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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Bernadette Rigal-Cellard, “La Vierge est une Amérindienne: Kateri Tekakwitha, à l’extrême imitation de Jésus et de Marie”. Un article publié originalement sous le titre: «Le futur pape est québécois: Grégoire XVII». In ouvrage sous la direction de Bernadette Rigal-Cellard, Missions extrêmes en Amérique du Nord: des Jésuites à Raël. Bordeaux: Éditions Pleine Page, 2005, pp. 124-156. [Avec l’autorisation de Mme Bernadette Rigal-Cellard accordée le 20 novembre 2007 de diffuser cet article dans Les Classiques des sciences sociales.]

Bernadette Rigal-Cellard 

Professeure, Études Nord-Américaines, Directrice de l’UFR des Pays anglophones
Université Michel de Montaigne, Bordeaux 3.
 

“La Vierge est une Amérindienne:
Kateri Tekakwitha, à l’extrême imitation
de Jésus et de Marie”
 

Un article publié dans l’ouvrage sous la direction de Bernadette Rigal-Cellard, Missions extrêmes en Amérique du Nord: des Jésuites à Raël. Bordeaux: Éditions Pleine Page, 2005, pp. 124-156.

Table des matières 
 
Introduction
 
1.  La vie d'une "sauvagesse vertueuse", le script de l'héroïcité
2.  La cause de béatification et de canonisation de Kateri
3.  L’attente de la canonisation par les catholiques amérindiens
4.  L’animadversio des avocats du diable indien
5.  La dévotion actuelle, une inculturation réussie ?
 
Conclusion
 
Bibliographie

 

 Introduction

 

Mon intérêt pour Kateri remonte à un voyage dans la région de Montréal, alors que je visitais avec mon époux le théâtre des durs affrontements entre les Mohawks et les Montréalais qui s'étaient déroulés peu avant, au début des années 1990. En traversant la réserve de Kahnawake (« lieu du rapide », autrefois écrit Caughnawaga ; ce que les pionniers français nommaient Sault Saint-Louis) pour voir le fameux pont Mercier que les Mohawk avaient barricadé afin de soutenir leurs amis d’Oka sur l'autre rive du Saint-Laurent, et alors que nous méditions sur la portée des affiches postées à tous les carrefours, arborant une tête d'Iroquois peu engageante et l'inscription « No trespassing: You are on Indian land! » (« Interdiction de passer, vous êtes en terre indienne ! » [1], nous sommes tombés sur la mission Saint François-Xavier, belle église catholique en pierre, si familière à nos yeux qu’elle en était terriblement incongrue en ce lieu. Il nous parut encore plus étrange qu’une terre si ouvertement hostile aux Blancs pût héberger le sanctuaire d’une Indienne déclarée bienheureuse par le Vatican, Kateri Tekakwitha. Fascinée par une statue qui ressemblait étrangement à celle de Bernadette Soubirous, les tresses en plus, et par ce qui demeure toujours pour nous un mystère, l’entreprise missionnaire, je me suis penchée sur l’itinéraire de cette Indienne et sur sa place à l’intérieur de l’Église catholique. [2] 

La vie de cette jeune Mohawk à la dévotion chrétienne hors du commun, trouve un écho considérable dans les terres catholiques indiennes d’Amérique du Nord. [3] De très nombreuses paroisses, des hôpitaux et divers centres d’activité sont placés sous sa protection. Par leur goût très prononcé pour l'iconographie et la statuaire saint-sulpiciennes colorées, les églises catholiques nord-américaines ressemblent à celles de nos provinces avant le grand nettoyage iconoclaste et calviniste de Vatican II, et Kateri y joue le rôle qu’occupaient chez nous tout à la fois Sainte Thérèse de Lisieux, Sainte Bernadette et la Vierge de Lourdes. Elle compte parmi les six personnalités du catholicisme nord-américain qui ont l'insigne honneur de figurer sur le grand portail de bronze dont est dotée depuis 1949 la cathédrale St-Patrick’s de New York. Seule Indienne, elle y est à égalité avec Mère Elizabeth Seton, « Fille de New York », Sainte Françoise Cabrini, mère des immigrants [4], Saint Isaac Jogues, premier prêtre du futur État de New York, jésuite martyr de la tribu du père de Kateri, Saint Joseph et Saint Patrick, le saint patron des millions de catholiques américains d’origine irlandaise. Seules les tresses distinguent Kateri des autres personnages. 

Cette étude va tenter d’éclairer le mystère de cette manifestation de l’extrême religieux au Canada : comment une jeune Indienne put-elle mener dès la plus jeune enfance une vie si proche de l'idéal monastique avec simplement quelques rudiments d'enseignement catholique ? Comment les pères jésuites, le clergé canadien et les laïcs alimentèrent-ils sa légende qui mènera à sa béatification en 1980 ? Pouvons-nous savoir pourquoi le pape Jean-Paul II lors de sa visite au Canada pour les Journées Mondiales de la Jeunesse en juillet 2002, n’a toutefois pas annoncé comme tous les catholiques indigènes l’espéraient, sa canonisation ? Enfin, comment de nos jours son culte populaire offre-t-il un des meilleurs exemples de l'inculturation du christianisme en Amérique du Nord, prêtant ainsi le flanc aux attaques des Autochtones traditionalistes ?

 

1. La vie d'une "sauvagesse vertueuse" [5],
le script de l'héroïcité

 

Kateri provenant d’une culture orale et ayant été évangélisée par les catholiques, tous les documents sur elle sont l’œuvre de Français et plus particulièrement des missionnaires de sa région, les jésuites. Plusieurs biographies existent. Les plus connues sont celle du père Cholenec, S.J., son confesseur à la mission : La vie de Catherine Tegakouïta Première Vierge Iroquoise, et celle du père Chauchetière S.J.,: Vie de la Bienheureuse Catherine Tegakouïta dite à présent la saincte Iroquoise (1696). Le récit de Cholenec parut dans Les Relations des jésuites, dans la lettre qu’il expédia au Père Augustin Le Blanc, de la même Compagnie, Procureur des Missions au Canada, depuis le Sault-de-Saint-Louis, le 27 août 1715, soit 35 ans après la disparition de Catherine. C’est cette lettre originelle d'une vingtaine de pages imprimées (reproduite in Vissière 45-67) qui fonde la légende dorée qui ne va cesser d'être magnifiée jusqu'à ce qu'elle apparaisse de nos jours sur plusieurs sites de la toile virtuelle. Tous les documents qui retracent sa vie, qu’ils soient longs ou de quelques lignes simplement, sont collectés dans la Positio de la Congrégation pour les causes des saints, et s’ils sont l’œuvre de pères jésuites, ils figurent dans l’édition de Thwaites des relations. Au vingtième siècle plusieurs vies romancées de Kateri ont été publiées. 

Voici le résumé de la vie terrestre de celle qui était appelée la Geneviève de la Nouvelle France (Cholenec in Vissière 45) : Tegahkouita naquit en 1656 à Gandaougué, une bourgade des Agniers [6], près de l’actuel Auriesville dans l’État de New York, siège d’un de ses deux sanctuaires américains actuels, tenu par les jésuites. Son père était donc iroquois, mais sa mère appartenait à une tribu ennemie algonquine. Celle-ci avait été baptisée et « élevée parmi les Français. » Le livre de Juliette Lavergne (1937) dépeint le romantisme de l'union de ses parents, le père, le Cerf, fier sauvage impassible et intraitable avec l'ennemi, tombant sous le joug de sa captive, la douce Algonquine, Fleur-de-la-Prairie, laquelle, plutôt que de lui préparer son repas, ose rester agenouillée à prier le Grand-Esprit des Robes Noires. (Lavergne 17) 

Une épidémie de vérole tua le père, la mère et leur fils, défigura à jamais la petite fille de quatre ans et lui attaqua les yeux. Dès lors, elle marchera en se penchant à cause de sa vue basse, et comme la lumière lui faisait mal elle se mettra à porter une « couverte » qui lui dissimulera le visage. Tekakwitha signifierait « celle qui s'avance cherchant devant elle ». Elle fut recueillie par son oncle, une personnalité respectée de son village, près de l’actuel Fonda, dans l’État de New York, où les franciscains s’occupent de son autre sanctuaire. Elle mena une vie très active pour participer aux tâches domestiques habituelles, mais elle demeurait très retirée. Déjà le biographe précise : 

Par là elle évitait deux écueils également funestes à l'innocence : l'oisiveté, si ordinaire ici aux personnes du sexe et qui est pour elles la source d'une infinité de vices, et la passion extrême qu'elles ont de couler le temps dans des visites inutiles, de se montrer aux assemblées publiques, et d'y étaler leurs parures. Car il ne faut pas croire que cette sorte de vanité soit le partage des seules nations civilisées : les femmes de nos Sauvages, surtout les jeunes filles, affectent de paraître ornées de ce qu'elles ont de plus précieux. (in Vessière 46) 

Parfois Catherine succomba elle-même à la tentation des beaux atours, pour plaire à son oncle et à sa tante, mais ensuite la chrétienne qu'elle devint véritablement « expia cette complaisance qu'elle avait eue, par des larmes presque continuelles, et par une sévère pénitence. » (in Vessière 46) 

Après la campagne fructueuse d'une expédition française, les Agniers acceptèrent la venue de nouveaux jésuites (ils avaient auparavant torturé à mort trois d'entre eux dont le Père Jogues). Ces nouveaux missionnaires furent logés chez l'oncle de Tekakwitha, ce qui lui permit de fortifier la foi qu'elle avait su conserver de l'enseignement de sa mère. Lorsque vient l'âge de se marier, au début de l’adolescence, elle refusa le choix de sa famille, laquelle persévéra, l'idéal du célibat et de la virginité étant des concepts totalement étrangers aux Autochtones. Lorsqu'on s'aperçut qu'elle ne cèderait pas, on changea d'attitude à son égard et la légende veut qu’elle ait été traitée comme une esclave, pratique courante à l'époque avec les ennemis. Ses malheurs seront transformés par les romanciers en calvaire de Cendrillon (en quelque sorte) aux prises avec de méchantes cousines se moquant de sa laideur, de sa timidité et de sa religion, première évidence de sa qualité de martyre pour la foi. Elle vécut alors de plus en plus en semi-réclusion, autre preuve de sa vocation chrétienne pour ses hagiographes. Peu à peu toutefois, nous dit le père Cholenec, sa grâce naturelle adoucit ses parents adoptifs, qui ne « l'inquiétèrent plus sur le parti qu'elle avait pris. » (in Vissière 49) 

Quelque temps plus tard, le Père Lamberville vint dans le village enseigner la religion, mais la plupart des habitants étant partis pour les longues expéditions de chasse, il entreprit de visiter les habitations. Il découvrit ainsi Tekakwitha qui s’empressa d’assister aux offices et lui fit part de son désir d'être baptisée. Toutefois, le père crut bon d'attendre, « la grâce du baptême ne devant s'accorder aux adultes, surtout dans ce pays-ci, qu'avec précaution et après de longues épreuves ». (in Vissière 49). 

