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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Yves Préfontaine, 4 FIGURES MARTINIQUAISES. (1969)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du texte d'Yves Préfontaine, 4 FIGURES MARTINIQUAISES. Thèse de maîtrise, département d'antropologie, Université de Montréal, septembre 1969, 136 pp. Une édition numérique réalisée par mon épouse, Diane Brunet, guide de musée retraitée du Musée de la Pulperie à Chicoutimi. [Cette thèse est diffusée dans Les Classiques des sciences sociales avec la recommandation enthousiaste de Jean Benoist, directeur de la collection “Les sociétés créoles”, faite le 27 novembre 2013.]

[1]

Quatre figures martiniquaises.

Introduction

Une spécificité dans la diversité [2]
La discrimination aujourd’hui [3]
La négritude aujourd’hui [4]
Le créole et l’expression “au monde” des Antilles [6]
Questions connexes [6]
Nos interlocuteurs [7]
Circonstances et procédés [8]

[2]

Une spécificité dans la diversité

"S'il reste aux Antilles françaises un gros travail à faire pour l'alphabétisation et l'éducation générale des niasses, on observe donc qu'il s'est formé d'ores et déjà une pléiade d'intellectuels de couleur qui ont franchi le stade où l'on ne fait qu'assimiler - ou aider, par la voie de l'enseignement, les autres â assimiler - et sont maintenant parvenus au degré où l'on peut non seulement réfléchir â la situation qu'on occupe sur le plan de l'histoire des civilisations, mais s'employer consciemment à l'élaboration d'une culture originale." [1]

C'est justement le problème de cette culture originale telle qu'elle peut se révéler, comme projet, comme volonté et comme vécu, que nous avons voulu aborder dans ce mémoire. Déjà, en 1955, Michel LEIRIS avait noté le renforcement du "sentiment de la singularité" et le désir d'élaborer "une culture syncrétique dans laquelle la culture française interviendrait, non comme instance suprême, mais dans l'exacte mesure de ce qu'elle est en l'occurrence : une composante" à côté d'éléments indiens et négro-africains.

Cette personnalité en mosaïque éclatée propre aux Antilles que l'intellectuel antillais tente de recomposer en un tout unifié, il s'agissait, en somme, de se la faire raconter. Et pour ce faire, il suffisait d'aller chercher quelques cas purs qui, â travers leurs itinéraires personnels, puissent nous aider à mieux percevoir les convergences, les disparités, les pôles autour desquels gravite l'actuelle et future culture antillaise d'expression française. Sous la pression du sujet, nous sommes obligés de jouer sur les deux sens du mot "culture", étant donné le type d'informateurs que nous avons choisi : les intellectuels et "créateurs de culture", justement.

[3]

En outre, il nous faut préciser que, lorsque nous parlons de personnalités collectives, nous entendons â la fois un peu plus et un peu moins que le concept de "personnalité de base" élaboré par KARDINBER, LINTON et autres ; un peu plus parce que l'expression, dans la bouche de nos interlocuteurs devenait souvent synonyme de culture spécifique, définie par un ensemble de traits qui lui sont propres, un peu moins parce qu'il n'était pas question pour nous, dans ce travail essentiellement qualitatif, d'utiliser des instruments de quantification précis (enquêtes â questionnaires ou encore, tests psychologiques, etc. ainsi de la partie de "TEPOZTLAN" d'Oscar LEWIS consacrée â ce type d'investigation.) Cette latitude nous permet d'englober de façon un peu plus "subjectiviste" (mais non moins valable croyons-nous, dans ce genre de travail) des éléments trop souvent considérés comme ayant une validité contestable. Nous songeons, précisément, à ces témoignages d'écrivains et d'intellectuels recueillis in vivo et qui sont l'assise même de ce mémoire. Il s'agirait donc d'une approche, si l'on veut, par les marginaux.

La discrimination aujourd'hui

Depuis l'ouvrage devenu classique de Michel LEIRIS [2], nous connaissons mieux les traits particuliers de la discrimination raciale dans les Antilles françaises. Nous avons aussi subi le choc des imprécations de Franz FANON [3], le côté positif et la surenchère de son œuvre.

Entre la position de l'ethnologue blanc et celle de l'homme de couleur engagé, nous pouvons lire, par exemple dans "Children of the Carribean" [4] :

"À la Martinique, on trouve une ombre de préjugé mais non marquée, à cause de cette politique assimilatrice qui caractérisait la France [4] coloniale. Les gens se perçoivent dans une certaine mesure comme "Français". On oublie assez aisément la différence de couleur. On cite l'exemple d'un écrivain qui ne s'était jamais perçu comme noir jusqu'au moment où, dans une université française on lui dit qu'il était Nègre *). Néanmoins, surtout dans les régions rurales, on souhaiterait être "moins noir".

Les contrastes se révélant frappants dans la littérature, dans la mesure du possible, nous avons abordé cette question avec nos interlocuteurs.

