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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Xavier Raufer, “Menaces terroristes, criminelles, hybrides, la perspective large.” Conférence prononcée le 30 mai 2007 dans le cadre du colloque organisé par l’Université de Sherbrooke, “Le terrorisme: une perspective canadienne”. Longueuil, les 29-30 mai 2007. [Autorisation accordée par l'auteur le 1er juin 2007 de diffuser cet article dans Les Classiques des sciences sociales.]

Xavier RAUFER (2007), Menaces terroristes, criminelles, hybrides, la perspective large.

Brian Myles, “Les politiciens alimentent le terrorisme”. Le Devoir, Montréal, le 31 mai 2007, page A1.


Xavier Raufer, 

Menaces terroristes, criminelles, hybrides, la perspective large.”

Conférence prononcée le 30 mai 2007 dans le cadre du colloque organisé par l’Université de Sherbrooke,
“Le terrorisme : une perspective canadienne”. Longueuil, les 29-30 mai 2007. 

 

Introduction
 
I.  Menaces : qui ? Où ? Pourquoi ? Comment ?
 
1°)  Menaces objectives : ce qui provient du chaos mondial
2°)  Dans le chaos mondial, des terrorismes hybrides nouveaux
3°)  Dans ce contexte, qu’est-ce qu’une « nouvelle menace » ?
4°)  Les entités dangereuses
5°)  Caractéristiques communes des entités dangereuses du chaos mondial
 
II. La pénible traque de l’argent terroriste
 
a)    Bataille dans les espaces incontrôlés
b)    Bataille contre le temps

 

Introduction

 

Aujourd’hui, les cadres conceptuels dans lequel on étudie depuis la fin du XIX° siècle la criminalité ou le terrorisme sont devenus trop étriqués. Sa mutation depuis l’abolition de l’ordre bipolaire du monde fait que le terrorisme déborde largement du champ où naguère, on l’analysait. Le crime organisé, lui, s’est mondialisé et a pris une ampleur telle que la vieille criminologie à base psychologique ou sociologique ne permet plus de l’analyser ni même de le comprendre. 

Plus grave peut-être encore, l’actuel chaos mondial génère des entités hybrides, consubstantiellement terroristes et criminelles, comme ce réseau d’islamistes-braqueurs démantelé en décembre 2005 dans la région parisienne, 25 individus allant du gangster pur et dur au petit voyou en phase d’islamisation radicale, mais tous proches du Groupe salafiste (GSPC, algérien) pour la prédication et le combat. 

L’existence et les agissements de ces terroristes, mafieux et « gangsterroristes » imposent un champ conceptuel plus vaste, celui des menaces, hybrides, criminelles ou terroristes, pour cerner, pour penser, le chaos mondial. 

Cette réflexion initiale amène deux questions :

 

-   d’abord, ces menaces nouvelles, que sont-elles ? Comment s’expriment-elles ? Quel diagnostic peut-on ici faire ?

-   partant de ce concept de diagnostic, et allant vers sa conséquence logique, l’examen de type radiographique : traquer l’argent terroriste, méthode présentée comme une panacée par l’actuel exécutif américain, est-ce efficace ? Cela peut-il l’être ?

 

I - Menaces : qui ? Où ? Pourquoi ? Comment ?

 

1°) Menaces objectives : ce qui provient du chaos mondial

 

Hier l'ennemi était connu, stable familier. Aujourd'hui il est fugace, bizarre, incompréhensible - mais tout aussi dangereux, sinon plus. Durant la Guerre froide, toutes les menaces stratégiques étaient lourdes, stables, lentes, identifiées - voire familières (Pacte de Varsovie). Le terrorisme elle-même était stable et explicable. Exemple, le « Fatah-Conseil Révolutionnaire » d’Abou Nidal : chacun savait qui l’hébergeait, de quels armes et explosifs il usait. Et « décoder » le sigle de circonstance dont il signait ses ac­tions était enfantin. Au contraire, la terreur est désormais brutale, fugace, irrationnelle - voir la secte Aum ou le GIA algérien. 