Bien que l’on puisse avoir l'impression à la lecture des comptes-rendus d'évangélisation que les missionnaires baptisaient à la va-vite pour grossir leurs résultats comptables, il est notoire que les jésuites exigeaient des Indiens, sauf s’ils étaient malades ou sur le point de mourir, une longue initiation aux mystères de la foi avant le baptême. [7] Ainsi Kateri fut instruite tout l'hiver avec d'autres catéchumènes et fut baptisée le jour de Pâques 1676, l'année de ses vingt ans. Elle prit alors le nom de Catherine, qui s’épellera Kateri plus tard. 

De manière prévisible, « sa vertu extraordinaire lui attira les persécutions de ceux mêmes qui l'admiraient », et admirée elle l’était par ses proches en raison de sa gaieté et de son énergie au travail, ce qui contredit les dires sur les mauvais traitements qu’elle aurait subis auparavant. À la même période un nombre assez important d'Iroquois se convertirent au christianisme et se rendirent à la mission du Sault Saint-Louis où les néophytes vivaient en véritables chrétiens, charitables et pacifiques. Tekakwitha souhaitait les y rejoindre, mais son oncle n'appréciait guère « le dépeuplement de sa bourgade » (in Vissière 53) au profit des Robes noires. Ce ne fut que l'année suivante, grâce à une sœur adoptive christianisée, qu'elle parvint à s’enfuir avec son beau-frère et un compagnon. Son oncle les poursuivit, armé, mais ne vit pas sa nièce que les deux hommes avaient cachée. Il s'en retourna et Tekakwitha put atteindre la mission sur les bords du Saint Laurent. 

La transformation que le christianisme avait accomplie chez les néophytes iroquois la convainquit de se donner entièrement à Dieu. Plus tard, un groupe d'Iroquois vint tenter de ramener chez eux leurs cousins christianisés, mais devant leur refus de quitter la mission, ils les capturèrent et les torturèrent à mort. Toutefois le courage des martyrs impressionna tellement les coupables que plusieurs vinrent au Sault se faire baptiser.  [8] 

Kateri vécut comme converse, se rendant à l'église dès quatre heures du matin, assistant à la messe pour les Français puis celle pour les Sauvages, repartant travailler, revenant passer le reste de la journée en prières. 

Elle finissait la semaine par une recherche exacte de ses fautes et de ses imperfections, pour les effacer dans le sacrement de pénitence dont elle approchait tous les samedis au soir : elle s'y disposait par diverses macérations dont elle affligeait son corps, et quand elle s'accusait des fautes même les plus légères, c'était avec des sentiments si vifs de componction, qu'elle fondait en larmes, et que ses paroles étaient entrecoupées de soupirs et de sanglots. (in Vissière 54) 

Ailleurs on lit que lorsqu’elle priait : « la langue y avait fort peu de part, elle ne priait ordinairement que des yeux et du cœur, les yeux fondaient en larmes, et le cœur poussait incessamment des ardents soupirs ; elle était toujours comme hors d’elle même quand elle priait […]. » (Positio, 1ère partie, III section, page 30) 

Le père Cholenec explique ensuite qu'il ne put refuser de lui faire faire sa première communion à la fête de Noël, alors que d'ordinaire on ne le permettait aux néophytes qu'après des années de préparation. Catherine était déjà prête depuis longtemps, diront ses admirateurs. Sa vie se déroula entre son travail pour la communauté et ses prières. Lorsqu’elle fut obligée de suivre sa famille, présente avec elle au Sault, à la chasse (expédition qui durait des semaines), elle priait devant une croix qu'elle avait installée dans un tronc d'arbre, près d'un ruisseau, parfaite métaphore de l'union du christianisme et de la nature sauvage. Au retour de la chasse, elle décida de ne plus s'éloigner de la mission qui lui offrait tout ce dont elle avait besoin et lui permettait de suivre enfin les offices dont elle rêvait. Une fois, elle fut renversée par un arbre qu'elle coupait, et s'évanouit mais se réveilla en bénissant Dieu. « On la voyait tous les jours passer des heures entières au pied des autels, immobile et comme transportée hors d'elle-même. » (in Vessière 63) 

Plus tard à nouveau, elle dut refuser le mariage que lui proposait sa sœur. Bien que convertie, celle-ci ne pouvait certainement pas comprendre la valeur attachée au célibat chez les catholiques et elle devait espérer une alliance intéressante, un chasseur qui aiderait sa famille. Une autre amie tenta de convaincre Tekakwitha. Celle-ci implora son confesseur de la laisser n'être que l'épouse de Jésus-Christ. Le père Cholenec tenta de repousser quelque peu cette échéance, mais dut finalement accepter de la défendre contre sa famille. 

Catherine rendit visite à des religieuses à Montréal et demanda à son confesseur de lui accorder la permission de prononcer les mêmes vœux de « continence perpétuelle » que les vierges chrétiennes, ce qu’il tenta de refuser, ne la croyant pas encore prête. Elle choisit le jour de l'Annonciation et prononça ses vœux de « virginité perpétuelle » après la communion. Elle osait toutefois réclamer de l’aide : son biographe explique comment elle « avait une haute idée de la foi et de toutes les choses qu’elle enseigne » et elle s’adressait à Dieu pour se plaindre de ce qu’Il lui cachait des choses qu’Il révélait aux autres. (Positio, 1ère partie, section III page 21). 

Pour se mortifier elle se privait du plaisir de goûter aux bonnes choses et « mêlait secrètement de la cendre aux viandes qu'on lui servait, pour ôter à son goût toute la pointe qui en fait le plaisir. C'est une mortification qu'elle pratiqua toutes les fois qu'elle pouvait n'être pas aperçue. » (in Vessière 55) Elle se priva de plus en plus de manger, prétextant quelque obligation à l’extérieur dès que ses compagnes prenaient un repas. Quand elle allait dans les bois l'hiver, elle ôtait ses chaussures et marchait nu-pieds sur la glace. Une autre fois, elle se roula trois nuits de suite dans un lit qu'elle avait recouvert d'épines. Son confesseur lui ordonna de les brûler et de ne plus s'imposer de tels sévices. 

Son ascétisme accentua la fragilité que lui avait léguée la variole et une violente maladie la fit dépérir. Elle déclina dramatiquement le mardi saint, et le lendemain à trois heures de l'après-midi elle entra dans une douce agonie et expira, à vingt-quatre ans. Son visage fut alors transfiguré et ne portait plus les horribles cicatrices qui la défiguraient. Comme elle désirait la mort par-dessus tout car elle lui permettrait enfin de rejoindre Jésus, elle avait marqué l’emplacement de sa fosse au cimetière, emplacement que le père choisit pour l’enterrer, sans le savoir.
 

2. La cause de béatification
et de canonisation de Kateri

 

Depuis que le père Lamberville remarqua le premier les qualités extraordinaires de la jeune fille dans son village, et la recommanda au père Cholenec à la mission : « Prenez soin d’elle », car il entrevoyait « que Dieu avait de grands desseins sur cette fille » (Document XVII, Positio 320-21, et en résumé 19), jusqu’à aujourd’hui, et tout particulièrement depuis une cinquantaine d’années, nombreux sont ceux qui ont œuvré à sa reconnaissance officielle. Nous n’allons que brièvement résumer les étapes excessivement complexes de la procédure de béatification et de canonisation, afin de suivre l’évolution de sa cause, introduite 252 ans après sa mort, et que les Indiens espéraient voir aboutir lors des Journées mondiales de la jeunesse qui se déroulaient dans son pays les 23-28 juillet 2002, journées dont les organisateurs la nommèrent patronne. 

Ce fut en 1588 que le Pape Sixte V établit les normes juridiques de la Congrégation des Rites, dont le nom actuel est Congrégation pour les Causes des Saints. Elles seront ensuite enrichies par Urbain VIII en 1634 puis par Benoît XIV en 1741. Ce sont les prescriptions de ces pontifes qui constituent le « règlement fondamental de cette matière » [9] qui fut incorporée dans le Code du Droit Canon en 1917 et qui dès lors détermine la rigueur dans laquelle les Causes sont examinées. 

À partir de ces normes, la « matière probatoire de la sainteté d’une personne » est constituée par ce que les gens qui l’ont connue ont pu en dire après sa mort devant le Tribunal ecclésiastique en charge de l’enquête sur la renommée de sainteté ou de martyre qui entourait « le Serviteur de Dieu sur la manière dans laquelle il avait exercé les vertus chrétiennes. » 

On n’avait pas alors recours à la documentation historique pour reconstruire la vie de la personne et voir si elle avait vécu l’Évangile vertueusement, et ce fut Pie XI, un historien, qui « en 1930 prit la décision d’intégrer le matériel probatoire pour une cause en érigeant, au sein de la Congrégation, l’Ufficio Storico. » Ce bureau était désormais chargé de s’occuper des « Causes anciennes » pour lesquelles il n’était pas possible d’avoir des témoignages directs (de visu) de contemporains sur la personne dont on introduisait la Cause. « Pour commencer une Cause de Canonisation, il était quand même nécessaire d’instruire un procès pour recueillir l’évidence juridique » permettant au Saint Siège de se prononcer sur la sainteté de la personne en question. 

