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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Vladislav Rjéoutski, Le Siècle des Lumières. I. Espace culturel de l'Europe à l'époque de Catherine II”. Recension de livre parue dans Bulletin du bibliophile, no 2, 2007, pp. 397-402. [Autorisation accordée par l'auteur le 14 avril 2008 de diffuser ce texte dans Les Classiques des sciences sociales.]

Vladislav Rjéoutski 

Le Siècle des Lumières. I. Espace culturel de l'Europe
à l'époque de Ca-therine II
”.

 

Recension de livre parue dans Bulletin du bibliophile, no 2, 2007, pp. 397-402.

Le Siècle des Lumières. I. Espace culturel de l'Europe à l'époque de Catherine II, sous la dir. de Sergueï Karp, Moscou, Naouka, 2006, 654 p.

 

Le recueil Le Siècle des Lumières. I. Espace culturel de l'Europe à l'époque de Catherine II est le premier d'une nouvelle série conçue par le Centre d'étude du XVIIIe siècle (Institut d'histoire universelle de l'Académie des sciences de Russie) et par des organismes de recherche et d'édition associés. Le recueil paraîtra à raison d'un volume tous les deux ans. La série est publiée sous la responsabilité collective et sous la direction générale de M. Sergueï Karp, directeur du Centre d'étude du XVIIIe siècle. 

Ce premier volume est constitué de vingt-six articles écrits par des chercheurs confirmés dont quelques noms connus aussi bien en Europe occidentale qu’en Russie. Plusieurs de ces contributions sont le fruit des travaux d'un colloque international éponyme qui s'est tenu au domaine-musée Arkhanguelskoïé, près de Moscou, en 2004. Suivent plusieurs comptes-rendus et une bibliographie d'études sur le XVIIIe siècle publiées en russe en 2003-2004. Les articles sont organisés en cinq parties: intermédiaires; modèles et influences; bibliothèques, livres et lecteurs; collections, collectionneurs et artistes; et communications et découvertes. Les dimensions du volume et sa richesse ne permettent pas de rendre compte de toutes les contributions, je m'arrêterai donc sur celles qui m'ont interpellé personnellement. 

Presque toutes les études sont réunies autour de l'idée des transferts culturels dans l'espace européen, principalement dans l'axe Est-Ouest: transferts d'objets, de spécialistes et donc de savoir-faire, transfert et réception de modèles culturels, etc. Cette problématique, jadis proposée en ces termes par Michel Espagne et Michael Werner [1], trouve dans ce recueil un développement qui mérite toute notre l'attention. Deux domaines en ressortent, les beaux-arts et les livres, bénéficiant chacun d'une dizaine d'études. Le troisième, qui m'intéresse particulièrement [2], concerne la circulation et la présence en Russie de spécialistes étrangers, avant tout celle d'artistes (articles de G.Dulac, d'E.Charnova, de L.Savinskaïa, etc.) et celle de "gens du livre" (F.Barbier, V.Somov, A.Samarine). 

Le premier domaine est introduit par Georges Dulac qui pose la question du développement des beaux-arts en Russie en général, à travers le regard de Diderot. L'achat par Catherine II de la bibliothèque de Diderot aux conditions très avantageuses qu'on connaît, intensifie les relations du philosophe avec la cour de Russie dont il devient un des agents artistiques les plus actifs. G. Dulac attire notre attention sur une contradiction entre ce rôle d'intermédiaire culturel et les réflexions de Diderot sur l'avenir des beaux-arts en Russie. Le philosophe met en doute l'efficacité d'un programme culturel qui entend développer les sciences et les beaux-arts moyennant le déplacement massif de talents, de savoirs, de modèles culturels occidentaux. Vouloir greffer artificiellement les beaux-arts sur une société archaïque sans grand commerce et sans liberté serait un leurre et il prédit un échec à cette politique car l'apparition des beaux-arts doit suivre l'évolution naturelle de la société qui permet la diversification des activités sociales. G. Dulac nous rappelle que cette position est aussi celle des amis de Diderot tels que le docteur Ribeiro Sanches et le prince Dmitri Golitsyne. On pourrait ajouter que ce pessimisme est partagé par d'autres étrangers ayant visitée la Russie sous Catherine II, par exemple par Abel Burja [3]. Cette étude de G. Dulac se place dans la continuité des travaux de cet éminent chercheur sur la question russe dans l'oeuvre de Denis Diderot. 