Aujourd'hui, les menaces réelles émanent d’entités hybrides, opportunistes, capables d'évolutions foudroyantes. Les conflits réels (Balkans, Afrique, etc.) sont civils, le plus souvent ethniques ou tribaux. Véritables tourbillons criminels, ils mélangent fanatismes religieux, famines, massacres, piraterie maritime ou aérienne, trafics d’êtres humains, de stupéfiants, d'armes, de produits toxiques, et de gemmes (« diamants de guerre »). 

Ainsi et pour l’avenir prévisible, la guerre, forme suprême du conflit, aura une dimension criminelle ou terroriste, ou hybride entre les deux. Elle affectera toujours plus les civils (populations, métropoles, entreprises) comme nous l’ont montré le « 9/11 » et l’attaque au bacille du charbon (ou anthrax), à New York, à l’automne 2001. Terroristes ou criminelles, ces guerres auront pour origine les zones hors-contrôle de la planète : 

- Des pays « échoués » ayant sombré, momentanément ou durablement, dans l’anarchie (Afghanistan, Albanie, Liberia, Sierre Leone,...),
 
- Des mégapoles anarchiques du sud du monde (Karachi, Lagos, Rio,...), immensités dont des quartiers et banlieues entiers - des milliers de kilomètres carrés, des millions d’habitants - sont sous le contrôle réel de mafieux, de terroristes, de trafiquants, etc. Partant de tels fiefs [1], les entités dangereuses pourront aisément frapper les centres déve­loppés et leurs cibles symboliques.

 

2°) Dans le chaos mondial, des terrorismes hybrides nouveaux

 

Aujourd’hui, le terrorisme est partout. Il forme notamment l'une des composantes majeures de la guerre - après l'avoir lentement mais sûrement infectée au cours des trois décennies passées. Au début du XXIème siècle, le terrorisme est ainsi pour nos gouvernements la préoccupation centrale en matière de sécurité. On peut même dire qu’aujourd'hui, le terrorisme est devenu la guerre. 

Mais ce terrorisme envahissant tout - pour mille raisons des bombes explosent chaque jour, de par le globe - a également subi une mutation importante. Ainsi, le terrorisme d'État de la guerre froide, politique ou idéologique, a quasiment disparu. Et depuis la fin de la Guerre froide, de nouveaux acteurs ont investi la scène terroriste : en son centre bien sûr, des fanatiques comme les terroristes islamistes ; aussi, des entités non-politiques et criminelles comme des mafias ; des sectes millénaristes, d’autres entités irrationnelles violentes encore.

 

3°) Dans ce contexte,
qu’est-ce qu’une « nouvelle menace » ?

 

Observer la réalité des aires dangereuses, constater objectivement l’origine des attentats, où se déroulent les conflits réels, d’où proviennent les flux de biens et services illicites (êtres humains, stupéfiants, armes de guerre, véhicules,...), montre que depuis la fin de l’ordre mondial bipolaire, les vraies menaces émanent de : 

- Milices, guérillas mutantes, entités hybrides peuplées de terroristes, de fanatiques, de « bandits patriotes » et de militaires déserteurs ;
 
- Aux ordres de généraux dissidents, de seigneurs de la guerre, d’illuminés ou de purs et simples bandits ;
 
- D'entités méconnues ou insaisissables, capables de mutations et de changement d'alliances foudroyants,
 
- Ignorant les lois internationales et d'abord celles qui relèvent du respect de l'humanitaire;
 
- Vivant en symbiose avec l’économie criminelle, dans le triangle narcotiques - armes de guerre - argent noir.

 

4°) Les entités dangereuses

 

La fin de l'ordre bipolaire a provoqué la mutation d'entités hier purement terroristes ou criminelles, leur glissement brusque et imprévu du champ du technomorphe a celui du biomorphe. 

