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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Marcel Rioux, “Remarques sur les industries de l’âme.” in La culture : une industrie ? Questions de culture, no 7, pp. 43-52. Sous la direction de Fernand Dumont. Québec : Institut québécois de recherche sur la culture (IQRC), 1984, 216 pp.

[15]

REMARQUES SUR LES INDUSTRIES DE L'ÂME

Marcel Rioux

Il est illusoire de vouloir réformer les industries culturelles qui sont, par nature, liées à la société industrielle. D'ailleurs, tant que celle-ci durera, ces industries continueront d'être ce qu'elles sont : des médias auxquels on ne peut répondre, quels que soient les régimes politiques et ceux qui y œuvrent. L'auteur s'attaque à l'impérialisme culturel et particulièrement à celui des États-Unis. Il se demande si, en adoptant la culture matérielle des Américains, on peut éviter, à plus ou moins long terme, de se laisser envahir par tout ce que charroient les industries de l'âme : valeurs, symboles, imaginaire social, c'est-à-dire des idées sur la bonne vie et la bonne société. L'humanité qui avait été condamnée à la mort thermique par Schrodinger est progressivement menacée de mort culturelle, tout devenant de plus en plus probable à cause de l'inévitable présence américaine. L'auteur est assez pessimiste quant à la survie de la culture québécoise. [16] Peut-être parlera-t-on encore français, mais de plus en plus on traduira la réalité américaine, comme les francophones du Canada expriment la réalité canadienne.

[43]

Questions de culture, no 7
La culture : une industrie ?

 “REMARQUES SUR
LES INDUSTRIES DE L’ÂME
.”

par
Marcel RIOUX

C'est, je crois, le sociologue allemand, Hans Magnus Enzenberger, qui a le premier dénommé ainsi les industries culturelles qui font leur apparition en Europe vers la fin du XIXe siècle. On peut d'abord dire que ces industries produisent non pas des biens matériels mais des biens symboliques. Sont-elles pour autant astreintes à la logique de la marchandise ? Et que sont ces industries de l'âme par rapport à ce que Marcuse appelle la « culture supérieure » ? Enfin — et c'est là pour moi la plus lancinante question — la domination culturelle des USA, son impérialisme entraîne-t-il, chez les dominés, un mal de l'âme mortel, qui à plus ou moins long terme réduit à l'insignifiance leurs cultures ?

Récemment, il m'a été donné de relire l'Homme unidimensionnel de Marcuse et particulièrement le chapitre intitulé « La conquête de la conscience malheureuse : une désublimation répressive » : j'ai éprouvé la même gêne qu'à la première lecture ; certaines vues sur la culture de masse de Lukacs, d'Adorno et d'Horkeimer, sans compter celles exprimées par Brecht dans certains de ses écrits, m'ont souvent intrigué et laissé insatisfait.

Ce n'est pas que je sois en désaccord avec Marcuse, dont j'accepte à peu près toutes les thèses sur l'Homme unidimensionnel, mais il me semble que, lorsqu'il traite de la « culture supérieure occidentale » et de son rapport à la réalité sociale, il se montre quelque peu passéiste et élitiste. Je me propose donc en premier lieu de discuter certaines de ses opinions pour revenir ensuite aux industries culturelles en soi, eu égard à la situation du Québec par rapport aux États-Unis.

