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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Introduction. Continuité et rupture. Les sciences sociales au Québec” (1984)
A. Histoire d'un projet


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Guy Rocher, “ Introduction”. Texte d’introduction à l’ouvrage Continuité et rupture. Les sciences sociales au Québec (2 tomes). Textes réunis par Georges-Henri Lévesque, Guy Rocher, Jacques Henripin et al., éditeurs. Tome I, pp. 7-22. Montréal : Les Presses de l'Université de Montréal, 1984, tome I, 309 pp. [Autorisation formelle réitérée par M. Rocher le 15 mars 2004 de diffuser cet article et plusieurs autres.]

A. Histoire d'un projet

En octobre 1981, un colloque de trois jours, préparé et réalisé sans publicité ni tapage, réunissait dans un hôtel des Laurentides une cinquantaine de participants. Chacun d'eux répondait à une invitation personnelle que lui avait faite un comité d'organisation composé de quelques collègues, ceux-là même sous la responsabilité desquels cet ouvrage est publié. En acceptant l'invitation, chacun des participants s'était engagé à remettre un texte qui allait soit être lu, soit être distribué durant le colloque. Dès le départ, il était entendu que l'ensemble de ces textes - revus, repris, complétés après le colloque - allaient faire l'objet d'une publication ultérieure.

Le « colloque du Mont-Gabriel », comme il vint à s'appeler, répondait à un double dessein. Celui d'abord d'être un moment de dialogue entre les quatre générations de chercheurs et de professeurs qui, des années trente aux années quatre-vingt, ont ouvert puis étendu le chantier des sciences humaines au Québec. Le rythme des changements qu'a connus le Québec au cours des cinquante dernières années a été tel que chaque nouvelle génération pouvait avoir le sentiment de devoir repartir à neuf, sans compter sur l'acquis des générations précédentes, ou même en culbutant l'héritage que celles-ci leur avaient légué. Ces discontinuités d'une génération à l'autre sont normales et peuvent souvent avoir des effets positifs. Mais elles peuvent aussi, par ailleurs, restreindre dangereusement l'étendue de l'horizon, si elles érigent et entretiennent des cloisons si élevées et si denses qu'aucun message ne peut plus les traverser. L'autonomie que recherche normalement chaque génération risque d'être stérilisante si elle devient isolement et solitude. Dans une petite société comme le Québec, dont le tissu est serré, l'écart d'une génération à l'autre est peut-être un utile mécanisme de défense auquel chacune doit recourir pour affirmer sa personnalité propre. Mais comme pour tout mécanisme de défense, il faut en reconnaître les limites et les dangers, savoir en tirer profit sans s'y laisser enfermer.

C'est dans cet esprit que des représentants des quatre générations furent conviés à une entreprise de dialogue. À cette fin, nous avions demandé aux aînés de venir témoigner de leur expérience, de décrire et d'évaluer leur itinéraire et les conditionnements qui l'ont marqué, de constater l'influence qu'ils ont pu exercer par leur initiative et leurs activités intellectuelles, sociales et politiques. De leur côté, les plus jeunes étaient invités à se tourner vers les travaux de ceux qui les ont précédés, à reconstituer les chaînons des réflexions et des recherches qui mènent jusqu'à eux, en dresser le bilan et les soumettre, à l'occasion, à l'analyse critique qu'ils pouvaient juger pertinente.

Un second dessein se greffait tout naturellement au premier. De ces témoignages, évaluations et critiques, allait se dégager une perception plus raffinée, plus subtile, plus pénétrante de l'interaction qui s'établissait entre les idées et les recherches en sciences humaines et l'évolution économique, sociale et politique de la société québécoise dont elles émanaient ou à laquelle elles s'adressaient. Depuis le mémorable colloque de la Faculté des sciences sociales de l'Université Laval en 1952, qui donna lieu à la publication, par les soins de Jean-Charles Falardeau, des Essais sur le Québec contemporain (1953), aucune autre tentative n'avait été faite pour éclairer l'histoire contemporaine québécoise à la lumière de la contribution des sciences sociales. La chose s'était cependant faite ailleurs: pour les États-Unis, sous la direction de P. E. Hammond, Sociologists at Work (1964); pour la France, sous la direction de Henri Mendras, la Sagesse et le désordre, France 1980 (1980). Près de trente ans après le colloque de l'Université Laval, les nombreux travaux accumulés depuis lors permettaient de jeter un regard sur le chemin parcouru, de fixer certaines étapes, de dégager des orientations d'avenir. Car si l'exploration rétrospective pouvait avoir son mérite en elle-même, elle devait aussi contribuer à éclairer la route encore ouverte devant nous.

Or, une situation particulièrement propice se présentait. Sans doute, certains grands précurseurs, tels Léon Gérin, Édouard Mont Petit, Esdras Minville, Lionel Groulx ne sont plus parmi nous. En revanche, la génération de ceux qui, au Québec, ont mis en place et lancé les institutions d'enseigne-ment supérieur des sciences humaines que nous connaissons encore - facultés, écoles, départements - sont toujours bien présents. Il s'agit du R.P. Georges-Henri Lévesque, fondateur de la Faculté des sciences sociales de l'Université Laval, du R.P. Noël Mailloux, fondateur de l'Institut de psychologie de l'Université de Montréal, du professeur François-Albert Angers, fondateur de l'Institut d'économie appliquée de l'École des hautes études commerciales, du R.P. Émile Bouvier, fondateur de l'École des relations industrielles de l'Université de Montréal. C'est autour d'eux et de leurs œuvres que le colloque fut bâti. Leurs témoignages inestimables sur l'histoire du Québec et des sciences sociales, telle qu'elle fut vécue par ces protagonistes, servit de coup d'envoi du colloque. Ils furent suivis de témoignages, d'évaluations, de discussions par des représentants de la génération qui composa leurs étudiants, bientôt devenus leurs collègues. Puis, quelques collègues parmi les plus jeunes avaient accepté la redoutable tâche de faire, devant ces aînés, une rétrospective analytique et critique des travaux et recherches - ceux de ces aînés mêmes et parfois aussi les leurs propres - dans certains secteurs déterminés de la société québécoise. Enfin, quelques collègues extérieurs au Québec ou exté-rieurs aux sciences sociales avaient bien voulu relever le défi de faire état de leur perception de l'ensemble de ce qu'on peut appeler, au sens étymologique du terme, le «mouvement» des sciences humaines québécoises.