Technomorphe : hier, le terrorisme transnational était le fait de groupes récupérés par des services spéciaux pour le compte d'Etats. Sur ordre et au cachet, ces groupes agissaient mécaniquement, par impulsion marche/arrêt. 

Biomorphe : aujourd'hui prolifèrent de façon quasi-biologique, et à ce jour incontrôlée, des entités dangereuses complexes, difficiles à identifier, à définir, à comprendre ; ce, dans des territoires et des flux eux-mêmes mal explorés.

 

5°) Caractéristiques communes
des entités dangereuses du chaos mondial

 

Tentons de déceler des similitudes entre la plupart des entités évoquées dans ce texte. 

• Ce ne sont pas des organisations « à l’occidentale » 

D’abord, elles ont en commun de n’être pas des organisations, au sens pris par ce terme dans notre société, c’est à dire des structures solides, voire rigides. Ces entités sont au contraire fluides, liquides même - sinon volatiles. 

Prenons le cas de ce que l’exécutif des Etats-Unis nomme « al-Qaida » et présente obstinément comme une organisation formelle dotée de « numéro 2 » ou de « numéro 3 » - donc d’une hiérarchie ; et dont « les deux tiers des cadres auraient été éliminés » ce qui induit qu’elle aurait des effectifs stables. Propos repris par quelques « experts », affirmant sans rire que les « membres d’al-Qaida » seraient (par exemple) 1 200... Or un raisonnement enfantin permet de démontrer qu’« al-Qaida » n’est pas une organisation, au sens où, pour en rester au terrorisme, l’IRA en est une. Que, pour dire les choses autrement, « al-Qaida » n’est pas une sorte d’IRA islamiste et non catholique. 

Entre le mois d’août 1998 et ses deux premières attaques contre les ambassades américaines à Nairobi et Dar es-Salaam, et le printemps 2003, « al-Qaida » a vu se déchaîner contre elle la pire vague répressive de l’histoire mondiale. Selon notre base de données, près de 5 000 individus présentés comme ses « membres » ont alors été interpellés dans 58 pays du globe ; eux-mêmes étant originaires d’autant de pays, sinon plus. De plus, surtout dans le monde Arabe, des centaines d’autres interpellations ont été opérées en secret. Tout cela, notons-le, avant la guerre d’Irak du printemps 2003 et les attentats consécutifs : 

- Riyad (Arabie Saoudite; mai 2003, 35 morts ; novembre 2003, 17 morts)
- Casablanca (Maroc, mai 2003, 45 morts)
- Djakarta (Indonésie, août 2003, 12 morts)
- Istanbul (Turquie, novembre 2003, 69 morts)
- Madrid (Espagne, mars 2004, 202 morts)
- Taba (Egypte, octobre 2004, ± 35 morts)
- Londres (Grande-Bretagne, juillet 2005, 58 morts)
- Charm el-Cheikh (Egypte, juillet 2005, ± 90 morts)
- Bali (Indonésie, octobre 2005, ± 30 morts)
- Amman (Jordanie, novembre 2005, ± 60 morts)
- Dahab (Egypte, avril 2006, ± 30 morts) 

Prenons maintenant deux grandes organisations (des vraies, elles) présentes par besoin professionnel tout autour du globe : une multinationale et un service de renseignement extérieur. Disons General Motors et la CIA. Que resterait-il de ces deux géants si, mondialement, de 5 à 6 000 de leurs cadres et employés étaient jetés en prison ou assassinés, leurs bureaux bombardés, leurs archives pillées, leurs outils de travail, comptes en ban­que et fonds, confisqués ? Rien. 