La thèse principale de Marcuse, et en cela il ne s'éloigne pas trop de celles des auteurs que nous venons de citer, est que dans les sociétés industrielles avancées l'intégration est telle que tout un pan de la société, le côté négatif, a été absorbé dans la rationalité technologique, qui règne incontestée. Dans le chapitre cité plus haut, il étudie ce phénomène [44] dans le domaine de la « culture, c'est-à-dire, pour lui, le domaine des arts et des lettres. Selon lui « culture » veut dire « culture supérieure » et comporte un processus de « sublimation ». Lalande dit de ce mot, à la page 1020 de son Dictionnaire philosophique : « Terme introduit par S. Freud, pour désigner la transformation de certains instincts ou sentiments inférieurs [ ? ?] en instincts ou sentiments supérieurs : par exemple la transformation, ou dérivation, de tendances sexuelles en tendances esthétiques ». Lalande ajoute qu'il y a toujours dans ce terme une connotation morale ; dans celui de « désublimation » aussi : la sublimation est morale, la deuxième est presque immorale. Aujourd'hui, dit-il, la réalité dépasse la culture, c'est-à-dire la haute culture de jadis. « Bien entendu, affirme Marcuse, la culture supérieure a toujours été en contradiction avec la réalité sociale ; seule une minorité privilégiée goûtait ses bienfaits et représentait ses idéaux. Les deux sphères antagoniques de la société ont toujours coexisté [1] ». Il me semble qu'il y a là une conclusion indue ; parce que cette culture dite supérieure était l'apanage d'une élite, cela ne veut pas dire qu'elle était antagonique et en contradiction avec la réalité sociale ; ne s'agirait-il pas plutôt de dépassement et de stylisation de la culture « première », de celle qui est pratiquée par la plupart de ceux qui participent à l'univers socio-culturel des praticiens de la « culture supérieure » ? Je me rends bien compte qu'il faut, pour expliquer cela, élargir la notion de culture, la culture seconde (F. Dumont) n'étant que l'expression artistique et littéraire de la culture que pratique l'ensemble de la société... Pascal et Racine appartiennent au XVIIe siècle français et font partie d'une classe sociale bien déterminée ; selon Lucien Goldmann, leurs œuvres représentent le « maximum de conscience possible » de leur fraction de classe dans la société française ; il ne s'agit pas de contradiction ou d'antagonisme mais de vision cohérente d'un état particulier. « Aujourd'hui, dit encore Marcuse, [...] les éléments oppositionnels, étrangers, transcendants, grâce auxquels la culture supérieure constituait une autre dimension sont en train de disparaître [2]  ». Ce contre quoi Marcuse en a, c'est que ces domaines culturels sont intégrés à la valeur d'échange et en prennent la forme marchande. La culture supérieure est opérationnalisée : « la culture supérieure, dit-il, devient partie intégrante de la culture matérielle ».

À supposer que cela soit, le mode de dépassement que pratiquerait la culture « supérieure » devrait-il être aujourd'hui le même dont parle Marcuse au sujet de la société pré-technologique ? Je crois que Marcuse a bien senti le problème quant il écrit : « Et puisque la contradiction est l'œuvre du Logos [??] — la confrontation rationnelle de « ce qui n'est pas » avec « ce qui est » — il doit y avoir un moyen de la rendre communicable. L'avant-garde lutte pour trouver ce moyen — ou plutôt elle lutte [45] pour qu'il ne soit pas absorbé dans le monde unidimensionnel — et tente de créer une distanciation qui rendrait la vérité à nouveau communicable [3] ».

Marcuse cite ensuite Bertholt Brecht, qui se demande s'il est toujours possible de « représenter le monde contemporain au théâtre [4] » ; Marcuse ajoute : « Pour montrer ce qu'est réellement le monde contemporain derrière le voile idéologique et matériel et comment on peut le changer, le théâtre doit casser l'identification du spectateur avec les événements de la scène [5] ». Les deux mots distanciation et dissociation sont utilisés par Brecht et Marcuse pour caractériser les processus qui devraient être ceux des arts qui veulent contrer les industries culturelles ; on voit ainsi qu'il ne s'agit plus de sublimation, ni d'antagonisme que la « culture supérieure » aurait produits.

Mais ici une difficulté se présente : à supposer que le théâtre dont parlent Brecht et Marcuse vise la distanciation et la dissociation — « cet art arrache les choses quotidiennes à la sphère des choses qui vont de soi » —, comment sera-t-il « communicable » ? Comment la dimension critique, négative pourra-t-elle éviter d'être assimilée à la forme marchande dont parle Marcuse ? Même si l'aplatissement de ces vérités n'est pas voulu par les industries, il arrive que c'est la nature même des industries culturelles de le faire : « The medium is the message ».