Tel qu'il fut conçu par les organisateurs, ce colloque n'avait pas de public passif. Ceux qui y assistaient y présentaient nécessairement une communication ou y déposaient un exposé. Cela réduisait le nombre des participants à une cinquantaine. Dans ces conditions, le choix de ceux-ci s'avéra difficile, sinon arbitraire, pondéré la plupart du temps par la représentation des générations et des disciplines. Il n'y a donc aucune absence - de toutes celles qu'on peut aisément relever - qui ne se justifie autrement. Sauf quelques-unes: certains collègues ne purent, pour diverses raisons, accepter notre invitation, ce qui fut particulièrement regrettable car leurs oeuvres furent souvent évoquées, comme ce fut le cas pour Jean-Charles Falardeau, Léon Dion, Fernand Dumont, Marcel Rioux. De même, quelques personnes extérieures à la fois aux sciences sociales et à la vie universitaire, des poètes et des journalistes, dont on avait espéré qu'elles nous fassent bénéficier d'un regard critique, ne purent ou n'osèrent accepter notre invitation.

Lorsqu'ils ont tenté d'élaborer une problématique préliminaire susceptible d'accueillir toutes les interventions, les organisateurs du colloque se sont arrêtés à l'antinomie «continuités et ruptures», dont ils ont fait le thème général du colloque. D'aucuns ont dit - et on le lira dans certains textes de l'ouvrage - que l'on peut toujours observer partout des continuités et des ruptures : il n'y avait pas grand risque à chapeauter le colloque d'un pareil bicorne. D'autres ne plaçaient ni les ruptures ni les continuités là où les organisateurs semblaient les avoir vues. Malgré ces réticences, on ne pouvait que reconnaître, au fil des exposés, une certaine ordonnance naturelle autour de ce qui sont sans doute des pôles permanents de la réflexion et de l'histoire humaine: ordre et changement, continuités et ruptures dans l'étude du pouvoir, de l'économie, de la nation, des classes sociales, de la justice, de la culture. Continuités et ruptures entre les générations, entre les écoles de pensée, entre les thèmes majeurs adoptés par les chercheurs, entre le XIXe et le XXe siècle, entre l'Europe et l'Amérique, entre l'homme et les sciences de l'homme, entre la société et les sciences sociales. Ce thème, parce qu'il se prêtait à diverses interprétations, ouvrait bien des portes. De toute évidence, les auteurs ne s'y sont pas sentis à l'étroit, ni non plus trop téléguidés. Chacun a pu l'entendre selon son besoin et en tirer son profit. Ce fait a pu contribuer à favoriser la richesse et la diversité des points de vue exprimés par les différents auteurs.

Ajoutons encore que peut-être plus que d'autres sociétés, le Québec a connu récemment une évolution faite tout à la fois d'un retour à ses sources et d'une mutation profonde. Retour à ses sources par le désir nettement affirmé de faire reconnaître son caractère francophone, sa tradition culturelle particulière, son identité à la fois sociale et territoriale. En même temps, le Québec entrait dans le monde moderne, il subissait le choc des valeurs nouvelles qui l'obligeaient à se dépouiller d'anciennes pour accueillir celles qui s'offraient ou s'imposaient à lui. Il en est résulté d'importantes ruptures avec l'ancienne mentalité, l'importation de nouveaux comportements, le déclin de certaines institutions, en particulier celles que le clergé catholique avait mises sur pied, au profit d'autres, étatiques pour la plupart. Nombreuses ont été ces discontinuités au cours des dernières décennies, sans rompre cependant tout à fait avec un certain passé. Ces continuités et discontinuités propres au Québec furent abondamment illustrées dans les témoignages et analyses présentés lors du colloque.

Bref, «ruptures et continuités», il s'avéra que ce thème faisait bien le lien entre des exposés d'inspiration assez disparate, ce qui engagea à poursuivre le projet de publier toutes les communications présentées aux participants du colloque. Les échanges, commentaires et discussions auxquels elles donnèrent lieu confirmèrent aussi la sagesse de cette décision. Il était important que l'ensemble de ces témoignages, critiques, analyses, tant de la part des premiers protagonistes des sciences humaines que de leurs disciples, élèves, successeurs, rejoignent un plus vaste public que les seuls participants du colloque et soient consignés pour la suite des temps. On peut imaginer la perte qu'auraient subie les sciences sociales québécoises si jean-Charles Falardeau n'avait réuni les textes du colloque de 1952. Nous croyons que ceux qui composent cet ouvrage-ci, bien que d'une autre nature et appartenant à un autre contexte, s'avéreront, peut-être plus encore avec le passage du temps, des clés indispensables à la compréhension empathique (au sens de l'allemand Verstehen) de l'histoire du Québec et des sciences sociales au Québec.


Retour au texte de l'auteur: Guy Rocher, sociologue, Université de Montréal Dernière mise à jour de cette page le Dimanche 31 octobre 2004 10:11
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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