Posée en ces termes précis, la question est développée par d'autres auteurs. Dans la première partie nous trouvons l'article de la regrettée Virginie Larre sur l'ambassade du cardinal de Bernis à Rome et celui de Sergei Androssov sur Gaspare Santini, intéressants par l'abondance d'informations qui permettent de mieux appréhender le rôle joué par ces représentants diplomatiques dans les transferts culturels. L'activité du consul de Russie à Rome, Santini, se place à une échelle moins importante que celle d'un Bernis, grand collectionneur, mécène, organisateur d'échanges artistiques. Les flux d'objets d'art qu'on doit au premier vont de l'Italie en Russie, grande importatrice des beaux-arts sous toutes ses formes, alors que l'activité de Bernis est au coeur d'un échange franco-italien intense d'objets d'art et d'artistes et qui se fait dans les deux sens grâce aux moyens importants dont dispose ce prélat-diplomate, y compris la célèbre Académie de France à Rome. En vérité, ces échanges dépassent même le cadre franco-italien: V. Larre mentionne les visites chez Bernis de Paul Petrovitch de Russie et de Gustave III de Suède, de Grimm accompagnant les jeunes comtes Roumiantsev... J'ajouterais que les relations proprement artistiques, qui intéressent l'auteur au premier chef, revêtent souvent aussi ce caractère triangulaire qui n'est pas toujours évident. Suivons les carrières de quelques artistes français séjournant à Rome à cette époque et mentionnés par V. Larre. Louis-Jean-François Lagrenée, avant de devenir directeur de l'Académie de France à Rome, a enseigné la peinture à l'Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg. Quant à Jean-François Thomas de Thomon, protégé par Bernis à Rome, il fera une oeuvre impressionnante d'architecte à Saint-Pétersbourg. Un aspect me semble très important dans la recherche de S. Androssov, c'est l’importance accordée à l'origine des liens entre Santini et la cour de Saint-Pétersbourg, qui remontent à l'évidence à son séjour en Russie en qualité d'acteur. Ce genre de "détails" biographiques ne doit pas être négligé. Pour preuve et dans un ordre d'idées différent, je citerai le cas du chevalier de Mainvilliers, cet autre passeur culturel, connu particulièrement pour son vaste poème épique la Pétréade : il ne suffit pas d’inscrire cette oeuvre dans une tradition littéraire européenne quand on sait que durant son séjour en Russie de Mainvilliers est proche du baron de Tschudy, engagé dans les affaires russes, et du favori Ivan Chouvalov, très attentif à l'image de la Russie en Occident. 

La même problématique de réseaux artistiques est abordée dans l'article de Lubov Savinskaïa. Trois figures de la diplomatie russe ont attiré son attention: le prince Dmitri Mikhaïlovitch Golitsyn, ambassadeur de Russie à Vienne, le prince Nikolaï Borrisovitch Youssoupov, envoyé extraordinaire de Russie à Turin, et le comte Semione Romanovitch Vorontsov, ambassadeur à Venise et en Angleterre. La composition des collections de ces diplomates est en grande partie tributaire du temps passé dans tel ou tel pays, mais il faut prendre aussi en compte le rôle d'agents artistiques tels que Reiffenstein qui sert d'intermédiaire entre Youssoupov et la communauté de peintres allemands établis en Italie. Ces diplomates remplissent à leur tour ce rôle auprès de leurs parents et amis, en leur envoyant des tableaux et en prodiguant des conseils sur les beaux-arts. C'est grâce à Youssoupov que de véritables collections de toiles d'Angelica Kaufman ou de Jacob Philipp Hackert apparaissent en Russie et c'est grâce à Vorontsov que le célèbre copiste Guttenbrunn y vient travailler. L'auteur cite plusieurs cousins ou neveux du prince Dmitri Golitsyn qui furent accueillis par lui à Vienne et dont certains subirent son influence artistique. Il faudrait sans doute ajouter à cette liste le nom du prince Boris Vladimirovitch Golitsyn. Jeune aristocrate passionné par les arts, collectionneur ayant longtemps séjourné en Italie avec son précepteur français, écrivain francophone qui a beaucoup publié lors de son séjour en France à la fin des années 1780 [4], Golitsyn a passé à son retour, en 1791, quelque temps à Vienne chez le prince Dmitri Golitsyn [5]. 