Il est tout à fait illusoire de penser, comme plusieurs gens de gauche le font, dont Brecht lui-même, que l'on puisse y faire grand-chose, même en changeant le gouvernement, les auteurs et les contenus ; les médias de masse et les industries de l'âme sont des créatures de la société industrielle avancée et sont compatibles avec ce qu'elle est, comme l'est son système d'éducation, par exemple, et ses autres institutions. Comme le dit Baudrillard, ce sont essentiellement des médias auxquels on ne peut pas répondre, quel que soit le régime politique. De sorte que tant que cette société reste en place, il ne faut pas espérer changer durablement les institutions qu'elle a instaurées : la société industrielle, les médias et les industries de l'âme au premier chef.

Qu'en est-il alors de la culture que Marcuse nomme « supérieure » ? Dans la mesure où elle est critique et négation de la réalité existante, elle doit cheminer hors des institutions officielles, qui l'aplatiraient irrémédiablement. Mais peut-être que les conditions d'aujourd'hui sont [46] totalement différentes de celles que décrit Marcuse et qui auraient existé dans les sociétés pré-industrielles ; la « culture », dit-il, se créait et se pratiquait en dehors et au-dessus de la vie quotidienne des gens, tout occupés qu'ils étaient à essayer de survivre. Mais aujourd'hui tout porte à croire que c'est justement dans cette vie quotidienne que les choses se passent ; la survivance des individus étant plus ou moins assurée, grâce aux développements technologiques et économiques apportés par la société industrielle, les gens ordinaires, à tout le moins certaines de leurs couches, sont non seulement plus réceptifs à l'idée d'une autre vie, mais ont déjà commencé à créer eux-mêmes les conditions de son avènement, en innovant et en dépassant le code des grandes machines sociales. De sorte que le sort du monde, au lieu de se jouer dans un autre monde, le monde sublimé de Marcuse, se joue souvent dans le monde ordinaire. Cela dit, la culture dite supérieure doit devenir une culture « alternative » plutôt qu'une culture ésotérique, à côté ou au-dessus de la vie des gens. Les plus utopiques d'entre nous rêvent de connivence et de concertation entre des groupes populaires et des créateurs dits « alternatifs », qui œuvreraient en dehors des médias et des grands moyens de communication de masse. Les fêtes de quartier, par exemple, pourraient être des lieux appropriés pour de telles manifestations. Ce qui renverserait la situation que Marcuse dit avoir été celle de la société pré-industrielle, où « les créateurs » visaient une élite privilégiée. Aujourd'hui, cette couche sociale est liée, par toutes sortes d'intérêts, aux producteurs industriels de biens matériels et symboliques et n'est, en aucune façon, de connivence avec le monde ordinaire. C'est probablement pour la première fois dans l'histoire que peuvent œuvrer ensemble les gens ordinaires et les créateurs ; les deux rêvent d'une autre vie, qui pourrait advenir si les arts et la rue s'épaulaient.

En bref, je crois que les types de culture et de savoir et leur hiérarchie varient avec les sociétés et que l'on ne devrait pas tenter de restaurer quelque ordre dont on aurait la nostalgie ; il ne faut pas non plus que les titulaires du savoir et de la « culture supérieure » veuillent laisser de côté les gens ordinaires ou plutôt « créer » pour eux, même si quelques-uns proclament, comme Brecht, que c'est pour le peuple qu'ils travaillent. Une œuvre comme celle de Tennessee Williams, tout axée sur le quotidien, est bien loin, par ses sujets et ses préoccupations, de « la culture supérieure » des époques antérieures où, comme le dit Marcuse, les créateurs visaient une élite privilégiée. Le rôle du créateur est, bien sûr, de construire une œuvre mais aussi de dévoiler les contradictions de la réalité sociale ; il n'est pas sûr que la culture supérieure dont Marcuse a la nostalgie dévoilait les contradictions de la société ; elle avait plutôt tendance à mettre en scène des actions qui se déroulaient dans des mondes bien étrangers aux préoccupations du vulgum pecus, où les dieux ou quelque « deux ex machina » triomphaient des hommes et de leur labeur.