En 1983, le Pape Jean-Paul II décréta une nouvelle réforme : celle-ci étendait la « nécessité de recueillir toute la documentation historique possible dans la phase processuelle dans laquelle on réunit les matériaux juridiques afin de monter un dossier qui doit contenir l’histoire minutieuse de la vie et les preuves irréfutables de la vertu d’un candidat à la Béatification et Canonisation. » 

Si l’on remonte le cours de la cause de Kateri, on voit que c’est le 6 décembre 1884 que des lettres de pétition l’avaient introduite, ainsi que celle des jésuites martyrs Isaac Jogues et René Goupil. Elles étaient rédigées par les évêques des États-Unis, assemblés lors de leur troisième concile plénier à Baltimore, au nom du diocèse d’Albany, là où était née Kateri et où les jésuites avaient versé leur sang. L’archevêque de cette ville, James Gibbons, adressa les lettres à Léon XIII. Le document résume la vie de Kateri en quelques paragraphes et précise : 

she was a splendid example of every virtue[…]leaving behind her a renown for sanctity which has been confirmed by wonderful events.[…] Such a Cause will inspire the devotion of the faithful of this country by new examples drawn from their very midst ; it will promote zeal with a new stimulus for the conversion of the Indians ; it will encourage the Indians themselves to embrace the Christian Faith because of the honors bestowed upon one of their fellow tribesmen ; it will add new protectors to our country and afford it native patrons. (Positio, version anglaise, Doc.XX,444-46.) 

La lettre a une finalité pastorale, la conversion des Indiens par l’exemple, et la reconnaissance de l’Amérique comme une terre qui a bien mérité de l’Église et devrait avoir ses propres saints patrons. Il s’agit de la stratégie traditionnelle, l’Église n’acceptant d’élever une de ses brebis au-dessus du troupeau que si cela peut édifier l’ensemble des croyants et stimuler la ferveur populaire. En 1885, 27 tribus indiennes des États-Unis et du Canada envoyèrent chacune une lettre de pétition ainsi que deux ecclésiastiques originaires de Lorette, siège d’une réserve indienne, tous deux évêques, Mgr. Dominic Racine de Chicoutimi, et Mgr. Anthony Racine de Sherbrooke.

Le ton est très humble et enthousiaste à la fois dans la lettre des habitants de Caughnawaga :

Illustrious were her deeds when living, and it is certain that after her death she healed many sick.
 
We shall exult with great joy, our holy Father, if you agree that we may venerate and invoke her in our church in the same way that other saints, whom the Church honors, are invoked. We hope by this for an increase of religion in our village : that young people, emulating the example of Katharine, will be careful not to be stained by sin, and that many Indians who have not yet joined the Catholic Church, may enter its fold. 

Tout en introduisant en premier la cause de Kateri, ils introduisent celles des martyrs jésuites, Isaac Jogues et René Goupil, immédiatement après les paroles citées plus haut : « Il y a deux autres qui, bien que français sont encore pour nous comme s’ils étaient des nôtres, car ils ont enseigné à nos ancêtres le Signe de la Croix et la voie du salut, et ils ont été mis à mort par les méchants. » [10] 

Avant que les lettres ne parviennent au Vatican, elles auront été précédées par un long travail local en vertu du « grand principe ecclésial selon lequel l’ordinaire du lieu a grâce d’état et faculté de juger des faits d’apparence surnaturelle survenant dans son diocèse ». (Bouflet 324) 

L’Ufficio Storico, dont la fonction est, nous l’avons vu, de prendre en charge les « causes anciennes », se trouva sollicité pour la cause de Kateri dès sa création. En 1930-1931 donc, la première enquête canonique fut accomplie pour la Cause de Katéri : il fallut récolter des documents historiques pour palier l’absence de témoignages oraux des proches de Kateri. L’Office s’appuie sur les services de consultants historiens. 

Pour Kateri ce fut le père Félix Martin, S.J. (1804-1886), qui avait vécu au Canada et qui y revint en 1842 pour faire des recherches. C’est lui qui rassembla les biographies de Kateri les plus célèbres, celles de Cholenec, Chauchetière et Rémy. La publication par Thwaites des Relations facilita l’enquête historique. Ce fut sur le fondement des informations ainsi recueillies par les spécialistes à la suite du père Félix Martin, « que fut composée ex officio la Positio sur la vie et les vertus de Kateri Tekakwitha ». 

La Positio 

Ce très gros volume compte pour Kateri 980 pages. Il est divisé en chapitres que l’on retrouvera dans toutes les causes, lesquelles doivent fournir les mêmes preuves d’héroïcité des vertus. Le volume original est en latin, italien, français. La pagination repart à zéro pour chaque nouvelle partie. 

1. Informatio Patroni (pages 1 à 92). Dans cette partie, le rapporteur (relator) utilise tous les éléments biographiques, essentiellement ceux des pères Cholenec, Lamberville, Chauchetière, Rémy…, selon des rubriques préétablies pour montrer l’héroïcité de Kateri. S’il n’y a pas de sources écrites, les témoignages oraux les remplaceront. Dans le cas de Kateri, ses biographes avaient dès le départ inclus les témoignages de ses proches, notamment ceux d’Anastasie Tegonhatsihongo, une amie christianisée de sa mère qu’elle retrouva à la mission. Beaucoup d’extraits biographiques sont repris plusieurs fois afin de démontrer chaque fois une vertu spécifique. 

Les sections de cette première partie contiennent les éléments les plus intéressants de sa vie. En voici les rubriques obligées : I, De Probationibus ; II, De Servae dei virtutibus in genere ; III, « De Heroica Fide ; IV, De Heroica Spe ; V, De Heroica caritate in Deum ; VI, De Heroica caritate erga proximum ; VII, De Heroica prudentia ; VIII, De Heroica iustitia ; IX, De Heroica fortitudine ; X, De Heroica temperantia ; XI, De Heroica adnexis ; XII, De Heroica humilitate ; XIII, De Donis supernis ; XIV, De Servae dei pretioso obitu deque signis et miraculis. 

2. Positio ex officio compilata a Sectione historica.(LXXXVII-412). À nouveau les textes sont interrogés. Puis vient : la Relazione des R. mo Relatore Generale all’E.mo Card. Prefetto. Le Relateur général était Fr.F. Antonelli, O.F.M. 

3. Decreta. Introductionis. Super Dubio. De-scriptis. De non-cultu. Dispensationis a proc. Apost. de fama. 

4. Summarium patroni. (On résume encore sa vie.) 

5. Animadversiones R.P.D. Promotoris Generalis Fidei. (Les contre-arguments de l’avocat du diable.)

6. Responsio ad Animadversiones : De probationibus, de Virtutibus, de fide, de spe, de caritae, de quibusdam obiectionibus contra prudentiam SD, de indole SD, de calumniis contra SD. (On présente les preuves contre l’avocat du diable.) 

Par « héroïcité des vertus », l’Église n’entend pas une conduite de « héros » au sens aventureux du terme. La sainteté réside au contraire dans « l’accomplissement des devoirs de la vie ordinaire fait d’une façon extraordinaire, c’est-à-dire, d’une manière qui dépasse » celle avec laquelle le commun des bons chrétiens s’en acquitte. 

C’est à partir de la Positio  que se déroulent les discussions des Membres de la Congégation, laquelle comprend les consultants historiens, les consultants théologiques, des Cardinaux. La Positio sur Kateri fut publiée en 1938 et la Congrégation lui donna un avis favorable, ce qui permit au « Saint Père Pie XII de reconnaître l’héroïcité des vertus de la jeune Indienne iroquoise ». En 1943, Kateri fut déclarée Vénérable. 

La cause de Kateri fut ensuite prise en charge en 1958 par le Postulateur Général de la Compagnie de Jésus. Il releva dans toute la documentation rassemblée « plusieurs récits de grâces extraordinaires que les fidèles de différentes tribus indiennes avaient obtenues en ayant recours à Kateri dans la prière. Plusieurs de ces événements avaient toutes les caractéristiques du miraculeux ; même si à la distance de trois siècles on n’avait pas la possibilité d’obtenir la documentation médicale qui aurait pu confirmer le contenu des témoignages donnés par les témoins qui avaient été interrogés dans le cours d’un Procès. » C’est ainsi que le Postulateur général put produire trois dossiers sur ces manifestations, les Positiones super miris. 

Après plusieurs années d’analyse et de débats de spécialistes, « le Saint Siège a pu reconnaître l’existence des miracles anciens qui avaient été opérés par Dieu par l’intercession de Kateri. » L’étape de la Béatification put ainsi être franchie. Celle-ci « est la première étape du parcours vers la canonisation. » Par elle, le Pape déclare qu’un chrétien « bien connu a vécu l’esprit de l’Évangile d’une manière excellente (ou bien a subi le martyre en raison de sa fidélité au Christ). » Le Pape autorise ainsi que s’élabore un culte public « dans un diocèse ou une institution ecclésiastique ». La Béatification a, en effet, une « dimension locale », alors que la Canonisation a une valeur universelle. Cette étape finale autorise alors le culte public du saint ou de la sainte dans toute l’Église. 