D'autres articles ont pour thème le transfert non pas d’objets mais de modèles artistiques occidentaux et leur réappropriation dans l'espace russe. Dmitri Chvidkovski met avec brio en parallèle les tendances architecturales, d'inspiration ouest-européenne, de la deuxième partie du règne de Catherine II avec la politique dynastique de l'impératrice. Rappelons que celle-ci songeait aux possibilités d'écarter son propre fils Paul du trône au profit de son petit-fils préféré, Alexandre, futur empereur. Cette lutte se traduit en une "guerre de palais" dans laquelle certaines constructions sont démolies (comme le double palais de Tsaritsyno, près de Moscou, qui rappelait à la souveraine que son fils avait le droit au pouvoir), d'autres élevées à grands frais (comme l'énorme Pella destinée à Alexandre et qui sera démontée sur l’ordre de Paul Ier). Dans un jeu subtil de symboles l'architecture et la décoration de ces palais faisaient écho aux ambitions de la souveraine et de son successeur. Dernièrement, le palais de Tsaritsyno surgit des ruines par la volonté d’un autre homme d’Etat, Loujkov, traduisant dans dans la pierre la puissance et les ambitions du maître de Moscou. 

Les transferts dans le monde des livres et des maniscrits ne se limitent pas non plus aux objets, mais s'étendent aux "gens du livre" (libraires, bibliothécaires) et aux modes et influences qui déterminent les goûts des lecteurs et la composition des bibliothèques privées en Russie. Dans son étude d'ensemble, Frédéric Barbier considère les différents aspects de la modernisation du marché du livre en relation avec l'ouverture de l'Europe de l'Est à l'Occident: désir des souverains russes d'introduire la Russie dans le concert des puissances européennes qui passe par l'introduction du livre occidental; installation de professionnels du livre en Europe centrale et orientale et apparition de médiateurs entre ces différentes aires géographiques; intérêt accru pour le Nord et le fameux "mirage russe" exploité habilement dans les pays méridionaux à des fins commerciales, etc. L'auteur réunit ces différents aspects dans la notion de "médiatisation" qui aide à comprendre le passage du marché du livre de l'Ancien Régime à celui de l'époque moderne. 

Cette problématique est déclinée sous ses différents angles. Sergueï Karp démêle l'histoire compliquée des manuscrits de la correspondance entre Catherine II et le baron F. M. Grimm. Son article s'inscrit dans une série de travaux menés par des chercheurs russes et français sur Grimm en tant qu'intermédiaire culturel de premier plan et un des auteurs de la Correspondance littéraire [6]. S. Karp s'était déjà intéressé à la problématique des transferts culturels en étudiant l'histoire de l'achat de la bibliothèque de Voltaire par Catherine II [7]. Au-delà du destin des manuscrits, passionnant, cette étude présente de l'intérêt pour ce qu'elle nous apprend sur les réseaux et les voies par lesquels manuscrits, livres et objets d'art arrivaient en Russie sous Catherine II et sous ses successeurs. Ces voies sont explorés par d'autres auteurs du volume, par Annie Charon qui étudie le destin des livres acquis par le diplomate russe Petr Doubrovski à la vente de la bibliothèque du cardinal Loménie de Brienne, et par Alexandre Tchoudinov qui suit les livres envoyés par Gilbert Romme et son élève le comte Paul Stroganov au père de ce dernier, le comte Alexandre Stroganov, grand seigneur, collectionneur et mécène russe. On constate que l'histoire des déplacements de livres et de manuscrits de l'Ouest vers l'Est est marquée par des pertes importantes, particulièrement à l'époque de la Révolution française. Mais les pertes ont été très considérables aussi dans l’espace occidental. Le cas de la France pendant la Révolution française est connu. Un autre cas de figure est présenté par Otto Lankhorst qui s'attache à étudier les flux de livres et de tableaux aux Pays-Bas au XVIIe-XVIIIe s. et le rôle que ces pertes ont joué dans l'apparition de l'idée du "patrimoine culturel" chez les Hollandais. 