[47]

Les industries de l'âme et l'impérialisme culturel

On pourrait peut-être dire que les industries qui produisent des biens matériels sont des industries du corps, c'est-à-dire que leur souci déclaré est d'« améliorer » sans cesse le confort et le bien-être des populations, à partir de l'automobile jusqu'au dernier gadget. Les sociétés qui sortent aujourd'hui de leur tradition pour emprunter les voies de l'industrialisation sont les plus friandes de ces produits manufacturés ; les dominants de ces sociétés en regorgent. Tous ces produits ne sont d'ailleurs pas neutres puisque leur utilisation engage toujours plus avant dans l'uniformisation et la standardisation. L'évolution de la technologie étant ce qu'elle est, on peut maintenant prétendre adapter aux goûts individuels les produits d'une chaîne de montage ; il s'agit de légères variations à l'intérieur d'une même matrice ; on donne ainsi l'illusion à la clientèle qu'elle est souveraine et peut dicter ses goûts et volontés.

Les industries culturelles, que j'appelle ici « industries de l'âme », procèdent des mêmes techniques de production et de mise en marché que les autres industries et ne s'en distinguent que sur le plan du produit fini : une chanson, par exemple, plutôt qu'une automobile. Certains analystes font remonter au kitsch [6] allemand des années 1920 le début des industries culturelles telles que nous les connaissons aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, ce qui auparavant était produit par des artisans et des artistes est vraiment fait aujourd'hui en grande quantité, justement ce qu'on appelle quantité industrielle. L'industrie culturelle n'est plus l'industrie légère que l'on disait naguère qu'elle était. Aux États-Unis, en tenant compte de tous les médias, les industries culturelles ont un poids économique toujours de plus en plus grand par rapport aux autres industries ; on retrouve dans les deux types d'industries bien des similitudes, qui dérivent de ce qu'elles sont de grandes industries, y compris le fait qu'elles font toutes deux partie des mêmes conglomérats et qu'on y rencontre les mêmes entreprises et les mêmes intérêts.

Ce n'est pas mon propos d'essayer de démontrer comment ces industries de l'âme utilisent les mêmes formes et mécanismes que les autres industries. Y a-t-il une différence entre la mise en marché d'un livre et celle d'une automobile ? Très peu, si ce n'est que certains médias sont plus employés dans l'une que dans l'autre. Le message véhiculé par les industries de l'âme est peut-être plus explicite que celui de l'automobile ; cette dernière cache un mode de vie qui a été adopté depuis belle lurette. On pourrait, d'autre part, poser la question de savoir si, adoptant le mode de vie américain (sa culture matérielle), on peut éviter, à plus ou moins long terme, de se laisser envahir par tout ce que charroient les industries de l'âme : valeurs, idées, symboles, imaginaire social, c'est-à-dire des idées sur la bonne vie et la bonne société. La [48] seule barrière efficace entre la culture d'Empire et la culture nationale me semble être la langue. C'est pourquoi le temps ne joue pas pour les Québécois. À travers les multiples réseaux de télévision et de radio auxquels ils ont accès, les Québécois laissent pénétrer de plus en plus la langue anglaise sur leur territoire. Les chaînes francophones ont de moins en moins d'auditoires captifs parce que de plus en plus de Québécoises et de Québécois se branchent ailleurs. Il faut noter que des chaînes privées présentent des émissions américaines, soit en anglais ou en français, avec à peu près le même résultat quant à l'acculturation du pays.