Kateri Tekakwitha fut béatifiée en 1980, en même temps que Marie de l’Incarnation, par le Pape Jean-Paul II. Cette étape capitale fut un signe pour les Indigènes d’Amérique du Nord qui « confirmait l’estime que l’Église avait toujours eue pour eux. » 

Voici quelques extraits du Décret de Béatification prononcé le 22 juin 1980 par Jean Paul II : 

[…] Même après sa mort, elle garda toujours cette réputation que répandent au loin, durant leur vie, les serviteurs de Dieu. Voici donc enfin, de la part de l’Église un témoignage public en sa faveur.[…] on a institué, en vue de la Béatification de chacune de ces personnes [Kateri, Joseph Anchieta, Pierre de Saint-Joseph de Batancur, Marie de l’Incarnation et François de Montmorency-Laval], des procès ordinaires ou apostoliques, qui se sont conclus favorablement ; on a ensuite prouvé solennellement leurs vertus.[…] Mais vu la diversité des temps, des lieux et des personnes, il était devenu difficile de soumettre à la sévérité de l’art médical les miracles proposés, selon les exigences des saints canons ; par ailleurs aussi, vu la réputation de sainteté insigne prouvée par ces prodiges, et une influence pastorale considérable provenant des avantages procurés par l’appellation de Bienheureux, chez les nations où les Vénérables étaient nés, ou avaient travaillé, surtout à l’approche de l’Année Sainte 1975, la pensée nous est venue que, par exception, l’on pourrait omettre les miracles. C’est à cela que tendaient les suppliques d’abord de la Conférence épiscopale canadienne en ce qui concerne Kateri Tekakwitha (1973) […]. Nos prédécesseurs Paul VI et Jean-Paul Ier, auxquels nous nous sommes rallié, ont soumis ce problème à l’Assemblée générale de la Sacrée Congrégation […] [N]ous avons permis, uniquement pour le bien du peuple chrétien et pour des motifs tout à fait spéciaux, que la loi concernant les miracles fût suspendue pour cette fois. Nous avons décidé de célébrer solennellement cette Béatification aujourd’hui, le 22 juin 1980.[…]nous autorisons que les Vénérables Serviteurs de Dieux[…]soient désormais appelés Bienheureux, et que leur fête puisse être célébrée le jour de leur naissance[…] celle de la B. Kateri Tekakwitha le 17 avril. (Traduction du père Emile Legault, S.J., publiée dans La Bienheureuse Kateri Tekakwitha…)
 

3. L’attente de la canonisation
par les catholiques amérindiens

 

Les catholiques indiens ont été déçus de ne pas avoir encore vu aboutir la canonisation de Kateri. [11] Ils pensent que cela serait dû à l’absence d’un véritable miracle au sens médical du terme. Cependant, même si environ 80% des miracles officiellement acceptés relèvent de la guérison physique de maladies graves incurables par la médecine contemporaine à l’épisode relaté, il est des miracles, des cas de signa dei, qui ne peuvent s’évaluer scientifiquement et sur lesquels on ne peut bâtir une démonstration rationnelle. Paul VI avait bien recommandé de ne pas réduire les miracles à des manifestations physiques, et l’on a vu que le Postulateur Général avait rédigé trois dossiers sur les miracles qui s’étaient produits suite à son intercession : Positiones super miris. 

Selon les comités de soutien à la cause de Kateri, ses miracles sont nombreux. Déjà peu après sa disparition, ses hagiographes rapportèrent des manifestations surnaturelles. Le père Cholenec consigne que, cinq jours après sa mort, elle apparut à une personne « digne de foi », à quatre heures du matin « environnée de gloire […] le visage […] en extase […] » et cela dura pendant deux heures et fut accompagné de prophéties révélées par des symboles, notamment l'annonce d'une tempête qui allait démolir l'église alors que trois jésuites étaient en train d'y travailler. Ils n'eurent la vie sauve que parce qu'ils avaient tous connu et aimé Kateri. (in Gagnon 84-85) Dans sa lettre, le père Cholenec précise que s'il utilise les termes de « saintes reliques » pour parler des restes de Kateri c'est : 

avec d'autant plus de confiance que Dieu ne tarda pas à honorer la mémoire de cette vertueuse fille, par une infinité de guérisons miraculeuses[…]Ce qui est connu, non seulement des Sauvages, mais encore des Français qui[…]viennent souvent à son tombeau pour y accomplir leurs vœux, ou pour la remercier des grâces qu'elle leur a obtenues au Ciel. (in Vissière 66) 

Le père Cholenec cite à l'appui deux longs témoignages de personnes dignes de foi, un chanoine et un capitaine de la marine. Le livret (1980) des éditions Magnificat (des Apôtres de l’Amour Infini) augmente le texte du père Burtin, O.M.I., de 1894, par la description de plusieurs miracles dont un en 1975. Le bulletin Kateri et divers sites Internet publient les témoignages de tous ceux qui ont bénéficié de miracles dans leur corps, à côté de textes de prières, de litanies, et des neuvaines pour lui demander de nouvelles faveurs et accélérer sa canonisation. 

Un des arguments avancés par le Vatican pour justifier le retard de sa canonisation consiste à prendre en compte le malaise ressenti par les Indigènes lorsqu’on élève au-dessus de la communauté un des leurs. Faire de Kateri une sainte irait donc à l’encontre de cette tradition. Pourtant, les autochtones catholiques se sont lancés dans d’impressionnantes campagnes, dans les médias et sur Internet, pour sa canonisation. 

Le père Louis Cyr, S.J., du sanctuaire de Kahnawake, rapporte les paroles d’un de ses paroissiens lors de la béatification de Kateri : « Ce n’est pas notre coutume de mettre les gens sur un piédestal, mais au fond de nous-mêmes nous sommes très fiers d’elle. » (Catholic News Service, 2000) Cela implique que leur fierté serait encore plus comblée si elle devenait sainte. De surcroît, après les JMJ de Toronto, on a remarqué que le Saint Père s’est rendu au Mexique annoncer la canonisation de Juan Diego Cuauhtlatoatzin, l’enfant qui avait reçu l’apparition de la Vierge de Guadalupe en 1531, puis au Guatemala pour un autre enfant, Pedro de San José de Betancur, tous deux indiens et provenant de cultures où la célébration de l’individualisme n’est pas recherchée non plus. 

D’autres mobiles ont été supputés. Dans son étude des « Cousins de Kateri » (The Paths of Kateri’s Kin), Christopher Vecsey note que les Indigènes catholiques s’impatientent devant la lenteur du processus, et qu’une canonisation permettrait de réparer ce sentiment de désaffection et d’aliénation qu’ils éprouvent de la part de l’institution. Toutefois, il ajoute que d’autres au contraire pensent que cette attente favorise la dévotion et soude plus fortement les fidèles à l’Église, ce qui s’est avéré depuis sa béatification, puisque avant 1980, peu de gens la connaissaient en dehors des jésuites et des Mohawks : « Maintenant elle est une sainte en construction [saint-in-the-making], un symbole des idéaux et des pratiques amérindiens. » Vecsey cite à l’appui James Preston qui, tout en souhaitant ardemment que la canonisation aboutisse, s’inquiète de savoir ce qui se passerait une fois cet objectif spécifique atteint. Comment continuer à canaliser l’énergie dévotionnelle des Indigènes catholiques ? (Vecsey 103)
 

4. L’animadversio
des avocats du diable indien

 

Que faut-il penser des récits que nous possédons sur Kateri ? Le lecteur d’aujourd’hui est quelque peu circonspect dans les débuts de sa lecture : les biographies de Kateri suivent-elles sa vie, ou la vie rapportée suit-elle les prescriptions hagiographiques ? Un premier point à prendre en considération est le fait que les biographies rédigées à son époque, le XVIIe siècle, sur n’importe quel personnage, ne présentent pas les garanties de précision scientifique exigées de nos jours. Le deuxième point est plus problématique : on l’a vu, la procédure mise en place par l’Église pour examiner les causes est excessivement complexe. Introduire une cause et la porter à son terme est affaire de spécialistes, et ce qui est capital, c’est que tous les biographes de Kateri, déjà de son vivant, faisaient justement partie des initiés. Ils savaient exactement ce que les postulateurs et les avocats du diable attendaient dans les procès en canonisation, et par conséquent les pères jésuites ont dès le début rédigé une véritable hagiographie de Kateri, en sachant pertinemment comment chacun des détails qu’ils allaient donner pourrait ensuite être extrait du texte pour correspondre aux critères exigés : orphelinat, enfance dure, refus de l'oisiveté et des plaisirs terrestres, générosité, persécutions et souffrances corporelles infligées par les ennemis de la foi mais aussi par elle-même à l'imitation de Jésus-Christ, virginité désirée, foi constante depuis la petite enfance, mort en odeur de sainteté, et immédiatement manifestations surnaturelles autour de sa personne, de sa tombe ou à l'invocation de son nom. La jeune femme qui ressort des documents est à peine imaginable dans la mesure où elle aurait adopté dès qu’elle a pu parler avec un missionnaire le comportement des religieuses de son temps, alors qu’avant de se rendre au Sault elle n’avait aucun modèle féminin sous les yeux. En outre, la biographie principale, celle de Cholenec a été expédiée 37 ans après la disparition de Kateri. N’y aurait-il pas une part de recréation du personnage ? 

De manière fascinante, la consultation de la Positio révèle que toutes nos interrogations de profane ont été anticipées par la Congrégation, laquelle a déjà perçu tous les vices de forme possibles puisque la procédure inclut un échange de balles très serré entre les adjuvants et les opposants de la cause. Ainsi, le Relateur général, Fr. F Antonelli, O.F.M., reprend les questions suivantes : 1. La documentation soumise est-elle suffisamment complète ? 2. Les documents sont-ils dignes de confiance ? 3. Établissent-ils que Katharine avait la réputation d’être vertueuse parmi ses contemporains [et donc pas seulement rétroactivement] ? 4. Cette réputation était-elle spontanée ou artificielle ? 5. Les documents dans leur ensemble peuvent-ils fournir une base suffisante pour le Conseil théologique afin qu’il juge de l’héroïcité des vertus de la servante de Dieu ? 