• Autres caractéristiques des entités dangereuses du chaos mondial 

. Leur nature est hybride, partie « politique », partie criminelle ; on constate aujourd'hui des échanges poussés entre entités criminelles et terroristes : Camorra napolitaine avec l'ETA basque et le Groupe Islamique Armé d'Algérie ; gang de Dawood Ibrahim à Karachi avec des islamistes (Jaish-i-Muhammad, Harakat-ul-Mujahideen) proches de Ben Laden ; ainsi qu’entre les terroristes de l'IRA et la guérilla dégénérée et proto-criminelle des FARC (Colombie), 

. Elles disposent d’une capacité de mutation ultra-rapide en fonction du facteur dollar, désormais crucial, 

- La plupart et le plus souvent, elles sont nomades, dé-territorialisées (ou implantées dans des zones inaccessibles) et transnationales, 

- Elles sont coupées du monde et de la société civilisée : leurs objectifs sont, soit criminels, soit d'ordre fanatique ou millénariste ; soit factices, simplement destinés à abuser le monde extérieur (Liberia et Sierra Leone : la bande prédatrice de Foday Sankoh se disant « Front révolutionnaire uni ») ; soit enfin (secte Aum) quasi-incompréhensibles, 

- Elles sont en général privées de tout sponsorship d'État - ce qui les rend plus imprévisibles et incontrôlables encore, 

- Elles ont une pratique extensive du massacre, la volonté de donner la mort au plus de gens possible (ben Laden, le GIA algérien, la secte Aum, etc.). 

 

II - La pénible traque de l’argent terroriste

 

Qu’en est-il vraiment de la répression étatique du blanchiment d’argent terroriste ou criminel ? Sur le terrain, le criminologue constate qu’elle est peu efficace. Ainsi, les Etats, leurs lois, leurs policiers et magistrats semblent évoluer dans une dimension, et les terroristes ou les mafieux, leurs réseaux, leurs trafics d’armes, de stupéfiants, d’explosifs et d’argent, dans une autre. Les deux ne se rencontrant que rarement, lors de confiscations, arrestations ou saisies qui ne gênent pas vraiment ces malfaiteurs. 

• Ces prises et captures, le terroriste islamiste, les vit avec fatalisme : nous sommes dans la main de Dieu ; nous poursuivrons notre action prosélyte en prison, ou là ou Allah jugera bon de nous conduire.
 
• Le crime organisé, lui prend tout cela avec calme. Perdre 10% de sa cocaïne ? Bah, c’est moins que l’impôt sur les sociétés. Les interpellations ? Elles régénèrent les élites criminelles - comme une chasse intelligente stimule le gibier sans l’éliminer : voir Darwin (survival of the fittest). Enfin, les intentions des Etats sont publiées à son de trompe, bien avant que leurs troupes ne s’ébranlent - lentement. Le monde criminel, lui, est rapide : le jour même, une parade est trouvée, les offshore à risque remplacées par d’autres, plus étanches. 

En ce début de XXI° siècle, le champ de bataille majeur du chaos mondial est ainsi celui des interstices spatio-temporels. Traquer l’argent terroriste ou criminel, c’est donc opérer dans deux dimensions : l’espace et le temps. 

a) Bataille dans les espaces incontrôlés 

- Zones de non-droit, ou “zones grises”, espaces intermédiaires entre les territoires réellement policés par les États-Nation réels. 

- Espaces en friche entre ministères, ou entre « territoires » particuliers des services (les stups’; le trafic d’êtres humains, le terrorisme, la contrebande, etc.).

 

b) Bataille contre le temps 

Les entités dangereuses, agressives, dotées de moyens hi-tech, ont aujourd’hui une avance énorme dans le domaine temporel, sur les Etats lourds, lents, paralysés par l’inertie administrative et juridique. Comment ? Pourquoi ? 