Quels que soient les autres aspects des industries culturelles que l'on pourrait discuter, il me semble que le plus important c'est celui qui touche la perte d'identité possible de ceux qui sont envahis par elles ; comme on l'a déjà écrit, l'impérialisme culturel représente le stade terminal de l'impérialisme, car au-delà des conquêtes militaires, politiques et économiques, il représente la conquête des esprits et des âmes. Comment peut-on raisonnablement penser se défendre contre les autres impérialismes, si justement on a l'Empire dans la tête et dans le coeur ? Si la capitale de l'Empire représente le parangon de la bonne vie et de la bonne société, quelles valeurs, quelles idées utilisera-t-on pour les opposer à celles de l'Empire et les combattre ?

La domination culturelle est plus insidieuse que les autres : pas de guerre, pas d'occupation du territoire ; pas de représailles économiques : que des images, des sons, des livres, des chansons et des danses. À petites doses d'abord et puis, les écluses ouvertes, c'est le déversement à coeur de jour et d'année de ce qui, hier encore, passait pour étrange et étranger. Bientôt, comme c'est le cas depuis longtemps au Canada, s'établit une familiarité sans voile avec tout ce qui est américain ; on arrive à ne presque plus faire la différence entre soi et l'autre. Cette invasion se répand dans plusieurs secteurs de la société, où les critères d'excellence sont devenus américains ; plusieurs disciplines universitaires sont touchées par ce raz de marée. La publicité, qui se glisse dans tous les domaines, véhicule images, idées et valeurs américaines ; au Canada, il n'est même pas besoin de traduire ces messages et leur naturalisation se fait sans heurt ni protestation.

On peut raisonnablement se demander si la très grande diffusion que connaissent les produits des industries américaines de l'âme dépend de leur excellence intrinsèque ou du fait qu'ils proviennent d'un empire qui règne sur une bonne partie du monde. Pour plusieurs, la réponse n'est pas évidente. Une chaîne québécoise de télévision, qui diffuse en abondance des films et feuilletons américains, fut l'objet d'une recherche qu'entreprit une étudiante dans le cadre de l'un de mes cours. Un cadre supérieur de cette chaîne accepta de la recevoir ; il se dit extrêmement surpris que des universitaires doutassent de la prééminence des produits américains ; pour lui, il n'y avait aucun doute à ce sujet. On peut [49] dire qu'une grande accoutumance à ces productions engendre justement une espèce de seconde nature qui fait que l'on devient aussi américain qu'un Américain.

On pourrait aussi avancer que les Américains, étant de grands innovateurs dans ces matières comme dans d'autres, prennent d'abord le leadership dans la quincaillerie puis dans les contenus. C'est probablement ce qui se passe, mais ne faut-il pas attribuer cette suprématie à l'hégémonie économique et politique des USA ? Non seulement ce pays produit-il dans tous les domaines de l'industrie culturelle, mais il a les moyens d'exporter ses productions aux quatre coins du monde et il peut aussi exercer concurremment tous les types de domination, la domination culturelle couronnant les autres. Plusieurs analystes, dont les Mattelard, Schiller et Eudes, entre autres, ont fait ressortir ces liaisons. Même si tout cela est vrai, les cultures nationales ne devraient pas pour autant être disqualifiées. Chaque culture représentant une manière d'être en société parmi une infinité possible d'autres, la culture américaine n'est que l'un de ces possibles. À cause de leur puissance, les Américains et leurs satellites — qui ne le sera pas un jour ? — croient que leur culture marque un terme indépassable de l'évolution humaine. Ainsi ont dû penser en leur temps tous les empires précédents. Les cultures nationales, forgées au fil des décennies et des siècles, font les frais de cette prétention et sont menacées de grave altération sinon de disparition. Ainsi en est-il du Québec. L'humanité qui avait été condamnée à la mort thermique par Schrodinger est de plus en plus menacée de mort culturelle, tout devenant de plus en plus probable, à cause de l'inévitable présence américaine.