Dans ses réponses, le Relateur se satisfait de ce que le père Félix Martin, S.J. ait fait des recherches historiques rigoureuses au Canada, et affirme que la Congrégation peut être moralement certaine d’avoir rassemblé tous les documents biographiques en existence, et être certaine de leur authenticité. Il convient aussi que les auteurs ont pu quelque peu enjoliver la vérité, par désir d’exalter leur mission et de réussir dans leurs travaux d’édification, d’autant qu’ils vivaient parmi les Indiens et manifestaient la volonté de prouver que les Indiens étaient tout aussi capables que les Européens de vertus héroïques. Néanmoins, il conclut que l’on ne peut toutefois pas en déduire que les pères auraient détourné la réalité, car leur fonction ne leur permettait pas de mensonges. Quant à la réputation de Kateri de son vivant, on a la preuve par divers témoignages qu’elle était sans tache. Était-ce spontané ? Les pères n’ont-ils pas par trop contribué à cette vénération ? Non, répond le Relateur, sa réputation dès son vivant a été confirmée par des personnalités dignes de foi, qui ont appuyé les dires des missionnaires. (Positio, volume rédigé en anglais, 457-461) 

Alors le lecteur, devant la concordance de tous les témoignages sur la jeune fille, ses paroles rapportées, sa modestie enjouée et jamais mièvre, se laisse peu à peu emporter par une vague d’affection pour elle, et l’on se dit que tout n’a pu être inventé, ou alors pourquoi n’aurait-on inventé qu’un seul exemplaire de cette trempe ? Ainsi, puisqu’elle se rendit au Sault avec plusieurs Iroquois christianisés, pourquoi n’avoir parlé que d’elle si elle n’était pas véritablement unique ? Est-ce son vœu de célibat qui la distinguait le plus des autres Indiens catholiques ? Même si l’on comprend les enjeux que son exemple représentait pour les missionnaires, et par conséquent leur besoin de redoubler d’enthousiasme à son égard, doit-on les accuser d’avoir déformé outre mesure ses qualités, ou simplement d’avoir habilement su les mettre en valeur ? 

Contrairement à d’autres ordres religieux, et au commun des colons, les jésuites étaient persuadés de la capacité des Indiens à « se civiliser » et donc à se christianiser. Bien qu’un tel programme ne soit plus recevable de nos jours en ces termes, dans leur siècle, ils étaient avant-gardistes. Ils ont donc dû être médusés de trouver une Indienne qui allait au-devant de leur souhait, dans une manifestation de ce qu’on appellera de nos jours l’inculturation du catholicisme, point sur lequel nous reviendrons. 

Accepter l’image de Kateri telle qu’elle est projetée par l’Église implique, forcément, que l’on adhère au catholicisme. Or, en ces temps actuels de reconquête d’un semblant de pouvoir politique et de défense de leur patrimoine spirituel, de nombreux Autochtones contestent cette version de Kateri. Cela est d’autant plus sujet à caution que depuis plusieurs années, au Canada plus qu’aux États-Unis, ils sont nombreux, secondés par d’habiles avocats, à intenter des procès aux Églises, notamment l’Église Unie du Canada, l’Église anglicane et l’Église catholique romaine, pour les sévices qu’ils déclarent avoir subis aux mains des missionnaires et dans les pensionnats (residential schools) que les Églises géraient à la demande du gouvernement. On est donc passé à l’étape la plus revendicative de la politique de réconciliation car les Autochtones exigent des réparations financières, et se moquent des actes de contrition. Les Églises sont accusées d’ethnocide, « d’abus culturels », très souvent associés à ceux d’abus sexuels. Dans le cas de Kateri, des contre-interprétations surgissent et je vais soulever quelques uns des points qui, selon moi, prêtent le flanc à l’accusation « d’abus culturels » : la modification du comportement, le célibat, tout le rapport au corps, le sens du péché et la représentation iconographique. 

La vertu de Kateri qui est plus que tout autre mise en valeur, dans les Relations ou dans la littérature populaire, c'est son refus du mariage. Dans tous les récits, elle est amenée à refuser plusieurs fois le mariage. Le livre de Lavergne lui invente plusieurs amoureux, dont un calqué sur Cyrano, mais très beau, qui vient mourir dans ses bras à la mission après lui avoir apporté le scalp d'un autre amoureux qu'elle avait éconduit. La tentation se répète sur des années, souligne le père Cholenec, et est toujours repoussée de la même manière. Par là elle se consacre à Jésus. Le père écrira : 

la marque la plus authentique de son ardente charité pour Dieu, c’est quand poussée par un ardent désir de lui plaire, elle lui consacra sa virginité et qu’elle renonça au mariage pour n’avoir d’autre époux que lui, chose inouïe parmi les sauvages jusqu’alors et d’autant plus admirable […]. […]et ce divin Maître qui la conduisait intérieurement lui ayant d’abord inspiré cette sainte haine de nous-mêmes si recommandé par Jésus-Christ[…] elle a traité son corps au Sault avec tant de rigueur […] (Positio, section V, page 45-46) 

Dans son livre La tentation de l’épopée, Marie-Christine Pioffet écrit que les jésuites faisaient du célibat une condition préalable à la carrière héroïque. « Les âmes vertueuses citées en exemple » (celles des martyres jésuites ou ici de Kateri) « se font gloire de mener une vie chaste ». (Pioffet 233) Or, ce refus de la sexualité et de la fécondité n’est pas connu des tribus indigènes et la hisser dans cette voie peut être interprété comme un détournement de sa condition naturelle. 

Une autre de ses caractéristiques consistait à avoir intériorisé la vision catholique du péché, et à s’efforcer de n’en commettre aucun. Le biographe jésuite s’exclame : 

ce qui est admirable en ce point est qu’ayant été exempte de grands péchés, elle ait été une aussi grande pénitente. […] la haine du péché dans lequel elle n’était pas tombée, ou peut-être dans lequel elle craignait de tomber, a été la cause de tous ses excès, et elle a tant importuné notre Seigneur de la retirer de ce monde corrompu qu’elle est décédée dans la fleur de son âge. (Positio, 1ère partie, III, page 30) 

Or, si les Indigènes reconnaissent l’existence du mal et ont mis au point divers procédés pour le tenir éloigné, ils n’ont pas, dans leur tradition, le sens de la faute originelle ou commise contre Dieu. 

Également, contrairement à sa tradition, « elle n’était point attachée à ses visions ni aux songes […], elle n’eut jamais l’esprit de cruauté qui est dans les sauvagesses, elle ne pouvait voir faire le mal à personne non pas même aux esclaves ». L’importance des visions, capitale pour les Indigènes encore de nos jours, était niée par les missionnaires qui y voyaient l’œuvre du diable, du Manitou. 

Les souffrances que Kateri s’imposait à l’imitation de Jésus participaient de pratiques courantes chez les religieux, mais elle les poussait à leur extrême. Puisqu’elle ne savait pas lire, on peut se demander comment elle avait pris connaissance de cet idéal, à l’opposé de sa culture naturelle. Était-ce par le père Lamberville, qui vint dans son village et la prépara au baptême ? Celui-ci rapporte qu’il lui « donna des règlements particuliers et régla les prières qu’elle devait faire, les pratiques des vertus qu’elle devait embrasser. » (Positio, 1ère partie, VIII, page 72) Son confesseur affirme qu’il lui interdisait ses macérations, mais dans les propos des biographes, on perçoit clairement une profonde admiration pour un être qui se conforme au modèle le plus strict d’imitation de la souffrance divine : « Dans cet esprit de perfection qui transforme les hommes en anges, elle considéra son corps non seulement comme une chose aussi méprisable que la boue, mais encore comme son ennemi. » (Chauchetière, Positio, 1ère partie, section VIII, « Informatio Patroni », page 89) Lorsqu’elle refuse de repartir à la chasse avec sa famille, elle justifie son acte en expliquant que la chasse nourrit le corps mais non l’âme : « l’âme trouve ses délices auprès de Jésus-Christ. Eh bien ! j’abandonne volontiers ce misérable corps à la faim et à la souffrance, pourvu que mon âme ait sa nourriture ordinaire. » Le père poursuit : « Elle fit dans la communion une donation perpétuelle de son âme à Jésus dans l’eucharistie et de son corps à Jésus crucifié. » (Positio, section III, pages 27-28) 

Une souffrance en particulier prête à double interprétation. Son amie Anastasie racontera qu’elles faisaient des concours d’endurance en se coinçant des charbons ardents entre le gros orteil et le second, zone excessivement sensible. Kateri gagnait toujours car elle était capable d’endurer la douleur avec sérénité pendant des heures, et ne présentait aucune cicatrice par la suite, alors que son amie entrait en pâmoison (Positio, Ière Partie, section V, page 52). Son biographe comprendra que lorsqu’elle se brûlait les pieds et les jambes, elle imitait les supplices que les Iroquois infligeaient à leurs esclaves et que ce faisant, elle devenait l'esclave du Seigneur. Certains Indigènes remettent en question la deuxième partie de cette explication. Ils affirment que cette automutilation était totalement indigène de nature (torture ou signe de deuil, de même que l’acte de se lacérer les jambes) et non mystico-catholique, et par conséquent que Kateri menait une vie normale d’Indienne, et que tout le reste n’est que fabrication. 

Il en va de même pour l’acte de se couper les cheveux que Kateri exécuta en arrivant à la mission. Ses hagiographes rapportèrent qu’elle affirma l’avoir fait « à l’imitation de Marie » et l’on sait que les religieuses se les coupent de manière sommaire, ainsi que les mystiques, telle Catherine de Sienne et ses imitatrices. Or, chez certaines tribus cela exprime le deuil, et son acte se voit interprété maintenant comme la marque de sa douleur lorsqu’elle dut abandonner les siens, sa fuite loin de son village n’étant plus perçue comme volontaire mais comme un enlèvement. 