Les bibliothèques constituées en Russie, comme une des conséquences de cette circulation d'imprimés et de manuscrits, occupent aussi une place importante dans ce volume (les articles de V. Somov, W. Berelowitch, E. Polevchtchikova). Une des qualités indéniables de ce recueil est de nous offrir plus d'une étude sur certains grands collectionneurs et bibliophiles russes qui occupent une place à part dans la modernisation culturelle de la Russie. Pour les beaux-arts, la figure qui a le plus de relief est sans étonnement celle du prince Nikolaï Youssoupov, propriétaire du palais d'Arkhanguelskoïé qui a accueilli le colloque dont ce volume est issu. Pour les livres, c'est le portrait du comte Alexandre Stroganov qui est bien dessiné: outre l'article d'A. Tchoudinov, déjà cité, celui de Vladimir Somov explore le fonds étranger de la bibliothèque du comte et fournit des informations intéressantes sur le fonctionnement de son "cabinet de lecture". Dans un pays où les librairies proposant un bon choix de livres occidentaux étaient rares et vendaient leur marchandise à des prix exorbitants, l'apparition de bibliothèques ouvertes à la "bonne société" pétersbourgeoise, était un facteur culturel d'importance. Cette bibliothèque était au centre d'un réseau constitué autour de Stroganov par des aristocrates russes et par de nombreux étrangers [8]. Les goûts du comte, grand amateur des beaux-arts et mécène, propriétaire d'une belle collection de tableaux, expliquent la prédominance dans sa collection d'ouvrages sur les beaux-arts. Wladimir Berelowitch met aussi l'accent sur la composition du fonds en langues de l’Europe occidentale d'une grande bibliothèque privée, celle du prince Mikhaïl Chtcherbatov, diplomate mais surtout grand historiographe. C’est évidemment d’abord et surtout une bibliothèque d'historien. Mais c'est aussi celle d'autodidacte constituée pour une part d'abrégés, de méthodes, de dictionnaires, etc. Elle répond aux critères de savoir encyclopédique. C'est enfin une bibliothèque moderne dans ce sens que les ouvrages en langues classiques en sont presque absents. L'ignorance du latin est indéniablement un trait de la modernité européenne, mais n'est-ce pas aussi celui de la Russie qui, se trouvant sur la périphérie de l'Europe, n'a pas connu de véritable tradition classique? La langue principale de cette partie de la bibliothèque princière est sans surprise le français et c'est aussi un trait d'une modernité un peu tardive de la Russie qui, avec les progrès de l'éducation à la française, s'aligne enfin sur les principaux pays européens. En augmentant la masse de telles études qui se distinguent par leur qualité, nous aurons un jour une idée beaucoup plus claire et précise de l'évolution des goûts d'acheteurs de livres dans cette partie de l'Europe. Toutes proportions gardées, on peut dire que ces bibliothèques reflètent la façon dont ces aristocrates se construisent en tant qu'européens. 

Deux études sont consacrées à la réception en Russie de la littérature étrangère: du roman Asiatische Banise (Alexander Lifschitz) et de la Scienza della legislazione de Gaetano Filangieri (Galina Kosmolinskaïa). La qualité du travail de ces chercheurs mérite d'être soulignée. 

Le classement d'articles ne nous semble pas toujours indiscutable. Cela concerne l'article d'Otto Lankhorst placé dans la partie "intermédiaires", alors que l’auteur s'intéresse moins à ceux par qui transitaient les flux d'objets culturels qu'au volume et à la direction de ces flux. Dans la même partie Ludmila Wolfzun étudie la figure de l'émigré français le comte Marie Gabriel Florent Auguste de Choiseul-Gouffier, mais moins en qualité d'intermédiaire culturel qu'en celle d'administrateur da la Bibliothèque impériale publique en Russie à la fin du XVIIIe siècle. Par ailleurs, l'approche choisie par l'auteur suscite quelques réserves. Si les informations qu'elle apporte permettent de mettre en doute certains stéréotypes qui ont dominé l'historiographie russe et soviétique, la masse de détails biographiques [9] occulte cette problématique. Le rôle d’intermédiaire culturel joué par le comte n’est pas vraiment mis en valeur alors que l'auteur aurait pu s'interroger par exemple sur la position du comte de Choiseul-Gouffier à l'égard de la brutalité avec laquelle la célèbre bibliothèque des frères Zaluski, joyau de la culture européenne, a été confisquée et transportée à Saint-Pétersbourg pour constituer la base de la Bibliothèque impériale publique. L'article de Peter Fuhrung sur le "rôle de l'image dans l'espace européen" aurait pu aussi être inclus dans cette première partie : je rappellerais que c'est grâce au graveur britannique James Walker dont le catalogue pétersbourgeois a attiré l'attention du chercheur, que plus d'une génération de Russes ont admiré les vues de Moscou peintes par ... le Français Nicolas-Benjamin Delapierre! P. Fuhrung étudie les catalogues de gravures en Europe et en Amérique et, à ce titre, élargit notre connaissance de la diffusion de différents produits et de savoir-faire typographiques dans cet espace ; le titre de cette contribution me semble plus large que la problématique abordée par l'auteur. 