La négritude aujourd'hui

"C'est là une des premières réussites de la colonisation des Antilles : de constituer en étrangers les uns par rapport aux autres des gens qui en réalité ne le sont pas. La récente poussée de la "négritude" chez les intellectuels antillais, en vérité, n'est peut-être qu'un obscur besoin, par référence à une souche commune, de retrouver l'unité (c’est-à-dire l'équilibre) par delà ce qu'on ne peut qu'appeler la balkanisation des Antilles." [5]

Cette phrase d'Edouard GLISSANT tiré du numéro spécial, déjà ancien, que la revue "ESPRIT" consacrait aux Antilles en avril 1962 amorce un autre de nos desseins, sans que nous ayons à juger des comparaisons qui lui sont implicites : tenter de voir ce qu'est devenu le concept de négritude, s'il est toujours vivace, en perte de vitesse ou dépassé. S'il est un outil purement conceptuel ou encore une arme culturelle, sinon politique,

[5]

Si la politisation de cette idée est l'œuvre d'Aimé CÉSAIRE, de Léopold Sédar SENGHOR et de Jean-Paul SARTRE sur un autre plan [6], elle a rayonné dans l'africanité [7] tout entière, au point que George LAMMING pouvait s'exclamer, après une discussion ou fut analysé ce concept, au "Premier Congrès international des écrivains et artistes noirs" (à Paris en 1956 : "I think it may be said that politics is the only ground for a universal Negro sympathy." [8]

Nous voulions voir donc si ce concept avait évolué depuis la définition qu'en avait donnée SENGHOR et qu'il a reprise récemment : "l'ensemble des valeurs culturelles du monde noir, telles qu'elles s'expriment dans la vie, les institutions et les œuvres des Noirs [9], de même, depuis l'utilisation parfois excessive que SARTRE en a faite.

"La négritude est un concept de synthèse, écrit Jacques MAQUET, Mais avant tout elle est une attitude totale de réponse â une situation.) (...). Etant une réponse au racisme blanc, il était inévitable qu'elle comportât certaines significations raciales. » [10]

Il n'y avait pas lieu, étant donné les limites de ce mémoire, de trop utiliser les nouveaux concepts de "négrité" et de "négrisme" élaborés par Albert MEMMI dans "l'Homme dominé" [11]. Rappelons sa définition proche de SEMGHOR mais plus ethnologique : "La négritude serait réservée â la manière de se sentir et d'être noir, par appartenance à un groupe d'hommes et par fidélité â ses valeurs."

Que devenait cette idée-force, outre de demeurer un outil conceptuel valable au point de vue des sciences humaines chez ceux qui la vivent, ou tout au moins, qu'elle concerne directement ?

[6]

Le créole et l’expression "au monde "
des Antilles


Quel type de réalité, jusque quel niveau d'abstraction le créole peut-il se rendre dans l'expression de la culture antillaise ?

Déjà dans son ouvrage, LEIRIS pouvait noter que, mise à part le cas de Gilbert GRATIANT, "il n'est fait usage du créole par aucun des représentants, surréalistes ou non, de ce qu'on peut regarder comme la littérature d'avant-garde. Il est normal, en effet, que des écrivains animés d'une pareille volonté de rupture avec les idées reçues comme avec les formes littéraires liées à l'enseignement officiel et soucieux d'un élargissement des perspectives plutôt que d'un repli folklorisant, n'emploient pas un langage qui, â leurs yeux, fait figure de patois beaucoup plus que de langue nationale malgré le prix qu'ils lui attachent en tant que véhicule de l'esprit populaire antillais : désireux avant tout, à un point de vue littéraire, de formuler le message qui leur appartient en propre, ils dédaignent l'artifice que représenterait, pour eux dont la formation intellectuelle s'est opérée de façon presque exclusive, le recours â un parler qu'il ne pourrait plus guère employer que comme une chose apprise." [12]

Nous avons quelquefois abordé ces questions, avec notre second interlocuteur, que le problème intéressait vivement.

Questions annexes

À prime abord, il pourrait sembler que la narration de ces "histoires de cas" centrés sur un faisceau malgré tout assez étroit de thèmes s'engage en descentes diverses.  Ayant la chance d'avoir des interlocuteurs d'une exceptionnelle qualité, et surtout de pouvoir les rencontrer d'un seul [7] coup, il aurait été maladroit de ne pas les laisser répondre comme ils l'entendaient aux questions posées.

Par exemple, le problème de l'assimilation â la culture française outil â la fois de libération et d'aliénation (déjà posé par Paul NIGER dans "L'assimilation, forme suprême du colonialisme") [13]. Pourquoi et comment l'éviter dans cette situation ?

Certaines questions moins importantes sont comme des accords secondaires qui viennent compléter une tessiture centrale, il faut y voir, dans l'exposition des réponses, une cohérence sous-jacente qui s'ajoute à l'ensemble.