Cela nous amène à examiner sous un autre angle la référence à ses tresses qui seront ce que la postérité retiendra de Kateri iconographiquement. Nous venons de le voir, elle avait coupé ses nattes en arrivant au Sault. Sur le portrait le plus ancien que nous ayions, par le père Chauchetière en 1690, elle n’a que quelques longues mèches bouclées qui descendent jusqu’au cou. Or, comme je l’ai signalé en introduction, sa statue à Kahnawake et le bas relief du portail de St-Patrick’s la montrent avec de très longues nattes. Ces tresses iconographiques l’indigénisent tout en démontrant l’inclusion de la mosaïque humaine dans l’Église. Par-delà cette interprétation, il est ironique de voir que les non-Indigènes lui ont remis ces nattes, qu’elle refusait elle-même pour s’identifier au modèle marial importé par les missionnaires, et par conséquent ils la cantonnent dans cette identité de sauvagesse qu’elle désirait fuir, complexe typique des colonisés, diront les Indigènes aujourd’hui. Est-ce pour contrer cela que l’iconographie récente, sur les sites internes gérés, de toute évidence, par des Autochtones, lui redonne aussi des nattes, symbole à leurs yeux de sa véritable identité ? 

Dernier point que je mentionnerai, sa métamorphose physique après qu’elle eut rendu l’âme. Le père Cholenec décrit son visage comme étant miraculeusement purifié de toutes les cicatrices de variole. Le critique Leslie Fiedler dans son analyse du mythe du Peau Rouge [12], lui reprochera d'avoir écrit qu'elle était devenue blanche, la mort en chrétienne blanchissant la brune Indienne. Que dit le père Cholenec ? Textuellement ce que relate Fiedler : le biographe précise en effet que son visage était défiguré et : 

ce visage si défait et si fort basané, changea tout d’un coup, environ un quart d’heure après sa mort, et il devint en un moment si beau et si blanc que m’en étant aperçu aussitôt (car j’étais en prière auprès d’elle), je fis un grand cri […] et je fis appeler le père […] Il y accourut et avec lui tous les sauvages au bruit de ce prodige que la première pensée qui me vint alors, fut que Catherine pouvait bien être entrée en ce moment dans le ciel et qu’elle faisait par avance rejaillir sur son corps virginal un petit rayon de la gloire dont son âme venait de prendre possession dans la gloire. (Positio, 1ère partie, section XIV, pages 84-88.) 

Je me demande toutefois s’il faut lire ceci « littéralement » et y voir la marque d’un profond racisme, ou plutôt interpréter cela dans un contexte chrétien et y voir le scintillement de la gloire de Dieu, comme pour Padre Pio dont le corps fut lui aussi miraculeusement libéré de ses stigmates à sa mort. [13] Il ne faut certainement pas y lire stricto sensu que la race blanche est l’idéal divin, puisque, au contraire, depuis Bartoléméo de Las Casas, les missionnaires catholiques insistaient sur la nature humaine des Indiens à égalité avec celle des Européens. À ma connaissance, il n’y a pas de textes catholiques insinuant que la foi « blanchit » les indigènes de toutes couleurs, alors que ceci est clairement stipulé dans d’autres religions, notamment dans le mormonisme. [14] Il est évident toutefois, que de tels passages prêtent à confusion et offrent du grain à moudre aux contestataires qui ont beau jeu de dénoncer la récupération par l’Église d’une des leurs, « la sainte des Blancs », symbole du colonialisme et de la mort de l’Indigène.

 

5. La dévotion actuelle,
une inculturation réussie ?

 

Les critiques que je viens de rapporter ne doivent pas faire oublier que la quasi-totalité des Indigènes catholiques vénèrent Kateri, dans un bel exemple d’inculturation. Ce terme assez récent indique une nouvelle manière d'envisager l'évangélisation des peuples indigènes de par le monde, non pas tant une nouvelle « méthode d’évangélisation » qu’une « nouvelle vision de la mission de l’Église. » (Peelman 16). Le missionnaire ne doit plus leur imposer le modèle européen ou euro-américain, il doit leur démontrer que le christianisme est déjà dans leur culture et qu'il n'est venu que pour les aider à s’en rendre compte, dans une sorte de rapport maïeutique. « Prenant conscience que la ‘semence de la parole’ est déjà présente dans les autres religions et cultures, nous avons pour tâche d’entrer en dialogue avec elles pour y discerner les valeurs qui font écho à celle de l’Évangile. » (Lapointe 1) L’ouvrage du spécialiste Achiel Peelman, O.M.I., Le Christ est amérindien,[15] analyse cette approche et son titre, parfaite définition de l’inculturation, reprend les propres paroles du pape lors de sa visite au sanctuaire des martyrs canadiens à Midland en Huronie en 1984 : « Ainsi la foi unique s’exprime de diverses manières[…].[…]non seulement le christianisme est pertinent pour les peuples indiens, mais le Christ, dans les membres de son Corps, est lui-même indien. » (ma traduction de la citation in Peelman 93) 

Lors de sa visite suivante au Canada, le Saint Père arbora pour la messe à Burns en zone sub-arctique, le 20 septembre 1987, des habits sacerdotaux qui ressemblaient à une tenue indienne, avec des franges en cuir décoré. 

Si l’on est convaincu de l’universalisme du christianisme, l’inculturation permet de jeter des ponts avec les cultures indigènes que l’on ne va totalement tenter de transformer, mais les Indigènes traditionalistes y voient une forme d’hypocrisie : le terme permet en effet de se démarquer de l'évangélisation colonialiste des missions du passé en se présentant comme ouvert au dialogue et aux échanges spirituels, tout en continuant à vouloir imposer un certain modèle religieux exogène, et c’est ce qui explique leur rejet de la « sainte des Blancs ». 

Cette nouvelle stratégie est capitale pour que l’Église ne perde pas pied parmi les Autochtones (c’est-à-dire les Indiens et les Inuit, puisque la quasi-majorité des Métis, peuple à part, est catholique). Selon toutes les études, ils demeurent en effet très nombreux à conserver leur spiritualité traditionnelle. Même lorsqu’ils sont catholiques, ce qui correspond à environ 50 à 60% d’entre eux au Canada, ils ont tendance à continuer à pratiquer conjointement leurs rituels ancestraux, parfois en effectuant de savants syncrétismes avec le christianisme, et ils revendiquent de plus en plus la liberté d’introduire leurs pratiques dans celle de l’Église. (Voir Peelman, Rostkowski, Vecsey) 

Comment la figure de Kateri a-t-elle été utilisée pour servir cette stratégie ? Dès le départ, les pères ont insisté sur son identité d’Iroquoise, en l’appelant pour la postérité « le Lys des Agniers » ou maintenant « le Lys des Mohawks ». Or, ceci n'est qu'à moitié juste, d'autant que par ses mœurs douces, paisibles et chrétiennes dès la plus jeune enfance, elle tenait davantage de sa mère, qui appartenait aux Algonquins, lesquels jouissaient d'une excellente réputation puisqu’ils étaient alliés des Français et les premiers convertis. Les Iroquois, en revanche, étaient réputés (même chez les Anglais, leurs alliés) pour leur férocité et leurs tortures particulièrement raffinées. En insistant sur son origine iroquoise, on souligne les mérites de Kateri, la cruauté de l'ostracisme dont elle était victime, et par là même l'exemplarité de sa mission. Le Lys-des-Agniers, est bien un lys catholique qui a jailli presque tout seul au sein des sauvages, puisque déjà enfant, sans grande éducation, elle présentait presque toutes les vertus chrétienne. La biographie romancée d’Evelyn M. Brown (1959) se conclut fort à propos par ces lignes impossibles à publier de nos jours : « La plus belle fleur qui se soit jamais épanouie au milieu des Peaux-Rouges. » (Brown 222) De manière innée, elle avait fait le choix de Jésus. Qu'elle ait surgi de la tribu redoutable des Iroquois n'en était que plus providentiel. Il est d'ailleurs spécifié que de nombreux Iroquois demandèrent le baptême après l'avoir vue à la fin de sa vie. 

Au vingtième siècle, ce fut encore elle que l’on choisit pour patronner l'évangélisation dans le sens de l'inculturation. En 1939 se tint à Fargo, dans le Nord-Dakota, la Tekakwitha Conference. L'opération eut tant de succès que ce congrès, censé être ponctuel, s'institutionnalisa aux États-Unis (dont le siège est maintenant à Great Falls dans le Montana). Les Autochtones font remarquer, à juste titre, que la Conférence ne faisait pas participer ceux pour qui elle avait été créée, et ce n’est qu’en 1973 qu’un groupe de femmes indigènes s’imposa, et qu’en 1977 que la Conférence fut ouverte totalement aux Indigènes. Chaque année, environ 1000 fidèles se réunissent pour dialoguer au cours d'un festival panindien aux rituels syncrétiques, le clergé y empruntant de nombreux accents à la tradition indigène (voir descriptif dans Rigal-Cellard 2006) Un des objectifs est d’encourager les tribus à raconter leurs propres histoires. La canonisation de Kateri en est un autre. En revanche, le mouvement lutte contre la canonisation du père Junipero Serra, fondateur des missions californiennes de sinistre réputation. (Hirschfelder 294-95) 