Une entité terroriste ou criminelle opère aujourd’hui d’ordinaire depuis une zone hors-contrôle (montagnes, mégapoles, etc.). Là, elle accumule du cash, qu’elle doit recycler dans l’économie légitime, pour, notamment, le faire circuler par voie électronique. À cette fin, elle dispose d’experts de la finance. Opérant grâce à des nuées d’avocats et de conseillers financiers, ces “pros” recherchent sans cesse autour du globe des “niches juridiques” nouvelles, étudient les évolutions législatives, avec un seul objectif : créer des sociétés-écran pour dissimuler l’origine réelle des fonds. À chaque grosse transaction, une offshore est créée puis “écrasée” sur le champ. Tout va vite. En prime, une incitation puissante à ne pas se tromper. Le blanchisseur répond sur sa vie des sommes gérées pour le réseau ou la mafia. Seule peine prévue : la mort. Plus efficace que la décoration ou la prime de fin d’année... 

Ces « pros » savent enfin que les Etats et les organismes internationaux oublient, se lassent vite. Trop proches du monde virtuel des médias, les politiciens croient que tout problème évoqué par eux est ipso facto résolu. Voyez les grand-messes mondiales écologiques ou sociales : “dans cinq ans, les gaz à effet de serre auront diminué de 50%”, “dans cinq ans les plus pauvres seront moitié moins nombreux”. Cinq ans après ? Rien n’a vraiment changé... Mais sur le terrain, loin des effets d’annonce, que faire pour combattre cette criminalité mouvante et mutante qu’est le blanchiment d’argent ? Avant toute répression, il faut un diagnostic réaliste du mal ; concevoir les énormes difficultés de l’opération. Voici donc l’un des principaux obstacles conceptuels qui, aujourd’hui encore, handicapent la traque de l’argent terroriste.  


  

Brian MYLES (2007) 

Les politiciens alimentent le terrorisme”. 

«Si la sottise irakienne n'avait pas été commise, tout ce qui ressemble
à Ben Laden et consorts aurait décliné très vite»
 

Le Devoir, Montréal, le 31 mai 2007, page A1 

 

Mots clés : religion, Administration Bush, politique, Gouvernement, Terrorisme, Irak (pays), États-Unis (pays)

 

N'était l'aveuglément de la classe politique -- l'administration Bush en tête --, le terrorisme islamiste serait vite battu en brèche. C'est du moins l'opinion de Xavier Raufer, un criminologue de réputation internationale qui était de passage à Longueuil hier pour un colloque de l'Université de Sherbrooke sur le terrorisme. Selon M. Raufer, il suffirait que le conflit israélo-palestinien et la guerre en Irak trouvent un dénouement pacifique pour que le terrorisme islamiste entre dans une irrémédiable phase de déclin. 

« Si la sottise irakienne n'avait pas été commise, tout ce qui ressemble à Ben Laden et consorts aurait décliné très vite », estime M. Raufer, chargé de cours à l'Institut de criminologie de l'Université de Paris II. « Les fanatiques sont en train d'être renvoyés à ce qu'ils étaient au départ. Ils sont peu nombreux, historiquement, dans le monde musulman », a-t-il ajouté. 

M. Raufer, auteur d'une vingtaine d'ouvrages sur le crime organisé et le terrorisme, refuse de montrer du doigt les agences de renseignement des grands pays occidentaux pour les échecs passés dans la lutte contre le terrorisme. Il souligne à juste titre que les intentions d'Oussama ben Laden étaient très claires. Dès le mois d'août 1996, il a publié une déclaration de guerre contre les États-Unis que tout le monde pouvait trouver sur Internet. Il n'y avait aucun secret: les moudjahidin se sont retournés contre leur allié américain après avoir réussi à chasser l'occupant soviétique de l'Afghanistan. « L'administration américaine n'a pas voulu voir le 11-Septembre, alors que sous son nez son allié en Afghanistan s'est transformé en ennemi de l'Amérique, et c'était public! lance Xavier Raufer. C'est pourquoi j'ai beaucoup d'hésitation quand j'entends dire que le problème, c'est le renseignement. » 