Les études sont suivies d'une série de comptes-rendus. Les plus intéressants, par exemple le texte d'Alexandre Kamenski [10] posent des questions sur les pratiques et les méthodes de recherche en sciences sociales dans la Russie d'aujourd'hui. Si l'intérêt pour les études prosopographiques semble prédominer dans les recherches dix-huitiémistes russes, constituant un panorama de types culturels, beaucoup de chercheurs s'attachent à reconstituer la biographie sans "pénétrer le monde intérieur" des hommes de cette époque, écrit Kamenski. Le compte-rendu de S. Karp est aussi stimulant: saluant l'originalité de l'approche de Larry Wollf, qui étudie les représentations de l'Europe de l'Est dans l'imaginaire occidental [11], il attire notre attention sur l'oubli ou la méconnaissance par l'auteur de quelques dernières recherches françaises, ce qui ouvre la voie à des simplifications regrettables. En prolongeant cette réflexion, il faudrait reposer la question de la diffusion des travaux de chercheurs français en sciences sociales, qui en limite la portée dans le monde anglo-saxon. 

Les contributions à ce recueil sont publiées en trois langues (russe, français, anglais), ce qui est dicté par les besoins d'économie. Mais outre cet aspect pratique, le choix de l'éditeur me paraît intéressant et symbolique: doit-on y voir le désir de commencer à combler la barrière entre la recherche russe et ouest-européenne, précisément dans la diffusion de travaux occidentaux en Russie et vice versa? Pour rassurer les lecteurs, je préciserai que tous les articles sont suivis d'un résumé dans une langue autre que celle de l'auteur. Le lecteur trouvera aussi fort utile un double index des noms (en caractères cyrilliques et latins). 

On ne peut que saluer l'apparition de ce recueil dont la richesse ne pourrait pas être résumée dans les limites d'un compte-rendu. Par le biais des échanges, particulièrement dans le domaine des beaux-arts et du livre, qui sont étudiés ici en priorité, la couche supérieure de la société russe subit au cours du XVIIIe siècle l'une de ses plus profondes transformations culturelles. En paraphrasant Larry Wollf, on pourrait dire que tous les héros de ce livre réinventent l'espace européen.


[1]    Voir M. Espagne, Les transferts culturels franco-allemands, Paris, PUF, 1999.

[2]    Je prépare, en collaboration avec Anne Mézin, un Dictionnaire biographique des Français en Russie au XVIIIe siècle, CIEDS, Ferney-Voltaire (sortie prévue fin 2007).

[3]    Voir ses Observations d’un voyageur sur la Russie, la Finlande, la Livonie, la Curlande et la Prusse, Maestricht, 2e éd., chez Jean-Edme Dufour & Ph. Roux, imprimeurs-libraires associés, 1787.

[4]    Slovar’ russkih pisatelej XVIII veka [Dictionnaire des écrivains russes du XVIIIe siècle], sous la dir. d'A. Pančenko, vol. 1, Leningrad, 1998 (notice par P. Zaborov et N. Razumovskaja).

[5]    Bibliothèque d'Etat de Russie, Mss, fonds 64, karton 105, delo 87, p. 36-43. Alexandre Tchoudinov et moi-même préparons une publication de lettres de deux aristocrates russes et de leurs précepteurs français : le comte Pavel Stroganov et Gilbert Romme, et du prince Boris Golitsyn et Michel Olivier.

[6]    Dont la réédition est en cours au Centre international d'études du XVIIIe siècle à Ferney-Voltaire.

[7]    S. Karp, Quand Catherine II achetait la bibliothèque de Voltaire, Ferney-Voltaire, CIEDS, 1999.

[8]    Sur cette question, voir aussi un autre article de V. Somov, "Krug čtenija Peterburgskogo obščestva v načale 1760-h gg. (iz istorii biblioteki grafa A. S. Stroganova)" [Livres et lecteurs de la société de Saint-Pétersbourg au début des années 1760 (pour l'histoire de la bibliothèque du comte A. S. Stroganov)], Vosemnadcatyj vek [Le Dix-huitième siècle], Saint-Pétersbourg, 2002, p. 200-233.

[9]    Dont beaucoup ont déjà été publiés par Mme Wolfzun dans le dictionnaire biographique Sotrudniki Rossijskoj nacional'noj biblioteki - dejateli nauki i kul'tury. Biografičeskij slovar' [Les émployés de la Bibliothèque nationale de Russie, leur rôle dans la science et dans la culture. Dictionnaire biographique], Saint-Pétersbourg, 1995, p. 592-595.

[10]   A. Kamenski analyse les deux premiers volumes parus sous le titre Rossija v XVIII stoletii / La Russie au XVIIIe siècle, recueil d'articles réunis par E.Rytchalovski, vol. 1, 2002; vol. 2, 2004.

[11]   S. Karp analyse l'ouvrage de L. Wollf, Inventing Eastern Europe. The Map of Civilisation on the Mind of Enlightenment, Stanford, Calif, Stanford University Press, 1994, paru en 2003 en traduction russe.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 30 avril 2008 19:52
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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