J'ai sous les yeux un excellent article de Pierre Racine, publié dans la Presse du 31 mars 1984, sur « Le Business de la culture ». Il y montre l'envahissement progressif de la culture américaine au Québec. Il termine son article ainsi : « Il était une fois la culture québécoise... ». Ce qui en dit long sur les constatations statistiques de l'auteur de cet article. Dans les domaines qu'il recense — chanson, télé, spectacles — le produit québécois est en recul. Ce qui indique pour moi que non seulement la culture québécoise, au sens des arts et lettres, est en régression, mais que la culture, au sens de vision du monde, est aussi en piteux état ; elle s'estompera bientôt si les Québécois continuent de s'abreuver à la « culture » américaine. Il n'est qu'une raison valable de se battre pour le Québec, c'est qu'il ait une identité propre, une culture particulière et qui donc représente une variété d'humanité qui apporte à l'ensemble des nations un son distinctif.

Comment rester soi-même tout en participant au monde, surtout si l'on vit aux marches de l'Empire et que l'on est, jour et nuit, envahi par les produits de ses industries culturelles ? Il faut ajouter que le temps ne joue pas pour le Québec, car l'américanisation avance ses tentacules de plus en plus et dans de plus en plus de domaines. La résistance s'amenuise [50] dans la métropole ainsi que dans d'autres villes et par voie de conséquence dans l'ensemble du territoire. De ce temps-ci, c'est la jeunesse qui semble le plus touchée par les dernières modes américaines. Pierre Racine, que nous venons de citer, écrit : « Une jeunesse qui, entre deux cours d'histoire sur le patrimoine culturel québécois, court chez Ed. Archambault, juste en face de l'Université du Québec à Montréal, pour se procurer le dernier Billy Joël... ». L'américanisation du Québec est, à mes yeux, la question la plus importante et la plus angoissante. À quoi serviraient les batailles sur le plan politique et économique si la culture québécoise devenait de plus en plus souffreteuse et de plus en plus érodée ? Autant vaudrait alors accepter tout de suite le sort des Franco-Américains et des Louisianais et devenir une sorte de vaste parc d'attractions pour les touristes américains et japonais. Le plus angoissant, c'est que la grande majorité de nos hommes et femmes politiques se soucient de la culture québécoise comme de leur premier rhume : un pont ou un « aréna » à construire dans leur comté constitue leur seul souci. Tel autre minus donne à penser qu'il faut choisir entre culture et développement économique. La question du Québec est une espèce de rocher de Sisyphe qu'il faut sans cesse, à chaque décennie ou presque, reprendre à la base et dont il faut convaincre chaque génération qu'il vaut la peine de se battre pour elle et qu'elle a valeur d'exemplarité.

S'il n'est pas souhaitable ni possible de juguler le flot des productions « culturelles » des USA qui se déverse sur le Québec, est-il possible de l'endiguer si l'on veut rester la société libérale, ce Québec qui a toujours été, même sous un régime fort comme l'était celui de Duplessis ? Non ! Mais là se cache une espèce d'aporie dont a été victime Allende. Se voulant libéral — comme nous tous—, il a laissé entrer au Chili toutes les productions dites culturelles des USA pendant que, d'autre part, il se battait contre l'International Téléphoné and Telegraph et autres ogres pour faire cesser la domination économique du capitalisme mondial, c'est-à-dire américain. Les classes dites moyennes étant converties à l'« American Way of Life » ne lui donnèrent pas tout l'appui nécessaire dans sa lutte contre l'impérialisme économique des USA. Qu'est-ce à dire ? La culture l'emporte sur l'économie. Chaque Chilien se rendait bien compte que les ressources naturelles du Chili seraient mieux gérées par les Chiliens eux-mêmes, mais les productions des industries américaines de l'âme, qui entraient à grandes portes, avaient convaincu un grand nombre d'eux que les Américains détenaient le secret de la bonne vie et de la bonne société ; ils se méfièrent d'Allende, qui les combattait sur le plan économique.

