l’action s’est réalisée dans l’enseignement de la sociologie. Le milieu universitaire a interpellé le citoyen comme le lieu où je pouvais, où je devais contribuer à des changements sociaux, dans l’université québécoise elle-même dont le statut et le développement me tiennent à cœur depuis plus de cinquante ans, et par l’université et les occasions qu’elle me donnait de participer comme citoyen-sociologue à des interventions diverses dans la société canadienne, et peut-être surtout dans la société québécoise. Et dans cette perspective, j’ai vécu la transmission des outils de l’analyse sociologique par l’enseignement à chaque nouvelle génération d’étudiantes et d’étudiants qui se présentaient dans nos salles de cours, comme la «profession-vocation» qui me convenait le mieux, pour reprendre dans ce sens précis le fameux concept de «Beruf» utilisé par Max Weber.

Au-delà, au-dessus et au-dessous de ce sociologue-citoyen, il y a bien sûr un contexte social et culturel. C’est celui de la situation et de l’évolution du Québec, des institutions québécoises. Gérard Bouchard a récemment écrit que j’ai fait partie (avec quelques autres) de ceux qui ont construit ce qu’il a appelé «l’imaginaire de la Grande Noirceur», qu’il identifie aussi à un «mythe» dans le sens qu’il attribue à ce concept [2]. Nous avons insisté, rappelle-t-il, sur la rupture opérée par la Révolution tranquille entre l’avant et l’après. Je suis prêt à reconnaître avoir participé à la diffusion, sinon à l’élaboration, de cette vision de la dynamique de la société québécoise. Sauf à ajouter qu’avant de devenir un mythe, cette vision a d’abord été ressentie et vécue chez moi comme une réalité. À cet égard, je peux dire que les mouvements d’Action catholique d’abord, les études à Harvard par la suite, m’ont, d’une manière bien sûr très différente, sensibilisé à une vision critique de la société québécoise, sa culture religieuse, politique, sociale dominante, et à des projets de changements.

En 1950, je fus expulsé par le recteur de l’Université Laval, à cause de mon implication dans la grève de l’amiante de 1949. Je subis alors les foudres conjuguées des forces réunies : celle du pouvoir ecclésiastique qui dominait l’Université et celle du pouvoir politique qui régnait sur le gouvernement québécois. Le mini-drame que j’ai alors vécu personnellement, coincé entre ces autorités et ma sympathie pour le syndicalisme militant de cette période, était sur un plan micro-sociologique le reflet des tensions qui travaillaient la société québécoise de cette époque, annonçant leur aboutissement macrosociologique dans la Révolution tranquille de la décennie qui suivit.

La sociologie que j’ai d’abord pratiquée dans les années cinquante s’adosse à ces perceptions de notre milieu de l’époque. Et j’ai vécu les années ’60 avec l’intense sentiment d’assister et de participer à une mutation sociale, politique et culturelle. Le fait de vivre cette période en participant aux travaux de la Commission Parent a évidemment porté à l’aigu ce sentiment de contribuer pour une part au changement. Je m’empresse d’ajouter qu’il en fut de même du fait d’être à cette époque (les années 60 et 70) partie prenante à l’explosion de l’enseignement des sciences sociales et particulièrement du Département de sociologie, dont nous célébrons cette année le 50e anniversaire. Il y a, dit-on, un proverbe arabe qui affirme que «les hommes (et les femmes!) ressemblent plus à leur temps qu’ils ne ressemblent à leurs pères». Le sociologue chez moi a été moulé dans le temps historique où il s’est formé, et il en porte toujours les marques indélébiles.

À cette période de ma vie se rattache en particulier un aspect de ma Weltanschauung que je considère central. La participation à  l’action dans ma jeunesse et dans la première maturité (si je puis dire!) m’a définitivement lavé de toute forme de pensée déterministe. Dans l’analyse du changement social et ma participation au changement social, j’ai tôt expérimenté qu’il n’y avait pas d’évolution nécessaire ni irréversible. J’ai assisté, par exemple, au rapide déclin des mouvements d’Action catholique dans les années ’50, au moment où l’on pouvait les croire bien implantés. De même, la période de la Révolution tranquille a été  loin d’être consensuelle, comme on semble parfois la dépeindre ou l’imaginer : les changements possibles émergeaient progressivement à la surface d’un tourbillon de luttes et de rapports de pouvoir au sein de la société, au sein de l’Église catholique et entre l’autorité politique et le haut clergé. En conséquence, de ces expériences et de bien d’autres, ma perception du changement social est inspirée par la contingence. Est contingent, nous dit le dictionnaire, «ce qui peut se produire ou non». Et on renvoie aux adjectifs «accidentel, conditionnel, incertain, fortuit». Je dirais donc que, loin du déterminisme, ma conception du changement social est «contingentialiste», si je peux avoir recours à ce barbarisme!

Je crois avoir depuis longtemps associé le déterminisme à tous les dogmes, qu’ils soient religieux, politiques ou autres. Si j’ai été à l’aise dans les mouvements d’Action catholique, c’est qu’ils ne portaient pas une once d’intégrisme, ni même de prosélytisme religieux. C’est aussi ce qui m’a fait aisément résister à la tentation du marxisme militant si florissant dans les années ’70. Les réformes sociales, que j’ai pratiquées, analysées et essayé de théoriser dans mes recherches m’ont paru, surtout depuis ma lecture de de Tocqueville, la seule voie de changement raisonné dans les démocraties contemporaines.

Le «contingentialisme» n’est cependant de soi ni pessimiste, ni optimiste. Il fait seulement partie de la motivation nécessaire pour s’engager avec autant de lucidité que possible dans les tâches que requiert la participation au changement social désiré. Mais j’ajoute tout de suite que le contingentialisme n’exclut ni le pessimisme, ni  l’optimisme, deux sentiments que j’ai bien connus à différents moments.