Sur la question de l'Irak, c'est le même constat de désarroi. Dans son récent livre, l'ex-directeur de la CIA, George Tenet, a révélé que la guerre a été lancée sans réel débat au sein de l'administration Bush. M. Tenet a tenté de minimiser les accusations portées contre le régime irakien au sujet de ses prétendus liens avec al-Qaïda, notamment parce que la CIA n'était pas en mesure d'étayer certaines affirmations. Selon l'ex-patron de la CIA, cette attitude lui a valu l'hostilité du vice-président Dick Cheney et de la responsable du Conseil national de sécurité de l'époque, Condoleezza Rice. « Un des problèmes du renseignement, c'est la prise en compte de ce renseignement par les autorités politiques, qui font souvent preuve d'aveuglément », résume M. Raufer. 

L'ennemi invisible 

Contrairement à ce que la classe politique veut bien croire, al-Qaïda n'est pas la centrale du terrorisme, une sorte de nouvelle incarnation de l'Internationale communiste, avec leaders, instances et structure de commande hiérarchisée. « C'est beaucoup plus flou, anarchique et désorganisé qu'on veut le croire. » 

Jamais, depuis les invasions barbares marquant la fin de l'Empire romain, le monde a-t-il été confronté à un ennemi aussi insaisissable, selon Xavier Raufer. En effet, les organisations terroristes sont moins stables ou structurées que par le passé. Abou Nidal faisait partie du décor en permanence dans les années 70: les services de renseignement connaissaient ses revendications et son identité. Aujourd'hui, les groupes sont plus difficiles à cerner. En Algérie, le Groupe islamiste armé (GIA) a changé de leader sept fois en sept ans, fait remarquer M. Raufer. « On vit dans un monde où brutalement l'ennemi apparaît, fait une série d'actes meurtriers et disparaît. Et après ça, on ne le revoit plus », dit-il. 

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, près de 5000 individus présumés membres d'al-Qaïda ont été interpellés dans 58 pays du globe, selon le calcul du criminologue. Et c'est sans compter les arrestations et les redditions extraordinaires menées dans le plus grand secret. Si al-Qaïda avait été une grande organisation centralisée et hiérarchisée, ses capacités opérationnelles auraient été réduites à néant. Or M. Raufer recense 11 attentats attribués à al-Qaïda ayant fait 683 morts de 2003 à 2006. Les responsables de l'attentat de Madrid, en mars 2004, « n'avaient jamais vu personne d'al-Qaïda de leur vie », dit M. Raufer. 

Cela étant dit, les groupes terroristes n'en sont pas moins dangereux pour autant. À l'instar du crime organisé, ils trouvent un creuset fertile dans les pays « échoués » et les mégalopoles ayant sombré dans l'anarchie. En Afghanistan comme au Sierra Leone, à Karachi comme à Lagos, des milliers de kilomètres carrés de territoire et des millions d'habitants sont livrés au contrôle des mafieux, des terroristes et des trafiquants de drogue. 

Quand les grandes puissances cesseront d'investir dans l'arsenal militaire, dans la logique désuète de la guerre froide, elles pourront se concentrer sur l'éradication des phénomènes terroristes dès l'apparition de ses premiers symptômes. « Il y a un problème intellectuel. Il faut opérer un changement de posture et faire de la détection précoce. Pour utiliser une image : il faut regarder les bourgeons et ne pas attendre que le baobab fasse 30 mètres de haut avant de s'y intéresser. » Xavier Raufer garde espoir. « Tout phénomène terroriste a un début, un apogée, un déclin et une fin », conclut-il.


[1]    Karachi, voir « Etats échoués, mégapoles anarchiques », Anne-Line Didier et Jean-Luc Marret, PUF, coll. Défense & Défis Nouveaux, 2001. « Forteresses criminelles » du Brésil, voir sur le site du Département de recherche sur les Menaces Criminelles Contemporaines <www.drmcc.org>, la « Note d’Alerte » N°2, intitulée « Cocaïne sur l’Europe : l’inondation approche ».



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 4 juin 2007 8:15
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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