La Conférence a consolidé le modèle que Kateri représentait et la dévotion que lui vouent les autochtones s'est considérablement amplifiée ces dernières années dans l’élan dont nous parlions plus haut pour sa canonisation. Marie Thérèse Archambault, une Lakota Hunkpapa, responsable de la Conférence aux États-Unis, explique que les indigènes catholiques s'identifient à elle en tant que Mohawk et sainte. L'originalité de leur vision est qu'ils vont quasiment ignorer les vertus tant louées par les jésuites et la littérature populaire catholique. Pour eux, son aura (au sens propre du terme) provient de l'héroïcité non pas de sa virginité (concept aussi peu tenable de nos jours chez les Indiens qu'autrefois, sauf chez celles qui rentrent dans les ordres monastiques) mais de sa survie en milieu hostile et de sa force spirituelle personnelle : « Sa vie attire les catholiques indigènes contemporains en raison de ses éléments de survie héroïque dans des situations de souffrance humaine, et de l’exemple qu’elle offre de transformation spirituelle et de pouvoir spirituel personnel. » (Archambault 624. Ma traduction) On voit dans sa vie le parallèle avec l'oppression et la défaite des tribus. On admire aussi ses qualités féminines qui permettent de faire face à la hiérarchie masculine patriarcale et paternaliste de l'Église catholique, fonction qu'occupent chez nous la Vierge et les saintes. Ron Boyer, diacre permanent ojibway de la paroisse de Kahnawake déclarait quant à lui : « Je crois que Kateri a été choisie par Dieu, notre Créateur, pour être un modèle pour les Indigènes. Elle les inspire dans leur lutte pour être reconnus. Elle est une présence et une inspiration dans le processus de guérison de nos cultures. Elle nous permet d’affirmer notre identité indigène. » (Catholic News Service, Pride… Ma traduction) 

Vénérer Kateri permet aux autochtones d'accepter leur histoire, et de continuer à lutter pour l'intégration de leurs traditions spirituelles indigènes dans les pratiques de l'Église catholique, pour une convergence fructueuse des deux spiritualités, définition parfaite de l'inculturation, donnée ici par un Ojibway et une descendante des féroces Sioux. 

Cette nouvelle forme de spiritualité est clairement exprimée dans l’émouvante homélie du frère Edmund Savilla, un Isleta-Quechan-Oneida, intitulée « The Prophetic Spirit of Kateri Tekawitha Within Our Indian Churches. » Il y explique comment Kateri était une femme d’espoir, dont la beauté s’exprimait par le sens qu’elle accordait à la vie, sens produit par son voyage intérieur qui la guidait sur les chemins de la vision de ses ancêtres. Lorsqu’elle dut prendre une décision sur un mariage arrangé, elle suggéra une autre option grâce à sa créativité et son intuition. Cela n’avait rien à voir avec son vœu de virginité plus tard. Savilla brosse ensuite un historique des missions et affirme que l’itinéraire de Kateri illustre leur gloire autant que leur tragédie pour les Indigènes. Toutefois, la nouvelle évangélisation permet aux fidèles de ne plus avoir à rejeter leur expérience passée afin de vivre en chrétiens : 

« Grâce au renouveau du Rite de l’Initiation chrétienne des adultes, nous avons la possibilité de nourrir (enflesh) l’Évangile de nos traditions locales ». Sans cesser d’être chrétiens, nous pouvons continuer à vivre selon nos propres coutumes et notre indianité. Il décrit ensuite ce qu’être Indien signifie : faire face non plus à la variole mais à l’alcoolisme, à la misère, au divorce, au suicide culturel. Il conclut en ces termes : Kateri a dû quitter sa famille et rejoindre la mission pour échapper au martyre. Nous l’accueillons à nouveau parmi nous, dans sa famille, mais c’est nous maintenant qui vivons son martyre dans nos communautés. Son parcours est une invitation à la suivre sur le long chemin de la vie, afin d’affirmer le sacré et de lutter contre le mal. (Savilla, 1-5) 

 

Conclusion

 

La brève vie de Kateri a permis au clergé catholique de rallier une majorité d’autochtones en insistant sur son rôle unificateur panindien, et de parfaitement réussir son évolution dans ces temps de post-colonialisme où l'on conteste les institutions apportées par les Blancs. Grâce à la Conférence Tekakwitha, les Indigènes catholiques restent à l'intérieur de l'Église tout en demandant qu'elle modifie ses structures et les écoute davantage. Dans la mesure où ils manifestent un extraordinaire esprit de croisade avec davantage d'ardeur même qu'auparavant, les médias modernes aidant, autour de la cause de Kateri, on est en droit de penser que le catholicisme va certes évoluer dans ces terres indiennes mais ne pas disparaître de si tôt. 

Ainsi, extrême la vie de Kateri le fut clairement : dans la simplicité de son obéissance aux injonctions du christianisme, aux antipodes de la tradition et de la spiritualité de sa famille (comme cela l’avait été pour sa mère) ; extrêmes les accusations, découlant de cela, d’avoir opté pour le camp de l’ennemi ; extrême dans son engagement physique à l’imitation des souffrances de Jésus jusqu’à la mort ; extrême par l’unicité de son itinéraire dans la Jérusalem des Terres Froides, pour reprendre l’expression de sa contemporaine Marie de l’Incarnation ; extrême l’insigne honneur d’être la première Indigène d’Amérique du Nord à devenir Bienheureuse, en même temps que cette dernière justement ; extrême, enfin, un destin qui, d’une enfant si modeste, a fait un modèle pour des milliers de fidèles qui attendent que l’institution qui l’a portée au pinacle leur fasse la place qu’ils méritent depuis si longtemps.

Bibliographie
 

1. Vies de Kateri
(liste non exhaustive)

 

Biographies originales :

 

CHAUCHETIÈRE, Claude. Vie de la Bienheureuse Catherine Tegakouïta dite à présent la saincte Iroquoise (1696). Publié en 1887 aux presses Cramoisy de John Gilmary Shea, Manhattan. 

CHOLENEC, Le père Pierre. La vie de Catherine Tegakouïta Première Vierge Iroquoise. Manuscrit conservé par les Hospitalières de Saint Augustin à Québec. Lettre publiée dans Lettres édifiantes. Paris, 1717. 

REMY, Pierre, pss. Certificat des miracles faits en sa paroisse de Lachine par l’intercession de la B. Catherine Tegakouita, 1696. 

THWAITES, R.G. The Jesuit Relations and Allied Documents. Travels and Explorations of the Jesuit Missionaries in New France (1610-1791) (73 volumes) Cleveland : The Burrows Bros Co, 1896-1901. Réimprimé en fac-similé en 36 volumes. New York : Pageant Books, 1959. 

VISSIERE, Isabelle et Jean Louis, eds. Peaux-Rouges et Robes noires: Lettres édifiantes et curieuses des Jésuites français en Amérique au XVIIIe siècle. Paris: La Différence, 1993.

 

Vies romancées :

 

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BUEHRLE, C. Kateri of the Mohawks. Milwaukee : The Bruce Company Editor, 1954. 

BURTIN R.P. Bienheureuse Kateri Tekakwitha. Saint-Jovite : Éditions Magnificat, 1980. (édition de 1894, revue et augmentée) 

LAVERGNE Juliette. La vie gracieuse de Catherine Tekakwitha. Montréal : Editions A.C.F, 1934. 

LECOMPTE, Édouard, S.J.. Catherine Tekakwitha. Montréal : le Messager, 1930. 

LEGAULT, Emile, S.J..La Bienheureuse Kateri Tekakwitha, celle qui s’avance… 1656-17 avril 1680. Montréal (5055, rue St-Dominique) : Les Éditions Jésus-Marie et Notre Temps. (sans date) 

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WEISSER, F.X. Kateri Tekakwitha. (3e édition) Caughnawaga : Kateri Center, 1977.

 

2. POSITIO.

 

Édition en latin, italien et textes des jésuites en français :

Positio super Introductione Causae et Positio super Virtutibus.

Sacra Rituum Congregatio. Documenta E.M.O. AC Rev. Mo Domino. Card. Carolo Salotti, S.R.C. Praefecto Causae Relatore. Marianopolitana seu Albanen in America. Beatificationis et canonizationis servae dei Catharinae Tekakwitha, Virginis indianae. Romae : (Typis Polyglottis Vaticanis, 1938). Universitatis Gregorianae, 1940.

Édition abrégée en anglais :

The Positio of the Historical Section of the Sacred Congregation of Rites on the Introduction of the Cause for Beatification and Canonization and on the Virtues of the Servant of God, Katharine Tekakwitha, the Lily of the Mohawks. Being the Original Document First Published at the Vatican Polyglot Press Now Done Into English and Presented for the Edification of the Faithful. New York : Fordham University Press, 1940.

 

3. Études et références diverses

 

ARCHAMBAULT, Marie Thérèse. « Tekakwitha, Kateri. » in HOXIE Frederick E. ed. Encyclopedia of North American Indians. Boston : Houghton Mifflin, 1996. 623-625.

-----& Christopher Vecsey, Mark G. Thiel (ed.) The Crossing of Two Roads: Being Catholic and Native in the United States. Orbis Book (Maryknoll, NY 10545-0308), 2003. 

AXTELL, James. An Invasion within: the Context of Culture in Colonial North America. New York: Oxford University Press, 1985. 

BEAULIEU, Alain. « Réduire et Instruire : deux aspects de la politique missionnaire des jésuites face aux Amérindiens nomades (1632-1642) » Recherches amérindiennes du Québec. XVII :1-2 (1987)139-154. 

BOGLIONI, Pierre et Benoît LACROIX. Les pèlerinages au Québec. Québec: Presses de l'Université Laval, 1981. (7e colloque sur les religions populaires) 

BOUFLET, Joachim. Padre Pio : des foudres du Saint-Office à la splendeur de la vérité. Paris : Presses de la Renaissance, 2002.

-------Faussaires de Dieu. Paris : Presses de la Renaissance, 2000. 

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Bulletin trimestriel Kateri. Publié par le Centre Kateri de Kahnawake. 

Numéro spécial JMJ 2002, La Croix ; juillet 2002. « En route pour Toronto. » Nombreux articles sur le catholicisme canadien et des deux Amériques. 