Et c’est précisément dans cet esprit contingentialiste que je voudrais vous faire part de mon optimisme concernant l’avenir de la sociologie. Je considère en effet que notre discipline est dotée d’une «éternelle jeunesse», comme l’aurait déjà dit d’elle Max Weber. Je suis à l’âge où l’on peut enfin commencer à croire à l’éternelle jeunesse! D’une manière cependant un peu plus rationnelle, cette conviction est fondée sur les raisons suivantes.

Le changement social, inhérent à la société, à la vie sociale, à tout ce qui est vivant, sera une source indéfinie de nouveaux défis. Il nous apportera ce qu’Edouard Tiryakian appelle des «bonnes surprises» et des «mauvaises surprises». La sociologie aura donc toujours la tâche de comprendre ce qui change, comment les sociétés se transforment et d’expliquer pourquoi le changement, dans sa «contingence», est allé, ou va ou peut-être ira dans telle direction plutôt que telle autre.

Il en résultera que la sociologie devra continuer à élaborer, développer et enrichir de nouvelles perspectives analytiques, conceptuelles, théoriques. Je crois que l’on peut considérer la sociologie comme étant la discipline particulièrement chargée de la théorisation du changement social. Par exemple, depuis quelques années, des sociologues étatsuniens ont développé ce qu’ils appellent «historical sociology», destinée à remplacer une sociologie trop ahistorique. Ils en font même une sorte d’école théorique identifiable, par laquelle ils veulent enrichir non seulement nos connaissances historiques mais aussi la théorie sociologique du changement [3]. Surtout lorsque cette sociologie historique s’accompagne d’une méthodologie comparatiste, comme l’ont pratiquée Edouard Tiryakian et ici Gérard Bouchard.

Un trait qui caractérise, peut-être même singularise la sociologie, c’est le rapport toujours vivant, et toujours renouvelé, qu’elle entretient avec ses précurseurs et ses pères fondateurs, qu’il s’agisse de Montesquieu, Marx, Durkheim, Weber, de Tocqueville, Simmel, Elias. Ils nous ont légué un si riche patrimoine intellectuel qu’on n’en finit plus d’y puiser toujours de nouvelles inspirations, des perspectives encore inaperçues, des éclairages inédits. Leur œuvre fait preuve d’une «éternelle jeunesse», gage d’une même promesse pour la sociologie.

Deux autres raisons nourrissent ma foi en «l’éternelle jeunesse» de la sociologie. La sociologie non occidentale est sans doute loin d’avoir donné tout ce qu’elle possède de ressources inexploitées. Le Japon, la Chine, la Corée, le Vietnam, l’Inde, les pays arabes apporteront vraisemblablement, en puisant dans leurs cultures respectives, une contribution dont on peut penser qu’elle sera innovatrice. À la condition, bien sûr, que les sociologues de ces cultures sachent échapper à la pression hégémonique de la sociologie occidentale, particulièrement étatsunienne, et s’accordent la liberté de puiser de nouveaux référents dans le patrimoine intellectuel de leur culture.

Enfin, nous connaissons la constante oscillation de nos savoirs entre la disciplinarité et l’interdisciplinarité. Dénigrer l’une ne fait pas progresser l’autre. Je crois plutôt qu’elles sont complémentaires : une solide disciplinarité est le fondement essentiel de l’interdisciplinarité et l’interdisciplinarité est généralement de nature à provoquer la disciplinarité et à obliger chaque discipline à donner le meilleur d’elle-même. Il y a encore beaucoup à faire pour créer et entretenir des liens vivants entre non seulement les diverses sciences sociales et humaines, mais entre celles-ci et aussi bien le droit que la biologie ou l’ingénierie.

Comme étudiant, j’ai connu deux expériences d’interdisciplinarité. Quand je suis entré à la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval en 1947, la première année était une année générale en sciences sociales. Au terme de cette première année, sur présentation d’un petit travail de recherche, nous nous voyions décerner un Baccalauréat en sciences sociales, qui venait s’ajouter au Baccalauréat ès Arts (B.A.) dont nous étions déjà tous obligatoirement détenteurs. Ce n’est qu’en deuxième année que nous choisissions une discipline particulière. Quand j’ai ensuite été admis à l’Université Harvard, c’était dans le Department of Social Relations, qui nous offrait une riche gamme de cours, les uns obligatoires, les autres facultatifs dans quatre disciplines : sociologie, anthropologie sociale, psychologie sociale et psychologie clinique. Je ne peux pas nier avoir été marqué par ces expériences étudiantes. On peut en suivre les conséquences dans ma carrière de professeur et de chercheur, tout comme dans mes engagements sociaux.

La sociologie est loin d’être à bout de souffle. Elle a connu au cours des cinquante dernières années une trajectoire qu’il était bien difficile, voire impossible de prédire en 1950. Elle sera sans doute encore différente en 2050 de ce qu’elle est aujourd’hui, sous l’action de tous les sociologues qui continueront à assurer la relève.

Je leur souhaite longue vie!



[1] Uta GERHARDT, Talcott Parsons. An Intellectual Biography, Cambridge University Press, 2002.

[2] Recherches sociographiques, sept.-déc. 2005, p. 426

[3] Par exemple, Remaking Modernity. Politics, History, and Sociology, sous la direction de Julia Adams, Elizabeth S. Clemens et Ann Shola Orloff, Durham NC, Duke University Press, 2005.



Retour au texte de l'auteur: Guy Rocher, sociologue, Université de Montréal Dernière mise à jour de cette page le mercredi 16 mars 2011 18:36
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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