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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Ivo RENS, “Pourquoi la décroissance ? (2009)
Table des matières


Une édition électronique réalisée à partir du texte de M. Ivo RENS, “Pourquoi la décroissance ?” Un article publié dans IMPULSION, Junior Chamber International JCI, Genève, printemps 2009. [Autorisation formelle accordée par l'auteur le 5 janvier 2010 de diffuser cet article dans Les Classiques des sciences sociales.]

Ivo RENS (2009)

Professeur honoraire de l’Université de Genève.

Pourquoi la décroissance ?

Un article publié dans IMPULSION, Junior Chamber International JCI, Genève, printemps 2009.


Point de salut hors de la croissance ! Tel est le message que nous adressent pratiquement la quasi-totalité des économistes et des politiques, de droite comme de gauche, de tous les pays. Car, de nos jours, la notion de croissance est fortement corrélée à celle de progrès qui, depuis deux siècles, a complètement envahi l’espace idéologique, d’abord en Occident, puis à l’échelle du Globe.

Pour ce qui est de la population mondiale, la croissance démographique, depuis un siècle en tout cas, confine à l’explosion. Voici deux mille ans, le niveau de la population humaine se situait, selon les estimations,  entre 170 et 400 millions d’habitants, celui de l’an mil entre 254 et 450 millions, celui de 1800 entre 813 millions et 1,125 milliard, celui de 1900 entre 1,550 à 1,762 milliard.  En l’an 2000, il s’élevait à 6,085 milliards d’individus. Aujourd’hui nous sommes près de 6, 800 milliards.

Cette croissance explosive se retrouve dans plusieurs domaines dont celui de la puissance destructive des armements, mais aussi dans celui, moins sinistre mais néanmoins lié, de la productivité agricole qui a rendu possible l’explosion démographique. L’augmentation gigantesque de la productivité agricole, intervenue pour l’essentiel depuis la seconde Guerre mondiale, s'explique par la motorisation toujours plus poussée de l'agriculture, inspirée des engins militaires, ainsi que par le recours aux insecticides, souvent issus des gaz de combat, et aux engrais chimiques, issus des surplus de guerre en composants d’explosifs. L’industrie agro-alimentaire est ainsi toujours plus dépendante des ressources minières, et particulièrement du pétrole, dont le stock limité est pourtant promis à une prochaine déplétion.

Autrement dit, en moins d’un siècle, l’agriculture, qui dépendait depuis son apparition au néolithique, voici quelque dix mille ans, du flux constant d’énergie solaire captée par la photosynthèse chlorophyllienne, est devenue captive du stock d’une énergie rare dont l’espérance de vie ne se compte pas en millénaires, ni même en siècles, mais en années. Qui plus est, en ayant troqué l’énergie solaire, certes diffuse mais durable, contre l’énergie fossile concentrée mais sans avenir, l’agriculture a certes vu croître spectaculairement sa productivité, mais au prix d’une baisse non moins spectaculaire de son rendement thermodynamique, ce qui “signifie une réduction proportionnellement accrue de la quantité de vie future.” (Nicholas Georgescu-Roegen, La décroissance, 3ème édition, Sang de la Terre/Ellébore, Paris, 2006, p. 138.

Le plus étonnant est que ces constatations quant à l’évolution de notre espèce soient restées presque sans écho dans la profession des économistes, prisonnière d’un paradigme néoclassique archaïque, et plus généralement dans la classe politique, piégée par la compartimentalisation académique du savoir et par l’impératif démocratique des lendemains qui chantent. À cet égard, la crise économique, déclenchée par l’insatiable rapacité des milieux financiers, ne peut qu’aggraver la situation en raison des espoirs fallacieux suscités par la brutale chute des cours du pétrole qu’elle a provoquée.

Face à cette carence, des militants écologistes ont entrepris de préconiser l’austérité volontaire et la décroissance. L’initiative est sympathique et infiniment respectable, comme l’est le choix de la vie contemplative. A l’instar de cette dernière, elle revêt valeur de témoignage, ce que je ne tiens nullement pour négligeable; mais je conteste qu’elle soit apte à infléchir la dérive consumériste de nos sociétés  industrielles, devenues dépendantes d’une énergie bon marché, et même à les détourner de leur foi aveugle en une croissance durable. Il reste que les individus et, le cas échéant, les communautés ayant opté pour la frugalité et la décroissance auront vraisemblablement moins à souffrir des événements qui viennent, dont je vais à présent tenter l’esquisse.

Tributaires des énergies fossiles, et singulièrement des hydrocarbures, les sociétés industrielles ne pourront, à mon avis, leur survivre. Contrairement à ce que s’efforcent de faire accroire les partisans de l’électronucléaire (toujours des fervents de la concentration de la puissance et du pouvoir), ni la fission, ni la fusion thermonucléaire contrôlée, encore dans les limbes, ne pourront jamais remplacer le charbon, le gaz et surtout le pétrole, en raison notamment des contraintes sécuritaires liées à leur exploitation et à l’élimination de leurs déchets et, plus généralement, du fait de la nocivité du nucléaire pour la Biosphère. Les énergies renouvelables ne le permettront pas non plus car elles se prêtent mal à la concentration énergétique et ne sauraient pourvoir à la débauche de puissance inhérente à notre train de vie industriel.

Bien que conscient des aléas de l’art de la conjecture, je tiens pour très probable l’effondrement de la civilisation industrielle dans un proche avenir. Cela dit, je ne sais comment s’effectuera cette immense inversion. Sera-t-elle amorcée par une désindustrialisation progressive affectant d’abord les secteurs économiques les plus énergivores condamnés par la hausse rapide des prix de l’énergie, par des troubles sociaux causés par l’érosion du niveau de vie des masses auxquelles les politiques avaient toujours promis l’inverse, par des sécheresses, des famines et des épidémies consécutives notamment au dérèglement climatique, par une combinaison de ces facteurs, ou bien par le basculement des Etats dans la guerre pour s’assurer le contrôle des gisements encore productifs ? Compte tenu des records de violence enregistrés au XXe siècle, des conflits en cours ou menaçants en ce début de XXIe siècle et de la récente réorientation de l’OTAN dans un sens provocateur et interventionniste global, j’incline, avec effroi, pour cette dernière hypothèse, avec son cortège de militarisations et d’indicibles souffrances.

Si, comme j’incline à le croire, l’humanité survit à la déroute de la civilisation industrielle, non sans graves pertes et dégâts considérables, les sociétés rescapées devront bien se contenter des énergies renouvelables, c’est-à-dire pour l’essentiel, du solaire sous toutes ses formes. Il n’en reste pas moins que cet effondrement catastrophique consacrera une très brutale décroissance. Que celle-ci soit inéluctable, je le crois pour les raisons que j’ai ébauchées ci-dessus. En revanche, nos dirigeants pourraient encore en atténuer le choc s’ils prenaient conscience des infirmités de la science économique dominante, de l’inanité de la croissance indéfinie dans un monde fini et de l’extrême sollicitation de la capacité de charge de notre Planète. C’est à ces conditions seulement qu’ils pourront aspirer à gérer la déroute. Quant à l’organisation sociale de la société future, elle devra faire l’objet de recherches et de débats sur un fonctionnement économique permettant d’éviter la restauration d’une civilisation industrielle. Point de salut hors de la décroissance !

Ivo Rens,

Genève, avril 2009.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 8 février 2010 20:05
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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