Sites internet 

www.kateritekakwitha.org.
www.oblats.qc.ca.htlm
www.cin.org/kat10.htlm
 

Adresses de la Kateri Tekakwitha Conference :

P.O. Box 6768
Great Falls, MT 59406-6768
(Montana, USA) 


[1]    Les Mohawk utilisent comme arme contre la domination québécoise l'anglais que leur ont enseigné les missionnaires protestants qui remplacèrent les catholiques, ainsi que le drapeau américain planté devant de nombreuses maisons. Les événements d’Oka, ou Kanesatake en iroquois, banlieue nord-ouest de Montréal, débutèrent avec le projet d’agrandissement d’un terrain de golf, ce qui impliquait mordre sur un petit bois adjacent à un cimetière mohawk (cimetière chrétien et traditionnel toujours utilisé). Les Mohawk refusèrent. Les autorités d’Oka affirmaient qu’il s’agissait d’un terrain d’ancienne seigneurie prêté aux Autochtones et non légué de toute éternité. La zone s’enflamma, des barrages routiers furent édifiés, la Sécurité de Québec intervint manu militari, les barricades se renforcèrent, les Mohawk de la rive sud du Saint-Laurent bloquèrent le gigantesque Pont Mercier,

[2]    Je remercie chaleureusement le père Paolo Molinari, S.J., postulateur général de la cause de Kateri à la Congrégation pour les Causes des Saints, pour son accueil à Rome en avril 2002 et pour avoir mis à ma disposition à la Curie Généralice de la Société de Jésus la Positio et son immense érudition. Je dois au C.E.C. d’avoir financé ma propre « mission » au Vatican. Je remercie également mes étudiants Sébastien Ratinaud et Cécile Feilles d’avoir fait à leur tour le pèlerinage de Kahnawake pour ramener des documents et rencontrer les paroissiens.

[3]    L’émotion des Canadiens, autochtones ou non, qui ont entendu différentes versions de cette étude, ou avec qui j’ai correspondu, m’a confirmée dans ma voie. Qu’on manifeste à Kateri un profond intérêt en dehors de leur pays apporte à leurs yeux la preuve d’un début de véritable reconnaissance internationale, et j’ai rarement reçu autant de marques de gratitude pour une recherche universitaire. J’ai présenté sa vie en mai 2002 à Langres, au Congrès « Nouvelle-France-Autochtones, XVIIe-XVIIIe siècles », ainsi qu’à Middelburg (Zélande) au congrès NASA/Canadian Studies sur les rencontres entre les Européens et les Indigènes. Des Micmac, des Iroquois, une Choctaw et une Inuk étaient présents.

[4]    Mère Elizabeth Ann Seton (1775-1821), née dans le futur État de New York, fonda les Sœurs de la Charité et fut canonisée en 1975. Mère Frances Xavier Cabrini (1850-1917), née en Italie, fonda les Sœurs missionnaires du Sacré Cœur de Jésus, et fut canonisée en 1946. Les trois autres saints de ce pays sont l’évêque John Nepomucene Neuman (1811-1860), canonisé en 1977 ; Sœur Rose-Philippine Duchesne (1769-1852), une Française qui fonda la première école gratuite à l’Ouest du Mississippi, et fut canonisée en 1988 ; Katharine Drexel(1858-1955), qui a fondé les Sœurs du Saint-Sacrement consacrées à l’aide aux Noirs et aux Indiens nécessiteux, fut béatifiée en 1988 puis canonisée en 1999.

            Kateri et Isaac Jogues sont comptés aussi bien aux États-Unis qu’au Canada donc. Le Canada compte très peu de saints également : Sainte Marguerite Bourgeoys (1620-1700), saints Jean de Brébœuf et Isaac Jogues et leurs compagnons, et Marie Marguerite Dufrost de Lajemmerais d’Youville (1701-1771).

[5]    Expression utilisée par le Père Chauchetière dans sa lettre au père Jacques Jouheneau, de Bordeaux, 20 septembre 1694. (in Thwaites, volume 64, 154)

[6]    Nom français des Mohawk qui sont une des tribus de la Confédération iroquoise, ennemie héréditaire des alliés des Français, les tribus algonquines. Le terme algonquin désigne une grande famille culturelle et linguistique qui regroupe au Canada un grand nombre de tribus des Plaines, des Grands Lacs et de l’Est. Les Huron, ou Wendat, vieux alliés des Français et de certains Algonquins, appartiennent cependant au groupe linguistique iroquois, ce qui ne les sauva pas de la fureur destructrice de leurs cousins iroquois.

[7]    Lorsque j’ai parlé de Kateri avec des Micmac, ceux-ci ont reproché aux jésuites cette longue épreuve théorique qu’ils infligeaient aux Indiens, et pour laquelle ils demeurent manifestement très célèbres chez eux, sous prétexte qu’elle trahit le manque de confiance qu’ils éprouvaient devant les Sauvages. Et ils ont cité, comme contre-exemple, le célèbre Père Jesse Fléché, le premier évangélisateur du Canada qui rencontra tout d’abord les Micmac et baptisa quasiment instantanément ses nouvelles ouailles : moins d’un mois après son arrivée à Port-Royal, en 1610, il baptisa le grand chef Membertou et une vingtaine de ses proches. Toujours sans connaître la langue et sans interprète, il en baptisa plus d’une centaine l’année suivante. Le premier traité de la tribu avec des Européens fut avec le Saint-Siège. Il fut représenté par un célèbre wampum (ceinture décorée) représentant un prêtre en « robe noire », une croix et un Micmac tenant un sachet à amulettes, symbole de l’incorporation de la spiritualité des Micmac dans le catholicisme.

            Les Micmac catholiques aujourd’hui en tirent étrangement beaucoup de fierté car cela signifie à leurs yeux que le Père Fléché reconnaissait la maturité de leurs ancêtres et leur capacité à égaler les Français dans la pratique de la foi. Cette réaction de leur part est en contradiction totale avec celle, non seulement des jésuites qui évangélisèrent ensuite la Nouvelle-France, mais de la hiérarchie de Fléché qui le blâma pour sa précipitation. Faut-il vraiment voir dans ces baptêmes à la sauvette des cas précoces d’inculturation, comme semblent le croire les descendants de Membertou ? La fierté qu’éprouvent ces derniers à être le premier peuple autochtone du Canada à avoir accepté le catholicisme est également à l’opposé du militantisme anti-évangélisation d’un certain nombre d’Autochtones, les traditionalistes, dont nous reparlerons.

[8]    Ils furent plusieurs à se convertir lorsque les jésuites subissaient les souffrances les plus horribles sans broncher. Parfois certaines victimes au bord de la mort étaient alors requinquées et traitées en amies. Devant le miracle de ces changements d’humeur, les jésuites entreprirent alors de plus vastes campagnes d’évangélisation chez les Iroquois.

[9]    Sauf références spécifiques, les citations qui suivent proviennent d’une lettre que m’a adressée Père Molinari, SJ, « L’histoire particulière de la Cause de Béatification et Canonisation de Kateri Tekakwitha ».

[10]   Notre traduction. « There are two others who though Frenchmen are still for us as if they were our own, because they taught our ancestors the Sign of the Cross and the way of salvation, and were therefore put to death by the wicked. » Letter of petition of the Indian Mission of the Oblates of Mary Immaculate, at Caughnawaga, where the servant of God died and was buried. Positio, version anglaise, Doc. XXI, 448.

[11]   Ils ont exprimé ces sentiments dans des articles, des livres, sur Internet, ou lors d’interviews.

[12]   Il voit aussi dans le Lys des Agniers la version canadienne de Pocahontas, la belle princesse indienne pure et aimante pour laquelle le Blanc fuit la civilisation et la castratrice femme blanche. Ainsi, Leonard Cohen consacre à Kateri son délire méditatif dans Beautiful Losers. Kateri a sans doute aussi inspiré la belle légende L'Iroquoise, dans laquelle la belle et pure Indienne christianisée périt brûlée vive, martyre de son amour et de sa foi, légende publiée pour la première fois en 1827 et qui semble avoir beaucoup marqué l'imaginaire littéraire québécois.

[13]   L’auteur de la biographie de Padre Pio sortie pour sa canonisation, Joachim Bouflet écrit : « La signification du phénomène est […] tout à fait exceptionnelle : il marque l’achèvement de la christamorphose de Padre Pio dans le Christ glorifié, la victoire de la Résurrection sur la mort. Il indique, sur le mode prophétique, la participation du corps à la transfiguration par la grâce divine de la personne humaine ; il est gage de la vie éternelle dans la Gloire. » (Bouflet 2002 :431)

[14]   Il est relaté dans le Livre de Mormon comment grâce à leur origine hébraïque (les descendants d’une tribu perdue, qui avait fui une attaque babylonienne et s’était installée en Amérique), les Indiens recevaient un traitement de faveur de la part des Mormons. Ceux-ci, allant plus loin que les autres missionnaires, proposaient de littéralement blanchir ces impies en leur prodiguant le message de Jésus. Ainsi il est écrit dans II Nephi 30:4-6:

            "Lorsque le livre sera paru[…]Le reste de notre postérité nous connaîtra […] Et l'Evangile de Jésus-Christ sera déclaré parmi eux ; c'est pourquoi, ils connaîtront de nouveau leurs pères[…]ils se réjouiront […] et les écailles tomberont de leurs yeux ; et il ne passera pas beaucoup de générations qu'ils ne deviennent un peuple blanc et agréable." Une révélation non publiée de Smith en 1831 conseille à ses missionnaires (déjà mariés par ailleurs) d'épouser en plus des femmes lamanites et néphites (indiennes) "afin que leur postérité puisse devenir blanche, agréable et juste car même maintenant leurs femmes sont plus vertueuses que celles des Gentils" (les non-Mormons) (Unpublished Rev. 58, in Mayer 11)

[15]   Le titre du présent article est, bien entendu, un clin d’œil au titre de Achiel Peelman.


Retour au texte de l'auteure: Bernadette Rigal-Cellard, Bordeaux 3. Dernière mise à jour de cette page le samedi 5 janvier 2008 14:05
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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