On peut donc se demander si le même processus n'est pas à l'oeuvre au Québec. Il ne serait pas faux de dire que, depuis bien longtemps, les « États » ont représenté pour les Québécois un pays où l'on trouvait à travailler, un pays d'innovation et de richesse ; bien souvent, le Canada et le Québec ne représentaient que des lieux de passage vers les États-Unis. Aussitôt que le Québec fait mine de vouloir sortir de [51] l'Empire, plusieurs couches de Québécois s'inquiètent et choisissent ceux qui prêchent le statu quo.

Il y a plus : on oublie trop souvent que le Québec partage avec les États-Unis un attribut qui s'appelle l'américanité, c'est-à-dire le fait de vivre au Nouveau Monde, de partager un continent qui, à travers son climat, sa faune, sa flore, en bref son écoumène, façonne bien des traits de la personnalité de ses habitants : Américains et Québécois, peuples de l'espace, se distinguent des Européens, peuples du temps. Voilà un aspect de nous-mêmes qui explique peut-être pourquoi les Québécois entrent de plain-pied dans la culture américaine. Ce n'est pas là une raison pour nous américaniser davantage mais une façon de dire que rien n'a été ni ne sera facile pour le peuple québécois s'il veut continuer à garder son identité et se développer pleinement.

Je me rends bien compte qu'en ces matières d'identité et d'épanouissement, on ne peut utilement légiférer ; c'est dans la société profonde, dans le peuple lui-même, dans ses régions comme dans sa métropole qu'il faut actualiser ses virtualités. Et d'abord nous débarrasser des faux combats que nous menons contre le Canada, ce grand satellite des USA, qui ne nous menace que dans la mesure où il nous américanise, où il régurgite chez nous le trop-plein de ses emprunts et imitations. Bien sûr qu'il faut le surveiller, car en nous colonisant il tire les marrons du feu pour les USA, qui étendent ainsi leur mainmise sur tout le continent ! Et le commerce ne s'en porte que mieux.

S'il est un souhait qu'il faut faire entendre à ceux qui décident de quoi que ce soit, c'est d'attirer chez nous des créateurs de partout pour minimiser les effets de la voie de la communication à sens unique qui menace de s'établir entre les USA et le Québec ; il faut aussi faire preuve d'ouverture d'esprit envers ceux et celles qui, s'écartant des sentiers de la facilité en traduisant l'Empire en sons et en images qui nous sont plus familiers, apportent des idées, des sentiments et des techniques — pourquoi pas ? — qui nous donnent le goût et la possibilité d'être humains autrement qu'à l'américaine ou à l'armoricaine, tout comme on peut apprêter le homard autrement que d'une seule façon.


Je suppose aussi que plus les Québécois — toutes et tous — s'exprimeront et innoveront, plus la confiance s'installera et que le slogan « J'ai le goût du Québec » se diffusera dans toute notre société. Ainsi, nos industries culturelles, celles de l'âme, seront-elles davantage celles de l'âme québécoise plutôt que celles de l'âme américaine.

[52]



[1] Herbert Marcuse, L'Homme unidimensionnel, Essai sur l'idéologie de la société industrielle avancée. Trad. de Monique Wittig. Coll. « Points » (Paris, Éditions de Minuit, 1970) : 89-90.

[2] Ibid., p. 90. Souligné dans le texte.

[3] Ibid., p. 100.

[4] Bertolt Brecht, Écrits sur le théâtre, L'Arche, 1963, p. 16-17 dans Hubert Marcuse, op. cit., p. 100.

[5] Herbert Marcuse, op. cit., p. 100.

[6] Il n'est pas sûr que ce ne soit pas le Québec seul qui, avec son mot kétaine, a su traduire kitsch.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 20 novembre 2017 10:27
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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