Nos interlocuteurs

Deux écrivains qui n'ont pas besoin d'être présentés : Aimé CÉSAIRE et Edouard GLISSANT. Deux générations qui s'expriment chacune en des registres différents mais qui ont en commun d'être parmi les plus fastueux de la langue française, et d'être profondément engagés dans l'aventure du Tiers Monde, laquelle déborde largement le seul cadre antillais.

Nous avons gardé l'anonymat de nos deux autres interlocuteurs pour des raisons évidentes. Car la distance inévitable que crée le "personnage social" d'up informateur très connu - et dont il est d'ailleurs inutile de taire le nom, on le reconnaîtrait de toute façon - n'existait pas ici. Ceci n'infirme en rien, à nos yeux, la validité des témoignages des premiers, mais permet, malgré tout, d'aller plus loin avec les seconds » d'établir avec eux une relation plus ouverte. Dans ce cas, un minimum de discrétion s'imposait.

[8]

Par contre, nous les avons présentés par classes d'âge si l'on peut dire. De CÉSAIRE au plus Jeune (fin de la vingtaine), nous avons, croyons-nous, quatre représentants remarquables de l'intelligentsia de couleur en Martinique.

Circonstances et procédés

Ce matériel a été enregistré en Martinique en février-mars 1966, Plus qu'une simple expédition de reconnaissance, il s'agissait dans notre cas d'une recherche libre au moyen de ce que certains méthodologues ont appelé le "raccourci anthropologique" [14]. Bien entendu, nous avons procédé par entrevues semi-directionnelles. Une partie seulement du matériel a été utilisée pour ce travail.

Au cours de la rédaction et de la mise en intertitres de cette "pensée parlée", nous avons le plus possible respecté le matériel initial. Tout au plus nous sommes-nous permis, ici et li, de rétablir un accord incorrect, d'éliminer les répétitions vraiment oiseuses, les passages manifestement hors de propos ou les exclamations plus ou moins omomatopéiques propres à la discussion parlée.

Cela n'exclut pas qu'on trouvera dans le texte des redites, d'inévitables circonlocutions. Mais nous souhaitons que ces "éléments pour une ethnographie de l'intellectuel antillais" ne s'en trouvent pas trop alourdis.

Les mots ou courts passages entre parenthèses sont des joints ajoutés par nous afin d'éclaircir le texte.

[9]

Les tirets remplacent les parenthèses ordinaires. Lorsque notre interlocuteur dit expressément "entre parenthèses" ou "entre guillemets", l'expression est écrite en toutes lettres.

Le signe (...) veut dire qu'un passage ou une phrase inutile, â notre avis, a été supprimé.



[1] LEIRIS, Michel. (1955). UNESCO, Gallimard, p. 116.

[2] LEIRIS, Michel. (1955). "Contacts de civilisation en Martinique et en Guadeloupe", UNESCO, Gallimard, p. 116.

[3] FANON, Franz. (1952).

[4] "Children of the Caribbean", Proceedings of the Second Caribbean Conference for the Mental Health", Department of the Treasury, San Juan, Porto-Rico, 1951, "Discussion about colour", p.111 et suivantes.

* Il ne s'agit certainement pas ni de CÉSAIRE ni de GLISSANT.

[5] ESPRIT, Nouvelle Série, avril 1962, "Les Antilles avant qu’il soit trop tard. "no 4, article de Edouard GLISSANT, "Culture et colonisation = l’équilibre antillais", p. 589

[6] SARTRE, Jean-Paul, (1948) "L’Orphée noir", préface à l’anthologie de la poésie nègre et malgache", L.S. SENGHOR, P.U.F.

[7] MAQUET, Jacques. (1967) "Africanité traditionnelle et moderne", Ed. Présence africaine.

Note : Nous entendons le terme "africanité" dans le sens de l'auteur (p. 15) : "L'africanité est aussi un outil conceptuel qui permet d'appréhender ce qui est commun aux différentes civilisations africaines. Très proche du concept de négritude, il s'en différencie par son orientation. Alors que la négritude avait pour essentielle fonction d'affirmer une personnalité culturelle jusque là aliénée, 1'africanité vise à la compréhension à l'analyse."

[8] COULTHARD, G.R. (1962). « Race and Colour in Caribbean literature", Oxford University Press, p. 70.

Le quatrième chapitre : "The french West Indian back-ground of Négritude", est un bon résumé historique de l'évolution culturelle, au sens classique du terme, des Antilles françaises.

[9] "Liberté 1" : « Négritude et humanisme », Ed. du Seuil, 1966.

[10] MAQUET, J. op. cit. réf. 6.

[11] MEMMI, Albert. 1968. "L'homme dominé", Gallimard, p. 35 et suivantes.

[12] LEIRIS, Michel, op. cit. réf. 1.

[13] ESPRIT, réf. 4

[14] MEMMI, Albert, op. cit.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 24 janvier 2014 10:45
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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